‹ Les femmes philosophesChapitre 13 sur 24 · Correspondance, etc., t. I, p · texte numérisé non relu

Correspondance, etc., t. I, p

morale, que nous connaissions du reste, parce qu'il n'y on i qu'une seule; mais il en a tiré des conséquences suspecte et dangereuses, ou nous a mis dans le cas de les tirer par 1î façon dont il les a présentées. Méfions-nous toujours de h motaphysique appliquée aux choses simples. Heureusemen pour nous, rien n'est si simple que la morale, et ce qu'il y i de plus vrai en ce genre, est ce qu'il y a de plus près d( nous: Ne faites point aux autres ce que vous ne voudrie: pas qu'on vous fit... Il n'est pas besoin de belles dissertations sur le bien et le mal moral, Vorigine des passions, let préjugés, les mœurs, etc., et tant d'autres beaux galimatias dont ces Messieurs remplissent les journaux, les boutiques et nos bibliothèques, pour nous apprendre ce que c'est quG la vertu. Défions-nous surtout do ceux qui s'élèvent avec tant d'acharnement contre les préjugés reçus dans la société... Un véritable citoyen servira sa patrie de son mieux par son esprit et ses talents, mais n'ira pas écrire sur le pacte social pour nous faire suspecter la légitimité des gouvernements, et nous accabler du poids des chaînes que nous n'avions pas encore senties. Je me suis toujours méfiée de ce Rousseau, avec ses systèmes singuliers, son accoutrement extraordinaire et sa chaire d'éloquence portée sur le toit des maisons. Il m'a toujours paru un charlatan de vertu i. »

Mais c'est surtout Voltaire, ce fanfaron d'humanité, avec ses contrastes, ses variations, ses palinodies, qui est saisi, analysé, creusé jusqu'au tuf dans sa conduite, son caractère, son talent, par cette plume féminine que la clairvoyance de la raison et l'indignation de l'honnêteté peuvent rendre aussi acérée, aussi étincelante, aussi cinglante que celle de M"''' du Defïand elle-même. M'"^ de Ghoiseul, après la duchesse du Maine, plus justement qu'elle, pouvait prendre pour devise le vers du Tasse, car elle se montre, quand il s'agit de Voltaire, vraiment cette abeille dont le corps

l. Corre-^pondancc, etc., t. î, p. 5i-55.

est si frêle, mais dont le minuscule aiguillon peut faire de si grandes blessures. C'est d'abord à propos de ses flagorneries à l'adresse de Catherine II qu'elle l'entreprend. Il faudrait pouvoir citer toute cette longue lettre du 12-14 juin 1767 :

«r...Rien de plus choquant que son enthousiasme pour l'impératrice de Russie; rien de plus révoltant et de moins léger que sa petite plaisanterie : « Je sais bien qu'on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. » Quoi! Voltaire trouve qu il y a le mot pour rire dans un assassinat: Et quel assassinat: celui d'un souverain par sa sujette, celui dun mari par sa femme: cette femme conspire contre son mari et son souverain, lui ôte l'empire et la vie de la façon la plus cruelle, et usurpe le trône sur son propre fils, et Voltaire appelle cela des démêlés de famille! « Il n'est pas mal, ajoule-t-il, qu'on ait une faute à réparer. » Comment! ces crimes atroces ne sont que des bagatelles, des fautes, de petits pèches véniels à réparer; il ne lui faut qu'un mea culpa et une absolution : la voilà blanche comme neige; et elle est la gloire de son empire, l'amour de ses sujets, l'admiration de l'univers, la merveille de son siècle!... Vous avez senti cela comme moi, et vous lui avez répondu par le persiflage le plus fin et le plus délicat. Puisse-t-il en rougir i:... »

Toute la lettre est sur ce ton, avec une âprcté logique, une solidité de raisonnement, une puissance contenue de colère et de mépris, et le contraste final d'un éloge chaleureux du marquis Ginori, bienfaiteur de la Toscane, opposé à la satire de celte !Sémiramis du nord, qui mendie sa gloire aux gens de lettres qu'elle pensionne et quelle flatte pour en être louée, qui en font, comme ne craint pas de le procla-

l. Correspondance, etc., 1. 1, p. llÛ-liO.

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mer M™« du DefFand, un chef-d'œuvre. Voltaire n'eut pas été de cet avis, et sans doute il se fut épargné les frais de câlinerie et de flagornerie qu'il prodigua aux Choiseul pendant leur prospérité, s'il se fut douté du peu de cas qu'ils faisaient de cet encens banal dont le nuage flottait et tournait selon le vent de la fortune, de façon que le courtisan du ministre tout-puissant se trouvait aussi et des premiers à saluer l'avènement de son successeur. Pris en flagrant délit de cette contradiction qui lui était habituelle, Voltaire n'eût pas ri et n'eût pas cherché à avoir les rieurs de son côté, s'il eût pu lire ce que, le 21 mai 1771, la duchesse [de Choiseul écrivait à M°^® du DefFand :

« La lettre de Voltaire que je vous envoie est pitoyable. Il en avait déjà écrit une dans le même genre à M. de la Ponce, remplie d'amour pour nous, d'invectives contre le Parlement, et d'éloges sur les opérations du chancelier. Il croit, en rassemblant tous ces contraires, se donner un air de candeur et prendre le ton de la vérité. Il vous mande qu'il est fidèle à ses passions; il devrait dire à ses faiblesses ! Il a toujours été poltron sans danger, insolent sans motif et bas sans objet. Tout cela n'empêche pas qu'il ne soit le plus bel esprit de son siècle, qu'il ne faille admirer ses talents, meubler sa tête de ses ouvrages, s'éclairer de sa philosophie, se nourrir de sa morale, il faut l'encenser et le mépriser ; c'est le sort de presque tous les objets du culte i. »

Cette opinion de M™^ de Choiseul sur Voltaire, si peu favorable à son caractère, ne l'empêchait pas de rendre justice à son talent, comme on le voit, et de l'apprécier très finement.

« Je suis assez de l'avis de M. du Bucq sur Voltaire, qu'il accuse d'être un peu superficiel. Voulez-vous opposer le su-

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