‹ Les femmes philosophesChapitre 21 sur 24 · Mémoires de Morellef. t I, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Morellef. t I, p

ingrats firent à son cœur une blessure toujours saignante. Pour ceux qui ne vont pas plus loin que les dates et les sentiments essentiels, on pourrait borner là le résumé de cette longue vie (elle ne mourut que le 2 janvier 1803; âgée de quatre-vingt-huit ans et quelques mois) dont le drame fut tout intérieur, et qui n'a pas d'histoire. Mais cette femme est une figure; bien mieux, c'est un caractère. Par cette personnalité, par cette oiiginalité, elle intéresse le moraliste, et elle vaut la peine qu'il s'en occupe.

Mariée à vingt- trois ans, le 6 mars 1737, au marquis de Gréqui-Hémond, qu'elle perdit le*24 février 1741, après quatre ans d'union, sa veuve ne paraît pas avoir été tentée de renouveler l'épreuve. Le soin de Féducation de son fils, les sollicitudes du relèvement d'une fortune compromise par des fautes de gestion où elle n'était pour rien absorbèrent cet esprit sérieux, qu'éloignaient d'ailleurs du monde et de ses vanités une expérience précoce et le goût de la méditation et de la solitude. Nous ne trouvons nulle part, dans ce qui nous reste de M"^^ de Gréqui, la trace d'un sentiment qui pût lui faire regretter ce vœu de rigide viduité. Il n'en fut pas d'elle comme d'une autre femme exquise et charmante, sa contemporaine, qu'on pourrait ranger aussi dans le groupe des femmes de Rousseau, non qu'elle ait partagé tous ses principes, mais parce qu'elle tient évidemment de son école le goût de la nature et l'éloquence du sentiment qui rendent si intéressantes ses lettres, récemment publiées, au chevalier de Boufflers.

Gelle-là, veuve aussi de bonne heure d'un mari avec lequel elle n'avait goûté qu'un bonheur tempéré, connut et a exprimé avec un charme douloureux,

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le supplice des longs désirs sans cesse traversés par de nouveaux obstacles, et pendant des années elle devait, rongée par une attente inquiète, par une sorte d'espérance désespérée, étendre les bras vers la fugitive vision de son paradis terrestre. Ce n'est ({u'en 1796, en pleine émigration, que la comtesse de Sabran vil se réaliser le rêve de ce mariage selon son cœur dont elle était si digne, à en juger par rcnthousiasme mélancolique avec lequel elle célèbre, quand elle en est témoin, les vertus et les joies du foyer. En août 1787, par exemple. M™" de Sabran écrivait, du château de Pouilly, sur les bords de la Meuse, au chevalier de Boufflers, son futur mari.

«Je vois pour la première fois en réalité toute? les chimères que je m'étais faites toute ma vie sur le bonheur. Une bonne mère de famille entourée de huit enfants qu'elle a nourris, tous gros, gras et frais à plaisir, n'ayant d'autre attaire qu'à pensera eux et à un mari qu'elle aime tendrement et qui ne la quitte jamais. Ils passent tranquillement leurs jours seuls, se suffisent à eux-mêmes, sans craindre ([ue les importun s ^ les méchants et les maîtresses viennent troubler une s douce union: la solitude, la confiance et l'amour les mettent à l'abri de ces redoutables tléaux : ils s'aiment depuis vingt ans; ils s'en aimeront peut-être encore autant. Sûrs l'un de l'autre, ils ne connaissent itoint de plus ferme appui. Leur sentiment étant égal, leur bonheui- est le même; et pour ce bonheur, que je sentirais encore mieux qu'eux, je donnerais de bon cœur la moitié des jours qui me restent à vivre et tout ce que je possède dans le monde i. »

M"^" de Créqui, elle aussi, connut les amertumes de l'état de veuve, mais ces amertumes ne lui venaient

1. Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers, etc., Paris, Pion, 1875, p. 308-30'J.

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pas des déceptions de la femme, mais de celles de la mère. Elle trouva la consolation ou au moins le soulagement de ces douleurs dans la lecture, où elle puisa une instruction peu commune, et dans une société, réduite toutefois à un cercle intime, dans lecjuel figurèrent, il est vrai, des personnages de marque daus les lettres, qu'elle aimait et honorait, notamment d'Alembert qui ne s'écarta d'elle que lorsqu'elle eût pris son parti et fût devenue dévote, quoique avec charité, tandis que lui était devenu philosophe avec intolérance, Jean- Jacques Rousseau, dont elle avait su apprivoiser la sauvagerie, que n'effarouchait pas le parfum de cette piété sans épines, et qui la consultait avec raison et avec déférence sur ses théories d'éducation, plus tard l'abbé floubaud, M. du Bucq, le chevalier de Pougens, Ghamfort et surtout Sénac de Meilhan.

Mais jamais M"^ de Créqui ne fut répandue, mondaine, dans le sens banal et frivole du mot : écrivain, elle avait l'baleinc courte et le mot net mais sec ; ses lettres ne sont que des billets, mais où parfois la pensée est burinée avec toute l'énergie que donne la concision; sa conversation, comme sa correspondance, devait être brève et à demi-voix. Elle détestait le bruit; et c'est par un bien singulier quiproquo^ par une bien étrange bévue qu'un mystificateur littéraire, M. de Gourchamp, a pris pour chaperon cette grave et un peu brusque grande dame, dont si peu de privilégiés ont pu respirer l'esprit, et a prétendu faire endosser à la personne du monde la moins faite pour les priser la responsabilité de ses amusants et médisants commérages sur tout un siècle. Jamais, pour qui connaît la véritable marquise de Créqui, pavil-

Ion plus malencontreusement choisi et plus effrontément arboré ne couvrit plus mal une marchandise de contrebande.

Ce n'est pas que la marquise manquât d'esprit ; elle en avait beaucoup au contraire, et du meilleur, mais du plus solide. Rien en elle ne fut frivole. L'expérience précoce, l'habitude de la déception, sans l'aigrir, l'avaient disposée à ces jugements clairvoyants et douloureux qui marquèrent son humeur d'une certaine àprcté piquante. C'était une âme repliée sur elle-même, qui ne s'échauffait pas volontiers et se développait alors avec le bruit sec d'un ressort qui se détend. Physiquement elle manqua toujours de. beauté, de santé; elle ne fut jamais jeune; moralement, si quelque chose lui fait défaut, c'est la gaieté, l'alacrité, le charme, le sourire. Sobre d'expansions, économe de sensibilité, elle n'était pas tendre ; l'amitié suffisait aux mouvements de son cœur. Ses lectures, comme ses réflexions, étaient sérieuses. Elle lisait moralistement, comme elle disait, c'est-àdire au point de vue de l'observation' morale, toujours un peu sévère et triste. Pourtant elle n'était pas insensible à l'ornement, à l'agrément de la pensée, f Je suis si frivole, disait-elle, que j'aime le style, et si bête que j'aime la justesse. *

Ce peu auquel elle se réduisait ironiquement ne se trouve pas souvent dans les livres et encore plus rarement dans le monde, « où en tout, disait-elle encore, les prétentions valent mieux que les droits. » Aussi, s'était-elle de bonne heure retirée de tout milieu ];anal ; elle avait longtemps vécu, pour rétablir sa fortune dans l'intérêt de son flls, à titre de pensionnaire, dans la communauté de la Doctrine ou der/?is-

truction chrétienne, ruo du Pot-dc-Fcr. Ce qu'elle avait fait d'abord par raison et par économie elle le fit ensuite par goiit. Vers Tàge de quarante-quatre ans, elle pi'il franchement son parti, et se fit une fin dans un état de recueillement systématique et de dévotion énergique comme son caractère, sensée et tolérante comme son esprit. Elle écrivit à tons ses amis, y compris Jean-Jacques Rousseau, qui dans sa réponse lui déclara « qu'il aimei'ait encore mieux être dévot que philosophe », pour les informer de sa résolution de se donner à Dieu, de vivre pieusement et de n admettre d'autre tempérament à ce renoncement au monde que les sages plaisirs de la lecture et de l'amitié. Celait ce qu'on appelait de son temps, dans un langage frivole, même à propos des choses les plus sérieuses, < prendre les coiffes, quitter le rouge et les mouches ». M°''" de Grcqui n'eut rien à changer à ses habitudes, ni à sa toilette, de tout temps assortie par sa simplicité presque monastique a lair sévère de son visage au nez aquilin, aux yeux virils, et composée d'un petit bonnet à bec, d'une robe sombre aux plis droits et de mules aux talons très hauts sur lesquels elle dressait fièrement sa petite taille.

Si maintenant nous voulons avoir une idée précise de l'esprit et des principes de cette femme sérieusement et un peu rudement aimable, que nous avons surtout peinte par son histoire, c'est moins encore à ses lettres à Sénac de Meilhan * et au portrait qu'elle a

1. Publiées, avec des noies de M. E. Fournier et une intro* duclion de Sainte-Beuve, chez Potier, en 1859.

tracé d'elle sous le nom d'Arsène qu'il faut recourir qu'à deux lettres à l'abbé Lenfant, le confesseur de jyjmc (i^ Dcfland et de Louis XVI, qui terminent le volume. C'est là que nous trouvons, exprimées avec une rare originalité, les idées de la marquise sur l'éducation, le rôle de la femme et le caractère de celte véritable piété, si diflerentede la religiosité sentimentale,de la galanterie dévote prêchées par M™'' de Genlis, trop peu innocente et naïve Philotée. L'auteur d'i4dè/e et Théodore avait affaire à rude partie dans cette femme aussi raisonnable que pieuse, qui disait d'ellemême « qu'elle avait l'àme naturellement chrétienne » et dont Sénac de Meilhan, un philosophe, définissait le caractère, au point de vue religieux, en ces termes :

ft Elle est tout entière à Dieu, à ses amis, à la méditation qui exerce et satisfait son esprit; elle a de la piété sans pratiques superstitieuses. Étrangère à l'esprit rie parti, la dévotion n'est po'nt pour elle une agitation, une envie de dominer, elle est tolérante, et par ses lumières et par la modération de son caractère. La religion semble être en elle une pure conviction de l'esprit, qui u'echautïe point sou imagination et ne donne point à son cœurdes sentiments extrêmes. »

Après avoir établi péremptoirement ses griefs, M™<= de Gréqui résumait en ces termes brefs et nets son opinion sur l'ouvrage : « La forme est vicieuse, le fond commun et la morale réprouvée par la vertu. » Mais c'est surtout à propos des Veillées du Château et des prétentions pédagogiques de l'auteur que se montre impitoyable la verve critique de cette femme à l'avis de laquelle faisait appel ce directeur modèle qui savait bien choisir ses conseillères. M'"*' deCréqui, qui avait du goût, n'hésite pas à prendre contre M°"= de Genlis, qui n'en avait pas, la défense de Voi-

taire sacrifié à Grcsset. Mais où il faut l'entendre, c'est dans sa verfe mercuriale sur les faux principes d'éducation de celle qu'elle appelle le gouverneur femelle des princes d'Orléans.

« La vertu est étalée dans cet ouvrage à faire peur; on n'y voit rien de si prétentieux, de si apprêté, de si recherciié, que les sentiments ; mais en même temps cette vertu est accompagnée d'exemples très peu propres à la soutenir ; toujours des tableaux dangereux, hors la bienfaisance, qui y est si exagérée, que j'y renonce...

« ... La faiblesse des femmes est établie. C'est un moyen d'excuse dans bien des circonstances, et cette maladie constatée est mortelle par le traitement. Quels remèdes emploie» t-on? La danse, la musique et le roman. On donne quelques principes de religion, de peur d'ennuyer son élève, mais on donne tout son temps pour lui faire comprendre 1;; nécessité de se distinguer dans la danse, d'exceller dans la musique, et de bien juger des romans. Après ce régime on veut qu elles aient du courage, de la science et des mœurs. C'est fort bien fait de le vouloir, mais c'est être bien bornée que de l'espérer. Vous ajouterez encore que le principe de plaire est l'unique base de cette éducation, et jugez ce qui peut résulter de la vanité mise en action et aiguillonnée des plus puissants motifs... »

Après des considérations fort justes, quoique un peu sévères sur les inconvénients d'une éducation où la danse, la musique, les romans, la toilette, ne tiennent, en effet, que trop de place, M^^" de Gréqui ajoute, avec un regret ironique et douloureux :

« ...Mais les familles illustres et les gens opulents ne consentiront jamais à cette vile éducation (du couvent, du travail, de la préparation aux devoirs domestiques). On veut que sa fille soit jolie, recherchée et, s'il se peut, sage. On la met dans le chemin du vice en lui recommandant la vertu. »

. Enfin elle termine ces réflexions si sensées par ces

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mots relatifs a la maladie a la mode du siècle : l'ennui.

« Enfin, je voudrais qu'une mère ne fût pas si attentive à interroger sa fille sur son ennui. La première des sciences, dit La Rochefoucauld, est de savoir s'ennuyer. Mais il ne tient qua soi de se faire des occupations qui, par leur diversion, font éviter l'ennui... Mais en vain chercherait-on des remèdes efficaces à un ennui qui vient du désir. C'est ce qui arrive plus souvent qu'on ne le croit, et ce n'est pas là précisément de l'ennui, mais l'envie de s'amuser aans quelque genre de son goût. L'ennui est l'impossibilité de se prendre à rien, et le désir, l'envie de se prendre à tout. C'est ordinairement une dissipation générale qui mène à la corruption. .

a Pour espérer d'autres mœurs, il faut revenir à la religion, unique moyen de les rendre bonnes, à la conscience éclairée par ses lumières et à la pratique des devoirs de notre état, qui ne seront jamais ni connus, ni sentis, ni pratiqués sans cette base fondamentale. »

Avec de tels principes, il n'y a pas lieu de s'étonner que M™'' de Gréqui, prête à tout, n'ait pas été de celles que la Révolution étonna ou effraya. Arrêtée, incarcérée au couvent des Oiseaux, une des nombreuses prisons provisoires improvisées par la rage de suspicion, de délation, de cupidité, de vengeance, do peur, qui avait si vite remplacé la Bastille par vingt Bastilles, M™^ de Gréqui n'eut à payer que le tribut de la captivité à des vertus auxquelles elle eiit offert sans pâlir le sacrifice de sa vie. FAle fraya la voie à d'autres victimes, destinées au martyre, qui devaient la suivre jusqu'au bout et qui, acceptant de l'épreuve de la persécution jusqu'aux conséquences les plus extrêmes, devaient tendre, résignées, en regardant le prêtre caché dans la foule qui leur montrait le ciel, leur gorge au bourreau.

Celles-là iVavaienl pas reçu l'edacatioii frivole contre laquelle s'élevait avec tant de raison M°^« de Créqui. Elles avaient été élevées dans l'amour et la crainte de Dieu, dans le culte de la pudeur et de la vertu, dans le respect des liens et des devoirs domestiques. Celles-là n'avaient pas eu peut-être de maître à danser. Celles-là avaient trouvé dans une épouse irréprochable, mère exemplaire, le modèle et le type vivant de leur conduite. Celles-là avaient eu pour directeurs des prêtres qui devaient confesser par leur mort la foi qu'ils honoraient par leur vie. Celles-là avaient été garanties de cette contagion du siècle, qui avait atteint de son vertige tous les âges, tous les rangs, tous les états, à ce point que, dans la Notice placéccn tête des poésies de la vicomtesse d'Houdetot, belle-fille de l'héroïne de Rousseau (1782), on avait pu voir un prélat, futur et fatal premier ministre de la royauté en danger, perdre le sentiment de ses devoirs i jusqu'à la louer de son incrédulité *. Non, ce n'était pas un Loménic de Brienne, dont plus tard la mort tragique devait laisser l'opinion, dans le choix de ses causes et de ses moyens, hésiter entre le désespoir

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