Correspondance, etc., t. II, p
laquelle son mari devait son élévation. Cette faiblesse regrettable tournerait encore à son honneur, si, comme nous le pensons, l'indulgence que M"^® de Ghoiseul professait à l'endroit de la favorite n'avait pas d'autre cause que celle qu'elle poussa envers son mari jusqu'aux dernières limites du dévouement conjugal; ainsi l'unique faute que nous pourrions lui reprocher prendrait encore sa source dans sa vertu, car M™*' de Ghoiseul fut une épouse admirable, et comme le siècle en compta trop peu pour l'honneur du mariage. Elle ne le fut point seulement par son constant désir et son art inépuisable de plaire à ce tyran plus aimé encore qu'aimable, auquel elle avait voué et asservi sa vie au point d'être inquiète et tremblante après quinze ans d'union comme au premier jour, du doute d'avoir atteint le but de son unique ambition et de la crainte que l'objet de son adoration ne trouvât pas son hommage digne de lui. Naïf scrupnle d'une âme tendre, que M™^ du Deffand rabrouait avec des larmes d'admiration dans la voix, s'indignant avec raison de la pensée que le duc de Ghoiseul pût être insensible à la plus belle conquête à coup sûr qu'il eût jamais faite.
Mais ce désir de plaire à son époux, M"^^ de Ghoiseul ne le poussa pas seulement jusqu'à l'abandon de ses plus légitimes prétentions personnelles ; elle pardonna avec joie, dans son abnégation héroïque, non seulement l'oubli passager de ses mérites, mais jusqu'au passager mépris de ses droits. Elle fut douce envers l'affront qu'une âme fière doit trouver le plus amer; et des inconstances d'uu époux qui ne pensait pas toujours à elle, elle ne tira d'autre vengeance que dépenser toujours à lai. Elle eut plus que lui le
souci de ce qu'elle appelait sa gloire. Elle fut Tornement de sa prospérité, adoucissant avec soin et amortissant avec succès ce que l'éclat de sa fortune pouvait avoir d'insolence et de défi; elle fut l'ame de cette no- Ijle résistance au caprice royal déchu à la courtisane, qui lit au duc de Choiseul une chute plus enviable que son élévation ; elle fut le charme de cette disgrâce inouïe qu'honora une popularité que le pouvoir n'avait pas connue; elle fut la vie de celte retraite de Chanteloup qui compta plus de partisans que Versailles, et où, sans qu'elle daignât slnquiéter de ce luxe qui la dépouillait, elle aida le ministre tombé à faire aux amis multipliés par l'admiration et plus encore par la mode, les honneurs d'une hospitalité charmante et ruineuse.
Le résultat de ces généreuses prodigalités, de cette magnificence héroïque, de cette grande existence continuée sur l'ancien plan malgré l'absence de ressources proportionnées, au milieu des hommages de l'Europe, de l'adoration des serviteurs, d'une paix domestir[ue et d'une concorde de famille auxquelles M™- de Choiseul n'hésita pas à faire tous les sacrifices, excepté celui de sa dignité, que TafTection ne saurait ni exiger ni permettre: ce résultat fut celui que tout le monde avait prévu, excepté M. de Choiseul par égoïsme, et sa femme par dévouement.
Quand le duc mourut en 1785, il laissait, en dépit de 800,000 livres de rentes annuelles" qu'avait absorbées son train de maison, des dettes évaluées à 6 millions. Il est vrai qu'une fortune évaluée à 14 millions pouvait en répondre. Mais le poids d'un tel passif l'embarrassait pour longtemps, et même la liquidation ne pouvait se faire et le désastre d'une
Jjanguerouto ne pouvait être évité qua la condition que M°^^ de Ghoiseul se prêtât, non sans sacrifices, aux arrangements nécessaires. M. de Ghoiseul, dans son testament, invoquait son concours avec confiance, et par ses deux dispositions finales, qui ne furent pas moins douces l'une que l'autre au cœur de celle à laquelle il rendait ainsi doublement hommage, il ordonnait la construction d'un tombeau où il espérait que M'^^ de Ghoiseul viendr-ait à son heure reposer à côté de lui, et en attendant, il assignait pour but à sa vie le payement de ses dettes et la rançon de sa mémoire. La noble veuve fut fidèle à ce double vœu. Elle se retira immédiatement au couvent des Récollettes avec deux femmes et deux laquais seulement, consacrant tous ses revenus à acquitter les dettes de son mari, en attendant que l'heure sonnât pour elle de le rejoindre au funèbre et cher rendez-vous qu'il lui avait assigné. Gette admirable fidélité conjugale, qui prolongeait et perpétuait, de la vie à la mort, ses devoirs et ses sacrifices, eut sa consolation et sa récompense dans une fidélité amicale non moins rare et qui n'est pas d'un moins bel exemple. L'abbé Barthélémy partagea jusqu'au bout, digne d'elle et de lui, l'adversité de celle dont il avait partagé la prospérité; jusqu'au bout il demeura son confident, son conseiller, et d'un seul mot son ami, n'admettant pour l'expression de ses sentiments immuables que les changements imposés par Tusage du temps, et se résignant seulement à appeler a la divine duchesse : divine citoyenne ».La citoyenne d'ailleurs ne se conduisit pas moins bien envers lui que la duchesse. Et c'est même elle qui, dans cette lutte de dévouement, cet assaut de sacrifices, trouva moyen de mériter la palme.
Chassée par la Révolution de son asile, celle qui n'était plus que la citoyenne Choiseul^ demeurant rue Dominique^ au coin de la rue Bourgogne^ vivait triste et pauvre dans son modeste appartement, avec son unique servante Marianne, ne recevant guère d'autres visites que celles du fidèle et toujours aimable abbé. Il était chez elle le 2 septembre 1793 qnand on vint l'y arrêter, à la suite de ces dénonciations intéressées qui firent considérer comme suspect tout le personnel de la Bibliothèque nationale, et n'épargnèrent pas plus Chamfort, l'auteur des Tableaux de la Révolution^ l'ami de Mirabeau, que l'ancien secrétaire du duc de Ghoiseul, Fauteur du Voyage du jeune Anacliarsis, publié en 1788. Mais si le désespoir de son arrestation poussa Chamfort jusqu'au suicide, le bon abbé n'en fut pas même troublé dans la sérénité qu'il devait à la paix de la conscience et à l'imperturbable optimisme de sa belle âme. Il comptait sur Dieu et bénissait, quel qu'il fiit, son mystérieux dessein ; et s'il y avait quelque chose à faire du côté des hommes, il connaissait assez la duchesse pour savoir qu'elle ne dormait pas. C'est elle, en efïet, qui vint le réveiller dans sa prison, agitant triomphalement Tordre d'élargissement qu'elle avait couru au comité de la section solliciter, obtenir, arracher avec l'irrésistible prestige de la vérité et de l'innocence, du courage et du dévouement. Le soir, l'abbé, remis de son alerte, dînait avec sa libératrice et lui exprimait sa reconnaissance dans ce même logis où on l'avait arrêté le matin.
Et maintenant que nous connaissons assez M'^'^ de Choiseul pour pouvoir l'estimer et l'admirer en toute sûreté de conscience, quel regret nous oblige à la
plaindre? Que lui manque-t-il iDOur être parfaite? Elle eut toutes les vertus et tous les charmes de la plus honnête des femmes. Le siècle de la médisance et du scandale n'a pas trouvé à souiller de la moindre imputation la hlancheur d'hermine de sa mémoire. Que lui manque-t-il? C'est une femme qui la connaissait bien et qui ne nous est pas inconnue qui va nous le dire :
<i H n'y a pas un habitant du ciel qui vous ait surpassée en vertus ; mais ils vous ont surpassée par leurs intentions et leurs motifs.
« Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, aussi humble qu'ils ont pu Tètre. Si vous devenez aussi bonne chrétienne, vous deviendrez tout de suite une aussi grande sainte. En attendant contentez-vous d'être ici-bas l'exemple et le modèle des femmes. »
Ce trait décisif, qui achève de peindre M™^ de Ghoiseul, a été tracé par une amie. C'est M°^« du Deffand qui l'a glissé dans un portrait de la duchesse de Choiseul, écrit par elle en 1766. L'original se récria, se prétendit flatté et protesta avec une modestie sincère contre les éloges que lui prodiguait un peintre trop indulgent. Mais, toujours véridique, elle ne protesta point contre l'unique réserve qui formait ombre au tableau. M^^ de Choiseul n'eut pas le bonheur de croire. Il manque à ses vertus le parfum de la foi. La grâce ne la toucha point. Elle convenait, non sans quelque regret caché, de cette stérilité de son âme, en présence de l'évêque de Soissons : « La grand^maman, écrit Tabbé Barthélémy, le 3 février 1769, lui dit avec beaucoup d'onction que la grâce semblait la circonvenir, et que la plupart de ses amies étaient dévotes : M™*^ de Choiseul, M°^<= d'Achy,
M"^^ de Thicrs. » Le bon évoque pria pour elle. Mais, sans doute, M™<^ de Choiseul ne pria pas avec lui, car après avoir mérité tons les éloges que peut obtenir la vertu i^'ofane, elle mourut à Paris le 3 décembre 1801, sans avoir pu obtenir ce titre qu'elle avait donné elle-même, non sans l'envier peut-être, à sa pieuse parente, la comtesse de Choiseul-Beaupré, en l'appelant « la petite sainte. »
Une autre femme, qui fat aussi une admirable veuve après avoir été une admirable épouse, qui fut aussi le charnie et l'honneur de la haute société de son temps, ce fut la maréchale princesse de Bcauvau, distinguée d'ailleurs par des qualités diftércntcs de celles de M'"^ de Ghoiseul, qu'elle n'aimait pas, qui ne l'aimait pas, mais à laquelle elle ne put refuser et qui ne put lui refuser son estime.
Marie-Charlotte de Rohan-Chabot, née le 12 septembre 1729, mariée le 7 septembre 1749 à Jean- Baptiste de Clermont d'Amboise, né en octobre 1702, lieutenant général des armées du roi, avait, devenue veuve de ce premier mari, épousé, en mars 1764, Charles- Joseph, prince de Beauvau, né à Lunéville, le 10 novembre 1720, membre de l'Académie française en 1771, maréchal de France en 1783, ministre de Louis XVI en 1789. Le prince de Beauvau avait épousé en premières noces, le 3 avril 1745, Marie- Charlotte de la Tour -d'Auvergne, née le 20 décembre 1729, dont il n'eut qu'une fille, qui fut l'aimable et spirituelle princesse de Poix.
Le prince de Beauvau était un homme d'une grande bravoure, d'une grande noblesse de caractère, d'une grande distinction d'esprit, mais dont la gravité ne se déridait que dans l'intimité et dont la
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sensibilité contenue avait jalousement réservé ses trésors pour l'amitié et pour cette passion conjugale à laquelle s'était vouée tout entière de son côté celle qui en était le si digne objet. La princesse de Beauvau, après avoir épousé en 1764, non sans avoir subi répreuve d'une longue attente et la contrariété de pénibles traverses, le seul homme qui avait su trouver le chemin de son cœur, le seul dont les hommages l'avaient à la fois flattée et touchée, avait fait de l'honneur et du bonheur de son mari Tunique but de sa vie.
D'une haute intelligence, d'un esprit cultivé, d'un attrait moins doux qu'impérieux, d'un charme qui tenait moins aux traits d'un visage seulement agréable qu'cà l'ascendant d'une âme généreuse, dune volonté énergique, servie par un art peu commun de conversation, la princesse de Beauvau devait exercer sur la société et même sur les événements de son temps une influence autrement marquée, autrement décisive que celle de M"'^ de Choiseul, dont la modestie dissimulait les qualités au point de les efï^icer. Son salon fut une des puissances du temps, moins littéraire que politique et sociale, avec celui de la maréchale de Luxembourg et celui de la duchesse de Gramont. Elle partagea avec cette dernière, qui ne souffrait pas de rivalité, même légitime, l'empire qu'elle exerçait sur son frère, le duc de Choiseul. Elle fut une de ses conseillères au pouvoir et son amie fidèle dans la disgrâce. Elle occupa la même situation délicate d'Egérie auprès de N^cker, et fut un des oracles de Saint-Ouen, comme elle l'avait été de Ghanteloup. Au demeurant, comme elle était tenace dans SCS idées et ne tolérait pas volontiers la con-
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tradiction, elle fut plus estimée qu'aimée; et on craignit plus de l'avoir pour adversaire qu'on ne rechercha de l'avoir pour alliée. Elle avait « l'esprit de principauté, » comme disait l'ahhé de Saint-Cyran, et le laissait trop voir et trop sentir. M"'^ du Defland et M™** de Ghoiseul, qui la ménageaient sans la flatter, l'appelaient : « la dominante ». Bien qu'imbue, sur les points essentiels, des traditions monarchiques, elle avait, comme son mari, fait de larges concessions à l'esprit du siècle, put passer au yeux de la cour, pour être « de l'opposition », et, sans s'abaisser à la popularité, caressa l'opinion.
Mais ce n'est pas sous ces aspects brillants et triomphants que nous avons à l'envisager ici. Il nous convient moins de la peindre telle que l'a vue, par exemple, l'auteur anonyme de la Galerie satirique des Dames françaises, en 1790, que dans le moment où son âme altière, enfin attendrie par la blessure d'une irréparable perte, ^e montra tout entière, avec des délicatesses inattendues, portant dignement, au milieu des ruines politiques et sociales dont elle ne s'apercevait même pas, tant elle était absorbée par ce qui était pour elle l'unique malheur, le deuil d'inconsolables regrets.
La maréchale de Beauvau, qui appartient à cette étude, n'est donc point celle dont l'auteur de la Galerie des Dames françaises, pour faire suite à celle des États- Généraux, écrivait en 1790 :
'c Desdemona peut semr de modèle, et n'en a pas eu. C'est une femme du bon temps, une de ces femmes qu'on n'use jamais, qui a plusieurs sortes d'esprits, celui de causer, devenu si rare, celui d "observer les événements, du choc desquels la vraie sagesse tire des règles de conduite, celui de
n'exiger des individus que ce qu'ils peuvent fournir à la société... Heureuse si elle ne s'était pas méprise aux affections de l'âme; si elle n'avait pas pris l'entêtement pour la fermeté, la douleur pour la noblesse, Tenthousiasmc pour la chaleur, l'aveuglement pour la fidélité ! »
Cotte femme, qui no pécha guère que par les plus nobles erreurs, dont les défauts ne furent que rexcés de ses qualités, et à laquelle le satirique auteur que nous venons de citer reconnaît le mérite « d'une générosité toujours prête à essuyer les larmes du chagrin, à diminuer les privations de la misère, à rendre le courage aux hommes justement lassés des persécutions, ou des oublis éternels des ministi-es du sort », n'est pas celle dont nous voulons suspendre ici la suprême image. Celle qui nous attire, ce n'est ni la reine de salon, ni la conseillère politique de deux hommes d'État qui .n'occupèrent point la première place et surtout n'en tombèrent pas sans honneur, c'est la veuve, apportant dans les manifestations d'une douleur trop commune une dignité, une noblesse, et nous dirons presque une poésie originale.
Deux ans avant que M°^'^ de Beauvau, alors M^^^ de Clermont, fût devenue veuve et eût acquis la liberté de répondre décemment aux sentiments que professait pour elle le prince de Beauvau, ces sentiments n'étaient un mystère pour personne, pas même pour la femme de celui qui, en tout bien, en tout honneur, il est vrai, s'était déclaré son chevalier. Sans se plaindre de ce qui n'était pas une usurpation, mais de ce qui empruntait au sentiment qu'elle avait de sa fin prochaine, le caractère d'une anticipation un peu indiscrète, la première M°^^ de Beauvau disait mélan-
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coliquemcîit : « L'étoile de M™^ de Clermont me tuera ^ »
La malheureuse femme ne se trompait pas. Elle ne tarda pas à mourir, emportée parla maladie dont elle ressentait déjà les angoisses. Et en 1764, la veuve du comte de Clermont hérita de ce que sa devancière regrettait le plus ici-bas, en épousant le prince de Beauvau. Ce fut cà son tour de connaître les délices et les inquiétudes de cette possession que la pensée de Fincertitude de la vie humaine rend si précaire et si anxieuse pour tous ceux qui aiment. Pourtant elle eut le temps de jouir de son bonheur et de savourer jusqu^à ce fond de la coupe d'autant plus amer que le bord en a été plus doux. Cette lie de tous les sentiments humains, c'est la séparation inévitable. L'heure en sonna le 19 mai 1793, dans cette reti-aite du Val, près de Saint-Germain, où le maréchal et la maréchale de Boauvau, éch^ippés à la proscription, grâce à une sorte de pudeur de la haine ou de conspiration de la considération universelle, vivaient tranquilles, consolés par le plaisir de s'appartenir sans entraves et de jouir sans partage l'un de l'autre, de la perte de tout le reste, et avaient abrité au milieu des tragédies delà Terreur cette idylle d'amour et de bonheur conjugal qui faisait dire à la pi'incessc de Poix, leur fille, à laquelle on conseillait jadis de ne point lire do romans: « Défendez-moi donc de voir mon père et ma mère - . >
1. Vie de la princesse de Poix, par la vicomtesse de Koailles. cilée par M. de Loraénie : La comtesse de Rochefort et ses amis, p. 258.