Î3S LE I£U
▼ait être très-fructueuse... Vous m'avez dit que je devais avoir confiance dans mon frère... Je lui ai remis un bon pour le notaire qui a dû lui remettre cette somme...
— Et vous avez trè^-bieh fait... Victorin est un garçon rempli d'intelligence I qui n*a jamais eu qu*une pensée, celle de faire une grande fortune... et il la fera... Vous pensez bien qu'en travaillant pour lui il travaille aussi pour vous... Il m'a dit : a Je veux doubler les capitaux de ma sœur!... C'est joli, celai...
— Mais qu'est-ce qu'il a donc fait des siens?
— Ils sont pla^;és dans une autre affaire ; il ne pouvait pas alors les déplacer... comprenez-vous?
— Pas beaucoup... Je m'entends si peu aux affaires; du reste j'ai une entière confiance dans mon frère... Seulement je ne tenais pas à devenir plus riche...
— Vous avez tort I moi, qui ne serai pas fâchée de doubler aussi ma fortune dans des spéculations sûres... et Victorin m*a bien assuré qu'il n'en faisait pas d'autres, je lui ai, de mon côté, remis tout ce que je possédais^., mes rentes pour les vendre et la somme que M. votre père m'avait laissée.
— Quoi, madame, vous avez donné à mon frère tout ce que vous aviez?
— Oui, mon enfant! Écoutez donc, à mon ft((e on
LE JEU n$
ne méprise pas l'argent, on est bien aise de pouYoir se donner mille petites douceurs, on aime à se dorIo« ter... on devient paresseux... indolent, ou plutôt on n'a plus cette force, tette agilité qui permet de se servir soi-même et de n'avoir pas à chaque instant i/esoin d*élre servi.
L'arrivée de Victorin interrompt cette conversation. Ce jeune homme a fait comme ses irères,''il a beaucoup vieilli depuis dix-huit mois environ que sou père est mort. Mais chez lui, le changement survenu dans ses traits n'annonce point l'abus des plaisirs ; c'est une expression fiévreuse, c'est la tension d'un esprit sans cesse préoccupé qui se lit sur son visage, dans ses yeux, qui se fait voir dans toutes ses manières, qui sont celles d'un homme distrait, d'un homme qui vous écoute à peine quand vous lui parlez, parce qu'il a toujours les nerls agacés, irrités par des revers qu'il est obligé de cacher.
La vieille dame et la jeune fille ont poussé un cri de joie en voyant entrer Yictorin.
— Aht voilà mon frère I...
— Voilà ce cher Yictorin... Nous parlions de vous à l'instant, mon ami...
— Bonjour madame Sarget... bonjour Emma...
— Embrasse-moi donc, mon frère... Voyez ! il n'y pensait seulement pas...
— Vous venez déjeuner avec nous, Yictorin, c'est gentil cela...
— Non, non, madame. Tai déjà dijeuné, moi. Obi je ne fais point ce repas si tard que vous...
— Nous, mon frère, nous sommes un peu paresseuses... Écoute donc... rien ne nous presse...
— Cest juste, tandis que moi... j'ai tant d'affaires en train... de lettres à écrire... Je suis fort matinal...
— Mon cher Yictorin, cest très-bien d'aimer le travail... mais il ne faut pas trop se fatiguer non plus... Je vous trouve pftie... les traits altérés.
•^ Et les yeux cernés... Pourquoi as-tu les yeux cernés, mon frère?
— Pourquoi, elle est étonnante, cette Emmal Parce que j'ai passé plusieurs nuits... à écrire...
— Vous voyez, mon ami, que j'avais raison de dire que vous travaillez trop... votre santé en souffrira...
Yictorin se promène avec agitation dans la cbambrc, en murmurant :
— Ma santé... ma santé est fort bonne... et ce n'est pas là ce qui m'inquiète!...
— Est-ce que quelque chose t'inquiète, mon frère? ^ Moi... rien du tout, au contraire...
— As-tu vu mes frères depuis peu?
— Ma fui non... Je n'ai pas eu le temps !.,.
— Et vous venez nous apporter de l'argent, Viclolin, beaucoup d'argent, n'est-ce pas?
Le jeune homme se mord les lèvres pour dissimuler ane grimace, et répond :
— Non, madame Sarget, non, je ne vous apporte pas d'argent... Obi les affaires ne se terminent pas aussi vite que cela... Mais soyez tranquille, cela ne peut pas vous manquer. ..
— Obi je suis bien tranquille, mon ami... Je sais que vous êtes un garçon sage, prudent... Vous n'aventurez pas vos fonds à la Bourse, vous?
— Je m'en garderais bien.;. Je guette les l)onncs opérations, je les attends, et quand elles se présentent, je les saisis... Comme en ce moment, par exemple, une affaire m'arrive, où il y aura au moins trente mille francs à gagner... deux fois plus peut-être I... Mais pour l'entreprendre, il me faUt cent mille francs tout de suite, et je viens les demander à ma sœur.
Emma ouvre de grands yeux, en s'écriant :
— Cent mille francs... et je t'en ai déjà prêté cent trente mille... Qu'en as-tu donc fait?
— Ce que j'en ai fait? Parbleu, je les ai placés dans une autre affaire excellente... qui te rapportera beaucoup! Mais je ne peux pas les reprendre, les déplacer maintenant... voilà pourquoi je t'en demande d'autres aujourd'hui, pour une autre opération infaillible, qu'il
serait trcs-lacheux de laisser échapper... C'est clair, ce me semble, n'est-ce pas, madame Sarget?
— Certainement, mon ami, certainement! Obi je comprends la marche des affaires beaucoup mieux qu'Emma, moi I
— Alors, madame, vous pensez donc que je ferai bien de prêter encore ces cent mille francs à mon frère?
-r- Assurément, ma bonne amie, puisque c'est pour une opération qu'il ne veut point laisser échapper!...
— C'est que... il ne me restera plus rien alors... on m'a déjà fait payer tous les frais de la succession... mes frères m'ont ditqu*ils me rendraient cela...
— Sois dona tranquille ! on te les rendra tes frais I ••• tes cent mille francs sont chez.un banquier, je crois?
— Oui... qui me paye l'intérêt à cinq pour cent.
— Cinq pour cent ! belle misère vraiment I moi je veux que ces cent mille francs-là te rapportent dix ou douze pour cent!...
— Et mes fonds, à moi, Yictorin?
— Vos fonds, chère dame, ce sera comme pour ceux de ma sœur... absolument la même chose... Tiens, Emma, signe ce papier que j'avais préparé... mets : a Approuvé l'écriture ci-dessus, » et signe...
La jeune aille signe en hésitant un peu, enfin elle donne le papier à son frère en lui disant :
— Mais à présent il ne nous reste plus que peu d^argent ici... n'est-ce pas, madame?
— C'est vrai... et le mois prochain c'est le terme... sept cents francs à payer... nous serons à court...
— Ohl soyez tranquille I je vous apporterai des fonds avant la fin du mois... ou pour la fin du mois au plus tard...
— Tu ne nous oublieras pas, mon frère?
— Mais non!... Maintenant, adieu, je cours chez le banquier retirer les fonds... je n'ai pas de temps à perdre, car je veux entreprendre ma nouvelle affaire dès aujourd'hui... Au revoir, madame Sarget... bonjour Emma...
— Mon frère, ne nous oubliez pas... pour la fin du raoisl...
Yictorin ne répond plus, il est déjà loin; il re* monte dans son cabriolet et se fait conduire chez le banquier qui a les derniers fonds de sa sœur. Là il faut qu'il attende quelque temps, le banquier étant en afTaires. Enfin on termine la séance en lui donnant un mandat de cent mille francs sur la Banque. Il se rend à la Banque, où il faut encore attendre assez longtemps. Lorsque enfin il a ses fonds, l'heure de la Bourse est passée, et c*est là que le plus jeune des fils de M. Monlaurent faisait ses opérations soi-disant assurcesi mais dans lesquelles il avait déjà englouti toute
sa iortune, une partie de celle de sa sœur et tout Pargcnt qu*on lui avait prêté.
Yictorin se promenait fort contrarié sûr la place de la Bourse. Un beau jeune homme, bien élégant, bien Tasliionable, et le monocle collé sur Ymly se place devant lui et l'arrête :
— Que fais-tu donc là, cher, Tair ennuyé comme si tu venais d'entendre lire une tragédie?
— Âhl c'est toi, Boscvillel Je suis contrarié, extrêmement contrarié!... j'ai cent mille francs à ma disposition... je voulais me rattraper à la Bourse, où jusqu'à présent je n'ai pas été heureux... j'aurais joué la hausse... Jetais certain que cela monterait aujourd*hui, et, en effet, les fonds ont monté et beaucoup même... mais j'arrive trop tard, la Bourse était fermée I . . •
— Mon bon, il y a une chose que je ne comprends pas, c'est ton amour pour ce jeu de Bourse, où il faut attendre la fin du mois pour savoir si l'on a gagné ou perdu... moi, j'aime à savoir vite mon sopti... parlezmoi du lansquenet, du bacarat... de l'écarté même... enfin de ces jeux où dans une soirée on peut doubler, tripler ses capitaux, voilà ce que j'appelle des jeux amusants! Cela vous tient en haleine, vous émotionne, vous fait passer à chaque instant de la crainte à l'espoir...
— Oui... mais que pcnt-on gagner dans ces soi*
rées*1à7... quelques billets de mille francs... Jen^ai jamais trouvé de joueur qui voulût risquer plus... et ce n'est point un gain si médiocre qu'il me faut!...
— Je t'assure qu'il y a des réunions où Ton peut perdre ou gagner de très-fortes sommes... Cest que tu n'as pas été présenté dans les bonnes maisons !... tiens, je vais ce soir dans une réunion où ce sera citrémement brillant... Tout ce qu'il y a de mieux en hommes, les femmes sont peutrêtre un peu mêlées... mais que nous importe I au contraire, ce n'en est que plus amusant. Viens avec moi, je te présente.
— Et on y jouera gros jeu?
— » Je t'en réponds I II vient là des étrangers cousus d'or... des princes russes, ohl mais de vrais Russes, qui perdent cent, deux cent mille francs sans sourciller ; des Américains qui passeraient la nuit à jouer., des Anglais, des Espagnols qui reviennent de la Californie et ne savent que faire de leurs pépites... il y a jusqu'à des Chinois qui sont très-joueurs aussi I
— Et les grecs que tu oublies !
— Ohl non... pas des grecs comme tu Tentends I Madame Dalvimare est très-sévère sur le choix de ses invités, un joueur douteux ne serait pas reçu deux fois !
— Cependant tu m'offres de me présenter, et on ne me connaît pas?
— Oui, mais on me connaît, moi, et Ton sait bien que je n'amènerais pas un joueur yéreuxl... Voyons, yeux-tu y venir ce soir?
— Ma foi oui ! conduis-moi chez cette madame Dalvimare... je ne serai pas fâché de faire la partie de tous ces gens cousus d'or.
— Eh bien! dinons ensemble, et puis nous nous ferons conduire dans un charmant petit hôtel de la rue de Ponthieu. Oh ! tu verras, cher, c'est tout tapis... glaces, fleurs, dorures... enfin c'est extrêmement c/itc/
Les deux jeunes gens vont fumer un cigare sur le boulevard des Italiens, et de là se rendent à la Maison- Dorée. Yiptorin mange peu ; en général, les joueurs n'ont point d'appétit, la passion qui les consume absorbe toutes les autres ; ils ne connaissent pas lamour, ils sont insensibles au sourire d'une jolie femme, aux plaisirs delà table, aux charmes du spectacle, la pièce la plus intéressante, jouée par les premiers talents, les laissera indifférents, souvent même ils ne l'écouteront pas, tout préoccupés qu'ils seront de Tas de pique ou de la dame de cœur.
Roseville, qui est bien moins joueur que Yictorin, conte à son ami ses intrigues, ses bonnes fortunes. Le jeune Môniaurent songe à tout l'argent qu'il a déjà perdu, mais il est persuadé que la veine ne peut pas toujours lui être contraire, et que la ehance beu-
LE JEU S3i
reuse doit lui arrlyer. Il est impatient de se rendre chez madame Dalvûnare, et son ami est obligé de lui dire :
— Patience, cher, nous ne pouvons pas nous y rendre avant neuf heures et demie au plus tôt; nous aurions l'air d'arriver de notre village... d'ailleurs les gros joueurs n'y sont jamais avant dix heures.
Enfin le moment de se rendre rue de Ponthieu est venu. Les deux amis s'y font conduire, et Viclorin voit que son introducteur ne l'a pas trompé. Tout est brillant, élégant chez madame Dalvimare; les salons, dont l'ameublement est fort riche, sont éblouissants de lumière ; les dames sont parées comme pour un bal, et presque toutes sont jolies ; elles causent volontiers et sourient. agréablement aux étrangers. Mais tout cela glisse sur le cœur de Victorin, il ne ^regarde, . il ne cherche que des tapis verts.
Quelques petites parties d'écarté sont seulement entrain, les gros joueurs ne sont pas encore arrivés.
Pour passer le temps, Victorin va se placer à une table où des dames jouent au chemin de fer. On n'y expose que de l'or, mais il trouve moyen d'y perdre quelques billets de banque, aussi les dames lui adres* sent des œillades très-expressives, c'est à qui lui fera le plus d'agaceries : on se penche sur son épaule, on a'appuie sur son bras, on lui adresse de ces demi-
mots qui valent une phrase tout entière... on pique son amour-propre en lui disant :
— Tiendrez-vous encore ceci...
— Et puis ceci?...
— Je tiens tout 1 répond Victorin qui ne trouve jamais les enjeux assez forts, et parvient cependant à laisser'une dizaine de mille francs entre les mains de ces dames, qui quittent alors la partie en s'écriant :
— A présent nous allons danser I...
— Ah 1 très-bien, se dit* Victorin, elles abandonnent la partie au moment où la chance allait me venir... mais aussi je suis un sot de jouer contre des femmes I est-ce que jamais on gagne avec elles... En- 6n... ces gros, joueurs arriveront, il faut Tespérer.
Les étrangers arrivent en effet, et bientôt de fortes parties s'engagent. Yictorin examine quelque temps les personnages qui se placent a des tables deujeu. Bientôt le grand seigneur russe prend la main à une partie de lansquenet et commence sa banque en jetant trois billets de mille francs devant lui. Trois joueurs font la somme ; le banquier gagne et dit :
— Il y a six mille francs, messieurs?
— Banco I s^écrie Yictorin en s'approcliant delà table de lansquenet sur laquelle il met six billets de mille francs.
On s'empresse de faire place à ce jeune homme qui
A*aniionce si bien. Le Russe tire les cartes et gagne. Il dit.alors du même ton froid qu'auparavant :
— Il y a douze mille francs, messieurs?
— Banco ! dit Yictorin en remettant des billets «ui iUT lé tapis.
Le banquier amène deux as. Il recommence sa phrase toujours sur le même ton et dont le chiffre peul est changé :
— Il 7 a Yingi-quatre mille francs à faire, messieurs?
— Banco I répond Yictorin, dont la Yoix trahit l'émotion, bien qu'il fasse son possible pour la maîtriser.
Cette fois, la partie deyient si intéressante, que beaucoup de personnes quittent leur place pour s'approcher de la table de lansquenet. Le Russe tourne les cartes et gagne de nouveau ; Il met les billets en tas devant lui et crie :
— Il y a maintenant quarante-huit mille francs à faire... mais je retirerai si c'est trop...
— Mon... non... je les fais... Banco pour les quarante huit mille francs I dit Yictorin d'une voix frémissante et en étalant sur la table toute la somme qu, lui restait et qui justement était de quarante-huit millci francs.
— Ah I bravo! monsieur, vous êtes un beau joueur 1