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LE COUVENT DE VOLTAIRE

Nous avons déjà fait une première fois connaissance avec la marquise du Dcffand, puisqu'elle n'est pas autre que cette jeune pensionnaire, si précocement sceptique, du couvent de la Madeleine du Traisnel, que Massillon, dans une entrevue racontée par nous au début de ces Études^ conseillait de mettre au régime du Catéchisme de cinq sous. Marie de Vichy- Cliamrond ne tint guère compte de l'ordonnance; et elle devait demeurer, pendant le reste de sa longue vie, le type le plus remarquable et le plus complet de cette maladie morale inconnue aux femmes des siècles précédents, et si commune parmi elles au dixhuitième siècle : l'ennui.

Ce triste privilège ne suffirait pas à justifier notre attention si M"'^ du Dcffand ne la méritait à d'autres titres. Ce ne serait même pas assez pour elle d'avoir eu infiniment d'esprit. Mais l'influence sociale et littéraire de son salon, et le talent dont elle a fait

•preuve dans ce genre si essentiellement féminin, le genre épistoiaire, à ce point qu'elle n'y a d'autre rivale que M^^'' de Sévigné, expliquent la place prépondérante que nous donnerons, dans l'histoire du couvent de A^oltaire, à celle qui tint le plus de lui, à celle que M. Yillemain a appelée : la femme Voltaire. Voyons donc ce que ce régime intellectuel et moral, si différent de celui prescrit par la consultation de Massillon, fit de M°^^ du Ueffand, de son esprit, de son cœur, et quelles ressources elle y trouva pour cette pratique du devoir, pour cette recherche dn honheur témérairement et vainement essayées par elle en dehors des voies de la morale chrétienne, qui seule conduit au honheur, parce que seule elle y mène par le devoir.

Ce n'est pas que M™° du Deffand se soit pliée servilement et aveuglément au joug de cette direction de conscience laïque, inaugurée par le dix-huitième siècle, et dont Voltaire fut avec Rousseau le principal maître. Cette religion du rire .ne comportait guère le respect; et M°^^ du Deffand ne se gêna point pour trouver parfois ridicule Voltaire lui-même, dans ses outrecuidantes vanités et ses intolérantes fureurs. Mais enfin, si elle se tint assez loin de la superstition philosophique pour passer pour tiède aux yeux des nouveaux apôtres, elle avait adopté ces principes qui consistaient à se passer de principes, et pratiquait ce culte commode qui résidait précisément dans l'ahsence de tout culte. Son défaut d'engouement pour les hommes ne la préserva donc d'aucune des déceptions du système: et comme M°^^ de Staal, M™^ du Châtelet et W^" de Lespinasse, ces autres .très profanes dévotes de Voltaire, ces autres nonnes de son

couvent sans préjugés, ne furent pas plus heureuses, il s'ensuit, et il ne nous déplaît point de le constater dès à présent, que cette morale du bonheur indépendant, à laquelle manquent tant de choses, pèche surtout, ces illustres exemples ne le prouveront que trop, par l'absence du succès.

Marie de Yichy-Chamrond naquit, suivant la majorité, presque Tunanimité des biographes, un an après la mort de cette M"""^ de Sévigné dont elle devait continuer la tradition et répéter la gloire. C'est à Auxerre, selon Feller, c'est plutôt au château de Chamrond, selon nous, qu'il faut placer le berceau de la future marquise du Dcfiand. Ce château dominait la paroisse de Saint-Bonnet ou Saint -Julien -de -Cray, dont MM. de Vichy-Ghamrond étaient co- seigneurs : cette commune fait maintenant partie de Tarrondissement de CharoUes (Saônc-et-Loire). Le père de Marie de Yichy était Gaspard de Yichy, comte de Chamrond, et sa mère Anne Brùlart, fille de ce premier président au parlement de Bourgogne dont la famille devait être surtout illustrée par les deux branches de Puisieux et de Sillery. Marie de Yichy reçut son prénom de baptême de sa marraine et aïeule maternelle, Marie Bouthillier de Chavigny, veuve du président Brùlart et femme d'un second mari, César-Auguste, duc de Ghoiseul.

Nous ne savons rien de la jeunesse de Marie de Yichy, sinon qu'elle fut élevée au couvent de la Madeleine du Traisnel, à Paris. Elle n'en sortit que

pour se marier. C'est le 2 août 1718, au moment le plus ardent de cette Fronde des mauvaises mœurs qu'on nomme la Régence, au moment où Paris, dans une nudité cynique, cuvait le vin des petits soupers et. l'or du tripot de Law, au moment où le mariage diffamé n'était plus qu'uue formalité, que M^^" de Vichy fut jetée par la sollicitude d'une famille impatiente de son établissement, et rassurée d'ailleurs par ces fausses convenances qui garantissent tout, excepté le bonheur, dans les bras d'un mari qu'elle ne connaissait même pas avant le jour où elle lui appartint pour jamais.

Elle avait vingt et un ans passés. Son mari, né en 1688, avait, en 1718, trente ans, c'est-à-dire huit à neuf ans de plus que sa femme. Du côté de l'âge, on le voit, il n'y avait pas trop de disproportion. Il n'y en avait pas non plus en ce qui touche la fortune qui, des deux côtés, était médiocre.

Jean-Baptiste-Jacques de la Lande, marquis du Delfand, venait d'être fait brigadier des armées du roi, son régiment de dragons, acheté par lui en 1705, ayant été réformé en 1713. Pour achever immédiatement ce qui le concerne, car nous aurons peu à nous occuper de lui dans l'histoire de sa femme, disons que le 28 janvier 1717, le marquis avait obtenu, sur la démission de son père, lieutenant-général des armées du roi et gouverneur de Neuf-Brisach, la lieutenance générale de l'Orléanais.

Nous voyons, par le contrat de mariage de M™^ du Deffand, qu'elle avait perdu sa mère de bonne heure et qu'elle avait pour tuteurs honoraires son aïeule et M. Bouthillier de Chavigny, son oncle, nommé à l'archevêché de Sens. Nous y voyons aussi que sa fortune,

qui devait s'élever plus tard, d'après son propre compte, à trente-cinq mille livres de rentes, était alors beaucoup moindre, son mari n'étant pas 1res riche, et ne retirant guère plus de cent pisloles de sa charge de lieutenant-général de rOrléanais. Quand le marquis du Defland mourut à Paris, le 24 juin 1750, la liquidation des reprises dotales établies sur ce contrat ne s'éleva pas, au profit de sa veuve, au delà de cent mille livres.

Si après avoir ainsi donné une idée exacte de l'élat de fortune de M"^" du Delland, nous voulons, pour mettre un utile élément d'appréciation de plus à la disposition du lecteur, déterminer exactement sa situation sociale, nous dirons ([u au milieu du siècle et de sa vie nous la trouvons nièce do la ducliessc de Luynes, dame dlionncur au la reine, parente éloignée du duc de Ghoiseul, issu de la famille fondée par le second mariage de sa grand'mère. alliée aux Chavigny, à la duchesse de La Tournelle iM™*^ de Chàteauroux), grand'tante de Farchovêque de Toulouse, Loménic de Brienne, futur cardinal ministre, dans les meilleures conditions de parente et de relations pour jouer un rôle dans le meilleur monde, et faire à la fois, parle rang et par lesprit, de son salon une puissance avec laquelle, pendant quarante ans, toute autre dut compter.

Nous connaissons maintenant la famille, l'éducacation et le caractère de M'^^ du Deffand. Nous connaissons aussi les mœurs de son temps. Après l'avoir vue entrer dans le monde en 1718, si belle, gracieuse, spirituelle, coquette, si impatiente de plaire et de dominer, au Jjras d"an mari sans conséquence pour une fenune sans religion, noa^ ne nous étonnerons pas de

la retrouver bientôt (sans son mari) avec d'autres femmes de haute condition, de grand esprit, mais de moyenne vertu, comme dit Saint-Simon, à ces Lais de l'Opéra, et à ces soupers du Palais-Royal où le Régent, « qui gâta tout en France », narguait les Philip^ piques et déployait « toutes les qualités qui ne sont pas des qualités de prince » . Nous devons exposer en quelques mots la première leçon que nous offre la vie de M^'^ du Deffand, c'est-à-dire cette vie elle-même.

Le fait important, moralement parlant, de cette première période de liberté, car alors une jolie femme était émancipée par le mariage, c'est le goût passager, comme tous ses goûts, que M°^<^ du Deffand inspira au Régent, à un homme à la fois inconstant par tempérament et par système. Nous retrouvons dans les chroniqueurs contemporains plus d'une trace des relations de M"'' du Deffand, pendant la Régence, avec M^<^ de Parabère, M'^'= de Prie, surtout M°^^d'Averne, et nous ne serions pas étonnés qu'elle fût entrée dans l'intimité du Palais-Royal, précisément à la suite de M°^<= d'Averne, qui nous paraît avoir été à ce moment sa meilleure amie. On sait qu'une rivalité, surtout une rivalité passagère, n'entraînait entre ces maîtresses alternatives et consécutives^ comme dit Marais, que le Régent avait dressées à l'insouciance du sérail, aucun conflit ni aucune rupture. Quoiqu'il en soit, il nous est impossible de préciser d'une façon authentique le moment de la passagère faveur de ^j;me (-|^ Deffand. L'unique témoignage que nous en ayons est celui d'Horace Walpole, qui ne pouvait tenir le fait que de M™^ du Deffand elle-même, ce qui donne une grande autorité à son indiscrétion.

On voit donc dans une lettre d'Horace Walpole à

son ami le poète Gray, que M°^« du Deffand fut un moment la maîtresse du Régent. Ailleurs il parle de quinze jours. Et la brièveté de cette intime liaison n'a rien d'invraisemblable. Quinze jours doivent être longs comme une éternité entre un homme qui a pris une maîtresse pour se distraire et une femme qui a pris un amant pour se désennuyer. C'est l'ennui, l'incurable ennui qui avait mis le- Régent aux pieds d'une femme qui ne semblait point ennuyeuse. C'est aussi l'ennui, dont M°^° du Defïand a dit plus tard < qu'il a été et sera la cause de toutes ses fautes », qui l'avait rendue sensible aux hommages d'un homme qui, quoique prince, ne paraissait pas un sot. Vrai marché de dupe, dont il fallut bien reconnaître la vanité au bout de quinze jours, les deux parties contractantes, un moment amusées l'une par l'autre, ayant bien vite épuisé la nouveauté d'une situation qui ne laissa bientôt plus rien à deviner à l'implacable curiosité de celle-ci, rien à éprouver à la satiété de celle-là, et s'étant derechef ennuyées de plus belle.

Au bout de quinze jours on convint donc de part et d'autre, avec une bonne foi égale, une mutuelle sincérité, que Ton ne pouvait pas se conveiiir et l'on se sépara de bonne grâce, sans se brouiller. Le Régent avait trop d'esprit pour renoncer à M"'^ du Deffand tout entière. De son côté, elle raffolait malgré elle de l'esprit de ce grand sceptique. Tout s'arrangea pour le mieux dans une amitié où il entrait plus de sympathie que d'estime; et M™^ du Deffand, qui ne contribuait plus qu'à ragrément de celui dont elle avait en vain essayé de faire le bonheur, put essayer, sans qu'il le trouvât mauvais, de le faire contribuer à sa fortune.

M™^ du Deffand, à la suite de cette déception, renon-

ça-t-clle à la galanterie? Pas le moins du monde. C'est elle qui l'a dit : Il n'y a que le premier pas qui coûte; et ce premier pas ne lui avait guère coûté. C'est une dame du même temps qui répondait aux reproches d'nn ami la blâmant du nombre de ses erreurs : « Je croyais chaque fois que ce serait la dernière. » Nous ne savons quelle excuse eût invoquée M"^'' du Delïand. Toujours est-il que le Régent, qui ouvre la liste de ses faiblesses, ne la clôt pas. Son âme était sans foi et son temps sans pudeur. Or, malgré tout l'esprit du monde, toute femme qui manque de foi et de pudeur, ira à la dérive, comme un vaisseau qui a perdu ses ancres.

C'est ainsi que nous voyons, en juillet 1721, M°^^ du Delïand passée à l'état d'inséparable de M™« d'Avcrne dont le règne commence, dont l'étoile vient d'éclipser l'astre pâli deM'"^ de Parabère ; et, ce qui prouve sa finesse, sans se brouiller cependant avec cette dernière.

Le 30 juillet, les Mémoires de Marais et le Journal de Buvat nous la montrent assistant à la fête d'avènement à Saint-Gloud : réjouissances cyniques qui scandalisèrent Paris et coûtèrent au Régent 100.000 écus. Après souper, on avait dansé jusqu'au matin dans les jardins féeriquement illuminés. La nouvelle sultane avait fait présent au Régent d'un ceinturon d'argent, accompagné de vers de Voltaire qui, rallié au pouvoir, commençait cette carrière d'adulation où il ne se distingua pas moins que dans celle de la satire.

C'est une date importante dans la vie intime de M™« du Delfand que cette fétc galante du mercredi 30 juillet 1721, où elle brave, à C(Mé do M'"^ d'Avcrne, la curiosité et le scandale. C'est peut-être à cette fête,

à travers l'éblouisscmciit des illuminations et des feux d'artifice, à travers Tenivrement de la musique et des vers qu'elle se promenait, pour la première fois, heureuse de la liberté qu'autorisait le masque, avec un homme qui allait jouer un certain rùlc dans son existence et la dévoyer de nouveau, le souple et joyeux du Fargis, un des habitués des soupers licencieux du Palais-Royal, un des roués du Régent. C'est là aussi sans doute que commença avec Voltaire, poétique aide de camp de la favorite à qui elle souillait son esprit, une amitié qui, en dépit de ces frivoles auspices, devait durer toute leur vie.

M°^^ du Dcfïand, sceptique depuis qu'elle pensait, et qui savait que dans les sociétés 'corrompues la fortune donne aussi la considération, chercha ta se dédommager, par quelques profits, de ce qui manquait, du côté de l'honneur, à ce rôle équivoque de confidente qu'elle joua dans la comédie amoureuse de ^i"^^ d'Averne. En cela comme en tout le reste, elle parvint à esquiver l'odieux à force de grâce, et le ridicule ù. force d'esprit. Pourtant elle est assez durement traitée par le malin bonhomme Mathieu Marais, qui, à la date de septembre 1722, écrit ce qui suit :

« Miîicilu Defïand a obtenu six mille livres de rente viagère sur la Ville par ses intrigues avec M™^ d'Averne et les favoris du Régent. Tantôt bien, tantôt mal avec eux, elle a pris un bon moment et a attrapé ces six mille livres de rente, qui valent mieux que tout le papier qui lui reste. »

C'est à ce moment qu'éclate aussi, dans ce ménage dos càdos, la première révolte du mari, la première et scandaleuse rupture. Lcr marquis du Dctïand avait d'abord répondu parla patience, qui faisait alors partie du bon ton conjugal, à ces erreurs d'une première

ivresse de liberté. Etre malheureux en ménage ne ridiculisait alors que ceux qui s'en fâchaient. Il avait tout attendu du temps, de la raison, de la lassitude, peut-être de la reconnaissance pour de si bons procédés.

Mais c'était se flatter d'une victoire impossible sur la complicité tentatrice d'une époque où tout poussait au vice et où, la mode aidant, il était devenu honorable de se déshonorer. M°^^ du DefFand n'avait rien en elle qui lui donnât la force de résister à ces entraînements. L'éducation sans la foi ne fortifie point la femme, elle la désarme. Elle fournit moins les moyens de remplir les devoirs que les moyens d'apprécier les plaisirs de la vie. De plus, la marquise était dominée par l'invincible antipathie que, malgré ses qualités, lui inspirait un mari contre lequel tout conspirait fatalement, et qui était « aux petits soins pour déplaire ». Le fin mot de tout cela c'est que le marquis du Deffand, brave militaire, avait plus de bon sens que d'esprit et plus de bonté que de souplesse. Pour un tel homme, M™« du Deffand avait trop d'esprit et de nerfs . Il semble qu'elle ait pris un amant plutôt contre son mari que pour lui-même. Le héros de ce choix dédaigneux, où il entra plus d'ennui que d'amour et plus de coquetterie que d'illusions, fut, nous l'avons déjcà fait deviner, M. du Fargis.

Il n'y avait plus à hésiter. Le mari outragé, dignement, tristement, mit hors de chez lui, — Marais nous le raconte, toujours sous la date de septembre 1722, — la femme infidèle.

M°^^ du DelTand ne dut être que médiocrement consolée de cet échec, toujours sensible à une femme qui s'inquiète de l'opinion, par les soins de celui qui en

était la cause. A celte liaison si disproportionnée, M. du Fargis gagnait trop pour qu'elle ne pût pas y perdre. Mais nous l'avons déjà dit, elle se sauvait déjà, à force d'esprit et de tact, des situations les plus scabreuses. Elle commençait d'ailleurs à établir par SCS nombreuses relations son crédit et déjà son autorité. Nous la voyons traverser, en y laissant une fine odeur de femme supérieure, les sociétés les plus influentes du temps, à des titres divers. Elle est déjà liée avec tout ce qui, de ce Paris frivole et corrompu de la Régence, deviendra le Paris brillant, puissant et dominant de 1735. M™^ du Deffand, qui a du flair et de la prévoyance, a ses amis du présent, ses amis de l'avenir, ses amis de nécessité et ses amis de goût. A la première catégorie appartiennent les maîtresses et les financiers auxquels elle ne s'attache jamais assez pour tomber avec eux. A la seconde appartiennent les Ferriol, les Tencin, les Bolingbrocke, ce petit monde spirituel et hospitalier de /a Source où elle est souvent attendue, toujours désirée. Le Régent ne peut durer longtemps. Ce gouvernement, qui est une insulte à la morale, aura la brièveté de cette vie, qui est un défi à l'apoplexie. M™^ du Deffand se range déjà du côté de M°^° de Prie, qui va gouverner la France plus que M. le Duc; mais elle est encore plus aimable pour Voltaire, dont le pouvoir, fondé sur l'esprit, sera éternel. Elle lui rend, par exemple, tout en satisfaisant son antipathie personnelle contre tout ce qui est exagéré, déclamatoire, le service de ridiculiser, par une parodie, Vlnés de Castro de La Motte, malencontreux rival, dont le chef-d'œuvre imprévu fait insolemment pleurer tout Paris, et de venger de ce succès importun la chute d'Artémise.]

Nous avons fait allusion à la liaison dcM™° du Dcffand avec ^l"^" de Prie. C'est un épisode de sa jeunesse que certains détails caractéristiques obligent à mentionner. Cette liaison fut aussi courte que le pouvoir et que la vie de cette vive, spirituelle et coquette femme, née pour l'intrigue et la galanterie, qui jouait, comme la salamandre avec le feu, avec l'ambition et les passions, et quelles finirent par consumer. Cette amitié de M'"" du Deffand et de M"^"^ de Prie a cela de particulier que bien loin d'être fondée sur l'estime ou même sur la sympathie, elle semble n'avoir eu d'autre mobile qu'une réciproque curiosité et qu'une malignité dont, sous le commode prétexte de franchise, elles ne s'épargnaient pas les traits. Toutes deux fines, railleuses, blasées, elles n'avaient trouvé d'autre remède à l'ennui commun que de passer le prochain, et, à défaut de victimes, que de se passer elles-mêmes au fil de l'épigramme.

Quand ^L"^" de Prie, justement entraînée dans la disgrâce de M. le Duc, dont elle était la principale cause, tomba d'un pouvoir scandaleux pour aller s'ensevelir, cà vingt-huit ans, dans une retraite sans honneur et sans espérances, M"^'' du Deffand crul devoir payer aux convenances le tribut d'une marque de dévouement et de fidélité en faveur de cette inconsolable exilée dont elle avait partagé la bonne fortune Elle accompagna donc dans son château deCourbépiiK en Normandie, où elle devait bientôt mourir d'un( mort volontaire et désespérée, la favorite déchue.

Lemontey nous a laissé quelques détails caractéristiques, que confirme une lettre de M"'"^ du Defïanc elle-même à Horace Waîpole, en date du 22 mars 1779 sur ce voyage d'exil que M^^*' du Deffand, dans soi

égoïsme déjà impitoyable, semble avoir fait plutôt pour se venger de sou amie que pour la cou scier, et plutôt pour exercer sur elle sa causticité, que pour lui témoigner son dévouement. « M™^ de Prie, dit l'historien de la Régence, fut accompagnée (juin 1726) par M™^ du Deffand, son émule en beauté, en galanterie et en méchanceté. Ces deux amies s'envoyaient mutuellement chaque matin les couplets satiriques qu'elles composaient l'une contre l'autre. Elles n'avaient rien imaginé de mieux, pour conjurer l'ennui, que cet amusement de vipères. »

C'est en décembre 1728 que ^l"^" du Deffand (elle avait alors trente-deux ans) eut une autre aventure qui achève de la peindre. Elle éprouva un jour la fantaisie de se ranger et se laissa persuader de rentrer avec son mari. La pensée de ce retour imprévu eût été des plus louables, si elle lui eût été inspirée par les reproches de sa raison, ou même par le salutaire dégoût de l'expérience.

Malheureusement tout porte à croire qu'il n'entra pas dans cette velléité la plus petite part de repentir, même de regret, mais qu'elle y fut seulement poussée par l'aiguillon de la curiosité, l'attrait d'une expérience nouvelle, tout simplement peut-être par la vanité de montrer que ses torts n'avaient pas émoussé son empire, détruit son prestige. Peut-être enfin vit-elle là un moyen extrême pour faire rentrer par la jalousie l'amour dans un cœur devenu indifférent. Sénac de Meilhan nous a raconté qu'un jour ]\j;me jg Pompadour essaya d'une démonstration analogue pour exciter les ombrages de Louis XV. Elle lui montra, en affectant de se la laisser surprendre, une lettre de son mari où il lui disait : « Connaissez

toute ma faiblesse, je vous reprendrais encore si vous reveniez à moi. » I.a favorite ne fat pas peu surprise d'entendre le roi, loin de se piquer au jeu, lui dire tranquillement : « Gardez cette lettre, on ne sait pas ce qui peut arriver. »

Quel que fut le mobile de M™° du Deffand et le but de cette coquetterie qui dut faire dire à plus d'un malin du temps : « Oli! pour celui-là, c'est trop fort! » la démonstration ne lui réussit pas plus qu'elle ne devait réussir après elle à M°^'= de Pompadour, et, par sa faute, il est .vrai, elle en demeura pour sa courte honte. Non pas que son mari lui eut refusé la satisfaction d'amour-propre qu'elle recherchait et qu'il se fût montré rebelle cà l'appeau de cette tentative de récon^ ciliation. Mais il fallait faire jeu qui dure, et comme le cœur de M°^^ du Defïand à cette époque n'avait que des feux de paille, bientôt ce beau projet, comme tant d'autres, s'en alla en fumée. C'est à M"^ Aïssé qui avait, avec une imprévoyante confiance, négocié le raC' commodément bientôt avorté qu'il faudrait emprunter, si sa longueur permettait de le citer ici, le récit de sa déception.

Le bizarre conflit d'incompatibilité d'humeur, si sévèrement jugé par M^^'' Aïssé, finit par une séparation judiciaire, dont la date est inconnue, entre la femme et le mari, et une rupture définitive avec l'amant. M. du Deffand se résigna silencieusement à un veuvage anticipé. M. du Fargis se consola avec M™^ de Sabran. Pour M™'' du Deffand, fatiguée de ces secousses, désireuse d'achever sa jeunesse dans une cour sans orages et une passion sans épreuves. Sceaux, sa châtelaine et sa société lui offraient le port le plus désirable après les naufrages de l'intrigue et de l'amour.

Kllc y trouva une princesse spirituelle, qui n'était plus rien que par l'esprit et se pliait de plus en plus à la nécessité de plaire ; une confidente maligne et discrète, M°^^ de Staal, et un amant sans exigences d'aucune espèce, plus commode et plus sûr qu'un mari, le présidentHénault.

. L'entrée de celui-ci dans la A'ie de M°^^ du Defiand, si modeste qu'elle n'a point de date, en marque la seconde phase, celle des relations brillantes, des hospitalités choisies, des amitiés honorables, de l'aisance tranquille, de la réputation croissante avec l'autorité. Malgré tout cela, si dans la première partie de sa vie nous n'avons pas trouvé sage du tout une femme qui se piquait de philosophie, nous ne trouverons pas, dans la seconde, heureuse une femme qui ne se trompait pas moins en cherchant le bonheur en elle-même qu"en le cherchant hors d'elle-même.

^[me ^^ Deffand, qui ne devait mourir qu'à l'automne de 1780, à quatre-vingt-trois ans, a partagé la longévité de plusieurs personnages de son temps, qui en sont des types très caractéristiques à des titres divers, tels que f'ontenelle, le président Hénault, M. dePontde-Yeyle, Moncrif, le duc de Richelieu, Voltaire, tous arrivés certainement à ces longues vieillesses par le même art égoïste de prodiguer leur esprit en économisant leur cœur.

On comprend donc que ce n'est pas Thistoire de la Yie de M°^<^ du Defrand, de son salon, de ses amis, faite

par nous ailleurs avec tous les détails qu'elle comporte, que nous voulons refaire ici. Le tableau déborderait de beaucoup notre cadre. Bien que M°^« du Deffand n'ait été jamais mêlée aux affaires publiques, qu'elle n'ait joué qu'un rôle social et que son influence ait été purement intellectuelle, enfin, bien que les événements que compta son existence aient été surtout d'ordre intérieur, nous ne saurions oublier la thèse qui préside à l'ensemble de ces études morales et y cherche sa preuve et sa leçon. Cette thèse n'a pas besoin de la confirmation d'exemples multipliés. Il nous suffira donc d'examiner successivement, à la lumière de ses lettres et des Mémoires du temps, comment se comporta M™^ du Deffand dans les trois épisodes qui servent à la juger et à juger de l'inanité de ce qu'on appellerait sa philosophie, si on pouvait donner ce nom à un système tout instinctif qui se compose surtout du mépris de la religion pour la règle de la conduite et le bonheur de la vie. Ces trois épisodes sont sa liaison avec le président Hénault, sa rupture avec W^° de Lespinasse et son amitié pour Horace Walpole.

C'est à Sceaux, vers 1730, dans cette cour de la duchesse du Maine déçue de ses ambitions et déchue de son Olympe, dont le président était l'habitué depuis 17:23, et où M"'^ du Deffand fut accueillie peu après, avec une bienveillance, sinon une considération particulière, que se noua définitivement et se consacra par une tolérance plus que par une estime mutuelle, ce commerce intime, d'habitude plus que de goût et de raiâon plus que de passion, et pour le peindre par un mot du temps, qi<asi conjugal, de M™^ du Deffand et du président. Ce fut l'union non irréprochable à coup sûr, mais du moins décente et sans scandale de deux

personnes qui avaient les mœurs de leur temps sans en avoir les vices, et qui se rencontrèrent dans la pratique commune de cette sagesse inférieure faite d'expérience et de lassitude, à cette heure tempérée de la vie, à cet automne serein où l'esprit, le cœur et les sens touchent au désirable équilibre, où l'amour n'est qu'une transition à l'amitié, où la possession de tous les droits semble plutôt destinée à enlever son dernier prétexte à la médisance qu'à le lui fournir; car la médisance se tait là où elle n'a rien à deviner, ni à supposer, ni à contrarier.

Né en 1685, le président Hénault avait, vers 1730, quarante-cinq ans et il était encore plus jeune par le caractère insoucieux, l'esprit souriant, la gaieté d'un aimable égoïsme que cette femme de trente-quatre ans, trop clairvoyante pour être heureuse, dont l'àmc avait déjà les rides qu'évitait encore son visage. Il avait été, de son propre aveu, fort galant et fort dissipé, et quand on lit la confession anodine de ses Mémoires, et qu'on la compare aux indiscrétions des chroniqueurs et des sottisiers, on trouve qu'il ne s'est peint qu'en buste, et qu'il a mis de la coquetterie dans son repentir.

Il y aurait peu de charité à insister sur ces antécédents frivoles d'une carrière qui n'a pas été sans gloire et sur ces ombres malignes d'une figure qui a eu son rayon. En 1730, le président Hénault, après avoir été, mais avec tact et avec grâce, une manière de roué, après avoir marqué par ses aventures et ses bons mots dans ce groupe spirituel, politique, académique, gourmand de magistrats ambitieux, lettrés et dissipés, élite légère du lourd Parlement, brillante avant-garde qui portait avec toute l'élégance de la

cour les graves traditions du corps, avait résolu de se ranger. Sans se brouiller avec les Gaumartin, les d'Argenson, les Maisons, les Ghauvelin, les Fallu, les Brossoré, dignes élèves et favoris du magistrat courtisan par excellence, le premier président de Mesmes, il se retirait peu à peu du tourbillon profane où il avait vécu avec eux. Il avait réservé à la culture d'amitiés choisies, à la frécjuentation du meilleur monde d'alors, les restes de son esprit et de son cœur, et il y jouissait d'un crédit supérieur à celui que donnent la fortune et même les charges, et dont le mé^ rite revenait pour la plus grande partie à ses qualités et à ses agréments personnels.

Si quelques juges prévenus, tels que Voltaire et d'Alemhert, après avoir jugé le président comme tout le monde, ont tenté de créer à son détriment un courant d'opinion défavorable, le grave et judicieux duc de Luynes, émule de Dangeau, et le caustique marquis d'Argenson ont donné à son caractère et à son esprit des éloges qui ont tout l'air de la vérité et dont il n'est pas inutile de détacher quelques traits. Le premier dit de lui :

« C"est riiomme du monde qui sait le plus dans presque tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société. La galanterie, les grâces dans l'esprit, les charmes de la conversation, le talent de paraître s'occuper avec plaisir, même avec passion de ce qu'il sait plaire à ses amis, celui de beaucoup dire en peu de paroles, l'élégance, l'éloquence, les traits, les portraits, c'est le caractère de M. le président Hénault... Il jouit d'un revenu considérable, il a une jolie maison qu'il a achetée depuis peu d'années, dans la rue Saint-Honoré. Il donne à souper très souvent, fait bonne chère, a grand nombre damis et vit avec tout ce qu'il y a de plus considérable et de plus aimable eu hommes et on femmes. »

Le marquis d'Argeiison le peint en ces termes :

« Son caractère, surtout quand il étoit jeune, paraissoit fait pour réussir auprès des dames, car il avoit de Tesprit, des grâces, de la délicatesse et de la finesse. Il cultive avec succès la musique, la poésie et la littérature légère. 11 n'est jamais ni fort, ni élevé, ni fade, ni plat. »

Voilà bien le président, tel qu'il dut être à cet automne heureux de sa vie que marque l'année 1730, et que vient encore embellir cette liaison suprême avec M"'" du Dcffand, quand les plaisirs de la raison succèdent à ceux de la passion et que la saison des fruits remplace, pour l'âme comme pour la nature, celle des fleurs. Pourtant ni pour l'un ni pour Tautre CCS fruits dont nous parlons ne furent sans amertume. Nous dirons tout à l'heure les causes des mutuelles déceptions à la suite desquelles nous verrons se dénouer, dans une de ces indifférences progressives qui sont la punition des passions égoïstes, une liaison qui, sur la fin, ne subsistait plus que par un reste d'habitude. Recherchons d'abord les traces de ce désabusement dans les deux portraits où le président et M°^^ du Deffand se sont peints l'un l'autre, celui-ci avec un optimisme qui ne s'aigrira que discrètement et tardivement, celle-là avec ce pessimisme qui fait sentir sa pointe inquiète dans ses éloges mômes.

M°i<^ du Deffand, à qui l'esprit avait déjà commencé une sorte de réputation et d'autorité fut, parmi les dernières hôtesses de Sceaux, la plus attirée, la plus caressée, la plus choyée, la plus écoutée. La duchesse du Maine , pour s'assurer ses faveurs , descendit jusqu'à la flatterie, et ce qui est bien plus difficile, jusqu'à la complaisance, humiliant son esprit et son

égoïsme devant un esprit et un égoïsmc supérieurs. C'est en faisant allusion à ces longs séjours et à ces vifs succès de M™^ du Deffiind, à Sceaux, que le président Hénault, dans les Mémoires agréables, mais superficiels comme lui, où il glisse si légèrement à travers les hommes, les femmes et les choses de son temps, s'exprime en ces termes flatteurs, assaisonnés du sel de quelques malices discrètes :

« Mme du Defïand n avoit pas d'autre maison que celle de Sceaux, où elle passoit toute Tannée, et elle n'en sortit qu'après la mort de M. et M^^ du Maine. L'hiver, elle le passoit dans une petite maison de la rue de Beaune, avec peu de compagnie. Dès qu'elle fut à elle-même elle eut bientôt fait des connaissances; le nombre s'augmenta; et de proche en proche, à force d'être connue, sa maison n'y put suffire. On y soupoit tous les soirs. Jamjais femme n a eu plus d'amis, ni n'en a tant mérité. L'amitié étoit en elle une passion qui faisait qu'on lui pardonnoit d'y mettre trop de délicatesse. La médiocrité de sa fortune, dans les commencements, ne rendoit pas sa maison solitaire. Bientôt s'y rassembla la meilleure compagnie et "la plus brillante; et tout s'y assujettissoit à elle. Son cœur étoit noble, droit et généreux; combien de personnes et de personnes considérables pourroient le dire ! »

;^jme (iu Defî"and ne faisait pas du président Hénault un portrait moins flatteur ; nous ne gagnerions rien à répéter les éloges ; nous ne noterons que quelques réserves, parce que là gît encore eh germe le levain qui s'aigrira et se développera plus tard.

« Toutes les qualités de M. le président Hénault et même tous ses défauts sont à l'avantage de la société; sa vanité lui donne un extrême désir de plaire : sa facilité lui concilie tous les différents caractères, et sa faiblesse semble n'ôter à ses vertus que ce qu'elles ont de rude et de sauvage dans les autres. Ses senlimcnts sont fins et délicats, mais son esprit

vient trop souvent à leur secours pour les expliquer et les démêler; et comme rarement le cœur a besoin d'interprète, on seroit tenté quelquefois de croire qu'il ne feroit que penser ce qu'il s'imagine sentir. Il paroît démentir M. de La Rochefoucauld, et il lui feroit peut-être dire aujourd'hui que le cœur est souvent la dupe de Fesprit. »

On seiitpei'cer dans ce portrait, d'une sagacité d'observation et d'une finesse de touche qui le rendent très supérieur à la plupart des morceaux de ce genre alors fort à la mode, la malice encore caressante et l'ironie en sourdine de la première période du désabusement. La double cause de ce désabusement est précisément ce doute que M™*= du Dcffand portera dans toutes ses afTections, qui en corrompra la douceur, ce regret jaloux de ne point posséder entièrement, de ne point dominer sans partage un homme « à qui chacun croit inspirer, grâce à l'impétuosité qui donne à toutes ses actions un air de sentiment et de passion, un intérêt fort vif, et qui est trop sensible à cette sorte de succès ». Plus tard, la conduite du président fournit à M°^<^ du Deffand des griefs plus précis et plus graves que « cet empressement pour plaire dont on voudroit qu'il fut moins général et plus soumis à son discernement ». Nous les retrouverons à leur date, mais nous voulons avoir encore recours, pour y puiser quelques lumières nouvelles sur l'âmo de M™*= du Defïand, à une correspondance échangée, entre elle et le président, en juillet 1742, pendant un voyage aux eaux de Forges. Là, M'"^ du Deffand, qui confesse si bien les autres et excelle à peindre les caractèi-cs sans les flatter, nous livrera elle-même quelques-uns des secrets du sien, en confidences d'une sincérité décisive et parfois même presque brutale.

î^ous limiterons naturellement notre analyse aux lettres adressées à celui gui, dans le triumvirat d'amis dont elle est entourée, M. de Formont, M. de Pont-de- Veyle et le président, représente seul l'amour, mais l'amour languissant, l'amour à ce déclin où il ressemble à la simple galanterie, et éteint dans l'ennui de l'habitude et la satiété de l'expérience ses feux épuisés. Rien ne donne mieux cjne ces lettres l'idée de ce commerce d'esprit, d'où le sentiment s'efface non avec la pudeur de la passion, mais avec la discrettion de l'indigence, et que caractérise si bien le mot « cVégoïsme à deux. »

yime (1^1 Deffand écrit au président Hénault avec l'abondance et l'impatience d'un ennui que sa compagne de voyage , la fantasque et extravagante ]\jmc ^Q Pecquigny, plus tard duchesse de Ghaulnes, — dont Sénac de Meilhan a fait plus tard un si joli portrait — est bien capable de pousser jusqu'à l'exasl)ération. Elle épanche sur elle ses premières mauvaises humeurs; mais bientôt c'est directement à son correspondant qu'elle décoche ces traits légers dont la pointe est trempée dans l'amertume de sa dernière déception.

Cette dernière déception, c'est évidemment le carac^ tère du président, cet homme charmant et fugace comme le vent, comme le sable, comme le flot, qui glissait sans cesse dans la main, si préoccupé d'être aimable pour tout le monde qu'il ne lui demeurait plus grand'chose, pour les téte-cl-tôte de l'intimité, de ce cœur qu'il dépensait si gracieusement en petite monnaie. M'"*' du DcfFand, qui crut avoir trouvé en lui rhomme du sentiment suprême, de la suprême espérance, le compagnon et l'appui définitifs de la seconde

moitié do sa vie, dut être cruellement désabusée. Le président Hénault, bien loin d'être un amant parfait, c'est-à-dire aussi dévoué que désintéressé, trouve à peine le temps et la force d'être un ami supportable. Il faut sans cesse l'exciter, le gourmander, le rappeler aux devoirs (au moins les épistolaires) de ce lien quasi-conjugal, accepté par les mœurs du temps et comme consacré par sa durée.

De son côté, il en faut convenir, M°^« du Deffand, exigeante, impérieuse, médisante, môme jalouse, et dans un état physique qui n'était pas fait pom- émousser les épines de son commerce, ni pour amortir les coups de sa griffe féline, ne nous apparaît point comme la plus complaisante et la plus désirable des maîtresses, malgré sa grâce, son esprit et l'art câlin avec lequel elle savait, quand elle voulait, rendre agréables, en les guérissant d'une caresse, jusqu'aux blessures que faisait sa malice.

C'est dans les lettres du président Hénault, à ne les envisager qu'à ce premier point de vue'; de la nature etde la (jua/ité de sa liaison avec M™<î du Deftànd, qu'on trouve les éléments d'une appréciation définitive sur cet hymen artificiel qui rassemble plus qu'il ne réunit deux natures essentiellement disparates, et que l'attrait seul de ce contraste même apu un moment aveugler. Le président, nous le comprendrons quand nous aurons révélé le secret, dévoilé le mystère dont la découverte tardive fut une si cuisante surprise et un si juste châtiment pour M™° du Delïiuid,n apportait, on ne le voit que trop, que des restes^ et, comme eût dit l'énergique Madame, que « la rinçure de son verre », à celle qui se flattait encore, -non sans de vagues méfiances, d'être Tunique objet de ses sentiments.

Rien de plus détaché, de plus dégagé, de plus désabusé sous des formes aimables que le ton de cette correspondance, où le président ne semble avoir d'autre souci que d'esquiver les rancunières épigrammes de sa trop perspicace et trop nerveuse compagne. Dès la première lettre du président, on le sent heureux d'être seul, d'être libre, naïvement épris et impcrti» nemment enivré de sa passagère indépendance. Il respire enfin à pleins poumons. Il y a quelque chose de malicieusement enfantin dans cet hosannah d'émancipation qui perce à travers les galantes précautions de ces épîtres où rayonne comme un soleil d'école buissonnièrc.

M"''' du Deff^md, qui connaît son homme de longue date, ne s'y trompe pas, mais pour ne point le heurter d'abord, se faire la main et accoutumer sa prochaine victime à rire à ses dépens après avoir ri aux dépens d'autrui, elle passe sa compagne, M^'^ de Pecquigny, au fil d'une plaisanterie acérée. Elle l'égorgillc à coups ^'d'épigrammes. Une rencontre imprévue, une malice du hasard lui fournit l'occasion pour engager l'offensive contre son trop heureux correspondant. Elle a cru reconnaître M. du Deffand dans un hôte nouveau de Forges. Elle s'avise de jeter le mari à travers les jambes de l'amant. Que dira-t-il de cette surprise, de cette bonne fortune conjugale? Si l'impossible allait la tenter, si elle allait, par dernière curiosité, en dépit delà tentative avortée de 1728, faire des avances à cet époux disgracié, auquel l'absence et l'oisiveté des eaux peuvent donner un faux air de roman, un certain ragoût d'aventure? Mais le prési^ dent n'a pas de préjugés. Prisa partie, il accueille avec le plus philosophique sourire la menace de cette

rivalité imprévue dont la pensée ne parvient pas à aiguillonner son indifférence, à empoisonner sa joie de délivré. M"^" du Deffiind, piquée, plus que déçue, se venge par des allusions malignes, des reproches mordants à l'inconstant. Elle conteste la sincérité de SCS relations; elle l'accuse de dissimuler, sous Tabondance des nouvelles superflues, la stérilité des sentiments nécessaires.

« Je vous passerai de n'être pas si exact sur vos amusements; vingt-huit lieues d'éloignement sont un rideau trop épais pour prétendre voir au travers; de plus, j'ai mis ma tête clans un sac, comme les clievaux de fiacre, et je ne songe plus qu"à bien prendre mes eaux. Adieu, je vais être longtemps sans vous voir; j'en suis bien plus fâchée que je n'en veux convenir avec moi-même.

«Je crois que vous supportez patiemment mon absence; mais ce que je ne veux pas croire, c'est que vous ne souhaitiez pas mon retour; je n'écouterai sur cela aucune idée triste. Vous me direz pour me persuader, tout ce qu'il faudra me dire et je me laisserai volontiers persuader, n

Pais, toujours pour émoustiller son languissant ami et dégourdir sa paresse, c'est Formont, l'aimable, le complaisant, le fidèle Formont qu'elle attend, elle le déclare avec une impatience et une confiance dont elle espère que l'aveu provocateur réveillera son tiède 2)atito. Mais il ne s'émeut pas plus de l'ami que du mari, il est heureux et le bonheur n'a pas do soupçons; il ne s'ennuie pas, lui, comme elle, et il a le plaisir et non comme elle rennui pour mobile de toutes ses actions. Quand on le fait enfin sortir de cette indolence où il se berce avec volupté, ce qu'il trouve de plus galant à dire est ceci: « Adiré vrai. je commence à m'ennuyer beaucoup et vous m'êtes un mal nécessaire. » M"^^ du Deffand répond:

« Tous vos sentiments pour moi sont d'autant plus beaux quïl n'y en a pas un qui ne soit naturel. Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonné par le regret ou la contrainte où vous vous figurez être de ne pas pouvoir être ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnaturel. Tout ce que je vous conseille, c'est de Tjrofiter pleinement de mon absence, d'être bien aise avec vos amies, et de garder vos regrets pour les changer en plaisirs simples et vrais quand vous me reverrez. Pour moi, je suis fâchée de ne vous point voir, mais je supporte ce malheur avec une sorte de courage, parce que je crois que vous ne le partagez pas beaucoup, et que tout vous est assez égal et puis je songe que je ne vous tyranniserai pas au moins pendant deux mois. »

Le dialogue épistolaire se continue ainsi, sur ce ton ironique et aigrelet, sans pouvoir de part et d'autre s'échauffer jusqu'à l'affection ou à la colère.

" Adieu, divertissez-vous bien, je vous le conseille de tout mon cœur. Voyez beaucoup vos amies; ne craignez point de prendre une habitude que je puisse déranger; le genre de vie que je pourrai bien mener à mon retour détruira peutêtre toutes les idées de contrainte que vous vous faites de vivre avec moi. Adieu; dites-vous bien que vous avez la clef des champs et ne craignez pas que je veuille jamais la reprendre; comme vous avez toujours un passe-partout, j'en connais toute Finutiiité. »

Le président fait tête à l'orage avec un sang-froid imperturbable, il rit et badine gaiement sous cette pluie de flèches ironiques; il se tire d'affaire par quelque plaisanterie gaillarde, et ce n'est que de temps en temps que poussé à bout, il montre la griffe de son esprit et lance aussi en fuyant son malin trait du Partlie.

«Sérieusement, il n'y a qu'à répondre à toutes les fantaisies pour en rire, et pour dire que vous les trouvez excellentes

pourvu que Ton vous permette, de votre côté, de suivre les vôtres ; car c est ainsi que, par grandeur d'âme, vous nommez les vues sages, droites et uniformes qui déterminent vos actions.

« Adieu, votre ennui m'atïlige; je trouve pourtant qu'il ressemble au conte du tonnerre qui valut à un mari un embrasîCment qu'il n'avoit pas reçu depuis longtemps. Je suis tout le même; vous croyez actuellement me regretter; mais d'aileurs vous ne sauriez vous empêcher de songer que c'est à noi qu'il faut que vous disiez vos peines, parce que vous n'y :royez pas beaucoup de gens aussi sensibles, ou, pour dire vrai, parce que vous en êtes sûre. »

Enfin voici que du choc de ces laborieuses ripostes, hoquées pointe à pointe comme les épées des gens 3xperts, trop habiles pour se blesser, il a jailli cxuelques rares étincelles. M^^*^ du Deffand a dit au présiient, en le complimentant de ses lettres, qu'il avait "absence délicieuse. Cet éloge équivoque ne se trouve pas de son goût, et il proteste contre sa secrète amertume avec une énergie de bon sens et une certaine v^erve d'honnêteté, que sa modération rend encore plus éloquentes et qui mettent de son côté l'indulgence du lecteur.

« Je cherche à mettre en usage toutes les invitations que vous me faites de me bien divertir; mais je vous avoue que cela ne me réussit pas, et que si je m'en croyois, je vous dirois que je m'ennuie beaucoup de ne pas vous voir; que rien ne vous remplace parce que je "ne sais ce que c'est que les remplacements, qu'ils sont impossibles à mon caractère, qui est invariable, même contre le vent; que ce que j'aime je l'aime pour toujours, et que c'est vous que j'aime ainsi... que tous mes défauts sont contre moi et même mes bonnes qualités; que je sens profondément les torts que je puis avoir, mais que je sens avec la même vivacité les reproches mal fondés; en un mot que si cela se pouvoit, j'aimerois encore mieux quelqu'un ({ui me diroit toute la journée qu'elle est

m LES FEMMES PHILOSOPHES

sûre que je Taime, que mon âme n est capable de recevoir qu'une impression, et qu'il est aisé d'en juger à la vivacité dont elle est frappée, voilà tout. »

M°^« du Deffand est d'abord ravie de cette chaleui inattendue et de cet air de sincérité; mais le malheui est qu'elle ne peut s'empêcher de sentir quelle esi incapable de se monter à ce ton et de donner ce qu'elk réclame. Elle a pris de trop bonne heure rhabitud( d'analyser jusqu'au tuf les choses de sentiment, et d( chicaner l'émotion des autres et la sienne propn pour ne pas voir surtout le point faux, le côté factice de toutes les déclarations de ce genre; elle est d( celles qui voient moins ce qui est pour s'en contente: que ce qui manque pour le regretter ; elle craint d'ètn prise pour dupe, et en cela comme en tout le reste trouve plus simple de douter que de croire. On esquive du moins ainsi ce danger du ridicule qui fai tant de peur pour eux-mêmes à ceux qui l'infligent h plus volontiers aux autres. Le président, qui se flatte de son effet, le gâte en voulant l'accentuer. Qui prouv» trop ne prouve rien. « Au sortir d'un souper excellen où Ion s'est diverti >, il se laisse aller à cette peut' de sentiment et de douce mélancolie où s'égarent par fois les plus indifférents, et il hasarde cet aveu :

« Je vous avoue qu'au sortir de là, si j'avois su où vou trouver, j'aurois été vous chercher; il faisoit le plus bea temps du monde; la lune étoit belle, et mon jardin sembloi vous demander. Mais comme dit Polyeucte, que sert de par 1er de ces matières à des cœurs que Dieu n'a point touchés Enfin, je vous regrettois d'autant plus que je pouvois von prêter des sentiments qu'il n'y a que votre présence seul qui puisse détruire. »

M'^'^ du Deffand se sent mordue par ce qui. dans 1

pensée du président, devait la caresser, et humiliée par ce qui devait, selon lui, la flatter. Il ne faut -pas employer à contre-sens et comme à rebrousse-poil le langage du sentiment. Tout le succès de ce genre de langage gît en effet dans une communauté d'impressions, un unisson des cœurs qu'il n'est pas toujours facile d'obtenir à distance. La conversation permet d'observer les nuances et d'établir peu à peu l'harmonie des âmes, mais une lettre de feu peut survenir malencontreusement et rencontrer des dispositions de glace. C'est le cas du président, mais il ne pouvait s'attendre à la douche qui va refroidir à jamais ses laborieuses ardeurs. M"^'^ du Deffand trouve ses douceurs fades, et retranchée dans son incurable scepticisme, elle paye à son correspondant devenu langoureux « ses gages en air de défiance ». Enfin impatientée, elle le fait pour jamais rentrer dans sa coquille par ces mots terribles dont elle ne tardera pas à regretter et à essayer en vain de corriger la cynique et foudroyante indiscrétion : je n'ai ni tempérament ni roman. C'est-à-dire : vous perdez votre peine doublement en parlant de galanterie à une personne qui n'a pas de sens, et sentiment à une personne qui n'a pas de cœur. Aveu décisif pour le moraliste autant que peu flatteur pour celle qu'une suprême pudeur eût dû empêcher de le faire, aveu sur lequel, comme sur une nudité, il faut jeter un voiler, et qui nous laisse à peine la force de dire, avec le pauvre président, tout étourdi de ce brusque dénouement, où la toile tombe comme une tuile : « Vous n'avez ni tempérament ni roman; je vous en plains beaucoup, et vous savez comme une autre le prix de cotte perte; car je crois vous en avoir entendu parler. »

Nous n'écrivons pas une histoire ; nous étudions et notfe peignons des caractères. Le but de notre analyse est atteint; le résultat obtenu. Nous connaissons désormais assez le président et M°^° du Deffand, pour n'être pas étonnés que cette liaison ait duré jusqu'à son dénouement naturel, c'est-à-dire jusqu'à la mort du président avec toutes les apparences de l'intimité, grâce à la force de l'habitude et à un certain attrait mutuel d'esprit survivant à la perte de tout le reste. Rien ne dure comme ces feux languissants que leur peu de vigueur préserve de l'extinction et que la cendre recouvre sans parvenir à les étouffer. Mais nous ne serons pas étonnés non plus d'apprendre que si le président continua à vivre sur l'ancien pied avec une femme qu'il n'aimait plus depuis longtemps et qu'il n'estimait que pour son esprit, c'est qu'il avait depuis longtemps trouvé ailleurs tout ce qui manquait chez elle ; c'est qu'il éprouvait une sorte de plaisir de contraste et de vengeance à comparer sa tyrannie avec le joug qu'une autre savait lui rendre si léger; c'est qu'il se sentait libre au point qu'il ne lui avait pas paru qu'une déception pardonnée lui valût la peine de rompre. Le bonheur Pavait rcadu indulgent. Cette indulgence n'allait point d'ailleurs jusqu'à rentier oubli. Il osa prendre dans la fameuse affaire de la querelle et de la rupture entre M°^^ du Deffand et ]\r^Hle Lespinasse parti pour cette dernière; et ce n'est point par défaut de mémoire qu'il négligea de mentionner M^'^ du Deffand dans son testament.

C"est dans cet autre testament qu'on appelle ses Mémoires^ toujours plus ou moins destinés à la postérité, que le président ïïénault nous révèle, sans se douter pL'ut-oU'c de l'importance à nos yeux de la cou-

lideace, le nom de cette rivale discrète dont la mystérieuse influence contraria sans cesse Tempire de M""*^ du Ueliand, et qui lui inspira la jalousie sans daigner réprouver.

■ Auprès d'elle, le président avait rencontré de bonne heure une amitié pure, indulgente, dévouée, consolatrice de toutes ses afflctions, inspiratrice de toutes ses bonnes résolutions. C'est pour se préparer à la douleur d'une inévitable séparation, pour supporter le vide de la plus cruelle absence, pour se rendre digne de l'espoir do la revoir un jour, que le président prit, dans la dernière moitié de sa longue vie, le parti de redevenir chrétien, de le redevenir avec esprit ion n'est jamais si riche que lorsqu'on déménage, disait-il après avoir fait sa confession générale), avec courage, car il eut celui de défendre, avec une dignité au-dessus de tous les outrages, avec une éloquence supérieure à toutes les railleries, sa conversion contre YoUairc lui-même.

En 1761, à l'âge de soixante-seize ans, il traçait d'une main émue et avec une tendresse dont on ne l'aurait point cru capable le portrait de cette amie, « la plus ancienne et la plus fidèle », et dont il faut dire un mot parce qu'elle nous explique son indifférence apparente dans sa liaison avec M"^"^ du DefTand, qui ne posséda jamais que l'esprit de celui dont la marquise de Castelmoron avait absorbé le cœur.

« C'est bien ici roccasion de répandre mon cœur et de faire connoître une personne digue de festime et de l'attachement de tous ceux qui font cas de la vertu; M™e de Castelmoron a été, depuis quarante ans, l'objet principal de ma vie. Elle a éprouvé toutes les difterentes situations où je me suis trouvé par le sentiment de la plus sincère amitié. Elle a ressenti mes

joies, elle a partagé mes peines, elle a été mon asile dans mon ennui, dans mes chagrins ; elle a adouci mes douleurs dans des maladies aiguës que j"ai éprouvées; je serois seul, sans elle, dans le monde. Je n"ai point connu d ame plus raisonnable, desprit plus solide, de jugement plus sain; son cœur ne respire que pour ses amis ; aussi n'en a-t-elle point qui l'aime médiocrement. Elle se compte pour rien et ignore l'exigence; sans envie, sans jalousie, sans prétention, elle ne vit que pour les autres. Jamais je n'ai pris de parti sans son conseil, ou, si j'ai manqué de la consulter, je m'en suis repenti. »

Et après avoir raconté sa fin tellement édifiante, que le curé de Saint-Roch lui dit qu'il « allait prier Dieu pour elle, ou plutôt lui demander son intercession, car il la regardait comme une sainte », le président exhale ses regrets dans ce cri suprême : Tout est fini -pour moi. il ne me reste plus qu'à mourir.

Une telle femme, et ainsi pleurée, était fort différente de M'^'' du Deffand, et celle-ci ne pouvait se flatter de dédommager le président de sa perte. Le président devait trouver d'autant moins auprès d'elle de consolation à son chagrin, qu'elle était absorbée elle-même par l'égoïste souci de ses propres infirmités. La cécité, la pire de toutes, s'était abattue sur elle en 1754, avait couvert ses yeux de ce voile noir qui ne tarde pas à s'étendre sur l'esprit, et privée du plaisir de voir la lumière du jour qui est tellement essentiel à la vie qu'il sert à caractériser la vie ellemême, elle n'avait que la conversation ou la lecture faite à haute voix à son oreille pour s'arracher à Tcnnui qui la rongeait. Toute distraction lui était bienvenue, et elle préférait encore à la solitude une visite du président que le même sentiment conduisait régulièrement chez elle. Si elle était devenue aveugle, il était devenu sourd. Mais à somnoler che2

elle, il trouvait encore moyen de Luer une heure ou deux, en compagnie de cette société dont il ne jouissait plus guère que par les yeux ; de temps en temps une saillie de la marquise, répercutée par quelque écho complaisant, parvenait jusqu'au président, qui avait la dévotion gaie et le rire facile des consciences en repos; et lui-même parfois retrouvant un peu du feu d'autrefois, obtenait un petit succès de conversation; c'est ainsi que ces deux vieux débris se consolaient entre eux.

Le 5 octobre 1765, Horace Walpole, qui n'était pas encore devenu l'ami de M""^ du Deffand et qui n'avait traversé que le salon de M™^ Geoffrin, milieu jaloux et hostile, écrivait :

« Toute femme a ici un ou deux auteurs plantés dans sa maison, et Dieu sait comme elle les arrose. Le vieux président Hénault est la pagode chez M™e du Deffand, une vieille et aveugle débauchée d'esprit chez qui jai soupe hier soir. »

Cinq ans après, le président, âgé de quatre-vingt-cinq ans, s'éteignait, après avoir traîné chez son amie le spectacle d'une décadence physique et morale dont le terme fatal la trouvait assez résignée. Le 25 novembre 1770, elle écrit à Walpole :

« Le président mourut hier à sept heures du matin. M^^ de Jonzac (nièce du président) en a paru d'une douleur extrême: la mienne est plus modérée. J'avois tant de preuves de son peu d'amitié que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance. Cependant, comme cette connaissance étoit tort ancienne, et que tout le monde nous croyoit intimes (excepté quelques personnes qui savent quelques-uns des sujets dont j'avois à me plaindre), je reçois des compliments de toutes parts. »

. Nous connaissons ces griefs que M"^^ du Deffand n'avoue pas. Ge qu'elle ne pouvait pardonner au pré-

sident Hénault ce n'était pas son inconstance , sa légèreté, sa bienveillance vagabonde, ce n'était pas en un mot sa fugacité, qui l'avaient séparée de bonne heure d'un ami aussi ondoyant et divers. Non, elle lui pardonnait tout cela. Mais ce dont elle ne pouvait l'absoudre, c'était d'avoir pris le parti de M"^ de Lespinasse; ce qu'elle ne pouvait oublier, c'est que, pour la première fois, sincère dans le délire de l'agonie, interrogé par une indiscrète curiosité, il lui avait hautement préféré M°^« de Gastelmoron, qu'il allait embrasser dans l'éternité. La scène est caractéristique et d'une haute et triste comédie. Si elle n'était pas racontée par Grimm , elle paraîtrait encore meilleure, parce qu'on y croirait davantage. Grimm raconte donc que, dans les derniers instants de la vie du président, et lorsqu'il n'avait plus bien sa tète, M™^ du DefFand, qui était dans sa chambre avec quelques amis, s'avisa de lui demander, pour le tirer de son assoupissement, s'il se souvenait de M"*^ de Gastelmoron.

« Ce nom réveilla le président, qni répondit qu'il se la rappeloit fort bien. Elle lui demanda ensuite s"il Tavoit plus aimée que M^e du Defïand. — Quelle différence! s'écria le pauvre moribond. Et puis il se mit à faire le panégyrique de M°ie de Gastelmoron, et toujours en comparant ses excellentes qualités aux défauts de M^e du Deffand. Ce radotage dura une demi-heure en présence de tout le monde, sans qu'il fut possible à M^^e ^u Detfand de faire taire son panégyriste, ou de faire changer la conservation. Ce fut h chant du cygne. »

Le testament du président ne contenait que des legs pour ses parents et ses domestiques. M™« du Defland n'y était pas nommée. Get acte de dernière

volonté était daté do 17G6, et rien ne permettait d'atténuer la déception et la leçon de cet oubli. ^/[me (l^ Deffand dut en être humiliée et froissée. Elle n'eut que la ressource de l'attribuer à l'influence « d'une fille cxu'elle avoit auprès d'elle, dont le président s'étoit fort entêté, et qui étoit devenue son ennemie. » Cette fille, c'était M^^" de Lespinasse ; nous devons raconter brièvement comment cette liaison fut pour M^^" du Defïand l'occasion d'une nouvelle déception et d'une nouvelle leçon, avant de la montrer soumise par les vicissitudes de ses relations avec Horace Walpole à de suprêmes épreuves, dont le drame intime fournira à cette étude la sanction d'un salutaire enseignement et d'un décisif exemple.

Le 19 novembre 1732 était baptisée sur les fonts de la paroisse de Saint-Paul de Lyon, sous le nom de Julie- Jeanne-Éléonore, née la veille, fille légitime du sieur Claude Lespinasse, bourgeois de Lyon, absent, et de dame Julie Navare, avec un chirurgien juré et sa femme pour parrain et marraine, une enfant dont un état civil factice dissimulait la naissance furtive. Jeanne-Eléonore, en effet, née d'un amour coupable, future victime d'un coupable amour, était l'enfant d'une faute. Sa vue était un reproche, son existence fut un tourment pour sa mère, la comtesse d'Albon, depuis longtemps séparée de son mari. La fiction de la fameuse maxime pouvait laisser croire légitime, mais la vérité criait brutalement adultérine cette mal-

heureuse tard venue et mal venue que sa mère ne pouvait avouer qu'en s'exposant à un désaveu, et ne pouvait aimer qu'aux dépens de ses autres enfants. Cependant comme l'aHaire fut menée avec tact et discrétion, de façon à ce que le mari pût ignorer ou feindre d'ignorer, et le monde oublier ou feindre d'oublier, M™^ d'Albon trouva moyen de garder et d'élever cette fille qu'elle aima de toute la ferveur des amours persécutées et qui grandit, on peut le dire, arrosée de ses larmes.

Par ses soins, Julie, traitée d'ailleurs sur le même pied que ses autres enfants, tropjeunes pour connaître le secret de son inégalité d'origine, ou pour en abuser, reçut une éducation brillante et solide dont elle profita avec le goût d'une nature intelligente, et cette sorte de pressentiment instinctif qui pousse à s'armer d'instruction les personnes dont la vie sera militante et la fortune contrariée.

M™*" d'Albon songeait, paraît-il, aux moyens de rompre ce charme funeste et d'assurer, fût-ce au-prix de sa réputation, l'état et le sort de sa fille, quand elle mourut subitement. Elle avait eu cependant le temps d'assurer par testament à Julie trois cents livres de rente et en mourant, elle avait pris sous son chevet la clef d'un secrétaire et l'avait remise .à sa fille, en l'autorisant à prendre la somme assez considérable qu'elle y trouverait déposée.

La mort de M°^<^ d'Albon délia les lèvres de ceux qui avaient intérêt à parler et rendit leur liberté à ceux qui avaient intérêt à agir. Sans respect pour l'âge de Julie, elle avait quinze ans, sans pitié pour sa douleur, car elle avait senti qu'elle perdait tout en perdant sa mère, on lui révéla brusquement le secret de sa nais-

sance,et on la traita immédiatement en conséquence. Elle avait un frère, le chevalier Camille d'Albon, né en 1720, et une sœur, Marie-GamiJle-Diane d'Albon, qui avait épousé, le 18 novembre 1739, Gaspard de Vichy, comte de Ghamrond, frère aîné de M"^^ du Deffand. La haine dos enfants légitimes contre l'intruse ne fut pas désarmée par le désintéressement héroïque avec lequelJulie, refusant de profiter d'une exception, avait remis à M. d'Albon la clef du secrétaire qui contenait son petit trésor; elle ne put qu'être adoucie, en apparence du moins, par l'intérêt qu'ils avaient à éviter de pousser à bout l'abandonnée qui pouvait s'adresser à la justice, cl lui réclamer son état. Tout en la détestant, ils trouvèrent plus sage de la garder auprès d'eux que de la livrer à des influences étrangères ou aux tentations de la liberté. Mais ils agirent sans ménagement, et loin de lui épargner la douleur de la chute et de l'amener par degrés à s'y résigner, il la firent déchoir de l'état d'égalité de la veille à une situation subalterne. Julie devint la gouvernante, l'institutrice des enfants de M. de Yichy, son frère. Douée de beaucoup d'intelligence, de beaucoup d'agrément dans l'esprit et le caractère, et de cette expérience précoce que donne le malheur, Julie justifia cette confiance et mérita des égards sans les obtenir. En 1752, la situation était devenue pour elle intolérable, et il était à craindre qu'elle ne s'y dérobât par la faite, si on ne consentait pas à lui donner l'asile du couvent.

Précisément à cette date de 1752, M"'^ du DefTand, cédant à une sorte d'inspiration désespérée, devenue chez elle une idée fixe, était allée chercher à la campagne, en province, le repos et la santé qu'elle accusait Paris de

lui ravir de plus en plus, et essayer de trouver dans la simplicité salutaire de la vie agreste et dans le spectacle de son horizon de fraîches verdures, un remède contre l'ennui de plus en plus rongeur, un remède contre la cécité menaçante. C'est dans une lettre à Montesquieu, du 13 septembre 1752, qu'elle pousse le premier cri d'alarme devant cette grande ombre de la cécité qui s'avance. C'est sans doute un jour où elle sentit plus vivement un danger dont l'ennui redoublait la crainte, qu'en proie à une sorte de terreur panique elle s'enfuit, pour ainsi dire, de Paris^ et alla demander à l'hospitalité de son frère à Chamrond, au moins cette consolation que donne le changement.

C'est durant ce séjour, qui se prolongea assez longtemps, que M"''^ du Deffandeut l'occasion de voir Julie, de s'intéresser à elle, ce qui était tout un, et c[ue germa dans son esprit un projet qui flattait à la fois sa sagesse et sa pitié, qui semblait avoir pour lui toutes les chances de succès. Ce projet qui conciliait tout, arrangeait tout, c'était celui d'arracher à une situation fausse, à une condition pénible une jeune fille trop supérieure à sou sort pour ne pas le sentir et le regretter, de débarrasser ses parents d'une vue importune en les préservant de l'éclat fâcheux d'un procès en revendication d'état, toujours suspendu sur leurs têtes, enfin de s'assurer une compagne aussi agréable que nécessaire, que lui attacherait à jamais la reconnaissance.

C'était là, il faut en convenir, un plan fort raisonnable, et où ce qu'il y avait d'un peu égoïste était compensé par ce qu'il y avait de généreux. M°^^ du Deffand d'ailleurs mûrit deux ans son dessein, où il ne demeura rien des imprudences d'un premier mouve-

ment, des négligences de l'improvisation, et qu elle ne mit à exécution que lorsqu'elle se fut donné la triple garantie d'une étude approfondie de la jeune personne qu'elle allait introduire dans son intimité, de l'approbalion des personnes dont l'autorité suffisait pour balancer à ses yeux et à ceux du public l'opposition étroite, boudeuse et jalouse des Vichy et des d'Albon, enfin et surtout d'une sorte de contrat qui ne laissait rien au hasard et prévenait toute erreur d'ignorance, toute excuse de malentendu.

^Ime j|2 Deffand, de retour à Paris depuis août 1752, et qui en présence de l'ennemi, c'est-à-dire de la cécité toujours plus proche, arrangea sa vie, réforma ses habitudes, afln de n'être pas prise au dépourvu, songea à renoncer au souper pour le dîner, réchauffa par des services le zèle de ses amis, et chercha à apprivoiser, à force de caresses, la sauvagerie des quelques originaux, comme Diderot et Rousseau, qui se refusaient opiniâtrement à rentrer dans le cercle de son intimité ; enfin elle ajouta aux services de sa femme de chambre favorite, W^^ Devreux, ceux de son dévoué et fidèle secrétaire \Yiart, témoin et auxiliaire de sa vie jusqu'au dernier instant. Ces précautions prises, elle songeait enfin à attirer près d'elle M'^'^ de Lespinasse qui se morfondait dans l'ombre d'un couvent à Lyon, et formulait ses conditions dans sa lettre d'ouvertui*e des négociations définitives. Cettre lettre, du 13 février 1754, serait à citer tout entière, tant elle respire une âpre raison, une amère expérience et un égoïsme raffiné.

«Je n'annoncerai votre arrivée à personne; je dirai aux gens qui vous verront d'abord que vous êtes une demoiselle de ma province qui veut entrer dans un couvent^ et que je vous

ai offert un logement en attendant que vous ayez trouvé ce qui vous convient. Si Ton croyoit cVabord que vous fussiez établie auprès de moi, on ne sauroit (quand même je serois une bien plus grande dame) de quelle manière on devroit traiter avec vous; les uns pourroient vous croire ma propre fille, les autres ma complaisante, etc., et sur cela faire des commentaires impertinents. Il faut donc que Ion connaisse votre mérite et vos agréments avant toute autre chose.

«Il y a un second article sur lequel il faut que je m'explique avec vous; c'est que le moindre artifice et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me seroit insupportable. Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Formont et d'Alembert. Je les aime passionnément, moins par leur agrément et par leur amitié pour moi que par leur extrême vérité. Je pourrois y ajouter Devreux (sa femme de chambre), parce que le mérite rend tout égal, et, que je fais par cette raison plus de cas d'elle que de tous les potentats de l'univers. Il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et sincérité, ne jamais user d'insinuation ni d'exagération, en un mot, ne vous point écarter et ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse, qui est la naïveté. Vous avez beaucoup desprit, vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentiments; avec toutes ces qualités vous serez charmante, tant que vous vous laisserez aller à votre naturel, et que vous serez sans prétention et sans entortillage. »

A cette lettre, où l'on remarquera que le président Hénault n'est pas cité parmi les membres de sa plus chère intimité, M^" du Deffand en ajouta une autre, du 29 mars, qui insistait encore, avec une prévoyante raison, sur une troisième condition indispensable de sa protection. Il était évident qu'en entrant chez elle, M"'^ de Lcspinasse devait oublier qui elle était, et faire vœu de ne jamais s'en souvenir. Toute rcvendi-

LA MAIinUlSE DU DEFFAND 137

cation de ses droits eût été un abus de confiance, une ofTensc à Fhospitalité, une ingratitude envers sa bienfaitrice qui n'échapperait point au soupçon de connivence, ou tout au moins au reproche d'imprudence et de légèreté.

Ces conditions nettement posées et nettement acceptées, M''° de Lespinasse triomphait de ses dernières hésitations, M™^ du Deltand de ses derniers scrupules, et le pacte était scellé par un billet dont voici la fln. « Adieu, ma reine, faites vos paquets et venez faire le bonheur et la consolation de ma vie; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque. »

M™'^ du Deffand avait, vers 1747, abandonné son appartement, devenu trop étroit pour ses amis, de la rue de Beau ne, et fidèle à l'usage du temps qui ouvrait à des veuves de qualité (parfois veuves du vivant de leurs maris) l'asile de la partie profane de certains couvents, où une femme habile et répandue pouvait, à peu de frais, jouir à son gré des agréments delà retraite ou de ceux de la société, elle s'était établie au couvent de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique, aujourd'hui le ministère de la guerre. M^" du Defland logeait dans la partie gauche du bâtiment voisine de l'hôtel de Brionne, aujourd'hui Thùtel du ministre, et ses soupers du lundi (car elle avait bientôt renoncé à sa velléité de remplacer le souper par le dîner) attiraient autour d'elle une illustre et nombreuse compagnie, dans ce salon tendu de moire jaune, aux nœuds couleur de feu, autour de ce foyer dont la cheminée portait encore l'écusson accolé des Mortemart et des Montespan, trace du séjour qify avait fait, avant M™*' du UeCTand, une autre célè])re pécheresse, M™" de Montespan, protectrice de la maison où elle s'était réfugiée

plus d'une fois aux heures de disgrâce, de retraite et de repentir.

A la fin d'avril 1754, M^^^ de Lespinasse, âgée de vingt-deux ans, entrait dans cette chambre, indépendante de l'appartement de M"^*^ du Deffand, qui lui -avait été réservée, et elle prenait avec une modestie que le succès ne corrompait pas, possession de ses honorables mais pénibles fonctions. Car il ne faut pas croire que tout fut roses dans la mission qu'elle avait acceptée. S'il est dur d'être l'institutrice, la gouvernante, et dans des conditions à peine relevées un peu au-dessus de la domesticité, d'enfants qu'on n'a pas le droit d'appeler ses neveux, dans une maison qui aurait pu être la sienne, il ne l'est pas moins peutêtre d'être la compagne, la gardienne, la servante, tranchons le mot, fùt-cc à titre supérieur, d'une femme de cinquante-sept ans, aveugle, auprès de laquelle il faut passer les nuits en épuisant sa poitrine à lui faire les lectures qui la distrayent de ses insomnies.

Tout alla pourtant sans orage, sinon sans nuages, jusqu'à l'année 1764. M"° de Lespinasse était affectueuse, soumise, empressée. L'habitude avait amorti pour elle les épines d'un commerce parfois difficile avec une femme ombrageuse, d'une humeur inquiète, d'un esprit railleur et piquant. Elle goûtait avec plaisir et non sans reconnaissance,' le bienfait de cette éducation qu'achevaient à l'envi tant de gens d'esprit, de cette société qui lui rendait celle pour laquelle elle était faite. Elle avait aiguisé dans un continuel effort pour plaire toutes ses facultés. Elle avait séduit par l'esprit tous ceux qu'elle n'intéressait pas par le cœur. Elle avait un enthousiasme généreux pour tout

ce qui est bon, une admiration attendrie pour tout ce qui est beau. Elle avait beaucoup d'amis, qu'elle avait tous gardés, en s'abstenant de marquer une préférence et de faire un choix. Elle n'avait jamais été jolie, mais elle était encore jeune, bien faite; elle avait la grâce plus belle encore que la beauté, une voix pénétrante, un ton naturellement à la fois et artificiellement exquis. Plus tard Guibert disait de sa laideur intelligente et spirituelle, encore augmentée par les ravages d'une petite vérole dont la date nous est inconnue, qu'on ne s'en apercevait qu'au premier abord, et qu'elle s'effaçait à mesure qu'on la regardait comme un voile qui tombe, devant l'expression de son visage animé, le charme de sa physionomie, l'éloquence de ses yeux. Un peu d'illusion aidant, on pouvait croire avoir devant soi une M°^^ du Deffand dont la copie ressemblait à l'original, mais une M"^^ du Deffand jeune, enthousiaste, généreuse, parée pardessus le marché de l'attrait mélancolique de la vertu et du malheur.

Quelques-uns des familiers du salon de Saint- Joseph se ûrent cette illusion et s'y abandonnèrent avec une complaisance qui les trahit. La clairvoyante aveugle ne fut pas sans s'apercevoir de quelques symptômes significatifs autant qu'inévitables. Elle remarqua certains retards suspects, un je ne sais quoi de répété, de réchauffé dans une conversation parfois languissante, qui n'avait plus l'imprévu du premier jet , la surprise de la nouvelle inconnue, l'abandon de la confiance, le piquant de l'inédit. On veilla, on se mit aux aguets pour elle et voici ce qu'elle apprit avec la douleur d'être trompée, le dépit d'ôlrc jouée.

M"° de Lespinasse, pour se dédommager de la contrainte et de Phumiliation d'écouter, simple comparse, en n'y prenant qu'une part discrète, une conversation dont les honneursn'étaientpas ^'pour elle, avait, usurpant cette souveraineté intellectuelle dont sa maîtresse était si jalouse, profité, abusé de l'habitude où M™^ du Dcffand était de veiller la nuit et de dormir le jour. A la faveur de ce sommeil propice elle avait installé sournoisement dans sa petite chambre sur la cour de Saint-Joseph, une petite réception d'attente, un petit salon d'une heure (de cinq à six) où elle présidait à l'entretien, jouissant du double plaisir d'avoir les prémices de l'esprit des habitués de M°^^ du Dcffand et de le lui ravir.

Quoique moins coupables que M°^<^ du Deffand se plût à le dire, cet empiétement, sur ses droits, cette sorte de dîme prélevée sur son plaisir n'étaient certainement pas innocents. Cette faute d'ailleurs de M"<^ de Lespinasse n'avait pas manqué de complices, qui y trouvaient leur compte au point de l'avoir peut-être induite en tentation. Un hasard, l'occasion, l'impunité avaient fait le reste, et après avoir tondu du pré défendu la largeur de la langue, on s'en était donné un peu trop à plaisir. D'Alcmbcrt le premier, dont M°^*^ du Deffand n'avait jamais complètement apprivoisé l'humeur un peu sauvage, que l'isolement de sa vie et la sécheresse de ses travaux n'étaient pas faits pour adoucir, d'Alembert qu'elle avait, non sans peine, plutôt conquis que séduit, d'Alembert bientôt passionnément épris de cette personne si intéressante, vers qui l'avait irrésistiblement attiré une communauté d'infortune, avait le premier fondé auprès d'elle celte petite société intime, frustratoirc des droits de

l'autre, ce petit salon de contrebande où il avait été suivi par MM. Turgot, d'Ussé, de Ghastellux, et peu à peu par tout un groupe de courtisans de son gotit et du leur.

Sans doute, M^^" de Lespinasse n'eut pas ce seul tort, aux yeux de M™'' du Deffand, de lui ravir la fleur du panier aux nouvelles et aux bons mots, et de contraindre ses amis à uu partage peu flatteur pour elle. Il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres griefs pour expliquer le coup d'éclat qui suffit à peine à la colère d'une femme que l'ennui, à défaut de la vanité, eût rendue implacable. Mais à considérer la situation réciproque des deux femmes, celui-là suffit pleinement, à notre sens, pour justifier l'indignation et le châtiment. Qu'on songe à la surprise, à la douleur, à la terreur de M™^ du Defland, à la subite révélation d'une usurpation si inattendue, d'une si perflde ingratitude, d'une si insolente rivalité. Frappée à la fois dans son juste orgueil, dans son égoïste curiosité, dans son aliéction, dans ses habitudes, M°^° du Deffand se conduisit avec une sévérité inexorable, une implacable dignité. Elle chassa celle qui avait abusé de sa confiance par un trait qui la montrait capable de tous les autres, et elle reconquit à force d'énergie une autorité et un repos que le pardon ne lui eût point assurés.

On peut lire dans Marmontel, dans La Harpe, dans Grimm, le récit des péripéties de cette querelle fameuse. Témoins prévenus, sinon hostiles, obligés de ménager la cliente de d'Alcmbert, tout-puissant dans le monde académique et vice-roi, sous Voltaire, de la gcnt philosophique, mal instruits du détail intime des choses, ils ont tous brodé avec plus ou moins de

malignité le canevas de l'affaire. Malgré leurs insinuations ou leurs réticences, le fond demeure certain et donne raison à M™"^ du Defiand.

M^^^ de Lespinasse sentit si bien ses torts qu'elle essaya de désarmer une colère méritée par les plus humbles excuses. Elle joua 'le désespoir de façon à gagner au moins, à l'échec de ses avances et à l'inutilité de son repentir, le bénéfice de la pitié. Et en effet, ceux qui ne pouvaient s'empêcher de la blâmer ne purent lui refuser de la plaindre, et ceux qui ne pouvaient s'empêcher d'approuver la colère de M"^" du Deffand, ne purent s'abstenir de lui reprocher de se montrer implacable. Quoi qu'il en soit, il y eut scission dans la société de M"^° du Deffand, qui se divisa en deux camps.

D'Alembert entraîna auprès de son amie toute la coterie philosophique, mécontente des épigrammes que M^e (lu Deffand, tout en ménageant Voltaire, faisait pleuvoir sur ce qu'elle appelait « sa livrée «.D'autres personnes de la société de M°^° du Deffand, la maréchale de Luxembourg, le président Hénault, sans faire défection, gardèrent intelligence dans le salon de celle qui était devenue sa rivale, et elle dut se résoudre à subir ce partage. Nous verrons à la fin de cette étude ce que M^^^ de Lespinasse fit de son empire. Il nous reste auparavant à dire les derniers événements du règne social et littéraire de M"^° du Deffand et à introduire sur la scène l'homme qui devait jouir le plus de son esprit, profiter seul du renouveau imprévu de son cœur, et dominer despotiquement celle qui n'avait jamais encore souffert de maître.

Nous sommes en 1766, deux ans après la querelle que nous avons racontée. M™" du Dcfland, entre son fidèle secrétaire Yiart et JSpi^ Sanadon, sa demoiselle de compagnie, complaisante et médiocre, qui ne sauraient ni l'un ni Tautre lui causer le moindre ombrage, goûte au moins dans son intérieur ce plaisir de la sécurité qui lui a coûté si cher. Son salon décimé à la fois par la mort et par les défections qu'a provoquées la retraite de M"*' de Lcspinassc, s'est transformé; il a perdu en unité pour gagner en variété; il est plutôt une institution, une puissance sociales, qu'une institution, une puissance littéraires. Bien que rien de ce qui touche aux lettres ne lui soit étranger, le salon do j\[™^ Geoffrin et celui de M^^*^ de Lespinasse lui ont ravi les philosophes, les gens de lettres, les artistes. M. de Formont, M. de Montesquieu, le chevalier d'Aydie, sont morts. De ses amis de jeunesse, J\J°^^ du Deftand n'a gardé que le président Hénault, qui lui est revenu faute de mieux, et M. de Pont-de-Yeyle, qui ne l'a jamais complètement abandonnée. Mais de nouvelles recrues ont comblé les vides que M°i« du Deffiind veille à remplir avec une curiosité insatiable, un inaltérable goût de nouveauté. Demeurée en correspondance intime et fréquente avec Voltaire toujours absent, ce n'est plus guère que par ce lien, que rien ne pourra rompre, que M'^^ du Defland tient à la littérature et y garde une influence.

Mais autour d'elle se groupent, à côté des ambassa-

lu LES FEMMES PHILOSOPHES

dcurs étrangers, et bicntùt, à leur passage à Paris, de leurs princes, les femmes distinguées dont la présence et le nombre constituent au salon de Saint- Joseph une physionomie distincte des autres, qui manquent de femmes, les dames de Boufflers, la duchesse de La Yallière, les dames de Ghoiseul, de Gramont, d'Aiguillon.

Salon plus aristocratique et plus mondain que littéraire, où l'on trouve les étrangers de marque qui vont un peu partout, les grandes dames d'esprit qu'on ne rencontre ni chez M™^ GeofMn, ni chez M"^ de Lcspinasse, où la littérature passe plutôt qu'elle n'y séjourne dans la visite intermittente des La Harpe, des Marmontel, où Diderot, gagué aux salons campagnards de M"^*^ d'Épinay, à la Chevrette, des d'Holbach au Grandval, n'a paru qu'une fois qui lui a suffi, où Rousseau, que seule M"« de Luxembourg a pu apprivoiser, n'a jamais voulu se montrer; salon enfin, où comme écrivain plus que comme philosophe domine Voltaire, dont on admire l'esprit, dont on méprise le caractère, dont on critique parfois les vers, dont on raille souvent les oracles : tels sont bieU; de 1760 à 1780, les traits distinctifs et caractéristiques du profane sanctuaire de Saint-Joseph.

C'est en 1766 qu'y parut l'homme qui devait bientôt y absorber la laveur de M™<^ du Deifand, corriger par son influence les dernières faiblesses de son goût, la guérir de l'ennui par sa présence, et pendant ses longues et fréquentes absences, car il était Anglais, lui faire connaître tous les tourments de la passion; et tout en procurant ainsi à son amie, obligée de correspondre avec lui, l'occasion d'une gloire plus sûre que celle que donnent l'art et les succès de la conversa-

lioii, nous Iburnir à iious-mcincs le chef-d'œuvre incontesté de la liUéralure féminine et cpistolaire au dix-liuitième siècle.

Nous ne pouvons ici apprécier qu'en bloc et dans une vue d'ensemble cette Correspondance avec Hoi'ace Walpole, sorte de confession quotidienne d'une âme qui joint à une insatiable curiosité, une implacable franchise. La Une et âpre douairière, dont Finsomnie est agitée des problèmes qui ont tourmenté Pascal sans la foi qui les lui fit résoudre, qui étudie en se jouant et creuse sans s'en douter les plus graves questions de la vie et de la destinée humaine, le fait avec une intensité de pensée, une vigueur d'analyse qu'on admire jusqu'à FefFroi. L'expérience lui a tout appris, excepté ce qu'elle cherche, car elle voudrait trouver les moyens d'aimer la vie, et l'expérience en dégoûte. Elle a tour à tour cherché des appuis, des gardefous contre le vertige de cet abîme moral qu'elle voit en sa qualité d'aveuglu mieux qu'une autre, car rien, dans le spectacle extérieur des choses, ne la distrait du spectacle intérieur, et elle n'a pas Factivité pour ressource contre l'ennui.

C'est donc Horace Walpole qu'elle prendra pour confident, pour conseiller, pour directeur laïque, après Yollaire. qui ne voit que le mal pour remède au mal, et qui ne trouve à lui conseiller que le doute pour la guérir de la douleur du doute même. Horace Walpole est un autre homme. Il n'a pas perdu la pudeur et le respect. 11 méprise la philosophie et les philosophes et assiste indigné à la dépravation du goût, au dévergondage d'opinions qui caractérisent les sociétés condamnées à tomber. Mais il n'a pas assez de foi pour en donner ù. une âme avide de foi;

et à une âme avide d'affection, qu'un long jeûne de cœur a afïamée d'aimer, il ne peut offrir, égoïste et désabusé lui-même, que la maigre aumône d'une pâle amitié. De là cette déception de cœur ajoutée à une déception d'esprit qui rendra si éloquemment amères les lettres de M°^^ du Deffand, sentant, sans vouloir se l'avouer, que c'est en vain, toujours en vain que l'humanité demandera à l'humanité ce que Dieu seul peut donner, et qui prête à ces lettres l'attrait douloureux des scènes d'un drame intérieur.

Ce sont là les traits originaux, nouveaux, qui distinguent si profondément les lettres de M"''' du Deffand de celles de M"^^ de Sévigné, de cotte Notre- Dame de Lwry qu'admirait si passionnément Horace Walpole.

De même que son illustre devancière, M°^^ du Deffand a concentré sur un sentiment unique, exclusif, absorbant, presque égoïste à force de sacrifices, qu elle a creusé pendant quarante ans, et qui est devenu comme le lit de son existence, toute l'activité de son âme et de son esprit.

Mais le sentiment qui a inspiré M™« de Sévigné est un sentiment naturel, normal, opportun, dont nous ne voudrions pas dire qu'elle affecte le culte et pare de trop d'éloquence la sincérité. Le sentiment qui fut la vie de M"^^ du Deffand est un sentiment à la fois critique et passionné, à la fois plaisir de cœur et jeu d'esprit, mais tardif et contrarié à la fois par l'âge et par l'absence. C'est une amitié désespérée, luttant contre tous les obstacles et toutes les déceptions, s'accrochant à toutes les espérances et se portant à son objet tour à tour avec l'âpreté impérieuse de l'égoïsmc et le désintéressement résigné du sacrifice.

C'est avec une curiosité émue que le lecteur suit dans sa naissance, son développement, ses luttes, ses douleurs et son agonie, ce sentiment unique qui soutient et dévore, qui ronge et anime à la fois la vieillesse inquiète d'une femme sans ressources contre l'ennui et qui n'a, pour se consoler de ses regrets, ni les souvenirs d'un passé vertueux, ni les espérances d'un avenir réparateur.

Quels enseignements , supérieurs au plaisir de l'observation et à l'attrait du style, ne faut-il pas attendre de cette autopsie psychologique, pratiquée intrépidement par M'^*' du Detfand sur son propre cœur vivant et palpitant ! Quel drame et quelle leçon que cette amitié passionnée, disons le mot, que cet amour tardif, punition de tant d'autres précoces, d'une femme de soixante-dix ans pour un homme de quarante-neuf, dune Française et des plus françaises pour un Anglais et. des plus anglais, égoïste, blasé ou plutôt désabusé comme elle, et que la crainte du ridicule tourmente autant qu'elle-même est tourmentée par la crainte de l'ennui !

11 y a dans ce sentiment à la fois si jeune et si sénile, qui mOle ses feux aux glaces de Tàge et qui agite une femme en cheveux blancs pour un homme dont elle pourrait être la mère, quelque chose d'étrange et presque d'odieux, un peu de cette fatalité sur le compte de laquelle Tantiqulié mettait les crimes et les malheurs surhumains.

C'est une étude à la fois charmante et navrante que celle de cette passion qui se heurte perpétuellement aux limites imposées, de ce regain de jeunesse en pleine décrépitude, de ce subit printemps du cœur en plein hiver de l'âge, de ce sentiment à la fois naturel

et artificiel, volontaire et fatal, ridicule et nécessaire. Il a réhabilité à un certain point de vue M°^^ du Dcffand, qu'on accusait de sécheresse, en montrant les tendresses cachées de son âme. Mais le cœur qu'elle atteste se montre à nous dans cette nudité que la vieillesse rend cynique et qui rebuterait la pitié, sans cette dernière blessure, si saignante et si imprévue.

Jamais l'ennui des vieillesses désabusées et inutiles, cet ennui qui est le mal du siècle, n'a été creusé à de telles profondeurs et peint avec des couleurs si justes et si fortes. Et l'étude de l'ennui, de ses causes, de ses symptômes, de ses phénomènes, de ses effets, est, selon nous, une des recherches les plus salutaires de la pensée moderne, car elle tend à préserver la vie morale de son plus redoutable ennemi, de son plus dangereux poison, surtout aux époques sceptiques et critiques comme la nôtre, où, faute de raison et de foi, tant d'hommes de quarante-neuf ans ressemblent, moins l'esprit, à Horace Walpole, et tant de femmes de soixante, à M"^^ du Deffand, moins le style.

Horace Walpole, né en 1717, troisième fils du célèbi-e ministre anglais Robert Walpole, amateur célèbre, écrivain distingué dans tous les genres, surtout le genre épistolaire, et qui est trop connu de tous ceux qui savent un peu leur histoire d'Angleterre et môme leur histoire de France pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle pour que nous ayons besoin de le présenter au lecteur, était venu en septembre 1765 à Paris, qu'il avait déjà visité en 1739.

NoQs possédons aujourd'hui, grâce à M. le comte de Bâillon, qui a fait précéder son excellente traduc-

tien d'une très intéressante étude ', les lettres adressées par AValpolc à ses amis d'Angleterre pendant ce séjour de près de sept mois. Nous pouvons y suivre par degrés ses impressions sur la société parisienne dans laquelle il est accueilli avec mi empressement flatteur qui deviendra de l'engouement, lorsque la fameuse lettre apocryphe du roi de Prusse à J.-J. Rousseau, un des chefs-d'œuvre de la liltératurc badine, lui a fait justement la réputation de manier la langue française et l'ironie française avec l'aisance des meilleurs écrivains contemporains, tout en gardant la saveur piquante de l'humour anglais. Il est un trait caractéristique de ces impressions de voyage qu'il importe de noter: c'est le mépris profond que lui inspirent V anglomanie qui règne dans les modes et les mœurs, mais surtout l'intolérance fanatique des philosophes, l'esprit de fronde qu aliéctent les hommes, l'esprit d'irréligion que grimacent les femmes. Il ne tarit pas là-dessus.

" J'ai trouvé un excellent préservatif contre les veilles trop prolongées, c'est de ne jamais jouer au whist : on commence régulièrement un rubber avant le souper, on se lève au milieu du jeu, et après un repas de trois services et le dessert, on achève la partie eu y ajoutant un nouveau rubber. On prend alors son sac à nœuds, on se réunit en cercle étroit et les voilà partis sur une question de littérature ou d'irréligion, jusqu'à ce qu'il soit l'heure de se coucher, c'est-à-dire jus((u"à l'heure ou où devrait se lever 2. »

Ici la critique point ta peine, mais voici où le dégoût

1. Lettres d'Horace Walpole écrites à ses amis penda^it ses voyages en France, 173'J-177.3. Un vol. in-S». Didier, 187-2.

i. Lettres, p. -27.

remporte et s'exprime avec une honnête et francho énergie :

«Les Français affectent la philosophie, la littérature et le libre-penser. La première n'a jamais été et ne sera jamais une préoccupation pour moi., les deux autres, il y a longtemps que j'en suis las. Le libre-penser n'est fait que pour soimême et certainement pas pour la société ; de plus, chacun a déjà réglé sa manière de penser, ou a reconnu qu'elle ne pouvait l'être; quant aux autres, je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas autant de bigoterie à tenter des conversions contre que pour une religion. J'aidiné aujourd'hui avec une douzaine desavants, et quoique tous les domestiques fussent là pour le service, la conversation a été beaucoup moins réservée, même sur l'Ancien Testament, que je ne l'aurais souffert à ma table, en Angleterre, ne fût-ce qu'en présence d'un seul laquais. Quant à la littérature, c'est un excellent amusement lorsqu'on n'a rien de mieux à faire, mais elle devient du pédantisme en société, et de l'ennui quand on en professe en public; on est d'ailleurs sur qu'en France on ne suit jamais que la mode du jour; leur goût à cet égard est le pire de tous; aurait-on jamais pu croire qu'en lisant nos auteurs, Richardson et M. Hume deviendraient leurs favoris ^ ? »

Cette « littérature de mode et cette irréligion encore plus de mode » commencent par agacer et finissent par exaspérer notre voyageur.

« Je vous déclare que vous pouvez venir ici en toute sécurité, et que vous n'y serez nullement en danger de réjouissance. Le rire est aussi passé de mode que les pantins et les bilboquets. Les pauvres gens! Ils n'ont pas le temps de rire : d'abord il faut penser à jeter par terre Dieu et le roi : hommes et femmes, tous jusqu'au dernier travaillent dévotement à cette démolition. On me considère comme un profane, parce qu'il me reste encore quelques croyances; mais ce n'est pas

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