Souvenirs de la maréchale princesse de Beavxau (née
LÀ MARECHALE DE BKaUVAU S3>
Le maréchal était mort dans sa soixante-treizième année. Pendant les quatorze ans qu'elle lui survécut malgré elle, sa veuve, qui ne devait le rejoindre que le 26 mars 1807, à soixante-dix-huit ans, environna les restes dont elle s était constituée la jalouse gardienne d'une sorte de culte pieux et passionné. Pour elle, son mari n'était pas mort, et elle réchauffait pour ainsi dire sa cendre du feu de son toujours vivant amour, dans cette chapelle domestique où elle ne passait pas un jour sans aller s'entretenir avec une ombre chérie qui ressuscitait pour son cœur et presque pour ses yeux Fillusion de cette adoration perpétuelle.
Rien de plus touchant, rien de plus attendrissant à lire que le mémorial trempé de larmes où, ta chaque motif de commémoration, la maréchale épanche ses souvenirs et ses regrets et trouve ;à chaque jour son anniversaire.
Dès le 12 juin 1703, la maréchale s'occupe à la fois d'ériger matériellement et moralement, dans le cimetière du Val et dans la mémoire des hommes, un tombeau digne de son mari. Elle recueille tout ce qu'elle sait de sa vie et de ses pensées pour que ses notes servent de matériaux à la biographie que Saint-Lambert s'est chargé d'écrire, et où il ne réussira pas au gré d'un goût rendu inexorable, par rattèction. Elle soulage ses regrets par Tidée qu'il a vécu heureux et que sa mort a été douce. Elle passe successivement en revue les épisodes les plus brillants de cette grande existence: les actions d'éclat du prince pen-
Roha.n-Cho.boi) suivis des Mémoires du maréchal prince de Beauvau, recueillis et mis en ordre par M™« Staiidish, née Noailles, son arrLère-petite-fille. Paris, Téchener, 186-2.
dant la guerre de 1741 et celle de 1756; sa conduite comme capitaine des gardes du corps, sa rivalité avec M. de Gastries pour le grade de lieutenant général et la (|uerclle courtoise qu'une injuste préférence établit entre deux hommes de mérite bientôt réconciliés par une mutuelle estime: sa liaison avec le duc de Ghoiseul, son refus de sanctionner comme pair l'édit de suppression des Parlements, son commandement en Guienne et en Languedoc, signalé par ses actes courageux d'impartialité et de tolérance ; son gouvernement de Provence en 1783; le désintéressement ruineux avec lequel il administrait une grande fortune, la noblesse avec laquelle il supporta les sacrifices d'une honorable gène, son entrée au conseil en 1789 en refusant la pension attachée à son titre, etc., etc.
Après avoir payé son tribut à la mémoire adorée, la maréchale enregistre et collectionne avec soin les hommages qu'elle a reçus des plus illustres contemporains. Elle feuillette, parcourt et relit ses lettres, y trouvant à chaque page des témoignages d'affection bien souvent savourés, mais auxquels demeure toujours quelque parfum oublié, quelque douceur nouvelle. Elle se revoit dans le portrait qu'il traçait d'elle en 1753, d'une plume que l'amour rendait éloquente. Elle s'attendrit aux éloges et aux adieux de son testament. Elle copie la lettre de condoléance qu'elle a reçue de Marmontel, et cette réponse qu'elle lui a adressée en regardant machinalement, comme si elles allaient encore livrer passage à son conseiller habituel, « ces portes qu'elle n'a jamais vues s'ouvrir sans plaisir, ni se fermer sans une sorte de peine. » Elle rappelle le voyage qu'elle fit à Ferncy en 1777, et
l'accueil que reçut de Voltaire « ce priuce auprès duquel les autres étaient peuple », Elle relit le discours de réception à l'Académie française du prince reçu à la place du président Hénault (21 mars 1771), et cette préface de VHistoire de l'Académie où d'Alembert rend hommage au respect que son illustre confrère a toujours professé pour l'égalité académique. « Quiconque se sentira aussi digne que lui de porter ici le titre si flatteur et si noble de simple académicien, n'aura point l'humiliante vanité d'en vouloir un autx^e. »
Mais cà mesure que le temps marche^ la douleur de l'admirable veuve, loin de s'apaiser, comme il est d'habitude, semble au contraire s'accroître Pour un sentiment comme Je sien, l'absence et l'éloignemcnt. qui sont mortels à tant d'autres affections, deviennent des aliments. Ses regrets se nourrissent de ce qui en éteint tant d'autres. Et elle arrive, à force de creuser ce sentiment qui remplit son âme tout entière et ne laisse place à aucun autre, à des accents d'une intensité pénétrante, à des témoignages vraiment nouveaux de la plus ancienne douleur qui soit au monde, celle de se quitter. Elle en vient à se reprocher, comme égoïste et indigne de lui, la consolation qu'elle cherchait dans la pensée que, par une mort imprévue et douce, le maréchal avait échappé à la vue des suprêmes catastrophes, et peut-être à cette épreuve inouïe, non de monter à l'échafaud. mais d'y voir monter une épouse adorée. Elle écrit alors ces lignes cornéliennes :
« Eh bien! un ?entiment que je dois peut-être me reprocher, mais que je ne puis vaincre, ma oté cette consolation. J"ai vu périr ensemble des maris et des femmes qui auraient
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pu désirer de survivre l'ua à l'autre, et. j'ai envié leur mort. Sans doute celui que je pleure n'eût pas été oublié dans cette terrible proscription; et moi qui, depuis que les~ circonstances étaient devenues si menaçantes, ne le perdais plus un moment de vue, pour ne pas échapper à son sort, je Taurais partagé. Cent fois nous avions formé le vœu de mourir de la même mort; nous nous étions dit que ce serait le complément de notre bonheur; j'ose croire que ce sentiment eût anéanti, pour lui, comme pour moi, les horreurs de ces derniers instants : tout aurait disparu ; nous n'aurions vu que nous. C'est alors qu'une seule âme eût semblé nous animer et un seul coup nous frapper, que nos cendres eussent été confondues, et qu'une union peut-être sans exemple eût été terminée de la seule manière qui pût répondre à sa force, à Gon mtimité comme à sa durée *. »
Celle qui parlait ainsi avait inspiré des sentiments dignes d'elle au mari qu'elle pleurait. Elle se plaît à en donner cette preuve touchante :
(' Dans cette dernière année de sa vie,qui fut celle du commencement de la Terreur, on se croyait souvent personnellement menacé. Il y eut une occasion où il crut l'être; il vit ([ue j'étais décidée à ne pas le quitter. « Ah ! me dit-il, ne craignez pas que je vous éloigne, je vous appellerais. » Ces paroles pénétrèrent mon cœur, et de toutes les prouves d'amour que j'ai reçues de lui, c'est celle dont le souvenir m'est le plus cher 2.»
Nous ne nous appesantirons pas davantage sur noire sujet. Nous nous bornerons à compléter la physionomie de la maréchale de Beauvau par un trait qui achève de la peindre. Nous voyons, par la page qu'elle consacre au trente-quatrième anniversaire de son
1. Souvenirs de la. marécliale princesse de Beauvau, p. 96-97.