‹ Les femmes philosophesChapitre 19 sur 24 · Mignet, Notices, et Portraits, t. II, p · texte numérisé non relu

Mignet, Notices, et Portraits, t. II, p

plaisant à la fois dans les plus hautes pensées et dans les goûts les plus simples^ passant de l'entretien de ses amis les philosophes à la culture de ses fleurs et aux soins de ses oiseaux ; réunissant autour d'elle d'Alemhert et Diderot, d'Holbach et Gondorcel, Gondillac et Thomas, Turgot et Franklin, et ajoutant au grand art de leur plaire, le don supérieur de s'en faire aimer ».

C'est à Auteuil qu'un jour, peu avant le 18 brumaire, M°^'= Helvétius, se promenant dans son jardin avec le général Bonaparte, qui était venu y voir son ami Cabanis et présenter ses hommages à la veuve du célèbre philosophe, lui dit ces mots d'une profondeur virile et d'une délicatesse féminine : « Vous ne savez pas ce qu'on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre. » Le futur empereur l'ignorait en effet, l'ignora toujours, et n'é'ait pas homme ci l'apprendre. M™^ Helvétius, elle, avait trouvé dans un coin de terre où l'amitié souriait à sa toujours jeune vieillesse, ce secret d'être heureux sans remords et sans regrets que Napoléon poursuivit en vain à travers le monde. Secret modeste et charmant, qui semblait si bien appartenir à M°^^ Helvétius, que Turgot et Franklin furent tentés de lui demander de le partager avec eux. Elle refusa la main de Franklin, qui, pendant une intimité de neuf ans, était venu chaque sem aine, profitant de son voisinage de Passy, dîner chez celle qu'il avait appelée -Vo^re-Daïne d' Auteuil, comme elle avait, bien avant, refusé la main de Turgot. Lhéroïque bonhomme américain ne se sépara pas d'elle, quand il dut quitter la France, sans des larmes d'adieux qu'il sentait être les derniers. Peu de temps après son retour dans sa patrie, il lui écrivait, « avec

MADAME HELVETIUS 349

rcffusion d'une haute et touchante tendresse : a J'étends les bras vers vous, malgré Timmensité des mers qui nous séparent, en attendant le baiser céleste que j'espère fermement vous donner un jour. » Combien nous voudrions trouver dans ce qui nous est demeuré do M""* Helvétius ou dans ce qui a été écrit sur elle quelque chose qui nous permette d'espérer que le vœu touchant de Franklin a été exaucé, et que ce rendez-vous d'outre-tombe n'a pas été donné en vain !

A mesure que nous avançons dans notre sujet et arrivons au fond de notre galerie, nous nous sentons pénétrés d'un air supérieur, que traversent déjà quelques rayons et quelques parfums du sanctuaire qui la termine. Nous sommes déjà loin de cette société élégante, dépravée, spirituelle jusqu'au bout des doigts et corrompue jusqu'aux moelles, dont la curiosité voit un événement dans toute nouvelle, et dont la futilité voit un progrès dans toute nouveauté. Nous sommes loin de ces grandes dames comme la duchesse de La Yallière qu'une autre grande dame, la marquise de Gontaut, présente, dans un portrait qui ne soulève aucune critique, môme de la part de l'original, comme « prenant ses amants par convenance, les gardant sans attachement et les quittant sans regret » et trouve moyen de la louer en la disant « vertueuse sans sagesse et galante sans coquetterie * », c'est-à-dire à la manière des filles. Nous sommes loin de ces grands seigneurs comme le duc de Richelieu, héros de la galanterie française qu'un panégyriste académique, le grave et étourdi Gaillard, en pleine

Page 1