‹ Les femmes philosophesChapitre 10 sur 24 · IG · texte numérisé non relu

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de joie du départ de son mari; et vraiment elle est si intéressante que tout le monde en est heureux pour elle. »

Mais le mari ne part pas seul. La voix du devoir et de rhonneur qui le rappelle sous les drapeaux de la campagne de 1757 n'est pas faite pour parler moins énergiquement à son rival qu'à lui; car le marquis de Saint - Lambert, comme le comte d'Houdetot, est militaire. M™^ d'Houdetot,qui ne sait rien cacher, et que Rousseau nous montre d'une franchise assez ingénue pour parler de son amant à son mari même comme elle en parlait à ses connaissances et à tout le monde indifféremment, supporte avec beaucoup moins de philosophie l'absence du premier que celle du second :

« La comtesse d'Houdetot est venue hier souper avec nous. Le marquis de Saini-Lambert étoit avec elle; il venoit m'apprendre son départ pour larmée. M^^ d'Houdetot en est désespérée; elle ne s'attendoit pas à cette séparation... Elle ne se possède pas et laisse voir sa douleur avec une franchise au fond très estimable mais cependant embarrassante pour ceux qui s'intéressent à elle. Mon Dieu! que j'ai d'impatience de voir dix ans de plus sur la tête de cette femme! Si elle pouvoit acquérir un peu de modération^ ce seroit un ange. »

Dans ses Anecdotes pour servir de suite aux Mémoires de 3/°»^ d'Épinay, M°^' la vicomtesse d'Allart et, dans ses Souvenirs^ M™® Yigée-Lebrun sont d'une sincérité plus crue sans être malveillante. Le point de vue a changé avec les observateurs. En 1757, pour les femmes qui voient M°^^ d'Houdetot, il est très simple qu'elle ait plu sans beauté. En 1780, elles se demandent comment elle a pu tant plaire et recherchent curieusement, à travers les ruines de son visage, le

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secret de son charme. Il n'était point là, il n'y fut jamais. Mais, tout en devinant qu'il était ailleurs et venait surtout du cœur, de la gentillesse de toutes ses actions, M™° d'Allart et M°^<' Lebrun ne peuvent s'empêcher d'exprimer, elles qui sont en pleine jeunesse et en pleine beauté, leur surprise de tant de conquêtes avec si peu de moyens. « Ce sera une consolation pour les femmes laides, dit la première, d'apprendre que M'^'^ d'Houdetot, qui l'était beaucoup, a dû à son esprit et surtout à son charmant caractère, d'être si parfaitement et si constamment aimée; elle avait non seulement la vue basse et les yeux ronds, comme le dit Rousseau, mais elle était extrêmement louche, ce qui empêchait que son âme se peignît dans sa physionomie; son front était très bas, son nez gros; la petite vérole avait laissé une teinte jaune dans tous ses creux, et ses pores étaient marqués de brun. »

Le portrait de M"'^ Vigée-Lebrun est d'un détail moins minutieux, moins implacable, mais il se ressent du désappointement trop naturel des personnes qui voulaient voir encore ^l"^" d'Houdetot à travers le prisme de Rousseau, sans tenir compte des vingt-six ans écoulés de 1757 à 1783. L'âge avait alors effacé beaucoup de ce qui expliquait le renom de l'héroïne des Confessions, si poétique dans ses promenades à cheval, en habit d'homme, fantaisie piquante qui donnait tant de ragoût à sa laideur; il ne demeurait plus qu'une femme quinquagénaire, toujours aimable, portant dans une passion unique la lidélité qu'elle n'avait pas eue pour son mari, qui le lui pardonnait volontiers^ ayant lui-même grand besoin d'indulgence, et atténuant ainsi la faute « d'un attachement que sa durée épure, que ses effets honorent, et qui

ne s'est cimenté que par une estime réciproque. » C'est en ces termes que Rousseau parlera de son heureux rival, qui avait été aussi, par une étrange bonne fortune, le rival heureux de Voltaire auprès de M^nlu Ghàtelet. Mais pour parler ainsi d'e//e et de lui, il fallait avoir connu, avoir aimé M°^'' d'Houdetot en 1757, au moment où Rousseau la place devant nous, dans ses Confessions, et nous raconte comment il adora en elle la personnification de sa Julie, et comment elle adora en lui, sans lui sacrifier Saint-Lam- JiL'iL une sorte de suppléant à son absence qui Tidéalisait à ses yeux, la rendant plus éprise à mesure qu'il espérait davantage la rendre infidèle. C'est à ce moment que M°^^ d"Houdetot mérita surtout cette dôlinition de M°^*^ d'Épinay, qui achève de la peindre moralement : c Que c'est une jolie âme ! » c'est-à-dire, ajoute M. Saint-Marc Girardin, dans son commentaire si sensé et si piquant, « une àme gracieuse et naïve, honnête, comme le dit encore M™' d'Épinay, non pas de cette honnêteté qui fait aimer ou suivre le devoir, mais do celte honnêteté qui consiste à ne déguiser aucun de ses sentiments, de cette honnêteté qui faisait que M'"'^ d'Houdetot était ivre de joie du départ de fon mari et désespérée du départ de son amant : à ce genre d'honnêteté, ôtez la naïveté qu'y mettait M™*' d'Houdetot; ùtez l'excuse que faisaient la facilité des mœurs du siècle, les usages singuliers du monde, Finsouciance des maris ou l'embarras même qu'ils avaient d'aimer leurs femmes; ùtez ces excuses, et cette honnêteté touchera à l'effronterie du vice '. >

1. SaiiU-Marc Giianlin, Jorrn-Jncqu'^s /?r#H«!.<î,\Tî{, ^n vio et SCS oavrajes, t. I, p. -230.

C'est cette impression fàclieusc, tempérée par les circonstances atténuantes qui font sourire le juge dans le moraliste, que provoque un mot de M^^d'Houdelot qui caractérise parfaitement ceux qui échappaient parfois à « sa jolie âme » et dont l'ingénuité, sans être coupable, n'est pas non plus innocente. On parlait du mariage et on s'étonnait devant M^^d'Houdetot qu'une femme aussi avisée et aussi aimaJjle qu'elle pût avoir à s'en plaindre. On se demandait enfin quels mobiles chez elle avaient été trompés, quelles illusions avaient été déçues. Elle ne put s'empêcher d'avouer que les mobiles qui l'avaient poussée à se marier, en dehors de l'obéissance aux vœux paternels, avaient été des plus vulgaires et ses illusions des plus frivoles. C'est à Diderot, son voisin de table, qu'elle fit cette confidence, dont il ne lui garda pas le secret, à un dîner où elle s'était un peu enivrée, comme elle le lui reprocha gaiement, du vin qu'il avait bu. FAla lui disait donc, en réponse sans doute à quelque malicieuse question : « Je me mariai pour aller dans le monde, porter des diamants, voir le bal, la promenade, fOpéra et la Comédie. » Elle ajoutait à l'aveu du péché celui de la déception qui lui avait servi de pénitence. Son sacrifice à une impatiente curiosité, au besoin de nouveauté et de distraction, aux vrais plaisirs de la coquetterie n'avait été que médiocrement récompensé. « VA je n'allai point dans le monde, disait-elle avec une tristesse enjouée, et je ne vis rien, et j'en fus pour mes premiers frais. > Le mot répété fit beaucoup rire, et M'"'^ d'Houdclot toute la première.

Une jeune femme, avec de teJles idées et de tels aveux, devait être très peu défendue par les devoirs

conjugaux contre les séductions qu'elle ne pouvait manquer de rencontrer. Toute disgrâce aspire à la revanche. Ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'elle ne fut pas plus protégée contre les autres et contre elle-même par les devoirs maternels. Le 12 juillet 1749 elle avait eu un lils, Gésar-Louis-François-Marie- Ange, et le 15 mars 1753 une fille : Charlotte-Françoise.

A partir de ce moment, le comte d'Houdetot, ayant assuré l'avenir de son nom, s'efface discrètement de la scène, et nous ne le retrouverons plus que dans la coulisse.- Après avoir vécu avec sa femme dans sa terre de Meilleraye, où elle s'ennuyait, il revient à Paris et lui permet de se divertir un peu, n'étant pas fâché lui-même de se distraire. La liaison à laquelle nous avons fait allusion et qui dominera sa vie, la passion du jeu, où il manque de se ruiner, mais auquel il a la force de renoncer le jour où, en échange d'un sacrifice pécuniaire considérahle, sa femme lui demande la promesse de ne plus toucher une carte, qu'il tient héroïquement; enfin la guerre de Sept- Ans, à laquelle il prend une part assez honorable pour être rapidement avancé : toutes ces circonstances font de M. d'Houdetot un mari presque toujours absent, de M°^^ d'Houdetot une femme fort libre de son cœur. Les femmes, dans ce cas, n'usent guère de leur liberté que pour la perdre. C'est en 1752 que M™« d'Houdetot vit Saint-Lambert, le connut et l'aima pour la vie, avec une constance dont ses contemporains lui firent, mais dont nous ne saurions lui faire comme eux, une sorte de vertu.

Un homme capable d'avoir inspiré à deux des femmes les plus distinguées du siècle, M°^e du Châtelet et-

•^[mc d'Houdctot, une véritable passion et d'avoir triomphé dans leur cœur de Voltaire et de Rousseau, ne devait pas être un personnage vulgaire, f.e marquis de Saint-Lambert, en effet, à qui son 'poème des Saisons et son Catéchisme de -morale naturelle ne sauraient valoir dans la littérature et dans la philosophie qu'un rang secondaire, parut aux contemporains digne du rang supérieur par des mérites, des qualités, des agréments et des succès dont llnfluence tient à la vie et s'évanouit avec elle, et dont la postérité, qui s'en tient aux réalités, ne subit pas le prestige. A ses yeux, il n'est guère qu'un des types du gentilhomme libéral, du courtisan philosophe, du beau causeur de salon et de souper, du poète encyclopédiste, de FhonnOte homme enfin dans le sens du dix-huitième siècle, plus favorable que le nôtre à des mérites aujourd'hui quelque peu discrédités. Rousseau et Voltaire euxmêmes, qui avaient tant de raisons de ne pas surfaire sa valeur, n'ont pu lui refuser leu]*s éloges. Ce n'est pas ici le lieu de les discuter ni de faire plus en détail l'histoire de cette liaison célèbre dont nous nous bornerons à noter le commencement, en spécifiant seulement qu'à cette époque, c'est-à-dire vers 175"2, j^jme d'Houdetot avait vingt-deux ans. et que Saint- Lambert, né à Vézelize, en Lorraine, le 16 décembre 1716, en avait trente-six. Nous n'en dirons pas plus long sur ce point, réservant légitimement les quelques pages dont nous disposons encore à la passion de Rousseau pour M^^ d'Houdetot, parce que cette passion fut malheureuse, et qu'elle a exercé sur les idées et les sentiments de M°^^ d'Houdetot. avant de la rendre immortelle, une influence caractéristique, exem.plaire, si l'on veut, à la condition que le mot si-

giiiiicra non ce qu'il faut, mais ce qu'il ne laut pas imiter.

C'est à la fui de 1747 ou au commencement de 1748, en tout cas avant son mariage, que Rousseau avait vu pour la première fois M'^'^ d'Houdetot. II rappela on ces termes l'impression qu'elle lui lit.

& La première fois que je la vis, c'étoit à la veille de son mariage. Elle me causa longtemps avec cette familiarité charmante qui lui est naturelle. Je la trouvai très aimable; mais jétois bien éloigné de prévoir que cette jeune personne feroit un jour le destin de ma vie. et m'entraîneroit, (jucique bien innocemment, dans l'abîme où je suis aujourd'hui, »

C'est le 9 avril 1756 que Jean-Jacques avait quitté la capitale pour habiter l'Ermitage. C'est peu de temps après, à la fin du printemps dont il savourait si avidement les enivrantes délices, quand il couvait au milieu d'une sorte d'effervescence physique et morale qui touche parfois au délire, et qu'il a si admirablement décrite, le plan de la Xouvelle Hêloïse, qu'il revit la comtesse d'Houdetot, venue le visiter dans sa retraite pour lui donner des nouvelles de M. de Saint- Lambert, alors cà Mahon.

« Cette visite eut un peu l'air d'un début de roman. Elle s'égara dans la route. Son cocher, quittant le chemin qui tournoit, vouluttraverser en droiture, du moulin de Clairvaux à l'Ermitage; son carrosse s'embourba dans le fond du vallon; elle voulut descendre et faire le reste du trajet à pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt percée; elle enfonçoit dans la crotte; ses gens eurent toute la peine du monde à la dégager, et enfin elle arriva à l'Ermitage en bottes et perçant l'air d'éclats de rire auxquels je mêlai les miens en la voyant arriver. 11 fallut changer de tout. Thérèse y pourvut, et je l'engageai d'oublier sa dignité pour faire une collation rustique dont elle se trouva fort bien, etc. >

C'esfe rauiiée saivautu seulement, au retour du printemps, au fort de l'exaltation passionnée on se consumait l'auteur, qui, chez Rousseau ne lit jamais qu'un avec l'homme, que M^^^ d'Houdetot, établie à Eaubonne, dans son voisinage, renouvela sa visite, toujours avec ces circonstances romanesques si propres à aiguiser son charme naturel. A ce voyage, elle était à cheval et en habit d'homme. Jean-Jacques, malgré ses quarante-cinq ans, ne la vit pas impunément, et le feu prit aux poudres de son cœur.

« Elle vint, je la vis; j'étois ivre d'amour sans objet. Cette ivresse fascina mes yeux. Cet objet se fixa sur elle; je vis ma Julie en M™^ d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venois d'orner lidole de mon cœur. Pour machever, elle me parla de Saint-Lambert en amante passionnée... Elle parloit et je me sentois ému. Je croyois ne faire que m'intéresser à ses sentiments quand j'en prenois de semblables. J avalois à longs traits la coupe empoisonnée dont je ne sentois encore que la douceur. Enfin, sans que je m'en aperçusse et sans quelle s'en aperçût, elle m'inspira pour elle-même tout ce qu'elle exprimoit pour son amant. »

Ce manège dangereux et subtil dura, avec des illusions réciproques, jusqu'au réciproque désabusement qui devait aboutir aux plus fâcheux éclats. M^^ d'Houdetot continua d'aimer Saint-Lambert sous le masque de Rousseau, et celui-ci d'adorer en elle les perfections qu'il rêvait pours on héro"ine,non sans tenter de sortir des bornes d'une passion idéale et désintéressée. Mais c'est en vain que Rousseau essaya, dans un tête-à-tète presque quotidien pendant trois mois, de détourner à son profit ce sentiment qui brûlait pour un autre et de triompher de l'absent à la faveur d'une sorte d'illusion, d'aveuglement de la passion dont il était le confident. Tout l'art, toute l'éloquence qu'il

déploya dans ce but furent en pure perte. Il fut tour tour admiré et plaint, il ne fut jamais aimé, môme le soir de cette fameuse scène du bosquet d'Eaubonne, qu'il a racontée avec une si pénétrante émotion.

Nous ne citerons pas ce passage trop connu des Confessions et même nous ne nous appesantirons pas davantage sur les détails de cette passion de Rousseau pour M"^^ d'Houdetot, passion typique, caractéristique de l'homme et du système que M. Saint-Maro Girardin, dans une analyse justement célèbre, a dépouillée de ses voiles pompeux et, violant la pudeur au profit de la sagesse, a fait marcher devant ses auditeurs de la Sorbonne, dans sa nudité, pour en fustiger l'ivresse satyrique. « Il y a de tout, disait-il, dans l'amour de Rousseau : de Tenthousiaste et du séducteur, du satyre et du malade ; il n'y manque que l'amour vrai, simple, et par conséquent décent. » L'homme de Thérèse Le Vasseur, l'homme aux amours ancillaires était en effet incapable d'éprouver la véritable passion, et même, malgré tout son talent, d'en parler le langage. M. Saint-Marc Girardin a noté dans la Nouvelle Héloïse^ comme dans VEmile^ maint passage où détonne la corde déclamatoire, où le roman s'exprime dans la langue du tempérament, et la sensibilité dans celle de la sensation. Ces contrastes brutaux, mais seulement pour l'œil ou l'oreille dli délicat, ce mélange sophistique de l'amour et de la vertu, du bonheur et du devoir, de la morale et de la volupté, cette confusion corruptrice dont la contradiction échappe aux âmes naïves, ont rendu longtemps la lecture de Rousseau dangereuse, plus dangereuse même que sa personne; car rien n'indique,

si ce n'est les témoigiiages flatteurs par lesquels il dédommage la déception de sa vanité, que M'"^ d'Hou^ detot n'ait pas été aussi embaiTassée que flattée, aussi effrayée que touchée de Ces transports d'un éréthisme parfois indiscret, de ces hommages parfois importuns, de cette passion contenue malgré elle et mordant son frein, et toujours prête à prendre le mors aux dents, que M. Saint-Marc Girardin a si énergiquement et heureusement appelée : le « jjlatontsme dePriape ». Et pourtant nous verrons qu'elle ne traversa pas impunément ce commerce orageux, et que, si elle n'y perdit rien de cette fidélité qui faisait toute sa sagesse, elle y laissa certainement quelque chose de sa pudeur, s'il faut en croire l'anecdote qui nous la montre scandalisant jusqu'à Diderot lui-même, par des vers dont il trouva l'ingénuité par trop effrontée. On parla encore depuis de sa grâce, mais on ne parla plus de sa naïveté: les héroïnes de Rousseau n'ont rien de naïf. Et elles n'ont à s'en prendre qu'à elles si elles prêtent facilement à la médisance ou tout au moins à la calomnie. Le hon sens et la malignité vulgaires ne s'y trompent pas, et en dépit de letalage des grands sentiments et de l'affiche des grandes phrases, elles lui sont suspectes. La preuve, c'est que la passion de Rousseau pour M°^<^ d'Houdetot coûta au premier son repos et faillit compromettre à jamais celui de la seconde.

Toute platonique qu'elle fût demeurée, de fait sinon d'intention, cette passion éveilla les grossières jalousies de Thérèse Le Vasseur, les susceptibilités plus raffinées de M™^ d'Epinay. Il en résulta une lettre anonyme, dénonciatrice d'un commerce sans doute calomnié, mais qui favorisait par trop la calomnie, et

qui fut envoyée à h^aiiit-Lambcrt, alors à l'armée. Rousseau accusa M™^ d'Epinay de cette vilenie dont la responsabilité doit demeurer à sa Thérèse, et ses reproches provoquèrent les débats si longuement et si partialement, suivant M. Saint-Marc Girardin, racontés dans les Confessions. Ces débats ne se terminèrent que par la rupture de Rousseau avec M'^^ d'Epinay, Grimm et Diderot, et son déjjart de cette retraite où, pendant vingt mois, il avait vécu dans la plénitude de son génie et la surabondance de son cœur.

De tout cela, c'est-à-dire de la plus belle partie de l'histoire — aux yeux des lecteurs de romans — de M"^^ d'Houdetot, il ne reste que ce récit des Confessions, rapproché, avec une si maligne sagacité, par M. Saint-Marc Girardin, de celui des Mémoires de M™^ d'Epinay. Il est regrettable, au point de vue littéraire et au point de vue moral, que nous ne possédions pas cette brûlante correspondance, aux lettres plus éloquentes, de son propre aveu, que les 'plus belles épîtres de la Nouvelle Héloïse^ dans laquelle Rousseau épanchait son cœur, durant ces mois de juin, juillet et août 1757. Quand, plus tard, il dut rendre, sur la demande de M™^ d'Houdetot, les lettres qu'il en avait reçues et réclama celles qu'il lui avait écrites, on lui déclara qu'elles avaient été brûlées. Il serait permis d'en douter, si le témoignage de M™^ d'Houdetot n'était confirmé par celui de Saint- Lambert, qui déclara avoir consommé lui-même cet auto-da-fé. Il était coutumier du fait, et par souci du décorum, par vanité aristocratique plus encore que par précaution et jalousie, littéraire ou autre, il avait déjà condamné au feu la correspondance intime entre Voltaire et M"'^ du Châtelet. Notre curiosité déçue lui

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aurait su gré do déployer vis-à-vis des reliques de ses deux illustres rivaux, un peu plus de cette tolérance de bon goût dont il profitait lui-même. Car on sait que la maréchale d'Aubeterre ayant appelé sur sa liaison avec M™« d'Houdetot la sollicitude du mari, celui-ci se borna à répondre qu'il n'avait le droit de demander à sa femme qu'une chose : « Ne point l'afficher ».

11 fut satisfait. La liaison de M'^"' d'Houdetot avec Saint-Lambert traversa tout le siècle avec une décence qui laissa intacte l'indulgente considération dont jouissaient les deux amants et, plus tard, leur valut le respect attendri des générations sentimentales du règne de Louis XVI. Le mari lui-même ayant perdu, en 1793, la femme qu'il aimait, n'hésita pas à se réunir au couple proverbial dans une vie commune, qui esquiva le ridicule cà force de tact et d'esprit. La Révolution épargna pieusement ce ménage à trois, où le plus aimable et peut-être le plus heureux, ont remarqué en souriant les contemporains, était encore le mari, car Saint-Lambert était devenu humoriste et grognon, et M. d'Houdetot, au contraire, se montrait plein d'égards et d'empressement vis-à-vis de celle qui avait été si peu sa femme. C'est en la voyant toujours jeune et vive de cœur sous ses rides, en songeant lui-même à ses quarante-huit ans de liaison avec une personne dont la mort seule avait pu le séparer qu'il disait spirituellement : « Nous avions, ;^jme d'Houdetot et moi, la vocation de la fidélité; seulement, il y a eu un malentendu. » Après la Terreur, qui ne semble pas avoir troublé beaucoup cette retraite, fermée à tous les bruits du dehors, on retrouve au complet le ménage pastoral, palriarcal ;

et tout ce qui demeurait de rancienne société. française fit, avec une sorte de dévotion, le pèlerinage profane et sentimental par excellence : la visite à Sannois.

Qu'un seul ami me reste au monde Je croirai n'avoir rien perdu,

avait dit M™^ d'Houdetot. Saint-Lambert lui restait, avec son mari par-dessus le marché. Et ces trois vieux débris se consolaient entre eux, au point d'être heu-» reux ou de le paraître. En 1793, un jour de disette et d'émeute, on put voir le mari fort affairé courant toutes les boutiques de Paris afin de trouver de la poudre pour les cheveux de M™® d'Houdetot, qui, à soixante-cinq ans, les avait encore admirables, de ce noir lustré qn'argenle si gracieusement la poudre, En 1802, le? deux époux célébrèrent solennellement la cinquantaine de leur mariage, leurs noces d'or; on s'amusa beaucoup ; seul, Saint-Lambert, qui tournait à l'apoplexie, grondait à la pensée de cette lune de miel, lointaine d'un demi-siècle, dont le dernier reflet rendait l'amant jaloux et le mari galant. M°^« d'Houdetot habitait alors à Sannois, près de Montmorency, cette maison, dont le jardin réunissait, sur la fin de sa vie, le buste de Rousseau et celui de Saint-Lambert. C'est lui qui la quitta 1q premier, le 9 février 1803. M°^^ d'Houdetot, qui avait été admirable de dévouement pour l'amant qui n'était plus qu'un ami vieux, morose, malade, et ne se couchait jamais sans avoir fait avec lui jusqu'à minait l'inévitable partie de loto, regretta sincèrement Saint-Lambert, mais ne crut pas devoir le rejoindre avant l'henre fixée par sa destinée. Lors de

sa dernière maladie, Saint-Lambert qui, toujours égoïste, aurait voulu l'entraîner avec lui dans la tombe, lui dit un jour : « Mourons ensemble. » -^ «Vivons ensemble», répondit-elle avec autant d'esprit que de cœur. Elle demeura fidèle à sa mémoire comme elle l'avait été à sa personne. Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, raconte, non sans s'en moquer, une superstition puérile et touchante de ]yj;me d'Houdetot et nous la montre ne manquant jamais, avant de se coucher, de frapper trois fois à terre avec sa pantoufle, en disant à feu l'auteur des Saisons, qui n'était pas mort pour elle : « Bonsoir^ mon ami ! »

En 1806, M°^^ d'Houdetot perdit son mari, et n'eut plus qu'à achever de vivre elle-même, entourée de ses reliques profanes, parmi lesquelles figurait le manuscrit de la Nouvelle Hèloïse, entièrement copié pour elle par Rousseau, environnée d'hommages qui ne lui laissaient sentir que la douceur des souvenirs auxquels elle les devait. M. Guizot, dans sa Notice sur il/°^° de Rumfort, parle avec intérêt des dîners du mercredi chez M^^^ d'Houdetot, et avec respect de celle qui parait ce salon nouveau de toutes les grâces de l'ancienne société, « mélange piquant et original de vieillesse et de jeunesse, de tranquillité et de mouvement ». Mais le meilleur portrait moral de M™^ d'Houdetot, celui par lequel il convient de finir, c'est celui qu'en a tracé M°^° de Rémusat, la mère de l'académicien et du ministre décédé dans ces dernières années. C'est une lettre qui nous donne à ravir l'impression de cette sérénité patriarcale de M°^^ d'Houdetot, presque octogénaire, de la grâce encore allègre et de la souriante dignité avec lesquelles elle portait le poids

d'un grand âge, de grands deuils et, ce qui eût encore plus embarrassé toute autre qu'elle, du souvenir d'une grande passion, M™^ de Rémusat écrivait donc, le 31 juillet 1809 :

« J'ai passé la semaine dernière chez M™* d'Houdetot. Elle était seule avec M™e Chèron. J'étais là fort bien, je vous assure. Cette aimable vieille anime tout autour d'elle... Il y a tant de cœur dans ses souvenirs et dans sa conversation! Nous l'avons fait beaucoup conter. Elle était à son aise; elle se fiait à nous, car elle était bien sûre que nous l'enlent! rions comme elle voulait être entendue, et n'est-ce pas la base de toute confiance? Que vous avez raison d'aimer les vieilles femmes! Celle-ci nous parlait beaucoup de Rousseau. Elle a conservé quelques-unes de ses lettres, que nous avons vues. Elle était fîère d'avoir inspiré tant et d'avoir résisté à tant d'amour. Elle se vantait du sentiment qui l'avait défendue, enfin elle était vraie, naïve, dans tous ses récits. Elle n'a pa.s l'apparence d'un regret, et croit avoir rempli tous ses devoirs de femme, en dévouant sa vie à V amour. »

C'est bien cela. Nous avons là en quelques mots la philosophie sur le commode oreiller de laquelle appuya doucement sa longue vie, qui ne devait finir que le jeudi 28 janvier 1813 (à quatre-vingt-trois ans) celle qu'on pourrait appeler la dernière des dames de volupté. Continuons à interroger les témoins contemporains. « Elle répétait volontiers, dit Suard dans son article nécrologique du Journal des Débats, cette maxime d'un poète de l'Orient : « Jouissez, c'est le bonheur, faites jouir, c'est la vertu » Cette maxime fut bien en effet la règle et la loi de la vie de celle qui se faisait de la destination de la femme en ce monde un idéal tout profane et tel que dut être celui d'Aspasie. « Un jour, raconte M. Hochet, on parlait des femmes, et, comme c'était sous le Directoire, on n'en disait

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pas de bien. M™^ d'Houdetot, qui s'était tue, s'anima soudain : • Sans les femmes, dit-elle, la vie de l'homme serait sans assistance au commencement, sans plaisir au milieu et sans consolation à 'la fin. »

Tout sela serait très bien, si c'était un peu plus chrétien. Malheureusement c'est tout simplement do la morale et de la sensibilité à la Rousseau; et la morale de Rousseau est toute païenne, et sa sensibilité toute sensuelle, en dépit des formes déclamatoires de la passion. La passion, dans Rousseau, n'est que l'exaltation de l'imagination mise au service de l'effervescence, de l'exaspération des sens. C'est là ce qui ressort à merveille de l'analyse aussi juste que sévère faite de son système d'éducation dans VÉmile et des principes qui président aux vicissitudes de l'héroïne de la Nouvelle Héloïse. Nous n'emprunterons à cette analyse que quelques traits frappants pour établir le premier point de la thèse qui domine cette Étude : à savoir que M™^ d'Houdetot est la femme - Rousseau par excellence, qu elle a professé et appliqué dans sa vie les principes de Rousseau, et n'a contredit au caractère et à la destinée de ses héroïnes favorites qu'en ce qu'elle a été moins subtile, moins raisonneuse, moins casuistique que Julie, et qu elle a été plus heureuse qu'elle.

M. Saint-Marc Girardin, comparant le système d'éducation de Fénelon, de M™^ de Maintenon et celui de Rousseau, le montre de beaucoup moins sévère et de beaucoup moins élevé. Ce système de Rousseau, en ce qui touche l'éducation "de la femme, se résume en un mot : « La femme, dit-il, est.faite spécialement pour plaire à l'homme. » C'est là la destination de son sexe, le bui. de sa vie, et on peut trouver que cette dé-

finition de la femme est plus digne du sérail que du temple, du pacha que du philosophe, et plus humiliante que flatteuse. Non pas que la morale chrétienne, qui voit- de plus haut les devoirs, les droits et les charmes de la femme, lui défende les agréments et s'effarouche de la voir parer de grâce sa vertu : mais, comme le dit fort sensément notre illustre devancier : « les femmes ont autre chose à faire dans le monde qu'à être belles et aimables, ce qui est le charme des honnêtes femmes, mais ce qui ne peut pas être leur occupation ». Les principes avec lesquels Rousseau pétrit l'âme de sa Sophie n'arriveront qu'à lui donner la frivolité de la femme du monde, « tandis que Fénelon et M°^« de Maintenon, eu prenant la femme selon la véritable nature humaine, arrivent à la gravité douce et pure de la mère de fa-» mille ».

Etre épouse, être mère, pas une des femmes créées par Rousseau ne le pourrait, ne le saurait. On peut même dire que le roman de la Nouvelle Héloïse, tout en faisant parlera Julie et à Saint-Preux une langue de la passion plus noble et plus élevée que celle des romans licencieux sur lesquels cet ouvrage, à n'eu considérer que les tendances, fut évidemment un progrès, n'a jamais rencontré le langage du véritable amour, pas plus qu'ils n'en ont éprouvé le sentiment. Toute la philosophie, ou si l'on veut toute la morale de la Nouvelle Héloïse se résume « dans les deux erreurs qui font les deux parties du roman : la première, c'est que l'amour inspire la vertu; la seconde, c'est que la sagesse humaine suffit pour donner aussi la vertu ». Le néant do cette doctrine flatteuse et décevante, dont les fruits sont pleins de cendres,

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une logique supérieure à tous les sophismes l'a fait reconnaître à Rousseau lui-même, par une contradiction dont le siècle ne s'aperçut pas. Il le confesse par la bouche même de l'héroïne, quand à la fin de sa dernière lettre elle s'écrie: «Avec du sentiment et des lumières, j'ai voulu me gouverner et je me suis mal conduite. » Cette puissance irrésistible de la logique, Rousseau la subit dans la seconde partie de ce roman qui prouve si éloquerament par les faits le contraire de ce qu'il prétend démontrer par les paroles, et à un degré bien plus éclatant. De déception en déception, de chute en chute, l'orgueilleuse Julie en arrive jusqu'à l'humilité, et elle avoue que la foi chrétienne seule pourrait féconder et consacrer son stérile repentir. « Je crois valoir autant qu'une autre, et mille autres ont vécu plus sagement que moi. Elles avaient donc des ressources que je n'avais pas? Pourquoi, me sentant bien née, ai-je eu besoin de cacher ma vie ? Pourquoi haïssais -je le mal que j'ai fait malgré moi? Je ne connaissais que ma force; elle n'a pu me sufhre. Toute la résistance qu'on peut tirer de soi, je crois l'avoir faite, et toutefois j'ai succombé; comment font celles qui résistent? Elles ont un meilleur appui. » C'est ainsi que ] a seconde partie delà Nouue^/e Héloise réfute la première, « que Julie comprend que la morale humaine ne suffît pas pour triompher de la passion, qu'elle appelle la piété au secours de la vertu, Dieu au secours de l'homme. C'est ainsi que les deux erreurs fondamentales du roman et peut-être de Rousseau, la glorification de la sensibilité et la glorification de la morale humaine, sont tour à tour condamméeset répudiées parJulie... Ce qui sauveraJulie, si elle vit, ce n'est pas seulement la dévotion, c'est la

cause de sa dévotion, c'est-à-dire le sentiment qu'elle a de sa faiblesse et de son humilité* . »

Revenant à M°^^ d'Houdctot, nous dirons, sans prétendre l'en louer, que si elle fut une héroïne de Rousseau, elle le fut, moins la lutte, le malheur et le repentir. Elle s'abandonna jusqu'au bout aux illusions tenaces de ce culte de la passion, de cette idolâtrie de son cœur que nul obstacle n'avait contrariés. C'est une Julie sans épreuves, sans déceptions, sans larmes, que l'âge n'a pas désabusée, à qui la vieillesse n'a apporté aucune leçon et qui ne trouve à lui faire que le reproche futile de la coquetterie impuissante à réparer des ans l'irréparable outrage. Aussi est-ce une Julie diminuée, que nous pouvons encore moins admirer que plaindre. Telle qu'elle fut, elle fut heureuse, dit-on; qu'en sait-on? N'eut-elle de regrets que ceux qu'elle exprima? Eut-elle autant de bonheur qu'elle parut en avoir? N'y a-t-il pas des bonheurs égoïstes, aveugles, puérils, qui sont un châtiment, comme il y a des infortunes salutaires, vivifiantes, fécondes qui sont une récompense? Toujours est-il que la philosophie profane ne nous a laissé dans l'exemple de cette coquette impénitente, qui n'a mérité d'autre épitaphe que celle d'une prétresse de Yénus : « Elle aima », rien qui nous paraisse contraire à notre thèse, c'est-à-dire digne d'admiration ou d'envie. Non, ce n'est pas assez que ce seul mot à mettre sur la tombe d'une femme : « Elle aima j>. Les

\. Les principaux traits de ces appréciations sont empruntés au beau livre de M. Saint-Marc Girardin : Jean- Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages, t. I, p. 199, '205, 21G, 217, 223, et t. II, p. 219, 231, 236.

ficrcs et chastes matrones delà Rome antique, les gardiennes du foyer, les exemplaires maîtresses de la maison, les vigilantes fileuses de laine au milieu des servantes respectueuses, n'auraient pas voulu de cet hommage hanal, et se seraient senties humiliées de cet éloge qui a quelque chose d'offensant et ne semble reconnaître à la femme de droit qu'aux mérites frivoles, aux triomphes servîtes. jNous ne parlons pas des filles, des femmes et des mères selon l'Evangile. Celles-là, qui nous font l'honneur de nous lire, ont placé ridéal de leur vie et de leur empire à une hauteur dont l'étoile est la lampe delà vierge sage et non celle de la vierge folle, et elles ne confondent pas les charmes de la terre avec les vertus du ciel.

LE COUVEiNT DE SANSOiN

Nous avons esquissé, en n'admettant, autant que possible, dans notre galerie de portraits que des figures caractéristiques, l'histoire des femmes philosophes, c'est-à-dire des femmes qui ont prétendu tirer exclusivement d'elles-mêmes leur force morale, et puiser dans leur conscience seule l'excuse de leurs fautes ou la raison de leur sagesse. Nous avons vu combien il en fallait rabattre, à quels humiliants aveux avait dû se résoudre la superbe de ces frivoles stoïciennes, de quels roseaux peints en fer se composaient les fragiles appuis de leur vertu, enfm à quelles déceptions la conduite de ces aimables aveugles qui n'avaient voulu d'autres guides que la pâle lumière de leurs principes, condamnerait un historien Capable de partager leurs illusions.

Nous poursuivons aujourd'hui notre étude en l'élevant d'un degré et en la transportant dans un milieu

plus pur, dans un cercle supérieur de ces limbes de la science et de la morale sans Dieu. Nous sommes toujours dans la grise atmosphère de Tincrédulité. Mais nous avons afïairc à des femmes plus dignes de pitié et même de respect, que les dupes et les victimes ordinaires de ce fléau contagieux des mœurs et de la société au dix-huitième siècle : le scepticisme II ne s'agit plus ici de ces jolies étourdies, de ces coquettes tranchantes, qui. enivrées de la vanité, longtemps inconnue à leur sexe, de la négation philosophique, décidaient à leur toilette que Voltaire était un bigot parce qu'il n'était pas athée : poupées parfois spirituelles et gracieuses, en dehors de cette vilaine affectation, de cette odeur de fagot, qui jure avec les parfums favoris de la femme, mais dont la stérilité morale, l'agaçante inutilité inspiraient à Horace Walpole, songeant au rôle domestique de ces jolis jouets vivants, cette question inquiète : C'est parfait ; mais que fait-on de cela à la maison?..

Nous arrivons à tout un groupe de femmes à !a conduite irréprochable, qui ne regardèrent pas comme indigne d'elles d'aimer leur mari et leurs enfants, qui en furent justement estimées et adorées, qui furent d'honnêtes femmes, non dans le sens des héroïnes de Brantôme ou de Tallemant des Réaux, de lord Ghesterfield, de Bozenval et de Lauzun, mais dans l'acception actuelle du mot, et qui n'eurent d'autre tort que d'être sages sans foi, et vertueuses sans espérance; saintes profanes dont les mérites et les sentiments se bornaient à la terre, et dont l'âme, suivant Texprcssion de Bossuct, ne respirait pas du côté du ciel.

Car il y en eut ainsi et plus d'une. Ce serait une

Cireur et une calomnie de croire que le siècle de Voltaire et de Rousseau ne compta que d'aimables et spirituelles pécheresses, que la philosophie y corrompit l'esprit et y dessécha le cœur du sexe tout entier, que les maris y furent tous veufs de raffection et de la fidélité conjugales, que les enfants y furent tous orphelins des caresses et de l'exemple maternels, que dans la noblesse et dans la bourgeoisie l'austérité et la dignité des anciennes mœurs ne trouvèrent aucun foyer pour y entretenir leur flambeau.

Le temps de l'incrédulité érigée en système, de la frivolité dégénérée en principe, le temps où l'amant semblait un être toujours irrésistible cl le mari un fâcheux toujours sacrifié, est aussi celui où de nombreuses dérogations à la règle, d'heureuses exceptions et contradictions, sauvent l'honneur de la société, de la famille, de la femme, et où il n'est pas difficile de trouver et de citer des ménages exemplaires, des intérieurs modèles, des maternités admirables, des fidélités héroïques, pour consoler le cœur et réconforter l'esprit de l'observateur attristé. L'admiration pour Voltaire ne fiit pas que des femmes frondeuses et des épouses légères ; le culte de Rousseau se concilia chez plus d'une de celles qui le lisaient volontiers, partageant en cela la faiblesse du temps, avec des mérites et des vertus inconnus à sa Sophie et impossibles à sa Julie. La marquise de Gréqui, par exemple, sa sensée et fidèle amie, ne rougit point de donner l'exemple des vertus de la veuve et de la mère chrétiennes. Une autre de ses amies, M°^^ de Verdelin, si elle n'arriva pas à la foi entière, se préserva du moins dans ses idées de la superstition, et dans sa conduite, de la liberté philosophiques. L'incrédule Diderot ne

crut pas pouvoir se dispenser de donner à sa fille une éducation religieuse, et de l'envoyer au catéchisme.

Par une contradiction plus piquante, Voltaire, sur la fin de sa vie, avait été conduit par les rigueurs do Texpérionce à des idées sur le rôle, les droits et les devoirs de la femme, très différentes de ses principes. En ce qui le touche lui-même, il se garda bien de se marier, et de risquer d'être pris au mot par quelque libre-penseuse de son école qui l'eût rendu irrévérencieusement malheureux; et le célibat le préserva des risques et de l'afFront d'une épreuve qui n'eût pas tourné à l'avantage de la philosophie. Ce n'est pas l'amour libre ni la morale naturelle qu'il prêchait aux jeunes femmes auxquelles il s'intéressait; et c'est ici le lieu de répéter d'après Kœderer, qui la tenait de la propre bouche de la marquise de Villette, une anecdote piquante, dont la leçon ne doit pas être perdue.

Quand Voltaire maria M^^*^ de Varicourt, il n'alla point jusqu'à lui conseiller d'être dévote; mais il lui apprit le secret du bonheur, dans ce nouvel état où elle allait entrer, d'une façon qui marque une sage défiance et même un certain mépris à l'endroit de la panacée philosophique :

« Lorsque Voltaire maria M^^^ de Varir-ourt au marquis de Villette, qui avait cent mille écus de rentes, il lui fît un singulier présent de noces; il la fit approclier de son lit, et après lui avoir donné sa bénédiction, il lui présenta un livre relié en maroquin et doré sur tranche; la jeune personne l'ouvrit avec empressement, il était de papier blanc; seulement Voltaire avait écrit de sa propre main sur le premier feuillet : Registre de dépenses pour Madame la marquise de Villette. Elle parut surprise et il lui dit : « Ma chère en-

fant, je n'ai rien à vous apprendre sur la manière de vous faire aimer de votre mari; mais je vous dirai qu'uJie femme qui veut être considérée dans sa maison et par son mari lui-m,ême doit veiller sur sa maison i. »

Certes, c'était là un conseil d'une sagesse un peu vulgaire et étroite, surtout présenté isolément. Tous les devoirs de la femme ne sont pas contenus dans ceux de la bonne ménagère; et il ne suffît pas, pour être honorée de son mari et de ses serviteurs, de tenir exactement ses comptes. Tel qu'il est en tout cas, il constitue un trait de caractère, trop négligé jusqu'ici, dans la physionomie morale de l'homme avisé et positif, habile calculateur et spéculateur sans scrupule, qui, lorsqu'il comptait ses doubles louis, ce qu'il faisait souvent, disait : un ami^ deux amis^ trois amis, etc., au témoignage même de M™^ de V'illette -. Mais s'il atteste que Voltaire gardait peu d'illusions sur les hommes de son temps, il atteste aussi qu'il en avait encore moins sur les femmes, que le bon sens l'emportait au besoin, chez lui, sur l'esprit de secte, et qu'il ne faisait pas mystère, quand il s'agissait dune personne qui lui était chère, de la vanité à ses yeux, pour le bonheur de la vie et l'honneur du foyer, d'une éducation raffinée et de ces maximes hardies dont il réservait, à celles dont le sort lui était indifférent, le flatteur et décevant poison.

On le voit — et ce n'était pas là une chose inutile à dire — plus d'une femme échappa, soit malgré eux, soit avec leur propre complicité, à l'influence pernicieuse de Voltaire et de Rousseau. Après eux, comme

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