Correspondance, etc., t. I, p
poriiciel au profond? comparez Voltaire à Montesquieu, et vous verrez si Voltaire est profond. Je prends la liberté de n'être pas tout à fait de votre avis sur ses tragédies; j'en aime le style, le coloris et la chaleur; peut-être y met-il trop de philosophie : la philosophie nest point le langage de la passion, et c'est sans doute pour cela que vous trouvez que ses personnages manquent de vérité et d'énergie. Cependant, malgré les défauts qu'on peut reprocher à Voltaire, il sera toujours l'écrivain que je lirai et relirai avec le plus de plaisir, à cause de son goût et de son universalité. Que m'importe qu'il ne dise rien de neuf, s'il développe ce que j'ai pensé, et s'il me dit mieux que personne ce que d'autres m'ont déjà dit? je nai pas besoin qu'il m'en apprenne plus que ce que tout le monde sait, et quel autre auteur pourra me dire comme lui ce que tout le monde sait i ? »
Tous ces jugements et bien d'autres dépassent la portée ordinaire et attestent une véritable supériorité d'esprit. Nous voudrions pouvoir pousser plus à fond et dans le détail l'étude de cette correspondance où, à côté de lettres d'une raison toute virile, nous en trouverions d'autres d'une délicatesse toute féminine. Elles réalisent parfaitement l'idée qu'Horace Walpole, qui ne la connaissait que par sa conversation, nous a donnée de ce charme moral, de cette séduction tout immatérielle d'une personne dont le crayon de Garmontelle s'était en vain évertué à rendre les attraits, sans parvenir à rien reproduire « de cette délicatesse mignonne, de cet esprit personnifié, de cette finesse sans méchanceté et sans affectation; de cette beauté qui paraît une émanation de l'âme, qui vient se placer sur le visage, de peur qu'on ne ila craiofne au lieu de l'aimer. »
l. Correspondance, t. III, p. 30i--263.
Pour achever de la connailrc et de la peindre, ij faudrait pouvoir dire quelque chose de cette liberté d'esprit, de cette hardiesse d'idées qu'elle savait allier avec la modestie et, pour ainsi dire, la pudeui de la vertu et la pratique du devoir. Cette hardiesse d'idées allait assez loin chez elle pour qu'en philosophie elle déclarât ne s'en rapporter qu'au témoignage de ses sens, pour qu'en morale elle n'écoulât d'autre voix que celle de sa conscience et borna! la destinée humaine à la recherche du bonheui pour soi et surtout pour les autres, pour qu'en politique elle ne craignît point d'énoncer sur le passé, le présent et l'avenir de la monarchie des vues qui permettent de la ranger parmi les membres de cette élite sans préjugés et sans illusions de l'aristocratie française, dont la Révolution à ses débuts ne déconcerta pas les prévisions et n'effaroucha pas les espé rances.
Nous nous empressons de dire que cette hardiesse d'idées, que nous aurions plus d'une fois l'occasion de contredire et de regretter, si nous pouvions entrei dans leur discussion, n'eut aucune des fâcheuses conséquences ordinaires en ce qui touche le caractère et la conduite de la duchesse de Ghoiseul. Si elle doil être rangée dans le groupe des femmes philosophes. c'est un titre auquel elle ne lit aucun sacrifice essentiel, et qui, par une rare et heureuse contradiction, ne coûta rien à son charme et à sa vertu. Elle s'est complue à tracer le portrait de la duchesse de Lauzun. angélique épouse d'un diabolique mari, et si elle étail moins modeste, on croirait qu'elle a cédé à la tentation de se louer indirectement, en louant dans cette admirable et malheureuse femme, avec laquelle elle a les
ressemblances et les analogies d'une sœur aînée, les qualités qui la distinguaient elle-même :
« Quant à M™« de Lauzun, laissez dire à vos dissidentes tout ce qu'elles voudront de leur merveille, mais soyez sûre qu'il n'y a pas une jeune personne plus aimable, mieux élevée, plus intéressante et plus charmanle en tout que l'est ma nièce; c'est un naturel parfait, orné de toute la culture qui lui est propre, mais sans aucune manière. Je conviens que la nature agreste a son piquant; mais elle a aussi son àpreté : je hais la manière; je dirais à Zaïre : l'art n'est pas fait pour toi; mais je ne voudrais pas que ma fille eut le ton de Colette pervertie, comme dit M. de Voyer, par la société. Je veux que, sans sortir de son naturel, on se prête aux formes que cette société a consacrées. Je no veux pas qu'on soit scandaleuse pour être philosophe, pincée pour être vertueuse, romanesque pour être sublime, grossière pour être franche, triviale pour être naturelle, et M™e Je Lauzun n'est rien de tout cela; je veux surtout que l'âge, la figure, le maintien, l'esprit, le caractère soient assortis et M™« de Lauzun est un modèle de ce parfait assortiment : je veux que si on a un esprit plus avancé que son âge et un caractère plus décidé, on propose cependant ses opinions avec la modestie du doute, quitte à rester intérieurement de son avis; que si on a une âme plus forte que celle qu'on reconnaît communément aux femmes, je veux qu'à quelque âge que ce soit, on ne la manifeste qu'avec la timidité et la mesure qui peuvent en faire pardonner l;i supériorité 1. »
Tel était l'idéal de la femme selon M°^^ de Choiseul. Tel est celui qu'elle réalisa ellc-m»-'me dans toute sa conduite, où nous ne saurions guère trouver qu'une défaillance : c'est cette estime qu'elle accorda à M"« de Pompadour, moins par une erreur de son goiU que par une erreur de sa reconnaissance pour celle à