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LE COUVENT DE ROUSSEAU

MADAME DÉPIXAY

L'influence de J.-J. Rousseau sur les femmes de son temps fut supérieure à celle de Voltaire, et, en somme, meilleure, en dépit des erreurs et des égarements qu'elle ne favorisa que trop. Celle de Voltaire, incapable d'une passion vraie et soutenue, ne visa qu'à la tête; celle de Rousseau atteignit et pénétra jusqu'au cœur. S'il ne délivra pas la théorie et la pratique du sentiment des sophismes qui les corrompaient, du moins il épura et spiritualisa jusqu'à un certain point leur langage. 11 ne défendit pas aux femmes de croire en Dieu, et réhabilita les devoirs de la maternité ; il leur apprit à sentir et à goûter, en en reportant l'hommage à son auteur, quelque chose des poésies du spectacle de la nature. D'un autre côté, Voltaire fut toujours égoïste et heureux. Rousseau fut malheureux, et bien que ses infortunes aient presque toujours été causées par ses fautes, il en souffrit assez pour paraître persécuté. Il profita

donc le premier et avec usure de cette source de sensibilité qu'il avait ouverte au cœur des femmes, et dans le culte qu'il en reçut, la pitié se mêla, pour l'attendrir, à l'admiration.

De là le nombre des femmes distinguées qui subirent, à des degrés divers, son ascendant, et recherchèrent son commerce, non sans plus d'un désabusement. Parmi elles il faut citer la maréchale de Luxembourg, M-<^ de Boufflers, M---^ d'Epinay, ^^[me d'Houdelot, M°^^ de Verdelia, M"^*^ de La Tour- Franqueville, M"^'^ Dupiu, plus tard, la marquise de Gréqui, M°^^ de Genlis, M°^° Necker (qui ne se donna qu'avec réserves, et garda de son enthousiasme en faveur de Bulfon et même de Thomas), sa fille, M"^' de Staël et enfin M°^« Roland.

Nous ne pouvons, ni ne voulons écrire ici toute l'histoire de ce couvent de Rousseau. Nous nous attacherons de préférence à deux de ses figures les plus caractéristiques, et nous ne suspendrons dans notre galerie que les portraits de M°^« d'Epinay et de ]\Xmc d'Houdetot, intimement mêlées aux vicissitude.' de la vie de Jean-Jacques, et celles qui donnent 1( mieux, par leurs qualités et leurs défauts, fidée d( son influence et de ses etïéts.

Le 23 décembre 1745, à minuit, était célébré, dan r église Saint-Roch, sans appareil et en présence d vingt-deux personnes appartenant toutes à la famille le mariage de messire Denis-Joseph La I^ive d'Epi

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nay, écuycr. âgé de vingt et un ans, fils de messire Louis-Denis La Live de Bellegardc, écuycr, seigneur d'Epinay et autres lieux, et de défunte dame Marie- Joscpho Prouveur, avec demoiselle Louise-Florentine-Pétronille de Tardieu d'Esclavelles, âgée de vingt ans, lille de défunt messire Louis-Gabriel de Tardieu d'Esclavelles, chevalier, brigadier des armées du roi, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, gouverneur de la citadelle de Yalenciennes, et de dame Florence -Angélique Prouveur.

La mariée, qui épousait son cousin-germain, n'était autre que notre M™^ d'Epinay. Appartenant à une famille de vieille noblesse normande remontant au quinzième siècle, riche d'honneur seulement, elle entrait dans une famille dont la fortune et l'illustration plus récentes avaient été conquises dans la finance. La famille de La Live était depuis un certain temps dans les allaires. Un de ses membres était receveur général dès 1705. En 1716, lors des opérations du visa, le fermier-général Christophe La Live avait été taxé à 1. -200. 000 livres de restitution. Son fils, M. de Bellegarde, fut nommé fermier-général en 1721 et continué dans les baux suivants. Denis de La Live d'Epinay, son fils aîné, avait été reçu en survivance de sa charge.

Pour achever ces détails intimes qui ont leur importance relative et concourent à préciser une situation, nous dirons que, quoique fort riche, mais eu égard sans doute au nombre de ses enfants (trois fils et deux filles), M. de Bellegarde ne se montra point d'une libéralité excessive envers les deux époux. Il connaissait la légèreté et la prodigalité de son fils qui devait en effet, selon Diderot, « dépenser deux millions sans

dire un bon mot ni sans faire une bonne action ». 11 désirait mieux connaître sa bru, et ne hasarda sur cette partie d'un mariage dont il était plus inquiet que satisfait, qu'un enjeu des plus ordinaires.

Il donna à son fils 300.000 livres et pour environ 12.000 livres de diamants à sa bru. Il laissa les frais da la noce à la charge de ses enfants, sous prétexte que c'est à ceux qui dansent à payer les violons. M™« d'Epinay avait reçu, tant du bien de son père que de celui de sa mère, 30,000 livres d'argent, 12.000 livres de trousseau et 18.000 livres de meubles et de linge. Son oncle et tuteur, André Prouveur, prêtre, docteur en théologie, prévôt de Téglise collégiale de Gondé, diocèse de Cambrai, lui avait assuré une terre qu'il possédait. Enfin elle se mariait en communauté de biens, avec promesse d'un douaire de 3.000 livres de rente. Le jeune ménage, logé d'ailleurs à l'hôtel paternel, rue Saint-Honoré, avait, en somme, de quoi bien commencer. M. d'Epinay jouissait d'une portion des revenus de sa charge et les espérances, nous parlons de celles qui s'escomptent, ne lui manquaient pas. Sa part dans la succession de son père devait s'élever à 1.700.000 livres. Mais c'est bien du contrat que les deux époux s'occupent en un pareil moment! Cette union qui devait être si malheureuse, eut sa lune de miel comme les autres.

Le lendemain de son mariage M°^^ d'Epinay se déclarait heureuse. C'était bien le moins qu'elle se félicitât un jour de ce qu'elle devait regretter le reste de sa vie. Dès le matin on s'était bien un peu querellé dans la chambre conjugale sur la question de savoir si elle mettrait ou ne mettrait pas un jjeu de rouge. Mais ce léger conflit, ou d'ailleurs clic l'avait emporté

(le rouge va si bien aux nouvelles mariées !) n'avait été qu'un de ces fugitifs nuages dont Téclat du ciel est avivé, loin d'en être obscurci. Gela ne dura guère. Les nuages se multiplièrent bientôt et ne passèrent plus. La jeune femme avait à peine, pour la première fois, Fespoir d'être mère, qu'il ne lui était plus permis de garder d'illusions sur son mari. Adieu les beaux projets de vie à deux, indépendants de tout autre souci que celui de se complaire l'un à l'autre, et qui s'étalent à la page 11 de ces Mémoires de M™^ d'Epinay, si curieux comme faits, si pénétrants comme note du temps que Sainte-Beuve en a dit justement : « Ce n'est pas un ouvrage, c'est une époque. »

Dès la page 17, on en est déjà aux premières brouilles, suivies, il est vrai, de raccommodements. M. d'Epinay n'est pas bien avec sa belle-mère; c'est un malheur; passe encore. Mais bientôt les fautes commencent. Il aime trop les spectacles ; il soupe trop souvent en ville ; et puis il rentre si tard qu'il n'ose se montrer dans l'appartement conjugal; alors il se retii'e dans sa petite chambre, parfois d'un pas un peu alourdi, et parfois aussi malade d'une indigestion. A la première, on le soigne avec sollicitude ; reconnaissant de cette indulgence, il sourit; on profite de l'avantage pour le gronder doucement, et dans l'unique intérêt de sa santé; il se pique et se fâche. Lui faire des remontrances, cela est du dernier mauvais goût, du dernier bourgeois ! La scène est courte mais bien caractéristique des mœurs conjugales du temps,

« Gela m'encouragea à lui dire que je craignois bien qu'il ne fût pas aussi soigneux de conserver sa santé qu'il étoit sensible à l'intérêt que j'y prenois, et que cela n'étoit pas conséquent. « D'où vient-donc cette crainte ? me dit-il.— De ce que

depuis quelque temps vous veillez beaucoup, lui dis-je. — D"où savez-vous cela? Est-ce que vous m'épiez par hasard? Je vous avertis que cela ne me convient point. — Est-ce vous épier, repris-je, que de vous attendre en vain tous les soirs jusqu'à plus d'une heure après minuit? — Vous prenez bien votre temps pour me faire des reproches qu'assurément je ne mérite pas, me dit M. d'Epinay; je vous le passe pour cette fois, mais je vous prie de ne pas prendre ce ton-là. Je veux être libre, et je n'aime point les questions. »

Et voilà la guerre allumée, guerre sourde encore, premier orage qui se résoudra en larmes bientôt séchées. Mais le coup est porté. La bonne harmonie conjugale est comme ces fruits d'une peau si tendre que la moindre piqûre les flétrit. De ce jour, l'accord est rompu. On se boude. Les officieux s'en mêlent. C'en est fait du raccommodement. Parmi ces médiateurs maladroits, ces consolateurs qui enveniment la plaie, le frère de M. d'Epinay est un bon type :

« Il m'a dit:« A quoisert,mai)auvre?ccur, l'état où vous vous mettez? Eh bien! prenons les choses au pis; quand il auroit une maîtresse... que cela signifieroit-il? Vous en aimerat-il moins dans le fond? — Que dites-vous, mon frère? m'écriai-je; quoi! il auroit?... — Je n'en sais rien, je suppose, je l'ai vu une fois ou deux... — Non, non, mon frère, n'achevez pas. — Mais encore une fois, qu'est-ce que cela prouve? — Non, mon frère, cela ne se peut. — Soit, dit-il. »

Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce beau-frère d'une morale si commode, de si facile composition quand il s'agissait des autres, était lui-même le plus exigeant, le plus jaloux et, sans le savoir, le plus malheureux des maris, ainsi que nous aurons l'occasion de le voir.

Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas trois mois que M. et M'^'= d'Epinay étaient mariés que cette dernière,

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depuis plus fi'un mois, n'ignorait pas que son mari « recherchait une fille de la Comédie à qui il avait fait des offres considérables. » Il s'agit d'une danseuse, j^jue Rose, appelée à jouer dans le ménage un rôle de discorde. Tout cela, et hien d'autres griefs encore avec cela, permettait à la femme outragée de haïr son mari. Il ne s'en contenta pas et lui donna jusqu'au droit de le mépriser. 11 la conduisit au hal masqué et favorisa par son indulgence les galanteries du chevalier de Canaples, un roué de ses amis, à l'adresse de sa femme. Il tenait évidemment à la déniaiser ou à la compromettre, afin qu'elle le laissât tranquille, le droit de reproche n'appartenant plus h une personne qui cessait d'être irréprochable.

Mais il fit bien pis et, après une odieuse scène, dont le récit, qu'on trouve dans les Mémoires de M"'^ d'Epinay, ne saurait avoir sa place ici, c'en fut fait à jamais de tout raccommodement, de tout pardon. L'amour ofténsé pardonne quelquefois, jamais l'orgueil. Et il faut reconnaître que celui de M™^ d'Epinay puisait ses griefs dans les plus légitimes et les plus délicates susceptibilités de son sexe et de son état. M. d'Epinay s'était rendu plus coupable en traitant sa femme comme une maîtresse qu'en en ayant une. M™° d'Epinay ainsi déçue, ainsi humiliée, ne pouvait trouver que dans le sentiment de ses devoirs, si elle l'eût eu assez robuste, dans les consolations de la foi, si elle eût été capable de les goûter, la force de se résigner. Elle était do son temps et préféra se venger ou se consoler, si l'on veut, par des succès vengeurs de ses affronts. Une femme comme M'"'^ d'Epinay, dont les droits sont méconnus, dont les charmes sont offensés, renonce difficilement à une revanche. Sans

doute on ne veut d'abord qu'essayer son pouvoir, que montrer ce qu'on vaut, que se taire regretter, qu'infliger à rinfidèle d'inofî*ensives représailles. Mais on est entraîné toujours plus loin qu'on noie voudrait, surtout quand on va sans trop savoir où et, suivant le mot vulgaire et expressif, à l'aventure.

Ce fut le cas de M"^*' d'Epinay et de bien d'autres. Elle lut des romans pour se distraire de la réalité. De lire des romans à en avoir un pour son compte, il n'y a qu'un pas, le premier. C'est le seul qui coûte, et le seul qui compte. M™*' d'Epinay avait eu occasion de rencontrer M. Dupin de Francueil, receveur général, jeune (il avait trente ans en 1746), riche, galant, excellent musicien, comme elle et son mari. Mais, de plus que son mari, il avait l'air de l'aimer et surtout de la respecter, ce qui flatte encore davantage une femme que précisément le manque d'égards a poussée au dépit. M. de La Live de Jully, son beaufrère, se trouva à point pour se faire l'intermédiaire de relations d'abord toutes innocentes, toutes platoniques. Mais celles-là conduisirent à d'autres qui Tétaient moins. C'est ainsi qu'on s'égare. Il n'y a qu'une route pour le devoir, via recta. Il est bien difiicile d'y rentrer quand on en est sorti. L'erreur a tant de chemins de traverse! La passion a tant d'artifices! Toutes ses victimes ont débuté par être ses dupes. Elle joue si bien le jeu des bonnes intentions C'est en ce sens que les vieux moralistes chrétiens ont dit que Tenfer en est pavé. Si on savait où nous conduit ce guide décevant, on lui résisterait. La pudeur et l'éducation suffiraient pour détourner les femmes d'un corrupteur sincère. Mais il n'en est pas de sincère, précisément parce que la franchise leur enlève-

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rait tout prestige. Il faut l'oreille de la conscience, aguerrie par la foi, pour se défier du piège de ces belles paroles, à la faveur desquelles chemine à couvert et s'insinue irrésistiblement le larron de vertu déguisé en héros du sentiment. Ce jargon fascinateur devait surprendre une femme comme M™^ d'Epinay, et la trouver, avec la fausse morale du monde pour toute défense, en réalité désarmée. Elle se trahit en croyant se garder, se perdit par ce qu'elle croyait devoir la sauver; elle se laissa compromettre; et elle était déjà séduite qu'elle se croyait encore libre.

Libre ! après une rencontre qu'excusait, il est vrai, le peu ombrageux décorum du temps, au bal de l'Opéra; libre I après avoir pris part ensemble à ces petits concerts intimes, où une musique complice achève d'amollir les âmes, où, pendant les duos au clavecin les yeux s'accordent comme les voix, où durant les intermèdes en quatuor, les instruments et les cœurs vibrent à l'unisson. Libre! il suffit de quelques entrevues de ce genre, de quelques conversations avec M^^^ d'Ette, une amie sans préjugés, qui corrompait en vue de dominer, pour que M°^^ d'Epinay cessât de l'être. Le dernier scrupule était tombé. M. de Francueil avait vaincu. Ce digne et brillant représentant de la jeunesse du temps, romanesque faute de pouvoir être héroïque, démasquait son jeu triomphalement. Le masque tombé, l'ami s'évanouissait; il ne demeurait plus qu'un homme qui recevait •à son tour ce titre, plus que déplacé en matière si profane : « Mon ange » que par deux fois^ dans sa -correspondance des temps d'illusions, M^^*^ d'Epinay décernait à son mari.

Et qu'en disait le monde? Le monde n'en disait pas

trop grancrdiosc. N'oublions pas que nous sommes en pleine hégire philosophique, que peu d'années nous séparent de subversions dont la cause est peutêtre encore plus dans la corruption des mœurs que dans celle des idées. La femme, d'ailleurs, était intéressante. Le mari l'était peu. On mettait la première faute au compte de la sensibilité. La fatalité ne faisait pas mal comme cause des suivantes. C'était reçu. « M"^'^ d'Epinay et M. de Francueil se sont mis d'accord. » Telle était la formule discrète par laquelle le monde constatait les accrocs survenus au contrat de ces mariages bâclés, comme celui de M°^° d'Epinay, comme celui de M°^° d'Houdetot, et consacrait par sa tolérance une situation qui n'avait rien que d'ordinaire à une époque où il était extraordinaire d'aimer sa femme, et où il était ridicule, pour un mari, de se commettre jusqu'à la jalousie et de s'offusquer d'un partage décent.

Gomment et par suite de quels sophismes M^ d'Epinay en arriva- t-elle si vite à cette pente perfide qu'on ne remonte point, et qu'on ne descend que de chute en chute ? La chose, qui n'a point d'intérêt en soi, en aurait au point de vue de l'appréciation de cette progression dans la fausse" voie, de ce système de capitulations de conscience que M"**^ d'Epinay et les femmes philosophes comme elles essayèrent d'ériger en doctrine, après en avoir appliqué les commodités et les complaisances à l'excuse sinon cà la juslification de leurs erreurs. C'est ce qu'on pourrait appeler le système des vapeurs au moral, qui eut sa mode. ses partisans, ses directeurs, comme il eut sa vogue, SCS victimes (ou ses dupes), ses médecins au phyque. Ecoutez le raisonnement par lequel M"*" d'Eltc

endort les scrupules de son encore naïve amie, fortiliant ses préceptes par son exemple :

(^ Pauvre enfant! reprit-elle, tout vous étonne et vous efïarouche. Mais dans ce monde on dit tout ce qu'on imagine, et on croit tout et rien de ce que l'on entend dire. Qui est-ce qui y prend assez d'intérêt pour approfondir ce qui se débite ainsi à tort et à travers? D'ailleurs, ce n'est que l'inconstance d'une femme dans ses goûts ou un mauvais choix, ou, comme je vous l'ai déjà dit, l'afficlie qu'elle en a tait qui peut ilétrir sa réputation : l'essentiel est dans le choix; on en parlera pendant liuit jours, peut-être même n'en parlera-t-on point, et puis l'on ne pensera plus à vous, si ce n'est pour vous applaudir.— Je ne puis me faire à cette morale, lui dis-je K »

Et pourtant M°^^ d'Epinay, cette humble protestation accordée aux derniers scrupules, s'y fit et même s'y fit très Lien. On ne marchande pas longtemps avec ce qui plaît; on ne se dispute pas longtemps à ce qui flatte. A quelques pages de celles que nous venons de citer, M°^^ d'Epinay « a rempli le vide de son âme » ; elle s'est démêlée au milieu de ces vagues désirs où une amie lui reprochait de se perdre; et dans ses confessions où la naïveté touche bientôt au cynisme, l'aveu de la faute n'est séparé que de bien peu de jours de celui de la tentation. Il faudrait pouvoir, pour permettre de mesurer le chemin parcouru en si peu de temps, poursuivre dans ses subtilités cette casuistique nouvelle qui sera celle de la plupart des femmes de ce temps qui veulent bien se donner la peine de raisonner leurs égarements, citer avec abondance aux endroits caractéristiques ; mais il faudrait pour cela

1. Mémoires de M^^ d'Epinay édit. Paul Boiteau), t. I, p, ilG.

triompher de certaines pudeurs inconnues alors; il faudrait jouir de quelque chose de ces immunités de langage accordées à Duclos, qui prétendait que les honnêtes femmes peuvent tout entendre; mais nous risquerions d'en abuser comme lui et de nous attirer de nouveau la leçon du spirituel holà! de M™^ de Rochefort : « Vous nous croyez, Duclos, par trop honnêtes femmes. > Nous devons donc nous borner à renvoyer aux 3/é/noires, et à résumer notre impression sans la justifier par des textes.

Bornons-nous à constater, avec le discret laconisme d'un procès-verbal, que M"^'' d'Epinay qui, le 15 avril, se croyait encore obligée de congédier M. de Francueil < s'il s'avisoit de lui dire des choses qui ne pussent être entendues de tout le monde », tout en redoutant d'être prise au mot ; — qui, quelques jours après, se félicitait de « pouvoir jouir hautement de la douceur d'avoir un ami tendre et vertueux » ; qui le forçait avec sévérité à se relever (il s'était jeté à ses genoux); qui s'endormait toute fière « d'avoir ramené un homme d'honneur à ses principes » ; qui répondait cà sa première lettre en le sommant « de ne plus appeler préjugés des principes qui dévoient être et étoient pour elle invariables » ; qui lui rappelait qu'il était marié et lui reprochait de ne pas aimer sa femme; qui « tenoit enfin son cœur à deux mains, de crainte qu'il ne s'échappe », l'avait laissé tomber, le 22 avril, de façon à ne pouvoir plus le rattraper. Elle se dédommageait alors d'une contrainte peu longue pourtant, ainsi qu'il appert de lettres curieuses à lire comme témoignages du langage de la passion en 1749, mais qu'il faut laisser où elles sont. Huit jours! c'est donc le maximum de la résistance de cette femme Intel-

ligciite, spirituelle, honnête (dans le sens mondain du mot) et il ne lui en faut pas davantage pour épuiser ses principes, et, à bout des munitions de la morale profane, se rendre prisonnière d'un double adultère !

Ici se place une double question que nous n'esquiverons pas, car elle a sa portée sérieuse sous une forme frivole. M"^^ d'Epinay était-elle jolie ? quelle était au physique celle que nous venons de voir trébucher au moral d'une si fâcheuse façon ? Ses admirateurs, et elle en eut — Rousseau un moment, Diderot longtemps, Grimm toujours — ne se plaindront pas du moment que nous choisissons pour la peindre, puisque c'est celui où les femmes, qui n'en ont pas d'autre, ont du moins ce que le vulgaire appelle, non sans malice, la. beauté du diable. Notre impartialité sera aussi à l'abri de tout soupçon, lorsque, en tête de ces images plus ressemblantes que flattées que les Mémoires du temps nous livrent de M°^^ d'Epinay, nous aurons placé Timage, plus flattée que ressemblante, qu'elle a tracée d'elle-même. La voici :

« J'ai trente ans (en mars 1756), je ne suis point jolie; je ne suis cependant pas laide. Je suis petite, maigre, très bien faite; jai lair jeune sans fraîcheur, noble, doux, vif, spirituel et intéressant... Je suis née tendre et sensible, confiante et point coquette *... »

Nous continuerons par les portraits optimistes, vus en beau, tel que celui de Diderot, qui se fit peindre à la Chevrette en regard avec M^^^ d'Epinay dont il était

1. Œuvres de M^^ d'Epinay. {Mes inoraents heureux. Lettres à mo7i fils.) l vol. in-18. Paris, A. Sauton 1869, t. II.

riiôtc et qui parle en ces termes, à M"« Yoland. sa correspondante, de la toile (considérée jusqu'à ce jour comme perdue) qui les réunit :

('Elle est appuyée sur une table, les bras croisés mollement lun sur l'autre, la tète un peu tournée comme si elle regardait de côté; ses longs cheveux noirs relevés dun ruban qui lui ceint le front. Quelques boucles se sont échappées de dessous ce ruban; les unes tombent sur sa gorge, les autres se répandent sur ses épaulos et en relèvent la blancheur. Son vêtement est simple et négligé. «

Quelques jours après, revenant sur ce portrait qui vient d'être terminé, Diderot l'achève à son tour à nos yeux en quelques traits décisifs.

(( Le portrait de M^^ d'Épinay est achevé ; elle est représentée la poitrine à demi-nue; quelques boucles éparses sur sa gorge et sur ses épaules, les autres retenues avec un cordon bleu qui serre son front; la bouche cntr'ouverte; elle respire, et ses yeux sont chargés de langueur. C'est l'image de la tendresse et de la volupté. »

Il existe un autre portrait, un pastel de Liotard, qu'on peut voir à Genève et qui répond assez, avec une nuance de plus de finesse et de malice, et un charme plus piquant que poétique, à l'image un peu idéalisée de Diderot. Enfin, M'^'' George Sand, qui était petite-fille de Dupin deFrancueil, qui avait hérité de lui, d'un des portraits qu'elle lui avait donnés, M""* George Sand, qui aurait tant de titres à entrer dans le couvent de Rousseau, dont elle a continué jusqu'à nos jours la tradition morale et littéraire, déclare, d'après ce portrait, que M°^^ d'Epinay était positivement laide, mais fort bien faite et avec un charme de physionomie capable de justifier ses conquêtes.

Mais nous voici au chœur des contradicteurs. Cette

physionomie, consolation des femmes qui n'ont pas le bonheur du visage, M™^ de Genlis la refuse même à M™« d'Épinay, qu'elle déclare n'avoir jamais été jolie, qu'elle accuse de manquer de noblesse dans les manières, à qui elle trouve le ton du commérage, etc. Cette appréciation manque évidemment d'indulgence. On s'en explique le parti pris par la rancune jalouse que l'auteur d'Adèle et Théodore conserva toujours contre l'auteur des Conversations d/Emilie que l'Académie française lui avait préférées pour recevoir, en 1783, le premier prix de la fondation Monthyon, décerné aux ouvrages utiles aux mœurs.

Mais la palme du dénigrement demeure... ri qui? A Jean-Jacques Rousseau lui-même. Dans son sec et dur croquis, il a trop oublié qu'il avait été le maître, Fami, l'hôte, à ce moment l'admirateur, et. si elle l'y eût encouragé, sans doute l'adorateur de celle qu'il nous montre « petite, maigre. ])lanche. sans plus de gorge que sur la main », dont il ne critique pas seulement les imperfections physiques, mais dont il blâme les débordements qui. en somme, gardèrent leur décence et n'allèrent jamais jusqu'au scandale, avec une sévérité brutale, toujours de mauvais goût et de mauvais ton vis-cà-vis d'une femme. Il est aussi dangereux, en pareil cas. d'avoir trop raison que d'avoir tort. Quand on se mêle de juger, il faut avoir l'impartialité qui est la première qualité du juge. Or Rousseau est ici un juge prévenu, car il s'agit de sa propre cause, et suspect, car ses propres torts lui commandaient l'indulgence. En admettant même comme fondés les griefs qui expliquent, sans la justifier assez, son animosité, il est impossible de ne pas songer que M™* d'Epinay fut un moment '^on élève de prédilec-

fi.

tion, qu'elle avait à ce moment, si bien triomphé de ses scrupules, si bien dissipé ses ombrages, si bien apprivoisé son humeur farouche, que son ourserie se faisait gracieuse pour elle, qu'il avait accepté ses bienfaits et proclamé sa reconnaissance. Quels qu'aient été plus tard les torts que M"^'' d'Epinay eut envers lui ou qu'il lui prêta, on trouve, en lisant les Confessions, qu'il s'en est trop vengé pour qu'il ne demeure pas de l'injustice dans ses reproches et de l'ingratitude dans ses représailles. Il ne faut jamais dire de mal de celles dont on a dit du bien, parce que cette contradiction accuse. Il ne faut jamais frapper une femme, même d'amie devenue ennemie, qu'avec des fleurs.

Mais nous arrivons à cet épisode caractéristique, à cette querelle fameuse à la suite de laquelle Rousseau quitta l'Ermitage et maudit le seuil qu'il avait béni. Il convient auparavant d'esquisser brièvement les vicissitudes de cette liaison avec Francueil, de raconter comment elle finit après avoir raconté comment elle commença, de dire quelle amère lie succéda bientôt au miel trop court d'une coupable ivresse. 11 est temps enfin d'introduire sur la scène un personnage nouveau, celui qui profita de l'expérience acquise par M™^ d'Epinay à ses dépens, lui apprit à économiser ce quelle avait prodigaé, détourna vers des ambitions d'esprit le trop plein d'un cœur inassouvi, et par les modestes délices de cette passion tempérée par l'intérêt mutuel qu'on peut appeler de l'égoïsme à deux, la dédommagea de ces déceptions dont il semblait d'abord qu'elle ne pût pas être consolée.

Pour en finir avec le portrait de M°^^ d'Epinay par Rousseau, portrait que suffiraient à condamner des crudités qui ne permettent pas de le citer ici, disons

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que si une telle femme après l'avoir fasciné et charmé lui-même, ne parvint pas à garder sa concfuète, il fallait cependant, pour l'avoir tentée et un moment eiïecluée, qu'elle ne fût ni si physiquement dépourvue de charmes, ni si moralement dénuée de qualités qu'il se plaît trop à le dire. Nous conviendrons volontiers que ces attraits furent beaucoup plus intellectuels que matériels, artiliciels que réels. Le charme de M""" d'Epinay, dans la double acception du mot, était évidemment fait de physionomie, de manège, de mouvement, de grâce sémillante, de sentimentale, coquetterie. Elle avait de la bonté, de la douceur, de l'esprit. Elle avait des idées d'homme avec des sentiments de femme^ contraste d'une originalité piquante, quand il est ingénu. Le costume ondoyant et chatoyant du temps était aussi propre à faire valoir les élégances et à favoriser le prestige de cette personne mignonne, nerveuse, alerte dans sa fragilité toujours gracieusement agitée comme celle de l'oiseau. Le regard velouté de ses yeux avait son magnétisme. Son sourire étaient de ceux qui attirent et on ne résistait pas facilement à ses larmes. Elle pleurait bien; elle savait pleurer, ce qui est plus rare qu'on ne pense dans ce temps où on n'apprenait aux femmes qu'à sourire. Sa conversation, d'assez courte haleine dans l'intimité, s'échauffait et s'amplifiait dans un cercle quand elle y était à son aise. Capable de bien parler, elle possédait surtout à merveille l'art, plus difficile encore, d'écouter. Ses Mémoires sont remplis de conversations reproduites par elle avec une fidélité qui donne l'illusion et l'impression de la vie.

Elle devait être enfin singulièrement séduisante

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puisqu'elle séduisit tous ceux qu'elle voulut, F'rancueil d'abord, un des plus beaux et des plus spirituels roués du temps, trouva prise sur le glissant Grimni, dompta jusqu'à son mari, qui en fût redevenu volontiers amoureux et se laissa réduire à l'échange de bons procédés, ensorcela Diderot qui longtemps s'était en vain disputé, enchanta Voltaire et reçut de Rousseau, avant M"^"^ d'Houdetot, des hommages demeurés platoniques, mais plus qu'il ne l'eût désiré peut-être, car il s'en vante à faire croire qu'il le regrette.

Tout cela pourtant ne suffit point pour retenir un volage comme Francueil,qui était de l'école de Richelieu, et porta toutefois, sept ans, des liens qu'il ne put jamais dénouer tout à fait et qui ne se relâchèrent que jusqu'à l'amitié.

C'est, autant qu'on peut le conjecturer, car les Mémoires de M"^'' d'Epinay, si exacts et même si minutieux à d'autres égards, laissent à désirer parfois pour la précision de certaines dates, aux environs de l'année 1754, un peu plus tôt, un peu plus lard, que la chose arriva. La date importe peu, et quoique les Confessions de Rousseau dussent mettre à la mode une sincérité parfois poussée jusqu'au cynisme, dont ;^j mc cl^Kpinay et M"^'^ Roland plus tard ne se sont pas toujours assez exemptées,. on comprend qu'elle n'ait pas tenu trop scrupuleusement les comptes de ses affaires de cœur, quand on sait que c'est pour Grimm qu'elle écrivit, dans la forme du journal, mais avec le tempérament de certaines fictions romanesques, son histoire intime. Flatté de la confiance, il l'eût été moins peut-être d'un entier abandon. A défaut de pudeur, les femmes qui n'en ont plus gardent toujours au moins la précaution d'un reste de réticence. Le

voile n'est pas épais, mais c'est un voile, et il n'est pas de confidences, en pareil cas, qui ne conservent l'at- Irait, et au besoin la protection de quelque mystère. Donc, vers 1754, M™^ d'Epinay avait rompu, sous le coup douloureux d'une double infidélité, ses relations intimes avec Francueil en maintenant les autres, et en laissant la passion blessée à mort expirer doucement dans l'amitié. D'un autre côté, dès 1749, elle avait, justement approuvée et soutenue en cela par sa famille, puni les affronts autrement cruels et humiliants qu'elle avait reçus de M. d'Epinay, d'une séparation de biens qui mettait sa fortune à l'abri de ses prodigalités, et d'une séparation de corps non judiciaire, mais conventionnelle, sorte de contrat tacite d'émancipation réciproque, qui laissait son mari associé à la direction de féducation de ses enfants, mais bornait à ce partage des devoirs maternels lexercice de ses droits conjugaux i.

Telle était à cette époque la situation, au point de vue matériel et social, de M™° d'Epinay. Pour son état moral, il est facile d'entrer dans la connaissance de son for intérieur, et de savoir exactement « comment allait son âme », suivant son expression, quand on a parcouru l'exposé si fidèlement tracé par elle de

1. On, trouve aux pages 163-193 dn t. I^r des Œuvres de M™^ d'Epinay, publiées en 1869, sons forme de Mémoire soumis par M ^^ d'Epinay à son tuteur sur la situation des affaires de son mari, le projet de traité entre les deux époux que la famille doit homologuer. Ce Mémoire est annoté à chaque proposition importante par le comte d'Hoiidetot, dont les réserves sont de pur intérêt, et par M. d'Epinay, dont les objections, les approbations même, sont des témoignages tout à fnit caractéristiques de son insouciance, de sa frivolité, de sa désinvolture d'égoïste et de voluptueux.

ses lectures^ de ses conversations, en un mot de ses relations.

Les lectures de M^^ d'Epinay étaient nombreuses, variées, mais intermittentes, sans ordre et sans goût; elle ne s'y choquait pas des plus étranges disparates ; et on peut dire que sa tête ressemblait à une bibliothèque mal rangée et remplie d'ouvrages dépareillés. Le fond de son instruction, comme celui de sa curiosité, était en somme frivole. Elle avait notamment fait son livre de chevet des Confessions du comte de..., roman de Duclos justement et sévèrement critiqué par Voltaire dans sa lettre à d'Àrgental, du 12 janvier 174-2. Le succès de Touvrage, malgré ses défauts, ou plutôt à cause de ses défauts, avait été très vif, surtout auprès des femmes, à ce point que M°^^ de Beuzeval et sa fille l'avaient recommandé à Rousseau, à son arrivée à Paris, comme l'indispensable bréviaire d'un homme qui débute dans le monde.

]\ime d'Epinay n'avait pas borné ses indiscrètes curiosités à lire des romans; elle avait eu le sien, que nous connaissons; elle avait fréquenté des femmes et des hommes dont les entretiens et l'exemple ne l'avaient que trop aguerrie à leurs principes et formée à leur image. Qu'on se souvienne des conversations entre elle et M"^ d'Ette, entre elle et sa bellesœur, cette M™*^ de Jully que Rousseau peint « à l'œil mourant et au sourire voluptueusement dédaigneux. » Qu'on relise les deux conversations chez M^^^ Quinault, auxquelles M™<^ d'Epinay assiste, et qui sont tellement débridées comme hardiesse d'idées, liberté d'esprit et licence de langage, que la première effiirouche jusqu'à l'oreille, pourtant blasée par quarante ans de noviciat philosophique, de la comédienne, et

MADAME d'kPINAV 251

qu'à la seconde Rousseau, indigné, se révolte et menace de déserter la table si on avance d'un pas de plus dans l'impiété.

Une femme admise à de telles agapes, une femme dont Duclos cherche à détourner, à débaucher l'ennui, peut -on dire, à son profit, dans d'autres entretiens cyniques, qui donnent une triste idée de la moralité de ce faux catonien, ne devait pas traverser impunément la contagion de ces commerces dépravateurs, et l'on est même étonné de la trouver plus corrompue à la surface qu'au fond. Mais on comprend à merveille qu'elle ait fait de vains efforts, au moment où les déceptions de la passion lui firent chercher des consolations, pour les trouver dans la religion. Désabusée, mais non détachée, fatiguée, mais non rassasiée, c'est inutilement qu'elle devait implorer cette grâce qui ne tombe que sur les âmes purifiées par le repentir et qu'elle devait prier le directeur de sa mère de la rendre dévote, comme elle eût prié son médecin de lui faire passer une migraine. La dévotion est un secours qu'il faut mériter et non un remède qu'on peut prendre, quoique indigne, entre deux indigestions de plaisir.

Il faut lire les quelques pages dans lesquelles M'^nrEpinay raconte cette conversation où l'abbé Martin, directeur de sa mère, interroge, confond et éconduit cette fausse pénitente qui ne sent de la passion que sa fatigue et n'est convertie que jusqu'au désir du repos. Ce repos. M™'' d'Epinay ne le trouva pas du premier coup; elle eut à traverser encore mainte tempête avant d'arriver au port d'une liaison sans naufrage. Elle se trompait en se flattant que la première serait aussi la dernière. Les fautes ne vont jamais seules, comme

2ô2 LES FEMMES PHILOSOPHES

les malheurs : Francueil eut des successeurs dont on sait le nom, sans compter ceux qu'on ne connaît pas et auxquels il est sage de laisser une part en ces folles histoires, la part de l'absent.

Il y eut Grimm, qui prit l'empire et le garda jusqu'à la fin; car M"^*^ d'Epinay n'était pas une effrontée; elle avait, quoi qu'en ait dit Rousseau, plus de roman que de tempérament; elle déraisonnait raisonnablement, se trompait elle-même de la meilleure foi du monde, comme elle trompait son mari, et n'eût pas mieux demandé que de ne se tromper qu'une fois. Elle avait la décence dans la faute, la mesure dans l'excès, et eût été volontiers fidèle dans l'infidélité. Mais enfin il y eut Grimm, qui d'ami devint plus que cela. Il y eut Duclos, il y eut Rousseau, qui essayèrent de profiter, celui-ci de la jalousie, celui-là de l'admiration, et cherchèrent à escompter, le premier, les bénéfices de la rupture avec Francueil, le second les bénéfices de l'absence de Grimm. E^our ce dernier toutefois nous convenons qu'il y a mystère, matière à doute, et qu'il a toujours nié. Quoi qu'il en soit, il est temps de s'arrêter sur le coup de théâtre qui fit une belle entrée de scène à l'homme habile et plus heureux encore qu'habile qui, après s'être glissé jusqu'au cœur de M"^^ d'Epinay attristée, isolée, calomniée, par le chemin couvert de l'amitié, saisit si à propos l'occasion de démasquer son jeu et de se présenter sous la lumière flatteuse autant qu'imprévue d'une imprudence chevaleresque.

Grimm dut la bonne fortune de cette aventure romanesque, presque héroïque, à un événement douloureux fait pour attendrir les âmes autour de lui et lus disposer à cette émotion dont il recueillit les

MADAME 1) KI'IXAY 253

Léiiéiices. Nous n'avons pu ici que crayonner en deux traits rapides la silhouette de la bcllc-sœur de M°^« d'Epinay, cette M"^*^ de Jully dont l'apparente nonchalance cachait des idées si hardies et des passions si énergiques, pareille à ces eaux dormantes qui recouvrent des ahîmes. Comme si elle eût pressenti sa fin prématurée, M°^° de Jully vivait double en quelque sorte, s'inquiétant peu des transitions de hienséance entre ses caprices, prenant le chanteur Jélyotte et le congédiant pour le chevalier de Y... avec un égal sans façon. Ces insouciances affectées se payent souvent par des fièvres secrètes qui corrompent le sang et empoisonnent les sources de la vie. En plein triomphe d'esprit et de beauté, M°^*^ de Jully fut atteinte d'une maladie toujours grave, et, en ce temps-là, presque toujours mortelle: la petite vérole, qui en cinq jours devait l'emporter. Elle avait vingttrois ans. C'est bientôt pour mourir. La malheureuse femme, que tant de liens, tant d'espérances qui n'étaient plus que des regrets, peut-être des remords, rattachaient à l'existence, le sentait plus que personne. Toutefois elle fit preuve devant la mort du sang-froid qu'elle avait montré devant la vie; rien ne TaJjandonna, ni la tète ni le cœur. Le matin du jour fatal, échappant deux fois, par une dernière grâce de la nature ou un miracle de la volonté, aux étreintes de l'agonie, elle reprit un moment possession de l'intelligence et de la parole, put faire à M^^^ d'Epinay de touchants adieux et lui laisser ses recommandations suprêmes. Le dernier de ces \*œux de la mourante, murmuré de cette voix étouffée qui semble déjà celle des ombres, deviné plus qu'entendu, faisait M"^^ d'Epinay dépositaire de la clef de son secrétaire. La parole

venant à manquer, le reste de la commission délicate dont cette clef était l'instrument et le gage ne put être indiqué que des yeux, qui aussitôt se fermèrent.

]\jme d'Epinay était de ces femmes qui comprennent à demi-mot. Il était d'ailleurs évident que la remise, par la mourante, de la clef de son secrétaire à une bellesœur au courant des intimités les plus secrètes de sa vie, impliquait l'ordre d'ouvrir discrètement le secrétaire auquel elle s'appliquait et d'en faire disparaître tout papier compromettant, notamment tout témoignage d'une liaison coupable avec le chanteur Jélyotte

et le chevalier de Y M™^ d'Epinay s'empressa de

jeter au feu sans distinction, tous les papiers qu'elle trouva dans le secrétaire, et ne remit la clef à M. de Jully qu'après avoir vu les flammes consumer tout témoignage accusateur d'une chère mémoire.

Par malheur pour elle, la mère et le mari, qui paraissaient également inconsolables, continuant, par une touchante pensée, à M^^^ d'Epinay la confiance dont ils savaient qu'elle jouissait auprès de celle qu'ils venaient de perdre, la prièrent de se charger de tous ces soins douloureux auxquels ils se sentaient incapables de procéder: inventaire des effets, bijoux, meubles, distribution de la garde-robe aux deux femmes de chambre, vente des robes et des dentelles de ce trousseau luxueux désormais inutile.

Pendant ce temps, M. de Jully, grand amateur, et dont la douleur sincère, mais peu profonde, et sujette aux distractions, se tournait volontiers aux consolations de l'art, s'absorba tout entier dans la composition d'un mausolée dont le médaillon, qu'on peut voir encore à Saint-Roch, fut confié au ciseau de Falconet. Il ne sortait de ses plans et de ses commandes que

or-

pour jeter sur ses affaires, et notamment sur celles qu'il avait avec son frère, M. d'Epinay, le coup d'œil fiévreux d'un homme pressé de les terminer et de revenir, libre de ce vulgaire souci, à l'ostentation de ses regrets.

Or, un élément essentiel de ce règlement de comptes, difficile même avec lui, presque impossible sans lui entre deux frères également légers, également opiniâtres, et à peu près brouillés, était un contrat d'association pour certaines opérations assez peu convenables à leur état, qu'ils avaient passé entre eux sous seing-privé. Cet acte était demeuré entre les mains de M. de Jully, qui en avait toujours promis à M. d'Epinay une copie quil no lui avait jamais fournie, que celui-ci du moins soutenait n'avoir jamais reçue. Ni l'une ni l'autre de ces pièces indispensables ne se retrouvait, en dépit des plus minutieuses recherches. L'inventaire des papiers n'en faisait pas mention.

M. de Jully était fort en peine de l'absence du document et à double titre : car, s'il était perdu, c'était un débat avec son frère, d'autant plus inextricable, qu'il ne pouvait finir par un procès, leur association n'étant pas de nature, à ce qu'il prétendait, à être rendue publique sans inconvénient; et s'il n'était qu'égaré, l'affaire n'en valait guère mieux pour lui, en cas d'indiscrétion et de divulgation. M. d'Epinay partageait peu ces perplexités, et sa philosophie s'accommodait assez de la perte d'un titre qui seul pouvait établir sa dette et ro])liger cl remboursement. Il fut même près de savoir gré et de rendre grâces à sa femme d'une distraction qui, volontaire ou involontaire, i'''en servait pas moins bien sa mauvaise

foi et sa mauvaise volonté ; car les révélations d'une femme de chambre, mécontente de son lot dans le partage des hardes de M°^<^ de Jully, n'avaient pas tardé à faire peser sur M°^« d'Epinay, accusée d'un auto-da-fé mystérieux, les soupçons les plus outra^ géants à la fois et les plus plausibles.

Toutes les apparences, en efïet, étaient contre elle, puisqu'elle était forcée de convenir qu'elle avait brûlé les papiers contenus dans le secrétaire de sa belle-sœur, qu'on savait dépositaire de la plupart des affaires de son mari, dont elle avait eu l'art de garder la confiance. La situation de la pauvre femme était étrange et terrible, car toutes les circonstances et apparences conspiraient contre elle : et l'inlérèt ne trouvait pas moins son compte à la considérer comme coupable d'une soustraction ou d'une suppression de titre que la malignité à l'en croire capable. Or, elle ne pouvait se disculper sans accuser et jréhabiliter sa réputation, sans déshonorer la mémoire de sa belle-sœur en la montrant préoccupée surtout, à son dernier moment, d'anéantir les preuves de ses infidélités.

L'afiaire, ébruitée, était devenue publique, et ce n'est plus devant la famille, c'est devant l'opinion elle-même que M°^*^ d'Epinay, forte seulement du témoignage de sa conscience, se trouva obligée de lutter seule, sans compromettre un secret deux fois sacré, contre le blâme des uns, la pitié des autres, le doute de tous; de faire face tour à tour ou à la fois aux objurgations de M. de Jully, aux accusations de la belle-mère de celui-ci, aux félicitations injurieuses de son mari, aux ironiques insinuations de M. dTToudetot.

MADAME D EPIXAY 257

Elle ne faiblit point; mais elle eût succombé, eût été perdue devant l'opinion qui, après avoir pris parti pour elle contre M, d'Epinay, fût passée à celui-ci et Feût approuvé dans toutes ses vengeances, si, par un hasard providentiel, les pièces égarées n'eussent élé soudain retrouvées entre les mains d'un homme d'affaires, à qui M™'' de Jully les avait confiéc^s elle-même pour le consulter. Il arriva alors ce qui se passe d'ordinaire. On se hâta d'exalter celle qu'on avait honnie; elle reçut les humbles excuses de ceux qui l'avaient calomniée, et put se donner le plaisir de pardonner dédaigneusement à ses accusateurs, seule vengeance vraiment égale à 1 afiront. Son triomphe, dont elle eut le tact de jouir modestement, la dédommagea amplement de l'humiliation passagère d'une injuste disgrâce.

Rien n'avait manqué aux amertumes de cette disgrâce ; rien ne manqua à sa revanche, pas même la généreuse colère et l'intrépide dévouement d'un champion de sa cause, qui, sans la ])caucoup connaître encore et sur la seule conviction de son innocence, la soutint l'époe à la main et y gagna une blessure d'autant plus méritoire que son zèle était encore désintéressé. Mais de tels témoignages de sympathie ne sont pas de ceux qui souffrent l'ingratitude. Grimm s'était battu pour 'M'^" d'Epinay, ou du moins à son occasion, ce qui était beaucoup plus habile, de façon à avoir tout le monde ponr lui, même le mari. M. d'Epinay n'avait pas de fausse susceptibilité, et se trouva très flatté que la cause de sa femme eût paru valoir à un homme répandu dans le monde le risque d'un coup d'épéc. Ce coup d'épée, que M. Grimm porta modestement en écharpe, ne pouvait pas manquer d'une plus douce récompense.

Il l'eut en cette afiaire comme en toutes les autres dont se mêla cet homme, passé maître dans Fart de se ménager un succès ou d'en profiter, qui devait jouer le rôle principal dans la seconde moitié de l'existence de M^^*^ d'Epinay.

Tout le monde connaît la célèbre correspondance ou clironique littéraire et mondaine adressée pendant de longues années d'abord à un seul, puis à six souverains du Nord, qui a fait à Grimm une réputation'à la fois légitime et usurpée; car il n'eut pas l'initiative de celte correspondance dont la première idée et la première exécution appartiennent à l'abbé Raynai. iSa part, qu'il ne faudrait pourtant pas trop réduire, fut moins celle de l'homme qui écrit que de celui qui dirige les tendances générales du recueil dans le sens le plus Oi^portun et le plus favorable, qui surveille SCS informations et les propage, qui enfin profile du succès, non sans y avoir contribué : mais ses collaborateurs ont beaucoup plus travaillé que lui, dans le sens matériel du mot, à l'œuvre qui porte son nom; et Diderot, Meister, secrétaire de Grimm, et M°^« d'Epinav en ont fourni les deux tiers *.

1. Nous profitons volontiers de l'occasion qui nous est offerte de signaler à nos lecteurs la nouvelle et définitive édition de la Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et de ses collaborateurs, publiée chez Garnier frères par un jeune érudit, doué de tous les flairs et de tous les tacts du véritable écrivain critique : M. Maurice Tourneux, auquel le public lettré doit les derniers volumes de l'édition de Diderot, laissée inachevée par la mort de M. Assézat. Cette nouvelle édition de Grimm, parvenue aujourd'hui à son treizième volume, comprend les fragments supprimés en 1813 par la censure, les parties inédites conservées à la bibliothèque ducale de Gotha et à celle de l'Arsenal

Grimm n'en fut pas moins un homme d'esprit, de goût, doué d'un sens critique de premier ordre et avant Henri Heine le plus Français des Allemands qui ont écrit dans notre langue. En 1751, époque de la première et encore sourde liaison avec M™^ d'Epinay, il avait vingt-huit ans, c'est-à-dire deux ans de plus qu'elle. Diplomate eu amour comme en tout le reste, il devait, grâce à une patience toujours plus préoccupée du but que des moyens, grâce h une habileté parfois équivoque, parvenir cà un état dans le monde, à une autorité dans les lettres, très supérieurs à son mérite, et se ménager même, à force d'art et de manège, des bonnes fortunes qu'expliquait son esprit, mais que ne justifiait pas son visage. Il était assez grand, d'un blond fade, la figure dégingandée, a dit Rousseau, avec des yeux de grenouille, a dit un autre. Ses amis rappelaient familièrement Tyrannie- Blanc, par une double allusion à son caractère aimablement égoïste, doucereusement despotique, et à son habitude de maquiller de blanc de céruse les rousseurs de ses joues.

Il avait bien vite, d'ailleurs, pris du frottement avec les gens de lettre, un vernis de philosophie et d'éloquence, et de son commerce avec les grands seigneurs de la cour ou de la finance, un air de fatuité et de légère impertinence, que son accent germanique rendait original. Il comprit bien vite par quels movens on s'avançait dans le monde frivole et pas-

à Paris; elle est précédée ou suivie d excellentes notices, notes et tables; c'est-à-dire qu'elle est supérieure aux précédentes à tant de titres qu'elle les chasse de toute bibliothèque bien composée; où seule elle doit figurer désormais.

siomié OÙ il s'était insinué. Il ne fit rien qu'à demi, rien qu'à propos, et dans ces cercles de riches amateurs dont rengouement pour les hommes et les choses de la littérature était plus afTecté que sincère, il n'eut garde d'être tout à fait un homme de lettres. Il ne le fut que juste ce qu'il faut pour montrer son talent.

Son principal et même unique hagage à cette époque est un opuscule humouristiquc en faveur de la musique italienne contre la musique française, du coin de la reine contre le coin du roi, ainsi qu'on appelait les deux partis, par allusion à leur place hahituelle à l'Opéra. Il était avec Rousseau dans cette campagne, dont il garda le succès, lui en laissant les ennemis. Il était fort Lon musicien, comme le haron d'Holbach, cumme M. de la Popelinière, comme MM. d'Epinay, de Jully, de Francueil, et M™^" d'Kpinay et d'PIoudetot. Dans la plupart de ces salons célèbres de la haute finance, qui donnaient alors le ton aune partie de l'opinion, on était musicien avant d'être philosophe ou littérateur. On n'a pas assez remarqué que le clavecin fut rinstrument favori du moyen de parvenir en ce temps-là. J.-J. Rousseau lui-même n'arriva à la réputation que par la musique, et ne fut célèbre que par le Devin du Village avant de l'être par le Discours, couronné par l'Académie de Dijon, et par la Nouvelle Héloïse.

En ce temps de moralité corrompue, d'honnêteté galante, d'amour vertueux (le diable n'y perdait rien), et de mode du sentiment, Grimm, qui avait une bonne tête et un cœur médiocre, mais qui en jouait d'autant mieux, ne manqua pas une occasion d'affirhcr une|sensibililé exaltée, une fidélité à outrance. Ce

MADAME D EiMNAV Vol

fut l'homme-chien du momeut au point de vue aiTectif, s'entend. Il faillit mourir d amour pour M'^^ Fcl ; il faillit mourir de douleur à la mort du comte de Frièse; il faillit mourir en duel pour avoir défendu l'honneur de M™« d'Epinay.

C'est ainsi qu'il arriva à se faire les moyens de vivre et de très bien vivre; c'est ainsi que de gouverneur du comte de Frièse, neveu du maréchal de Saxe, ou de précepteur des enfants du comte deSchomberg, son cousin, on arrive à la petite cour du Palais-Royal, et par elle au poste de secrétaire intime du maréchal d'Estrées. C'est ainsi que, decommensal parasite, avec le titre de lecteur, d'un prince héréditaire de Saxe-Cohourg-Gotha, venu à Paris pour toute autre chose que pour y lire, on parvient au mandat, armorié du titre de baron, de chargé d'affaires officiel dudit prince, et de représentant littéraire officieux des cours du Nord, y compris la plus puissante, la Russie. C'est ainsi qu'après avoir été secrétaire, on a, à son tour, des secrétaires; et c'est du dernier d'entre eux, M. Lecourt de Yillièrcs. que provient le manuscrit des M'hnoires de M™^ d'Epinay que Grimm louait fort quand il n'y voyait qu'une sorte de roman de la vie de cette dame et de celle de ses amis, destiné à rester inédit, mais ou il eût certainement trouvé trop d'histoire pour ne pas l'anéantir, s'il eût pu prévoir sa publication. Elle n'eut lieu qu'en islS. .Mais, dès la On de 1807, Grimm était mort, chargé d'ans, d'honneurs et de regrets, et tellement jaloux de sa dignité et de son repos qu'il n'avait même pas voulu ranimer, en réfutant la seconde partie des Confessions de Rousseau, où il est si mciltraité. des débats éteints.

Nous manquons donc de la version de Grimm sur cet

épisode de la vie de M°^« d'Epinay, que nous allons brièvement retracer, et auquel Grimm prit, en esquivant habilement toute responsabilité, une part qui atteste son empire ; car il n'est guère possible de douter qu'il n'ait fait pour Rousseau ce qu'il avait fait pour Duclos. et qu'il n'ait profité des susceptibilités d'un caractère aigri chez le premier, comme il avait profité du mécontentement causé par les ingérences indiscrètes du second pour écarter des influences dont la ri^-^lité inquiétait sa domination. Il est difficile d'entrer ici dans la discussion des faits justificatifs de cette appréciation ; mais il eût suffi de leur exposé pour autoriser l'opinion que, sans Grimm, n'eut pas éclaté cette brouillerie, où se montra énergiquement hostile et froidement implacable dans les représailles, une femme naturellement bonne, naturellement irrésolue, qui ne put puiser que dans des suggestions impérieuses la force de retirer à Jean- Jacques la faveur de cette hospitalité de i'Hermitage qu'elle avait été si heureuse et si fière de lui accorder.

C'était au printemps de 175G, quelque temps avant les fêtes de Pâques qui tombait, cette année-là, le 18 avril. Rousseau, décidé à quitter Paris dont le séjour était au-dessus de ses ressources, où il étouffait d'ailleurs dans les exiguïtés d'un logement d'artisan, se demandait où il allait porter la tente de sa vie précaire et vagabonde. L'air natal le tentait à Genève, mais que de difficultés pour installer son ménage irréguiier en pleine tyrannie de l'intolérance orthodoxe et de l'austérité puritaine! D'un autre côté, il se sentait plus que jamais épris de la nature, affamé de liberté champêtre, de solitude agreste, malade de la

nostalgie du plein ciel, des larges horizons, de l'odeur des prés, du murmure des bois.

C'est à ce moment d'incertitude et de perplexité, que survint, charmante tentatrice, M™« d'Epinay, dont le premier mouvement fut sans doute, nous nous plaisons à le croire, celui de l'élan de bonté, de générosité, de dévouement d'une admiratrice de Rousseau, mais à qui l'on peut supposer, sans la calomnier, un second mouvement moins désintéressé. Mériter la reconnaissance d'un homme de génie, c'était participer dans l'avenir à sa gloire ; et à ne considérer que le présent, ce n'était pas pour une femme, une maîtresse de salon, un triomphe banal que celui d'attirer, d'apprivoiser, de dompter, de conquérir un esprit si indépendant, un caractère si ombrageux.

Qui n'eût fait des sacrifices afin d'avoir un Rousseau pourobligé, pour ami, pour hôte, pour compagnon de conversation et de promenade, pour confident des peines domestiques, pour consolateur des chagrins intimes, pour conseiller dans l'éducation des enfants, pour guide dans les premiers essais littéraires, encore inavoués? Convenons donc qu'en acceptant de loger à THermitage, à la seule charge, quil revendiqua, de surveiller le jardin et de payer le jardinier, Rousseau achetait assez cher cette retraite qu'il illustrait, et que c'est M°^^ d'Epinay qui faisait la bonne affaire. Elle le sentait, la fine mouche, car il est impossible d'être plus insinuante, plus câline, plus enjôleuse que l'aimable et spirituelle femme résolue à apprivoiser et à museler le roi des ours, et à le mener en laisse avec sa petite main tachée d'encre.

Nous voudrions pouvoir citer les jolis billets à l'appât desquels Rousseau finit par se laisser prendre. Car

la chose ne se fit pas du premier coup. Rousseau, cflarouclié, se disputa, se rebecqua même uu momeut. Il avait le pressentiment dlnévitables déceptions. li comprenait que la servitude du bienfait, la plus douce de toutes, n'en est pas moins une servitude. Il savait que la protection des grands, comme la fortune, nous vend souvent ce qu'on croit qu'elle donne. Mais comment résister à une aimable et charmante femme, qui vous ouvre la porte d'une maison qu'elle vous dit vôtre, en plein enivrement du printemps ? Rousseau céda, entra, fut séduit, conquis. liC 9 avril 175G il venait s'établir à l'Hermilage.

•y^[mc cVEpinay a joliment et finement croqué ce pittoresque déménagement. Elle voulut procéder ellemême à l'installation. Le matin, elle avait envoyé à la porte de Rousseau, rue de Grenelle, en face la rue des Deux-Écus, à Thôtel du Languedoc, tenu par la veuve Sabi, et où il logeait depuis sept ans, une charrette accompagnée d'un de ses gens. On chargea sur la charrette le modeste mobilier dont M. Paul Boiteau, dans ses notes des Mémoires de M""- d'Epinay, a reproduit Tinvcntaire. M. Linant, précepteur du fils de M™<^ d'Epinay, était monté à cheval de bonne heure pour faire tout ranger a THermitage et la ramener au château de la Chevrette. A dix heures elle alla prendre Rousseau dans son carrosse, lui et ses deux gouvernantes, c'est-à-dire Thérèse Le Yasseur et sa mère. Celle-ci était une femme de soixante-dix ans, lourde, épaisse et impotente. Le chemin, dès l'entrée de la forêt, était presque impraticable pour une berline. Il fallut donc faire clouer de forts bâtons à un fauteuil, et porter à bras la mère Le Yasseur jusqu'à riîermitago. La petite caravane y arriva dan? l'après-

MADAME d'ÉPINAV ton

midi, kl Loniic femme attendrie, sa fille enchantée, ]yime dEpinay harassée d'un métier assez rude pour son frète tempérament de valétudinaire, Rousseau, le premier moment de surprise et d'émotion passé, marchant en silence à coté d'elle, la tête baissée, savourant les piquantes caresses do l'air encore froid, et regardant verdir sous sa poudre de neige le tapis de mousse du sentier, semé de violettes et de primevères.

Le 15 décembre 1757, vingt mois après cette installation à THermitage, après ces noces avec la nature dont il a décrit si poétiquement la lune de miel, dont il a raconté si pathétiquement les chagrins et les déceptions, Rousseau quittait ce séjour charmant et funeste, brouillé avec ^1°^^ d'Epinay, avec Grimm, avec Diderot, avec Saint-Lambert, ne gardant d'ami que Duclos, destiné ci ne revoir que deux fois M™*^ d'Houdetot, l'enchanteresse châtelaine d'Eaux- Bonnes, à ne revoir jamais la châtelaine de la Chevrette, accusé par tout le monde d'ingratitude et d'insociabilité. Le procès s'est continué devant la postérité ut s'y plaide encore. Si la plupart ont volontiers condamné Rousseau, qu'il est encore de mode, comme alors, de dénigrer, il en est d'autres, et nous serions tentés d'être du nombre, qui trouvent trop sévère le réquisitoire, d'une verve implacable, dressé par M. Saint-Marc Girardin dans sa magistrale étude sur Rousseau. Après avoii- lu les deux dossiers, c'est-àdire les Confessions et les Mémoires de M™'' d'Epinay, ces impartiaux, dont nous parlons, estiment qu'il y a lieu de plaindre Jean-Jacques plus que de le blâmer, et que. s'il eut des torts ; il ne les eut pas tous, ni peutêtre n'eut pas les pires.

Nous n'avons pas un seul instant la pensée d'entrer dans le détail de la querelle, qui est fort compliquée et où les vraies causes de la rupture sont masquées par des prétextes. Les vraies causes, en cette affaire comme en tant d'autres, ce sont celles qu'on ne dit pas. Ce qu'on ne dit pas, c'est que si M^^^ d'Epinay était JDonne, elle avait aussi ses moments d'humeur et d'exigence, que si elle était vraie, elle n'était pas franche, que Rousseau ne tarda pas à reconnaître qu'on comptait de sa part, pour prix d'une hospitalité qu'il n'avait acceptée qu'à la condition d'être indépendant, sur des complaisances peu conciliahles avec son caractère aigri par un travail souvent ingrat, par les misères et les disgrâces de son intérieur, par les maux de foie et de vessie, qui rendent si facilement hypocondriaque. Il faut considérer enfm et surtout que, tout, en faisant profession de philosophie, Rousseau n'était point philosophe à la façon athée, matérialiste, cynique, courtisane et mondaine dontrentendait la coterie holbachique; son déisme éloquent et sa morale républicaine offusquaient des fanfarons de scepticisme qui n'allaient pas au delà d'un certain idéal tranquille de rénovation et que faisait frémir le mot de démocratie; ils effarouchaient les aimables pécheresses qui ne voulaient pas trop se gêner pour se mettre d'accord avec leurs principes, qui prétendaient garder à la fois le mari et l'amant, la considération et le plaisir, et mettre tranquillement, à l'heure de la retraite, leur expérience en traités pédagogiques et leurs souvenirs en romans. Rousseau, pour ce monde égoïste et frivole, le monde où régnait Grimm, où Diderot tonnait ses oracles, était trop susceptible, trop honnête, trop franc. Là fut son malheur, là fut

on honneur. Voila pourquoi il quitta, toujours auvre, toujours fier, toujours mécontent et condamné ar une cruelle expérience à de croissants ombrages, Hermitage pour Montmorency et pour le commerce es vrais grands seigneurs, le prince de Conti, le marétial de Luxembourg et les Boufflers, où il ne trouva ue protection, celui des encyclopédistes, où il n'avait •ouvé que persécution.

Ajoutons qu'il faut aussi, dans ce brusque départ, ît exil volontaire, faire, pour être tout à fait juste et •;ai, la part du dépit que l'amour passionné de Rousau pour M°^« d'Houdetot avait causé à M°^<= d'Epinay, du dépit qu'il ressentit lui-même de Técliec de tte passion si féconde pour son esprit, si stérile )urson cœur, si funeste pour son repos. De là, quand lint-Lambert absent fut averti à larmée par une ttre anonyme des tentatives usurpatrices de son ami, soupçon injuste et impérieux qui lui fit attribuer tte dénonciation déloyale à M°»^ d'Epinay, quand il it peut-être mieux fait d'en accuser Thérèse, ou utùt de n'en accuser personne que lui-même, que s témérités et les indiscrétions de ces quatre mois ! vie cà deux menés entre M^^ d'Houdetot et lui en ein soleil, a la vue de tou^s, jusque sous les fenêtres 1 château, avec une naïveté innocente, qui parut cilement une effronterie coupable. De même, quand )usseau se persuada, non sans raison peut-être, que •"«^ d'Epinay voulait le forcer à l'accompagner à mèvcpour se recommander de sa présence et triomler de ses bienfaits, d'une façon qui dans son pays -tal, en pleine république bourgeoise et puritaine, 3ùt pas été sans inconvénient et sans humiliation ur Rousseau, celui-ci fit bien de se dérober à une

prétention vraiment abusive; mais il ne sut le fair que brusquement, maladroitement. De sorte qu'ayar raison au fond dans les deux afïiiires, au moins autan que M°^^ d'Epinay, il mit les torts de son côté par le formes.

j^jme d'Epinay d'ailleurs fut punie par où elle avai péché. Sa querelle avec Rousseau, où elle apport une animosité et une rancune croissantes jusqu'à point, plus tard, d'écrire à la police pour dénonce Rousseau lisant ses Confessions et obtenir de l'intei venlion du pouvoir arbitraire la punition de ce scar dale injurieux, de ce succès provocateur qui renouvc laient sa blessure — ne lui porta point bonheur. . partir de 1757, ses Mémoires s'arrêtent. Rousseau part Rousseau ayant maudit le seuil d'abord béni, elle n plus rien à dire à la postérité. C'en est fait du roma de sa vie, du charme de son esprit, de la poésie de ( visage qui, à force de physionomie, se passait de beaut» de cet air touchant et naïf qu'elle savait si bien prêt drc et qui l'avaient fait surnommer, dans Tintimit» Griselidis par ses amis charmés. C'en est fait de cetl femme souple et gracieuse, frétillante, sémillante < (lardant vers le ciel un regard rayonnant qui ensorc» lait Voltaire, de cette femme qu'il appelait, en troi vaut une àme si vive dans un corps si frêle, « unaig dans une cage de gaze ».

A partir de 1757, du départ et de la malédiction c Rousseau, du triomphe et de la domination défniitiv exclusive de Grimm, tout ce qu'il y avait de charman de piquant, d'ailé dans M'^'^ d'Epinay s'émousse, s'alti< dit, s'alourdit. La femme s'évanouit, la femme de le très apparaît, l'aigle de la cage de gaze s'est tranforn en poule dans une cage de bois, couvant des arlicli

et pondant des livres. On n'écrit plus pour la postérité, mais pour la poste tout simplement, aux souverains duîsord abonnés de la correspondance deGrimm, cela par devoir, et à l'abbé Galiani, par une dernière concession faite aux voluptés de l'esprit. Nous n'irons plus au ])ois, lauriers et myrtes sont coupés !

Cette transformation bourgeoise de M™*' d'Epinayest une déchéance par rapport à l'ancien prestige. Examinons-la en détail, au point de vue des conséquences morales et littéraires, et nous constaterons un double résultat. Du temps de Francueil. M'"^d>]pinay ne songeait qu'à traduire ses sensations, en lettres d'une inspiration un peu factice et déclamatoire. C'est à cela qu'elle consacrait, sans arrière-pensée littéraire, les loisirs d'une vie toujours assez occupée, car elle ne jouissait pas de son bonheur en égoïste et donnait à d'assez nombreuses amitiés le superflu de sou cœur. La première conséquence de l'empire de Grimm fut de l'isoler, de la sevrer de ces amitiés qui lui élaient importunes. Suivant en cela la loi de son caractère sourdement tyran ni(|ue et doucereusement jaloux, servi d'ailleurs par la complaisance d'une femme qui n'avait dans les idées qu'une indépendance d'emprunt et qui non avait pas du tout dans le caractère, il la brouilla successivement et machiavéliquemcnt avec tous ceux de ses amis dont il redoutait la rivalité ou plutôt la perspicacité, et qu'il soupçonnait capables de lui disputer sinon de lui dérober sa proie, notamment avec Duclos et Rouss(;au.

Toujours habile dans sa marche tortueuse, il sut préserver d'ailleurs cette liaison, discrètement absorbante, des incidents équivoques et des éclats fâcheux qui avaient IrouMé la possession de Francueil. Grimm

avait trop l'art des convenances pour braver l'opinion. Il l'amadoua si bien qu'elle lui fit les yeux les plus indulgents. Il enjôla jusqu'au mari; celui-ci avait pesté contre Francueil, mais ne se fâcha jamais contre un rival discret qui le remplaçait sans l'humilier, et dont le sigisbéisme le flattait presque. M. d'Epinay demeura neutre dans la querelle avec Rousseau, ou plutôt ne fut pas éloigné de donner tort à un homme coupable d'offusquer un usurpateur par lequel il ne se sentait pas lui-même offusqué.

C'est enfln sous l'influence de Grimm que M°^^ d'Epinay, trop peu instruite et d'un esprit de trop peu d'haleine pour trouver un aliment à sa vie intellectuelle hors d'elle-même, céda tour cà tour au besoin d'écrire, en Tidéalisant, l'histoire de sa vie et de sa société et à celui, que ne justifie pas assez la qualité de mère de famille, quand on n'est pas, au point de vue domestique, irréprochable, de rédiger, à l'intention de ses enfants, des traités d'éducation familière et de philosophie élémentaire. Cette tendance pédagogique de M°i'' d'Epinay est un trait de son caractère et de la physionomie morale du temps. Nous la retrouverons chez M°^^ de Genlis, et, avec plus d'autorité, chez M™^ Necker.

Une fois écartée de ses amis à l'oeil trop critique, et doucement poussée dans la voie étroite de la littérature utile, M°i^ d'Epinay perdit le dernier brin d'originalité, de personnalité qui lui restait. C'est ce que Grimm appelait « la rendre à elle-même ». Il la rendit si bien à elle-même qu'il la prit toute pour lui, la confisqua, l'absorba, la façonna à son image, en fit son ombre, son reflet comme il s'était fait lui-même, non sans efforts, le clair de lune de Francueil. C'est

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ainsi que toute l'œuvre de M°»^ d'Epinay nous apparaît volontiers, avec ses qualités et ses défauts tempérés, comme celle d'un Grimm femelle. Elle aurait pu être, moins rebelle au rayon qui tenta en vain de la pénétrer, de récliaulfer, la femme Rousseau. Elle fut la femme Grimm, ce qui est une fin comme une autre, mais qui n'en vaut pas beaucoup d'autres. De celte fin il n'y a plus grand'chose à dire, &inon qu'elle fut logique et méritée comme toutes les chutes.

Grimm était bien, en effet, l'homme qui convenait à l'automne de M°^° d'Epinay. Elle était bien aussi la femme qu'il fallait à un homme dont le cœur n'eut jamais 3e printemps. Dans cette liaison, qui dura trente ans, lous ne trouvons rien de ce qui peut rendre intéressante la passion dont Francueil fut l'objet. De ce passé le M"^*^ d'Epinay, Grimm savait tout et il s'en accomnoda avec une philosophie qui n'a rien de romancsîue et encore moins d'héroïque. Mais n'apportant dans •e ménage irrégulier que très peu de tendresse, il se contentait aussi de peu. Il serait difficile d'apprécier •e qu'il entre de calcul mutuel et d'habitude dans ces iaisons tempérées, décentes, dans ces romans rangés )ù l'amour n'est qu'à la surface et qui ne sont guère dus que de l'égoïsme càdeux. Ce qu'il y a de certain, ;'est que Grimm parut beaucoup plus jaloux de ses lises que de ses droits, plus satisfait de dominer que le posséder, moins heureux d"etre l'amant de M'"^^ l'Epinay que le maître de son salon, le chef de sa ociété, le directeur profane de son expérience sans epentir, sinon sans regrets, enfin et surtout son iniiateur critique et professeur de goût.

M°»« d'Epinay, d'une instruction ordinaire, ainsi que lous l'avons déjà dit et qu'elle lo reconnaissait elle-

même, mais à qui le commerce des hommes distingués qu'elle fréquentait et la pratique du monde avaient beaucoup appris, qui, par sagacité naturelle avait aussi beaucoup deviné, s'était sentie de tout temps une certaine vocation ou plutôt un certain goût pour écrire. Mais il lui fallait auprès d'elle un homme doué du sens critique qui lui manquait, capable d'éveiller ses idées et d'ouvrir des issues à la source assez maigre et assez courte d'ailleurs, qu'elle sentait bruire en elle. Cet évocateur, cet accoucheur d'idées, ce conseiller avisé et discret, ce collaborateur intime, ce fut Grimm, qui excellait à cette besogne cl qui passa sa vie à soutirer Diderot.

De concert avec Diderot, Grimm attela M"^^ d'Épinay non à la tâche de V Encyclopédie, trop forte pour elle, mais à celle de la Correspondance, où Ton reconnaît à plus d'une place son caquetage do caillette spirituelle. Douée d'un talent d'observation qu'eusseni facilement déconcerté les points de vue élevés et les vastes horizons, mais auquel le spectacle des petitce choses de son temps laissait toute sa pénétration e toute sa tinesse, ayant de plus l'art inné de rendn avec une incroyable fidélité de détail ce qui ne dépassait pas sa portée, M""*^ d"Epinay, dont les analyses d( quelques conversations mémorables auxquelles ell( avait assisté sont justement célèbres, a inséré dans h Correspondance plusieurs études de caractère, plu sieurs tableaux de mœurs croqués d'un crayon agile d'un trait sûr et léger. Nous signalerons et nous vou drions pouvoir citer, dans ce genre piquant où ell( excellait, son Dialogue, copié d'après nature, ou D< Vamitiè de deux jolies femmes, morceau jusqu'à C( jour inédit que M. Maurice Tourneux a publié à Sî

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date de septembre 1771 dans le recueil enrichi par ses recherches et ses découvertes. Jamais le ton de celle frivolité systématique, de celte afTectation de dédain pour toutes règles et tous les devoirs, de cette fanfaronnade d'incrédulité et d'immoralité des femmes à la mode de son temps, des poupées vivantes de la fm du règne de Louis XV n'a été mieux ,saisi et rendu plus au vif.

Pour ce qui est des prétentions morales et pédagogiques que nous avons signalées chez ^1°*° d'Epinay, elle a dégorgé le peu de phiiosophie dont elle s'était imbue, dans le commerce de son dernier amant et de son dernier ami, dans deux opuscules imprimés à Genève sur les presses d'amateur de son familier de Gauffecourt : Mes moments heureux et Lettres à mon fils, petit chosier littéraire et moral dont la rareté faisait le principal mérite avant la nouvelle édition dont on lui a fait l'honneur, en 1869, avec une piquante et maligne Introduction due à la plume de M. Ghallemel-Lacour. Nous n'insisterons pas sur le talent et les œuvres de ^V^" d'Epinay. La leçon de cette étude gît surtout dans l'analyse de son caractère, dont le métal n'avait pas été épuré par la philosophie de façon à résister au feu des passions et, faute de la trempe religieuse, subit tant d'alliages corrupteurs, porta tant d'empreintes profanes; et aussi dans l'analyse de sa vie agitée et stérile. Fut-elle du moins, depuis le dernier orage, tranquille, sinon lieureuse? C'est ce qu'on ne sait pas. Toujours est-il qu'elle n'eut que le bonheur qu'elle avait mérité, et que ce bonheur ne parut pas à elle-même digne d'une histoire. Elle eût peut-être préféré être malheureuse et qu'on en parlât. On n'a pas en vain sacrifié sa pudeur

à la puljlicité. Mais la douce et discrète tyrannie de Grimm n'était pas de celles gui comportent d'incidents tragiques ou de dénouements scandaleux. Elles ne finissent cju'avec la vie du tyran ou de la sujette.

En 1783, la lampe de cette âme inquiète, consumant peu à peu la fragile enveloppe d'un corps valétudinaire, jeta un suprême éclat. M™^ d'Epinay, comme nous l'avons dit, l'emporta, au premier concours académique d'utilité morale, sur M™^ de Genlis et sur Berquin pour ses Conversations d'Emilie; elle n'était plus riche; son mari, en 1762, avait été rayé, avec M. de La Popelinière, de la liste des fermiers généraux, à cause du scandale de ses prodigalités. Il avait à peu près dévoré les deux millions de sa fortune; et les quinze mille livres de rentes dont jouissait sa femme avaient été fort écornées. Elle avait dû marier sa fille, en 1764, à M. de Belsunce. Elle avait dû laisser la Chevrette à son gendre, qui, avant d'émigrer, fit jeter has ce petit château, avec le projet sans doute, qu'il n'eut pas le temps de réaliser, de le reconstruire. Elle avait dû quitter le vieil hôtel de famille, rue Saint-Honoré, pour habiter successivement la rue Saint-Anne, puis le Palais-Royal, la rue Gaillon et la rue Saint-Xicaise, enfin rue de la Ghaussée-d'Antin, la maison que Necker occupa en i 789.

C'est là qu'elle mourut, le 15 avril 1783, à l'âge de cinquante-sept ans, suivant, à un an de distance, dans la tomhe, son mari, décédé à cinquante-huit ans, le 16 février 1782. Elle finit mélancoliquement au milieu des restes de cette ancienne société qui avait peine à reconnaître la nouvelle, et, comme une mère inquiète de l'avenir de sa fille, tremblait devant son image; au milieu des débris d'une fortune qui

fût déchue à la misère sans les opportans secours de l'impératrice Catherine II, au milieu des cendres de cet amour éteint dégénéré en une tiède et décente amitié. Grimm, qui avait demeuré auprès d'elle jusqu'au dernier moment, la regretta sans la pleurer et l'enterra sans éclat dans un terne éloge de ses ouvrages, n'indiquant que sous le titre dédaigneux « d'ébauche d'un long roman », ces Mémoires si curieux, si précieux pour l'histoire de la société et des mœurs au dix-huitième siècle, dont les révélations piquantes et la confession, sincère à travers bien des réticences, nous apprennent une fois de plus ce que la philosophie peut faire de la femme, et dans la femme de l'épouse, de la mère, de la famille.

11 n"est pas possible de parler de Rousseau sans parler de M™^ d'Houdetot qui, de Taveu de Tauteur des Confessions, « fut le premier et l'unique amour en toute sa vie » et qui servit de type au créateur de Julie. Cet amour de Rousseau, qui ne fit pas son bonheur, a fait une sorte de gloire à celle qui le lui inspira sans en justifier l'exaltation par des perfections exceptionnelles, ni même par cette réciprocité d'attachement, qui peut, en pareille matière, tout expliquer. Mais si M°^^ d'Houdetot ne fut ni belle, ni même jolie, et si même, sans la calomnier, on put la dire laide, elle posséda, selon le témoignage unanime des contemporains, un charme d'esprit et de cœur qui dut être irrésistible, à en juger par la diversité des hommes sur lesquels elle l'exerça victorieusement. Elle fut souverainement aimante, ce qui lui suffit pourèîre souverainement aimée. L'analyse des qualités qui lui assurèrent cet empire sur Rousseau et sur Saint-Lambert ne serait d'ailleurs que d'un intérêt restreint et rentrerait dans les questions de simple curiosité, si elle n'avait subi, au même degré qu'elle l'exerça, l'influence de ces deux écrivains, de ces deux philosophes. L'appréciation de cette influence, de son effet sur son caractère et sur sa vie rentre essentiellement dans le programmxO

de ces études, en leur prêtant l'intérêt moral qui en relève les détails frivoles et la leçon qui les purifie. Pour comprendre comment M°^^ d'Houdetot fut la femme de son temps qui subit le plus rinfluencc de Rousseau, qui réalisa le mieux le type favori qu'il a idéalisé dans sa Julie et sa Sophie, il faut recourir d'abord à une brève esquisse de sa vie, de son caractère, jusqu'à cette heure brûlante où la passion échauffai sa sensibilité et en disposa la cire amollie pour l'empreinte qu elle devait garder à jamais des principes de la Nouvelle Héloïse et de VEmile.

Elisabelh-Sophie-Françoise de la Live de Bellegarde appartenait à la grande famille financière de ce nom, avec laquelle nous avons fait connaissance à propos de M™^ d'Épinay, sa belle-sœur. Elle naquit le 18 décembre 1730, dans rhùtcl que ses parents habitaient, rue Saint-Honoré, en face du couvent des Capucins, sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la rue Castiglione. Ayant perdu sa mère en 1740, elle fut élevée depuis l'âge de dix ans par sa tante M"^^ d'Esclavelle, mère de M"^^ d'Épinay ; mais sa jeunesse espiègle et rieuse échappa au pli de cette tutelle sévère. Le joug plus complaisant du couvent, dont le train était alors fort mondain, n'cmpècha pas non plus de s'épanouir les fleurs d'un esprit précoce. Fort éveillée déjà dans son ingénuité, M*'^ de Bellegarde avait à peine dixhuit ans qu'il fut question de la marier. L'affaire fut traitée comme c'était alors l'usage. M™^ d'Épinaynous a laissé le récit de cette scène caractéristique des mœurs du temps. C'était le mercredi. Après le dîner, les grands parents, sans s'inquiéter davantage des jeunes gens qui causaient ensemble, bâclent les préliminaires du contrat, n Ah! dit M. de Rinville en se

levant, nous voilà tous d'accord; je demande à présent que nous signions le contrat ce soir; nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons dispense des autres et nous ferons la noce lundi. »

Ainsi furent unis, sans avoir été consultés, sans avoir eu le temps non pas de se connaître, mais presque de se voir, un jeune homme qui aimait une autre femme que celle qu'il épousait et une jeune fillo qui n'aimait encore personne.

Comment s'étonner, après cela, des appréhensions exprimées par M°^^ d'Épinay dans son Journal, à propos du sort réservé à celle qu'elle appelle Mùni, de ce « nom de caresse », selon l'expression de Marmontol, assez fréquemment employé dans l'intimité des familles au dix-huitième siècle, et qu'avait porté, la première, la fille de Dancourt, Mimi Dancourt.

« Mimi se marie; c'est une chose décidée; elle épouse M. le comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune, âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le diable et peu avancé dans le service, en un mot ignoré, et suivant toute apparence fait pour l'être. Mais les circonstances de cette atTaire sont trop singulières, trop audessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans ce journal. Je ne pourrois m'empêcher d'en rire si je ne craignois que le résultat de cette ridicule histoire ne fût de rendre ma pauvre Mimi maiheureuse. Son âme est si belle, si franche, si honnête, si sensible! C'est aussi ce qui me rassure; il faudroit être un monstre pour se résoudre à la tourmenter. »

S'il n'y a pas lieu de s'étonner des inquiétudes de ]yj[me d'Epinay, comment s'étonner davantage des épigrammes amèrcs de Chamfort sur le mariage et sa décadence, consommée de son temps? « Le mariage, disait-il par exemple, tel qu'il se pratique aujourd'hui

chez les grands, n'est qu'une indécence convenue. » Ces critiques et ces réserves faites sur le fond, il convient de dire que, par un rare hasard, Tunion conclue si à la légère et sous de si douteux auspices fut aussi heureuse qu'elle pouvait l'être. Ce fut un mariage dos à dos, mais du moins sans querelle, sans scandale, les deux époux ayant, d'un commun accord et au même moment, repris chacun leur liberté, de façon à n'avoir ni Tun ni l'autre de reproches à s'adresser.

Il est juste, à ce propos, de faire remarquer que ■^[me cl'Epinay, qui est aussi bienveillante qu'il est possible à une femme comme elle de l'être, en parlant d'une autre femme, quand il s'agit de M°^^ d'Houdetot, trace de son mari un portrait non seulement peu flatté, mais peu ressemblant, et dont il importe de rectifier quelques traits. Glaude-Constant-Gésar, comte d'Houdetot, né le 5 août 1724, avait en 1748, non vingt-deux, mais vingt-quatre ans. C'était un assez bel homme, d'une agréable prestance militaire, sinon un petit maître de cour. Il était, lors de son mariage, capitaine-lieutenant de la compagnie des gendarmes de Berry. Il fit honorablement toutes les campagnes du temps; en 1762, à trente-huit ans, il était maréchal de camp, et il figure dans la promotion de lieutenants généraux du 1" mars 1780. Si, lorsqu'il se maria, il était amoureux d'une autre femme, mariée également, qui devait mourir en 1703, après une passion presque quinquagénaire, entre ses bras, il professa toujours à l'endroit de M°^« d'Houdetot et de sa liaison, non moins durable, avecM.de Saint-Lambert, une indulgence du meilleur goût, suivant l'opinion du temps, vécut avec elle ou plutôt

à côté d'elle en bonne intelligence; et; on peut dire, en tenant compte des mœurs de l'époque, que, s'il ne fut pas exemplaire, ce ménage ne fut pas du moins scandaleux, et que jamais époux séparés de cœur ne furent plus unis d'esprit. Maintenant que nous savons comment et avec qui se maria M^'* de Bellegarde, essayons de donner une idée de son charme physique et moral, et passons du cadre au portrait.

Nous l'avons dit, et l'unanimité des contemporains l'atteste, M™^ d'Houdetot pouvait passer pour laide aux yeux de ceux qui ne faisaient que la voir. Mais il y a bien des manières d'être laide, comme il y en a beaucoup d'être jolie, et il y en a encore plus de n'être ni l'un ni l'autre ; et à regarder M™^ d'Houdetot, à l'écouter surtout, on comprenait qu'elle eût pu inspirer des passions que ne justifiait pas du premier coup son visage, parce qu'en semblable matière la sympathie peut produire ce que n'eût pas produit l'admiration, et que pour une femme il s'agit moins d'être belle que de le paraître et de posséder des attraits que de savoir s'en passer. Suivant un joli mot de M™^ de Staal, elle trouvait moyen de se parer de tout ce gui lui manquait. Mais écoutons d'abord Rousseau lui-même, son plus enthousiaste admirateur ; il ne fait nulle difficulté d'avouer que ce n'est pas par les avantages extérieurs de son héroïne qu'il fut séduit.

^ « M°ic la comtesse d'Houdetot n etoit point belle. Son visage étoit marque Je [letite vérole ; son teint manciuoit do finesse; elle avoit la vue basse et les yeux un peu ronds; mais elle avoit l'air jeune avec tout cela, et sa physionomie, à la fois vive et douce, étoit caressante; elle avoit une forêt de grands .cheveux noirs, naturellement bouclée-, qui lui tomboient au

jarret. Sa taille doit mignonno, ot ello mottoit dans tous ses inouvemonts de la paiicherie et de la grâce tout à la fois. Elle avoit Tesprit très naturel et très agréable; la gaieté, rétourderie et la naïveté s'y marioient heureusement; elle abondoit en saillies charmantes ((u'elle ne recherchoit point et qui partoient quebiuefois malgré elle. Elle avoit plusieurs talents agréables, jouoit du clavecin, dansoit bien, faisoit d'assez jolis vers. Pour son caractère, il étoit angélique, la douceur d'âme en faisoit le fond ; mais hors la prudence et la force, il rassembloit toutes les vertus. Elle étoit surtout d'une telle sûreté dans le commerce, d'une telle fidélité dans la société que ses ennemis mêmes n'avoient pas besoin de se caclier d'elle. J'entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haïssoient, car pour elle elle n'avoit pas un cœur qui pût haïr... »

Si nous consultons (FaulrGS témoignages, nous trouvons dans les Mémoires de M™<^ d'Epinay Favis de sa médisante et sardonique amie, M"« d'Ette ot de M^^ d'Epinay elle-même. Voici comment s'exprime la première :

«Vous saurez d'ailleurs que la comtesse dlloudelot est devenue très aimable; son esprit s'est formé. Elle est bien un peu étourdie, mais elle est si naturellement honnête que c'est un agrément déplus pour une femme aussi jeune. Il ne tiendroit qu'à nous de la croire coquette; mais M»"^ d'Epinay nous assure qu'il n'en est rien. »

M'"'' d'Epinay est encore plus favorahlc; elle le devait, du reste, car Rousseau remarque, au grand éloge do M°^'' d'Houdelot, et comme une exception liéro'ique. « que dans les confidences de la plus intime amitié, il ne lui a jamais ouï parler mal des absents, même de sa belle-sœur. »

« La comtesse d'Houdetot est venue hier me dire adieu. Que cccluuQ jolie àrne, naïve, sensible et honnête! Elle est ivre

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