Ibid., p. 13G
mariage, le 14 mars 1798, que chaque année, ce jourlà, elle déposait sur la tombe de son mari, auprès de son image, son anneau nuptial pour ne le reprendre qu'en le quittant, et comme sur son ordre. « J'y dépose auprès de son image l'anneau que j'ai reçu de lui, le gage de notre heureuse union, et lorsque je le reprends, il me semble qu'il me le donne encore ». Une seule fois, Thorrcur des événements publics avait absorbé les deux époux au point de leur faire négliger la commémoration habituelle du jour de leur union, M™^ de Beauvau rappelle dans quelles circonstances :
« Depuis l'année 1764jusqu'à celte fatale année 1793, jamais nous navions été distraits de célébrer cet heureux jour par un souvenir plus vif de ce qu'il avait été pour nous. Cette année, commencée par un crime inefïaçable, et qui sembla ouvrir la carrière à tous ceux qui le suivirent, cette année fut la seule où, dans le trouble et l'horreur dont nous étions saisis, nous oubliâmes tous les deux cette é])oque si chère; il s'en souvint le premier. Le lendemain, dès que je fus eseillée, il me le rappela avec une expression si douloureuse et si tendre que je crois entendre encore et son air et ses paroles : l'impression que j'en rerus lui fit regretter de l'avoir excitée. — Deux mois après il n'était plus.»
Certes la femme que nous venons de peindre n'eut rien d'ordinaire; on peut même dire qu'elle eut l'esprit et le cœur d'une qualité supérieure. C'est une chose charmante que cette originalité qu'elle eut le bon goût, trop rare de son temps, de se donner en aimant son mari, en s'cnorgucillissant d'en être aimée, et en plaçant son honneur dans son bonheur, comme son bonheur dans son honneur. Cette admirable épouse fut encore plus admirable veuve. Pourtant elle ne le fut point au degré qu'a fixé saint Paul quand il parle
« des veuves véritablement veuves ». C'est que celles dont parle saint Paul regardaient au ciel à travers leurs voiles de deuil. La maréchale de Beauvau, fille d'un siècle sans foi, n'a vu que la terre à travers ses larmes. Elle convient, en la regrettant, de cette stérilité de son âme, et c'est en cela que sa douleur est plus à plaindre qu'une autre, car l'amertume de la séparation n'est pas adoucie pour elle par l'espoir du céleste rendez-vous. Écoutez-la :
« Quel est celui qui a aimé et qui n a pas ressenti le tourment de l'absence, le déchirement delà séparation? Eli bien! qu'on joigne à ce mot absence, si cruel lors même que l'espérance radoucit, qu'on y joigne celui-ci : éternelle, et l'on se fera l'idée de ce que le cœur peut supporter de plus douloureux...
«...Heureux celui qui a pu embrasser cette opinion consolante de la réunion dans un autre ordre de choses! Pour moi, qui ne puis même regretter cette idée, puisqu'elle n'a pas été la sienne, je me borne à désirer, à m'assurer que ce qui a existé de nous sera rejoint... »
M°^« de Xoailles-Standish, arrière petite-flile du prince de Beauvau, ne peut s'empêcher de signaler, en le déplorant, l'aveu de la maréchale, que Necker lui reprochait aussi K Elle conclut toutefois par une insinuation non moins consolante que spirituelle, qui peut servir à diminuer l'impression pénible de cette vertu et de cette douleur, auxquelles il ne manqua que ce mouvement d'humilité et de confiance, qui fait
1. « Je vous plains, Madame, lui écrivait Necker après la mort de son mari, de ne pas tenir, au moins par des sentiments vagues, aux idées religieuses; vous en avez été détournée par des personnes qui, ma foi ! n'en savent rien et vous avez beaucoup perdu. »
tomber à genoux devant un crucifix, pour se relever soulagée, l'affliction des veuves chrétiennes.
« M. et M™« de Beauvau succombèrent au mal de leur époque. Nés pour la vertu et toujours fidèles à ses préceptes, ils en ignorèrent les sources divines, et lespoir de leur bonheur éternel fit défaut à. leur bonheur terrestre. Voilà ce qui ressort de certaines expressions amères de la douleur de M™^ de Beauvau après la mort de son époux. Mais devonsnous les accepter sans conteste? Tant de gens ici-bas se croient religieux sans l'être, qu'il est peut-être permis d'espérer que d'autres le sont sans le savoir... »
MADAME HELVÊTIUS
Tl n'y eut pas de ménages modèles, d'intérieurs exemplaires au dix-huitième siècle seulement dans l'aristocratie; la bourgeoisie en compta beaucoup, moins entamée que la noblesse, surtout en province, par la corrosion de Tesprit irréligieux; on en peut ci- \cc dans la littérature, comme le ménage Suard et le ménage Marmontel; et jusque dans la philosophie elle-même, oîi le baron d'Holbach et Helvétius eurent l'esprit de préserver leur foyer de la contagion do leurs doctrines, l'art d'échapper comme maris aux conséquences de leurs principes comme philosophes. y[me d'Holbach fut une aimable et honnête femme qui ne se crut point obligée d'être philosophe parce que son mari l'était; et M™^ Helvétius mérite d'être rangée au nombre des admirables épouses et des admirables mères d'un siècle qui en eut trop peu, et où la société périt par la faute de la famille.
Si nous plaçons M™« Helvétius parmi les femmes philosophes, ce n'est pas qu'elle ait donné dans le travers d'écrire, autrement que dans le cœur de ses amis, et qu'elle se soit formé un système. N'ayant jamais commis de faute, elle n'eut pas besoin de théorie pour s'excuser ou se justifier. Mais elle fut la femme d'un matérialislc et d'un sceptique,cct Helvétius » si généreux comme fermier général, si repoussant comme
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philosophe ' ». Elle fat ramie et la seconde mère de Cabanis, et il est possible que celle qu'on appelait dans son intimité : Notre-Danip. d'Auteuil, n'ait pas eu le courage ou le temps d'opter sur ce lit de mort, OLT sa fin fut d'un exemple plus profane que chrétien, et que, par scrupule de bonté et de fidélité, elle n'ait pas osé recourir aux consolations de la foi pour ne pas se séparer de ceux qui lui étaient chers et qui n'y croyaient pas. Toujours est-il que, par faiblesse d'esprit ou par faiblesse de <îœur, elle a permis sur ce point un doute fâcheux et que regrettent les admirateurs d'une bonté et d'une vertu auxquelles manque la consécration religieuse.
M°^« Helvétius était née en 1719, au château de Ligniville, en Lorraine. Elle était fille du comte de Ligniville, alliée à la maison de Lorraine, parente de la reine Marie-Antoinette.
M. Helvétius la vit chez sa tante, M™® de Graffigiiy, si connue par ses Lettres péruviennes et plus encore par les lettres naïves et malignes où elle nous a fait connaître, non sans quelque atteinte aux discrétions de l'hospitalité, Voltaire en pantoufles et M™^ du Châtelet en déshabillé, dans leur intérieur non toujours tranquille du château de Girey :
a M. Helvétius fut frappé de sa beauté et de la dignité avec laquelle elle supportait sa mauvaise fortune. Il lui offrit sa main et l'épousa après avoir quitté sa place de fermier général.
ft M™'' Helvétius l'aima passionnément; elle l'aima toute sa vie ».
l. Mignet, Notices et Portraits (Vie de Franklin), t. II.
« Elle en eut deux filles ; M^^ d'Andlau et M^e de Mun.
« Elle habita longtemps les terres de son man,et plus ordinairement celle de Voré.
« Alors son occupation habituelle était de visiter les pauvres et les malades, accompagnée d'un chirurgien et d'une sœur de charité i. »
]\|me Helvétius éleva admirablement ses deux filles que nous venons de nommer, toutes deux belles et distinguées, qui furent l'ornement et l'honneur de cette société élégante et brillante qui gravita, de 1775 à 1785, autour de l'astre alors triomphant de Marie- Antoinette. On appelait M'^^^ d'Andlau et de Mun, dans le petit monde des Polignac et des Sabran, comme dans le petit monde d'Auteuil, où régnait leur mère, les deux Étoiles. Ce gracieux sobriquet leur avait été donné en raison de leurs qualités et de leurs cliarmes, par allusion à un conte que faisait une mère à qui sa petite fille demandait ce que devenaient les vieilles lunes, et qui lui répondit qu'on les cassait en cinq ou six morceaux pour en faire des étoiles -.
Tous les contemporains ont rendu hommage aux mérites de M°^^ Helvétius, non seulement comme femme, mais comme épouse et comme mère. L'abbé Morellet la montre dans son salon, « belle, d'un esprit original et d'un naturel piquant ». Rœderer rapporte une anecdote qui est le plus éloquent des éloges. Une femme du monde disait, en parlant de ]y|me Helvétius et de son mari, avec une surprise mêlée d'admiration et de dépit jaloux : « Ces gens-là ne