‹ Les femmes, le jeu, et le vinChapitre 6 sur 30 · XVJ · texte numérisé non relu

XVJ

Le lendemain, sur les onze heures et demie, Félix et le docteur arrivent chez celui qu'ils ont presque rapporté la veille. L'heure du déjeuner n*était pas encore arrivée, mais, ces messieurs n'étaient pas de ceux qui, invités quelque part, croient ne devoir s'y rcndte qu*au moment de s'asseoir à table, ce qui a l'air de dire au mailre de la maison : « Mous venons chez vous pour manger, et pas pour autre chose. Si c*eât bon genre, ce n'est pas flatteur. Le domestique était entrain de frotter le salon, son maitre s'était levé fort tai^d.

Adolphe arrive en robe de chambre ; il était dégrisé, et Félix peut l'examiner à son aise; le cousin

SOO LE YIH

est extrêmement engraissé, sa figuie est presque bouffie et son nez a pris une teinte ^iolâtre qui ne sied à personne, mais qui est strrtojt laide chez un jeune homme ; au total, les changements qui se sont opérés chez son cousin ne sont pas à son avantage, si ce nVst un air content, heureux, r|ui anime constamment sa physionomie.

II reçoit ses invités en riant et \euT dit :

— Eh bien I messieurs, me Vyilà un peu plus solide sur mes jambes qu'hier au .^oir, n est-ce pas?... chl ch I... j'avais bien dîné IJer; ma foi, je ne vous cacherai pas que la table... c'est mon élément... j'aime à bien dîner...

— Vous aviez surtout bî'3n bu!... J'aime aussi le bon vin, mais il ne faut pas en prendre jusqu'à perdre réquilibrel...

— Ah! ahl ce cher dorleur... Je vous ferai boire tout àtl'heure ce qu'il y a de mieux en vin blanc... du montrachct... connaissez vous le montrachct?...

— Oui, c'est en effet <jn des meilleurs vins blancs, mais il est très-capiteux !

— Qu'importe! Et le vosne... connaissez-vous le losne, docteur?

— Ml foi, non ; je counçis le bonniie, qui est un fortJbon vin...

— Le vosne est supérieur... haulc Rtjurgogne... Et leromanéc?..;

— Oh! je connais celui-là...

— Vous en boirez... Et le léo ville? celui-ci est dans les bordeaux.

— Je le conDais aussi, je Faime beaucoup I -Elle—

Félix interrompt cette nomenclature.

— Ah çà I cousin, est-ce que tu ne vas nrus parler que de vin ?

— Trouve donc un meilleur sujet de conversation, toi?

— Mais assurément I... tu me ferais croire que tu es devenu ivrogne I.;. j'espère que ce'a n'est pasi

— Tiens, quand cela serait?... d'i vivant de mon père il ne fallait boire que de Taboadance... aujourd'hui je m'en dédommage ; est-ce que je n'ai pas raison? est-:e gue je n'ai pas un i autre mine qu'autrefois?... j'engraisse à vue d'cp'il... Toi, Félix, tues toujours de même. • . pas pius gras !

— J'en suis très-content, j*; ne tiens pas du tout à engraisser, moi I Voyons, Adolphe, que fais-tu depuis que mon oncle est mort? f.84u toujours dans ta maison de commerce?

— Par exemple ! po*;r qui meprends-tu... Avec un quart de million res^^er employé... commis... pas si béte... il est vrai qu'il est déjà pas mal ébréché mon quart de million ... \nais uous sommes encore riches...

et Flanquette, avec qui j*ai commencé une affaire importante... sur les eaux-dc-vie, m'a dit que cela nous rapporterait beaucoup. . .

— C'est le monsieur qui va déjeuner avec nous ce matin ? demande le docteur.

— Oui... Ohl il viendra... je ne lui ai pasdit... mais il viendrai...

— Pardi!... il vient tous les jours, murmure Jean, qui frotte le salon et ajoute à Toreille de Félix :

-r C'est un vrai pique-assiette que son M . Flanquette I

— Enfin cousin, comment emploies-tu ta journée?

— La journée... ohl elle passe vite... D'abord; ^e me lève tard... vu que je me couche souvent fort tard aussi ; je déjeune... j*ai toujours quelques amis pour déjeuner avec moi... ce n'est pas amusant de manger seul, on ne peut pas trinquer... le déjeuner me mène bien jusqu'à trois heures...

— Depuis midi I .. . qpel déjeuner I

— Il faut bien causer. Ensuite on sort, on va se promener, puis faire quelques parties de billard, c'est le seul jeu que je joue, parce qu*il donne de Tappétit en nous faisant faire de Texercice ; après cela, on dine vers six heures et demie ou sept heures; ça mène jusqu'à dix ; on va au café prendre du punch ou du bischoff. Vous voyez que le temps passe vitel... Et voilà comme on la mène douce I. . •

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— Mais, reprend Fétix en souriant, dans tout cela, mon cher Adolphe, je ne vois pas un petit quart d'heure donné aux amours... il n'est pas possible qu'à ton âge tu n'aies pas un tendre sentiment au fond de ton cœur?

— Un sentiment? ma foi noni Ohl vovez-vous, les femmes, ce n'est pas ma passion... Je ne dis pas que de temps en temps ce n'est pas agréable... comme un sorbet au dessert, mais, franchement, je donnerais les plus jolies femmes pour une dinde truffée ou une terrine de Nérac.

— Vous ne ressemblez pas à votre frère Félicien alors?

— Félicien... Ah! en voilà un qui file un mauvais coton... le pauvre garçon!... mais il a une figure de papier mâché maintenant... pâle, défait... quelle différence d'avec moi...

— Il est certain que c'est tout un autre genre...

— n m'a fait peur la dernière fois qu'il est venu m'emprunter quinze mille francs...

— Comment! ton frère Félicien a eu besoin de t'emprunter de l'argent?...

— Oui... je né sais plus pourquoi il m'a dit qu'il n'en avait pas... Ah ! si, il m'a dit qu'il ne voulait pas vendre de ses chemins de fer, parce qu'ils étaient en baisse... il devait me rendre mon argentan bout de

huit jours... voilà trois semaines de cela, et je ne Pai pas revu! mais je ne suis pas inquiet... ce n*6st pas oommc avec Yictorin... il est est vrai qu'avec Victorin c'est une somme!...

— Quoi! Victorin, t'a aussi emprunté de l'argent?

— Quarante mille francs, rien que celai...

— Quarante mille francs!... Mais il est aussi ricbe que toi... Qu'est-ce qu'il fait donc de son argent?

— Des affaires à la Bourse, de grandes spéculations qui doivent le rendre millionnaire... Mais en attendant il devait aussi me rendre mes quarante mille francs dans la quinzaine; au lieu de cela, quand il est revenu, c'était pour m*emprunter encore quarante mille francs! Ma foi, je les ai refusés... Blanquette me Ta conseillé. Il m'a dit : « On vous prend pour une vache à lait, ce qu'on prête à ses parents ne rentre jamais! Ne prêtez plus. »

— Je n'en reviens pas ! dit Félix en s'adressant au docteur.

— Pourquoi donc... C'est tout naturel au contraire, ne voyez-vous pas, mon cher Félix, que chacun de vos cousins a sa passi(jQ.., Cela couvait sous la cendre du temps de leur père ; aujourd'hui qu'il est mort, le (eu éclate!

— Et ta sœur, Adolphe, tu vas la voir quclqndoi^, je pense?

— Ma foi non; J'y suis allé une seule fois... Jf\ m'y suis ennuyé à périr I Madame Sarget m'a oifert un verre d*eau sucrée... Merci! Je me suis dit : a Te ne m'y reprendras pas, toi I »

— Mais tu dois savoir qu'on veut marier ta s'eur à un M. Sainl-Eslève?

— Ça m'est bien égal! Qu'on la marie à qui l'on voudra; je suis sur qu'un ne fera pas de nocei... Ces gens-là ne savent pas vivre.

L'arrivée de deux messieurs met fm à cette conversation. L*un est le convive habituel, l'ami Flanquette, un homme de quarante ans qui porte toute sa barbe qui est rousse. Figure longue et maigre fortement grêlée, teint bistre, pommettes et menton faisant saillie, le regard du renard et du chat, voix flûtée, cherchant toujours ce qu'il veut dire; ciyant souvent lui-même l'air étonné de ce qu'il a dit, et vous fixant alors pour chercher à deviner si vous le croyez.

Le monsieur qui l'accompagne est un peu plus âgé que lui ; il est encore plus laid : il a le nez comme un marron sur lequel on aurait donné un coup de poing; la bouche dégarnie et qui, malgré cela, affecte constamment de sourire; des cheveux comme de la laine, et tellement en profusion, que sa télc est plus large (juc ses é|)aales; accent allemand, bien couvert, mais lo:s mains sales i-i les pieds crottés.

— Midi n'a point encore sonné! s'écrie H. Flan* quette en entrant dans le salon et saluant- tout le monde. Si jamais je suis en retard d'une minute pour un déjeuner ou un diner, je consens à être à l'amende de mille écus... Messieurs, je suis bien le vôtre... Mon cher Monlaurent, vous permettez que je vous présente M. Goudmann, un de mes bons amis... négociant en lorgnettes. Il était venu chez moi pour déjeuner. Je lui ai dit : « Accompagnez-moi chez un ami chez lequel je déjeune, et de cette façon vous déjeunerei toujours avec moi. » Me pardonnez-vous cette petite liberté grande?

— Vous avez très-bien fait, cher ami, et si monsieur est amateur de bons vins...

— Oh yal... ch'aime beaucoup le pon vinl... Chc zuis anrateur I

— Goudmann est amateur et connaisseur!

Choubert dit tout bas à Félix :

— Je soupçonne ce négociant en lorgnettes d'être tout bonnement un créancier de ce M. Flanquette, qui lui aura dit : « Je ne peux pas vous donner d'argent, mais je vais vous mener déjeuner en ville... »

— Il est certain que le courtier en eaux-dc-vie m'a tout Pair d'un bligiieur... Je crains que mon cousin ne se laisse duper par ces amis-là !

— C'est probable, mais qu'y faire? Votre cousin

LE VIN Wl

écoutera bien plus volontiers les conseils de ces messieurs-là que les nôtres!

La cuisinière appelle Jean, et Jean revient bientôt annoncer que le déjeuner est servi.

— Ah ! bravo ! bonne nouvelle 1 dit Adolphe, allons nous mettre à table... Messieurs, permettez- vous que je déjeune en robe de chambre?

— Ohl parfaitement.

— On mange bien mieux en robe de chambre I dit M. Flanquette, on est à Taise... rien ne vous serre... On ne devrait jamais prendre ses repas autrement... Mon cher Adolphe, j*ai un vieux mao-ferlane que je me permettrai d'apporter, et de laisser ici pour mettre au déjeuner...

— Ce n'est pas la peine, Flanquette, j'ai par là quelques par-dessus que je ne mets plus.. . parce qu'ils deviennent trop étroits pour moi... Je vous en donnerai un...

— Eh bien I j*aime mieux cela...

— Incessamment il demandera un lit pour faire la sieste après le déjeuner I murmure le docteur à Félix.

On se met à table. M. Goudmann ne parle plus, il ne songe qu'à boire et à manger. M. Flanquette, tout en fonctionnant très-bien, soutient toujours la conversation.

— Excellent madère, n'est-ce pas, messieurs?

— Oui, il est parfait!

— Ça revient des Indes, dit Adolphe tout en sa?ourant son vin par petites gorgées. Hein, monsieur Goudmann, vous qui êtes connaisseur, que dites-vous dn cela?

Le marchand de lorgnettes a la bouche tellement pleine, qu'il ne peut pas répondre ; il se contente de présenter son verre qu'il a vidé.

— II Yous en redemande; c'est le plus bel éloge qu*il en puisse faire.

— Messieurs, avec les rognons sautés, il faut passer au montrachet!

— Voyons donc ce montrachet I dit le docteur, puisqu'il est, dit-on, si bon. Je ne serai pas fâché de faire sa connaissance.

On fait plusieurs tournées de vin blanc. Mais Félix ne vide jamais son verre, parce qu'il se tient sur ses gardes. Le docteur convient que le montrachet est un vin supérieur. Adolphe, heureux de l'éloge que l'on en lait, dit k M. Goudmann :

— Eh bien, qu'en dites-vous... monsieur, qui vous y connaissez?

Alors le négociant en lorgnettes, qui a constamment la bouche pleine, renouvelle sa pantomime en présentant son verre, et l'ami Flanquette renouvelle sa phrase sur le même motif.

Félix saisit un moment où tous ces messieurs boivent, pour s'écrier :

— Parbleu, mon cher cousin, puisque vous traitez si bien chez vous, pourquoi donc ne vous mariez-vous pas? Une femme vous aiderait à bien recevoir vos convives, et il y a mille détails de maison dont vous n'auriez plus à vous occuper I

M. Flanquette fait la grimace, M. Goudmann met sa fourchette dans son nez, le docteur se met à rire, et Adolphe s'écrie :

— Me marier!... moi, me marier!... Ah! par exemple, perdre ma liberté... pas si bcte !

— Et puis, dit M. Flanquette, les goûts ne sont pas les mémos... il y a des dames qui trouvent mauvais que Ton tienne table longtemps...*

— Et moi, j'y passerais ma vie... D'ailleurs les femmes ne sont pas toujours aimables!...

— Elles sont en général ce qu'on les (ait, dit le docteur; moi, je suis pour le mariage... C'est une société, c'est une amie solide... c^e.^t un second soi même...

— Oui, dit M. Flanquette, quelquefois il y a même un troisième soi-même, n'est-ce pas Goudmann?

M. Goudmann, qui, par extraordinaire en ce mo^ ment, se trouve ne pas avoir la bouche pleine, répond :

— Moi, j*ai un femme abathiquel

— Monsieur, dit le docteur, certain écrivain anglais a dit : a Être marié à une femme apathique, c'est jouer aux cartes sans intéresser le jeu ; on n'a pas grand plaisir, mais on tue le temps. »

— Assez parlé de mariage, messieurs, dit Adolphe, goûtez-moi ce vosne... Monsieur Goudmann, vous m'en direz des nouvelles I

Mais le marchand de lorgnettes s'est remis dans rimpossibilité de parler, et Flanquette répond pour lui.

Le vosne est trouvé délicieux ; on passe ensuite au léovilie, puis au lafitte, puis au Champagne. Félix s'est constamment tenu sur la réserve; mais le docteur n'en a pas Tait autant, et il a bientôt sa pointe comme les autres convives.

— C'est comme cela qne vous êtes raisonnable. •• d'> Félix à son ami.

— Ma foi, mon cher, tous ces vins sont excellents; il faut en convenir... Et puis, une fois n'est pas coutume , Hippocrate le permet ! . • .

— Et voire dame sur le point d'accoucher, si elle a besoin de vous...

— Oh L que non... j'ai le temps.», ce ne sera que pour ce soir I...

Lorsque Félix voit que son cousin est gris, que le

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