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Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XV, p

LES DAMES DE NO AILLES 3ol

du remords et le poison du suicide, qui avait présidé à l'éducation de ces dames de Xoailles dont il nous reste, comme moralité émouvante et leçon suprême de ces études, à raconter brièvement, grâce à dintimes et touchants témoignages de famille, la vie et la mort <, histoire récente qui a déj;i la [loésie et le parfuin ?acré de la légende.

Anne-Louise-Henriette d'Aguesseau, petite-fiUe de l'illustre chancelier, née le 12 février 1737, épousa, le 5 janvier 1755, Jean-Paul-François de Noailles, duc d'Ayen, puis de Noailles, né le ITj octobre 1739, mort en 1824. De ce mariage naquirent, outre deux fils qu elle perdit en bas-age, Louise de Noailles. vicomtesse de Xoailles, qui devait mourir sur l'échafaud de la Terreur avec sa mère, le 22 juillet 1794, et quatre autres filles, dont la première, M"^ de Houre, en secondes noces M™^ de Thésan, eut une tin moins tragique, mais prématurée. Les trois autres sœurs, Adrienne, Pauline et Piosalie de Noailles, épousèrent le marquis de La Fayette, le marquis de Montagu et le marquis de Grammont. M™'^ de La Fayette eut le courage d'une héroïne, M°^^ de Montagu lo dévouement d'une sœur de charité, M™*^ de Grammont la piété d'une sainte. Grâce à une pieuse habitude d'autrefois , aujourd'hui malheureusement tombée en désuétude, c'est par la biographie écrite par M™'' de La Fayette pour la consolation et l'exemple de sa prison d'Olmutz, que nous pouvons apprécier les

1. Anne-Paule-Doiiiinique de Xoailles, marquise -le Montagu. Paris, 186'i, Douniol et Dentii éditeurs. — Vie de 3jme ffç /^ Fayette, par },l^^ de Lasteyrie, sa fille, précéilee d'une Notice sur la vie de sa mère, M™« la duchesse d'Aven 1737-1807.) Paris, Techener, lîiC'j

mérites de sa mère, M°^^ la duchesse d'Ayen. Le même soin pieux a été rendu à la" mémoire de M°^« de La Fayette par M^^" de Lasteyrie, sa digne fille, et l'anonymat trop modeste sous lequel se cache l'auteur de la touchante et délicate étude consacrée à M™^ de Montagu n'a pu empêcher les gens de goût d'y reconnaître, outre celle des enfants de M™^ de Montagu, la plume d'un noble écrivain, par lequel ont été ajoutés, aux honneurs militaires qui ont consacré l'illustration de sa famille, les honneurs académiques.

Esquissons d'abord le portrait de la mère, chef féminin de cette nombreuse famille où les distinctions du caractère et de l'esprit s'unissent à l'envi, pour la justifier, à celle de la naissance. Nous en comprendrons mieux les qualités des enfants sortis de son école et engendrés par elle à la double vie du corps et de l'âme. Épouse irréprochable, dont la piété fit du foyer un sanctuaire, la duchesse d'Ayen fut aussi et surtout une admirable mère. Pourtant elle n'avait pas eu le bonheur d'être élevée par la sienne, morte trop tôt. Dès l'âge de trois ans, elle avait été envoyée, accompagnée de sa nourrice, au couvent de la Visitation de Saint-Denis, où son enfance fut livrée aux soins d'une religieuse de la maison, il est vrai, d'un mérite supérieur, M"^^ d'Héricourt. Il est vrai aussi qu'elle rencontra une seconde mère dans sa bellemère, M™" de Fresnes, sous la tutelle de laquelle elle rentra à quatorze ans et vécut quatre ans, jusqu'à son mariage. Ce mariage ne fut pas pour elle fémancipation qu'y recherchaient la plupart des femmes du temps. Il lui apporta les devoirs de la famille sans lui procurer les plaisirs du monde. L'intérieur des d'Aguesseau était austère ; l'hôtel de Noailles, où se

groupaient autour de i'aïeul, Adrien-Maurice, second maréchal du nom et père du duc d'Ayen, trois générations de petits-enfants, était plus animé sans être plus gai, à cause de la vieillesse du maître et des goûts de retraite de la maîtresse du logis.

La duchesse d'Ayen, épouse d'un mari aimable, mais que son service à la cour, ses goûts particuliers, et jusqu'à son estime pour une personne qu'il ne se souciait pas de contredire ou de contrarier, tenaient souvent à l'écart de l'intimité conjugale, éprouva surtout, de ce nouvel état qu'elle venait d'embrasser, mais à fond, dans toute leur plénitude, les délices, dans toute leur amertume les douleurs de la maternité. Loin de s'indigner, comme il était de mode alors, de sa fécondité, de voir un affront dans les faveurs de la nature, la pieuse et bonne duchesse, qui avait le mépris des fausses pudeurs, parce qu elle avait le respect des vraies, regardait comme ur,. témoignage vivant de la bénédiction du ciel chaque tète nouvelle qui venait agrandir le cercle de ses enfants. Ces enfants, elle ne se contentait pas de les aimer, contrairement encore à la mode en vertu de la:{uclle trop de mères bornaient leurs devoirs à une audience quotidienne, rapide et indifférente, accordée pendant l'heure de la toilette à une famille qui les connaissait à peine ; elle avait fait de leur éducation morale et religieuse la principale et la plus chère de ses occupations.

« Elle surveillait elle-même l'éducation de ses filles, mais sans trop peser sur elles, et de manière au contraire à leur faire trouver court le temps qu'elles passaient ensemble. Elle les embrassait au commencement de la journée, les trouvait sur son chemin à l'heure où elle allait entendre la

messe aux Jacobins et à S;iint-Roch : à trois heures, elle dînait avec elles, et les emmenait, après le repas, dans sa chambre à coucher. C'était une grande chambre tendue de damas cramoisi galonné tl'or, avec un lit immense. La duchesse sasseyait dans une bergère, près de la cheminée, ayant sous la main sa tabatière, ses livres, ses aiguilles. Ses cinq filles se groupaient autour d'elle, les plus grandes sur des chaises, les plus petites sur des tabourets, disputant doucement à qui serait le plus près de la bergère. Tout en chiffonnant on causait des leçons de la veille, puis des petits événements du jour. Cela n'avait pas Tair d'une leçon, et à la fin, c'en était une, et de celles qu'on retenait le mieux i. >>

Dans cette éducation maternelle la lecture tenait une grande et juste place, mais ce n était pas la lecture des romans, ni des philosophes.

« Nous apprîmes d'abord le petit catéchisme de Fleury.puis le grand du même auteur, ensuite l'Évangile. Nos lectures étaient l'Ancien-Testament abrégé de Mésengui, le Magasin (les enfants, des éléments de géographie qu'on nous faisait on même temps étudier sur la carte, l'histoire ancienne de M. PiOllin, et en conversation nous apprenions quelques contes de la mythologie. Ma mère lisait avec nous et nous faisait lire les plus beaux morceaux des chefs-d'œuvre des jtoètes, des plus belles pièces de Corneille, Piacine et Voltaire. Elle nous faisait dicter des lettres, même avant que nous sachions écrire 2. »

On comprend que nous ne saurions, à notre grand regret, insister sur les détails de cette éducation modèle où la lectureet laméditation deslivres saints tiennent une telle place que nourries, de cette moelle sacrée qui fait les femmes fortes, plus tard dans toute cir-

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