‹ Les femmes philosophesChapitre 8 sur 24 · Leltrcf^, p · texte numérisé non relu

Leltrcf^, p

d'égards de la douairière de Saiiit-Joseph, de sa pagode de président auquel il faut crier à l'oreille les plats dont chacun mange, de ses plaisanteries un peu risquées : bientôt il en vient à s'intéresser à elle, il l'admire, il la plaint, et il finit par avouer qu'il regrette de la quitter, s'exprimant sur son compte avec le langage d'une véritable estime et d'une sincère affection K

Nous ne pouvons citer ici que ce passage de sa correspondance, aux derniers termes de la gradation.

« M^^ du Deffdiid est maintenant fort yieille et complètement aveugle, mais elle conserve toute sa vivacité, ses sadlies, sa mémoire, son jugement, ses passions et son agrément. Elle va à l'Opéra, à la Comédie, aux soupers et à Versailles. On soupe chez elle deux fois par semaine; elle se fait lire tout ce qui paraît de nouveau; elle compose des chansons et des épigrammes vraiment admirables et se rappelle tout ce qui a été fait dans ce genre depuis quatre-vingts ans. Elle correspond avec Voltaire, dicte de charmantes lettres à son adresse, le contredit, n'est bigote ni pour lui, ni pour personne et se moque aussi bien des philosophes que du clergé. Dans la discussion, où elle se laisse facilement entraîner, elle montre beaucoup de chaleur et pourtant elle a rarement tort; son jugement sur tous les sujets est aussi juste que possible et sa conduite sur tous les points est une erreur continuelle, car elle est tout amour et tout aversion; passionnée jusqu'à l'enthousiasme pour ses amis, toujours anxieuse d'être aimée (il ne s'agit pas d amants bien entendu), enfin, ennemie violente mais franche. Privée de tout autre amusement que la conversation, la solitude et l'ennui lui sont insupportables et la mettent à la discrétion de gens indignes qui mangent ses soupers quand ils ne peuvent le faire chez des personnes d'un rang plus élevé, qui clignent de l'œil l'un à l'autre et se moquent d'elle, gens qui la

i. Lettres, p. i6, 76, 8-2, 06, 108.

détestent parce qu elle a quarante fois plus desprit qu'eux, et qui osent la détester parce qu'elle n"ec-t pas riche '. »

Le 6 mars 1766, Walpolc, qui touche à son départ, écrit à Crawford :

« Notre excellente vieille femme a pleuré comme un enfant avec ses pauvres yeux qui n'existent plus, pendant que je lui lisais votre lettre. Je ne m'en étonne pas; elle est aimable, amicale, délicate et juste, si juste que je suis vexé d'être contraint de combattre si souvent la bonté de son cœur, et de dissiper ses rêves chéris d'amitié. « Ah ! m'a-telle dit enfin, il ne parle pas de revenir! » Je lui ai répondu que. si quelque chose pouvait nous ramener, vous ou moi, ce serait le désir de la voir; je le pense de vous, et j'en suis sûr pour mon propre compte -. »

Nous connaissons maintenant les idées de Walpole sur la société française en général et en particulier ses sentiments pour M'"'^ du |Delfand. Il nous sera facile de comprendre en quoi celle-ci s'exposa à les froisser en les exagérant et reçut elle-même plus d'un douloureux coup de boutoir d'un iiomme qui ne voulait pas qu'on lui demandât plus quil ne voulait et ne pouvait donner, et redoutait plus que la mort le ridicule de la passion à l'âge de la raison; et cela jusqu'au jour où M°^° du DelTand, convaincue, soumise, résignée, se contenta, non sans regret, de cette affection d'esprit qu'un cœur rempli de cendres n' échauffait plus que d'un tiède et pâle ivayon.

Dès le 19 avril 1766 s'engage ce dialogue épistolaire qui ressemble d'abord à un duel aigre-doux, par suite de la méfiance de Walpole et de ses impérieuses et

l. Lettres, p. liS.

Z. Ibicl, p. 15G. Voir aussi p. 1G6.

moqueuses défenses de hausser le ton, et de dépasser ce qu'il peut permettre et supporter de la langue du sentiment.

« Je commence par vous assurer de ma prudence; je ne soupçonne aucun motif désobligeant à la recommandation que vous m'en faites; personne ne sera au fait de notre corresponilance, et Je suivrai exactement tout ce que vous me prescrivez; j'ai déjà commencé par dissimuler mon chagrin... Avec tout autre que vous, je sentirais une sorte de répugnance à faire une pareille protestation; mais vous êtes le meilleur des hommes, et plein de si bonnes intentions qu'aucune de vos actions, aucune de vos paroles ne peuvent jamais mètre suspectes. Si vous m'aviez faitplusitôtlaveude ce que vous pensez pour moi, j'aurais été plus calme et par conséquent plus réservée. Le désir d'obtenir et de pénétrer, si l'on obtient, donne une activité qui rend imprudente; voilà mon histoire avec vous; joignez à cela mon âge et que la confiance que j'ai de ne point passer pour folle doit donner naturellement la sécurité d'être à l'abri du ridicule. Tout est dit sur cet article, et comme personne ne nous entend, je veux être à mon aise et vous dire qu'on ne peut aimer plus tendrement que je vous aime; que je crois que l'on est récompensé tôt ou tard suivant ses mérites; et comme je crois avoir le cœur tendre et sincère, j'en recueille le prix à la fin de ma vie. Je ne veux point me laisser aller à vous dire tout ce que je pense, malgré le contentement que vous me donnez; ce bonheur est accompagné de tristesse, parce qu'il est impossible que votre absence ne soit bien longue. Je veux donc éviter ce qui rendrait cette lettre une élégie; je vous prie seulement de me tenir parole, de m'écrire avec la plus grande confiance, et d'être persuadé que je suis plus à vous qu'à moi-même. »

8i liumhle, si insinuante, si caressante, si discrète que filt cette déclaration d'affection, elle étonna, elle agaça, elle irrita l'égoïste, l'ombrageux, l'humoriste Walpolc. Il se redressa, se recula brusquement, comme s'il eiit redouté la piqûre d'un serpent. Il ne

LA MARuUiSPi DU DEFl'ANû 157

iiouf' est pas permis déjuger des termes dans lesquels il exprima sa répugnance, son mécontentement; mais ils durent être humiliants, blessants, d'une hrutalité sans doute exagérée à dessein pour couper court à des démonstrations quiluidéplaisaicnt,qui l'horripilaient; car, par une pudeur qui sent Jjien une âme féminine, par un généreux scrupule de piété et de pitié à la fois, pour deux mémoires qui lui étaient chères, miss Berry a dérohé celle missive à rindiscrète curiosité de la postérité. Mais nous pouvons juger de ce que devait être sa lettre par la réponse qu y fit M™'^ du Defïand le •21 avril, en rassurant ses craintes, en rétorquant ses reproches, en s'excusant avec une dignité calme et une pénétrante douceur, d'avoir trop mis de son cœur dans un commerce d'esprit, et d'avoir attenté au repos, à la liberté, à la respectabilité d'un homme qui se voyait déjà l'objet des railleries de ses ennemis et de ses amis, et que la terreur du ridicule exaspérait jusqu'à la cruauté.

Dans la lettre à laquelle répondait M"^"^ du Deffand nous voyons par les citations qu'elle en donne ou les allusions qu'elle fait, qu'il la taxait d'indiscrétions et d'emportements romanesques. q\ï il la hlàmaitde prendre le rôle d'ilcloïse et se défendait ironiquement d'accepter de lui donner la réplique en Ahailard. Au reste, pour hien indiquer le sens de ces lettres goguenardes, féroces, comme les appelle M™'' du Defïand. et aussi anglaises que les siennes sont françaises, citons ce passage caractéristique d'une de ces épîtres où AYalpole rahrouait si vertement sa vieille amie, lui chantait pouilles avec si peu de ménagement qu'elle en était réduite à leur préférer un moment son silence. Pourtant, voyant durer ce jeûne épistolaire où il la rédui-

sait, elle eu venait à implorei\encore une de ses mercuriales,dut-elle en pleurer, et ne l'obtenant pas perdait l'appétit, le sommeil, était si malheureuse enfin que son secrétaire, le fidèle Wiart, témoin efî'rayé de ses angoisses, prenait sur lui d'écrire subrepticement au château de Strawbcrry-Hill que sa maîtresse se mourait de chagrin de ne plus avoir de ses nouvelles. Quand il en donnait, voyons un peu sur quel ton il le faisait, et comment il répondait à ses plaintes.

(( A mon retour à StrawbeiTy-Hill, je trouve votre lettre qui me cause on ne peut plus de chagrin. Est-ce que vos lamentations, Madame, ne doivent jamais finir? Vous me faites bien repentir de ma franchise; il valait mieux m'en tenir au commerce simple; pourquoi vous ai-je voué mon amitié? C était pour vous contenter^ non pas pour augmenter vos ennuis. Des soupçons, des inquiétudes perpétuelles! Vraiment si Tamitie a tous les ennuis de l'amour sans en avoir les plaisirs, je ne vois rien qui invite à en tâter. Au lieu de me la montrer sous sa meilleure face, vous me la présentez dans tout son ténébreux. Je renonce à l'amilié si elle n'enfante que de l'amertume. Vous vous moquez des lettres d'Hélo'ise et votre correspondance devient cent fois plus larmoyante. Reprends ton Paris; je n'aime pas ma mie au gué. Oui, je l'aimerais assez au gai, mais très peu au triste. Oui, oui, ma mie, si vous voulez que notre commerce dure, montez-le sur un ton moins tragique; ne soyez point comme la comtesse de La Suze, qui se répandait eu élégies pour un objet bien ridicule. Suis-je fait pour être le héros d'un roman épistolaire? Et comment est-il possible, Madame, qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous donniez dans un style qui révolte votre Pylade, car vous ne voulez pas que je me prenne pour un Orondate! Parlez-moi en femme raisonnable ou je copierai les réponses aux Lettres Portugaises. »

lia remontrance était dure, on en conviendra ; on conviendra aussi que si elle est diu'C dans la forme,

LA MAROLiISE DÛ DEFFAND 159

elle ne manque pas dans le fond d'une certaine âpre raison, d'une certaine verve de bon sens. Il y a lieu de tenir compte, dans l'appréciation, de la disproportion des âges et de la différence des caractères des deux correspondants en particulier, augmentée encore, en général, de la différence du génie de leurs deux pays. Horace Walpole, d'humeur assez bizarre, avait pu passer quelquefois pour galant, mais jamais pour tendre. Il avait à peine connu les joies de la famille et n'avait pas cherché à les raviver et renouveler par le mariage qui lui eût permis d'en fonder une. Il avait, nous le répétons, parce que c'est le mot de l'énigme, cette horreur de l'inconvenant {quod non decet)^ du ridicule à un degré excessif, presque maladif. Railleur par caractère, maniant volontiers contre les autres, avec une cruauté habile et froide, l'arme de l'ironie, il en redoutait, en homme du métier, la moindre piqûre. Une plaisanterie de Grawford sur les tendres sentiments qu'il avait inspirés à la douairière de Saint-Joseph le faisait sortir des gonds et mettait son humeur aux champs pour huit jours. Elle s'en aperçut plus d'une fois à ses dépens par le contre-coup implacable de son irritation. Force lui fut donc de se modérer, de se ranger, de se réduire non-seulement aux maigres réalités, mais aux apparences plus maigres encore du sentiment, les seules qu'il vouhit tolérer. Mais malgré ses résolutions et ses promesses, parfois la source d'affection, si longtemps contenue, rompait le scel de discrétion et débordait et s'épanchait malgré elle. Alors elle était impitoyablement refoulée, rembarrée par une épître de remontrances.

Cela dura ainsi, avec des alternatives et des vicissitudes qu'il n'est point de notre sujet, restreint aux

grandes lignes, de retracer en détail, assez et trop longtemps, au gré de sa correspondante. En vain, des le début, comme pour mieux attester la nature et le désintéressement de son affection. M™° du Detïiind avait assuré à Walpole qu'elle avait été indignée et dégoûtée d'un petit ouvrage, de la façon de M™^ de Forcalquier, qui était une apologie de la vieillesse, où était soutenue la thèse paradoxale qu'on pouvait Cire amoureux de cfuelqu'un de cent ans. Pendant plus d'un an. jusqu'à l'épuisement de toute espérance, jusqu'à la défaite complète, jusqu'au renoncement absolu, le cœur de M"^*^ du Deffand, subitement réveillé, chante comme un oiseau sur la neige, et par toutes sortes de souplesses, de caresses, de gentillesses, cherche à se faire pardonner cet hymne hors de saison. Bientôt épuisé, étouffé, il ne bat plus que d'une aile, et ne hasarde plus que quelques cris plaintifs. Enfin la froide atmosphère d'égoïsme décent qui règne autour de lui le glace peu à pou; mais jusqu'au dernier jour on le sent encore palpiter et la mort seule le fera taire. C'est, sous forme du parabole, l'histoire exacte et navrante de ce duel entre M™" du Deffand, qui aime pour la première fois à l'âge où il n'est plus permis d'aimer pour la dernière, et Walpole, qui proteste avec toute l'àpreté de son esprit et toute la morgue de sa nation contre les feux intempestifs dont il s'exagère certainement les inconvénients.

Une fois contenue, domptée, mise au point impérieusement exigé. M™'' du Dcfïïind fut-elle heureuse ou à peu près? Il s'en faut de beaucoup, à en croire ces lettres qui expriment si souvent, en termes pénétrants et amers, le dégoût d'une vie manquée, à laquelle elle ne tient plus que par un reste d'habitude

e' de curiosité. Pourtant, à mesure qu'elle se range, Walpolc s'humanise et s'adoucit. Il lui témoigne des égards souvent délicats. Il met tout ce qu'il peut de plus gracieux dans ces hommages discrets et tempérés auxquels il la condamne. Il se montre pour elle capable de dévouement. Après lui avoir consacré le meilleur de lui-même durant les quatre voyages qui suivirent celui de l765-66.il lui offre, avec une générosité vraiment éloquente et sincère, qui provoque, en même temps qu'un noble refus, des remerciements attendiis, une part de sa fortune, quand les réformes fiscales de l'abbé Terray l'ont atteinte dans la sienne. Il accepte d'être le légataire de ses papiers et recueille son chien favori quand elle meurt en octobre 1780. En apprenant la nouvelle trop prévue et pourtant douloureuse, comme si elle eût été une surprise, de sa mort, nous ne répondrions point qu'il n'ait pas pleuré, et ne se le soit point durement reproché à lui-même, par habitude.

Une larme, une larme de pilié plus encore que de regret, c'est donc tout ce qu'avait pu obtenir M™^ du Deff*and de l'objet de cette passion d'esprit et de cœur, qui dura quinze ans, et encore sans avoir pu en jouir; puisqu'elle ne vit point ce faible témoignage de sensibilité donné à sa perte. Quel résultat en comparaison de ses ambitions tardives et de ses suprêmes espérances? 0 vanité des sentiments humains, que trompent sans cesse la petitesse de leur objet et l'étroit espace de temps contre lequel ils se heurtent ! Quel exemple, quelle leçon pour toute femme qui serait tentée de partager les illusions de cette femme si clairvoyante en toute autre matière, si aveugle en celle-Là et d'àmc autant que do corps, de tromper comme elle la loi

des saisons du cœur, d'économiser égoïstoment pour la vieillesse ses liaisons parasites, ses passions suspectes, ses hasardeuses bonnes fortunes, cette source d'aflection, faite pour féconder la vie et égayer le devoir à Theure de la jeunesse! La punition de ces richesses tardives, de ces séniles exubérances de cœur c'est leur stérilité. Quiconcfue rit de son cœur à vingt ans en pleure à soixante. Quiconque en est avare au commencement par égoïsme, en est ridiculement prodigue à la fin, par une nécessité vengeresse qui jure avec les cheveux blancs. Le bonheur qu'on n"a pas demandé à temps aux affections permises, les affections de la dernière heure ne le donnent point. Pour avoir douté de l'amour au début de sa vie, M™" du Defïlmd fut punie par ce doute incurable, implacable qui Tempécha jusqu'au bout de croire même à la fidélité de son meilleur serviteur. Son secrétaire Wiart pleurait silencieusement à son chevet d'agonie. Vous m'aimez donc ? lui demanda-t-elle avec une naïve et cruelle surprise.

Une autre leçon qui se dégage de l'histoire de M°i^ du Deffand , c'est celle de son impuissance à retrouver la foi quand elle sentit le prix de cette perte, quand, rebutée par le néant de la philosophie et Timpossibilité où elle était d'en remplir le vide douloureux de son âme, elle voulut revenir à cette source sacrée dont elle avait si dédaigneusement détourné ses lèvres pendant sa jeunesse. C'est alors qu'elle se souvint, dégoûtée des panacées profanes, de l'humble remède que lui avait conseillé Massillon : le catéchisme de cinq sous. C'est alors qu'elle se souvint que celui qui avait dit : Dieu seul est grand, mes /"î'ères, devant le cercueil de Louis XIV, avait dit souvent aussi, dans do

plus modestes circonstances : Dieu seul est bon! Dieu seul peut consoler l'homme des hommes. M"^'' du Deffand donc, par égoïsme plus^quc par raison, et par crainte plus que par foi, essaya à diverses époques de sa vie, de se reprendre à ces bienfaisantes espérances. Mais il en est de l'innocence de l'esprit comme de celle du cœur. Une fois perdue, elle ne se retrouve plus.

C'est en vain qu'elle désira « pouvoir devenir dévote, ce qui lui paraissait Tétat le plus heureux de cette vie » ; c'est en vain qu'elle essaya « de chercher dans les pratiques de la religion ou des consolations ou une ressource contre l'ennui ». C'est en vain entin qu'elle tenta de faire du P. Boursault, de l'évèquc de Mâcon et plus tard de l'ahbé Lenfant les instruments de sa conversion et ses médiateurs auprès du Ciel trop méprisé. Elle ne put jamais se résigner à apprendre une seule page de ce catéchisme préservateur qu'on lui faisait lire inutilement tous les matins au couvent. « J'étais, dit-elle, comme Fontenelle. J'avais à peine dix ans que je commençais à n'y rien comprendre. » Plus tard, déjà aveugle, et s'impatientant de ne pas entendre cela couramment comme une épître de Voltaire, elle interrompait le lecteur en s'écriant : « Eh mais, est-ce que vous comprenez quelque chose à cela, vous? » Triste et décisive leçon que cette impuissance de l'orgueil à faire ce qui est si facile à Thumilité!' Pourtant, à l'approche de la mort, qui attendrit tout en nous et autour de nous, un prêtre doux, persuasif, discret, habile 'aux ménagements qu'exigent les âmes blessées, ce même abbé Lenfant qui devait préparer Louis XVI aux épreuves de sou martyre et qui l'eût accompagné à l'échafaud

si les bourreaux de septembre ne l'eussent fait, dans leur impatience, aller devant dans la mort, l'abbé Lenfant parvint à triompher de ces sécheresses obstinées d'une âme si longtemps incrédule. Il put remettre cette octogénaire catéchumène en état de digne préparation à la grâce entre les mains de son directeur naturel, le curé de Saint-Sulpice. Mais lorsque ce dernier se rendit à l'appel de M""*^ du Defïiind, celle-ci, déjà aux prises avec les affres de la mort, se débattait sous ses voiles, et n'avait plus la force de goûter les consolations qui lui étaient apportées.

Ainsi finit M"'" da DcfFand: ainsi furent dénouées cette amitié et cette coj-respondance avec Horace Walpole qui sont demeurées un des monuments moraux en même temps qu'un des chefs-d'œuvre littéraires du temps. Cette amitié, nous l'avons vu, n'avait pas été exempte d'orages, et plus d'une fois avait failli sombrer en pleine amertume de désabusement et de déception. Nous comprenons maintenant facilement la cause de ces malentendus, ces exigences d'une part et ces refus de l'autre, dont la douleur arrachait cà M°^^ du Deffand des plaintes si éloquentes. Jamais cette amitié entre homme et femme, aux âges incompatibles avec l'amour, cette amitié d'esprit que tourmentent les derniers soubresauts et les derniers soupirs du cœur, n'a été sentie et exprimée, étudiée et analysée d'une plus pénétrante façon. M™^ du Deffand y chercha en vain le bonheur et sa déception n'est pas la seule de ce genre.

Nous ne connaissons qu'un exemple de la sagesse et du bonheur dans ces unions intellectuelles et tardives entre une femme qui n'est plus belle et un homme qui n'est plurs jeune. La différence du ré-

sultat s'explique d'un seul mot. La marquisu de Créqui, qui n'avait jamais été galante, eut le bonheur d'être chrétienne avant que l'âge lui en fît un besoin. Rassurée sur elle-même, elle put songer à consoler Sénac de Meilhan de ses disgrâces et de ses dégoûts, bien loin d'avoir besoin de ses consolalions. Elle put déployer sans scrupule et afficher sans rougeur ce dévouement maternel qui sied si bien à la sérénité des vieillesses tranquilles. Elle put fournir le modèle d'une de ces amitiés suprêmes qui procurent tant de tranquillité à la vie sinon à lame de celui qui en goûte l'honneur, et qui prêtent tant de majesté, comme le soleil couchant au soir d'un beau jour, aux dernières vertus et aux dernières grâces de la femme.

Nous avons déjà esquissé la première moitié de la vie de M^^'^ de Lespinasse; cette première moitié de sa vie elle l'avait employée à faire l'éducation de son esprit et à préparer sourdement son indépendance.

En mai 1764, à trente-deux ans, elle se trouva libre, non sans quelque déchirement et quelque honte, à la suite de la querelle et de la rupture avec M°^<^ du Deffand, que nous avons racontée. Elle ne fut pas plus tôt en possession de cette liberté tant convoitée, si chèrement achetée, qu'elle n'eut rien de plus pressé que de l'aliéner ; elle s'en enivra, elle en abusa, elle la perdit, et pour son malheur et pour notre exemple, entreprit l'éducation de son cœur dans deux passions demeurées célèbres qui l'éclairèrent et la consumèrent en quelques années.

M^i^ de Lespinasse, chassée par M°^^ du Deffand de son appartement de Saint- Joseph, se retira rue Saint- Dominique, non loin du couvent de Bellechasse, dans un modeste appartement que h\ maréchale de Luxemhourg fit meubler. Elle y fut suivie par les amis qui, après avoir été les complices de son émancipation, ne pouvaient se dispenser d être les compagnons de sa

solitude, les courtisans de sa disgrâce. La première année, le salon ne fut guère qu'un cabinet; on s'asseyait, on se comptait, on s'évertuait à voix basse ; on se lançait en tapinois; on cbeminait à la lanterne sourde. Le goût de l'imitation serait un goût tout français, s'il n'était pas un goût tout humain. Peu à peu on s'enhardit. M"^^ du Deffand, comme toutes les puissances, avait ses frondeurs et ses mécontents. Tout en ménageant Voltaire, nous l'avons dit, elle n'épargnait guère la queue de son parti, ce qu'elle appelait c sa licrée ». Bientôt la coterie devint une société; la chapelle devint une église, ouverte non seulement aux dévots mais aux lidèles. La double cabale, la double secte qui prétendait et qui arrivait par degrés à la direction, bientôt à la tyrannie de l'opinion, ceux qu'on appelait les j)hUosophes, et ceux qu'on appelait les économistes. — qui étaient aussi des philosophes, occupés non seulement des intérêts moraux, mais des intérêts matériels, d'une ambition plus impatiente, plus pratique et tendant au gouvernement à la faveur du prestige d'un système de réforme et de progrès, d'une meilleure distribution de la richesse et d'une part moins inégale faite à la pauvreté, — prirent le salon de la rue Bellechasse pour centre de ralliement, pour citadelle de leur Fronde, pour nid de leurs projets, pour asile de la conjuration et de la propagande encyclopédique. Pour user à notre tour de ces sobriquets ironiques dont les affiliés se servaient volontiers, nous dirons que, dans ce couvent de la nouvelle Réforme, frère d'Alembert, frère Turgot, frère Morellet, frère Diderot vinrent s'abriter sous les ailes de sœur de Lespinasse.

Que faisait-on ebez elle? On y causait. Et puis en-

corc ? On y causait. M"° de Lcspinasse n'était pas riche. Au début, son revenu ne dépassait pas deux mille livres de rentes. Nous savons par son testament qu'à la fin seulement elle jouissait d'un revenu progressivement accru par des pensions diverses, dont une du roi, jusqu'à 7.000 livres. Le bilan de sa succession devait se balancer entre un actif de 15.770 livres et un passif de 5.010 livres. Nous sommes mis en mesure par ces détails précis de nous faire une idée de ses moyens d'influence. Il est évident que c'est par la puissance de l'esprit seule quelle attirait, retenait, réunissait ses fidèles. On ne dînait ni on ne soupait jamais chez elle. Les histoires y remplaçaient le rùti. On s'y abreuvait de nouvelles, on s'y nourrissait de commérages; de temps en temps on avait, comme dessert, une lecture de tragédie. L'ordinaire, on le voit, était des plus frugaux et des moins onéreux pour la maîtresse de la maison. Grimm l'avait dit dans un de ces mandements facétieux qu'il adressait aux fidèles de l'église encyclopédique : « Sœur de Lcspinasse fait savoir que sa fortune ne lui permet pas d'offrir ni à dîner ni à souper et qu'elle n'en a pas moins d'envie de recevoir chez elle les frères qui voudront y venir digérer. L'Église m'ordonne de lui diie qu'elle s'y rendra, et que, quand on a autant d'esprit et de mérite, on peut se passer de beauté et de fortune. *

Bientôt le salon de M"^ de Lespinasse, hanté à la fois par les philosophes et les princes, les gens de lettres et les grands seigneurs, où les étrangers de marque briguaient la faveur d'être admis, ne fut pas seulement le rendez-vous de tous les artistes et de tous les dilettantes de l'art de la conversation, de tous

les raffinés des voluptés de l'esprit, mais il devint aussi une puissance à une époque où les salons donnaient le ton à l'opinion, et où l'opinion menait à tout ses favoris. Par d'Alembert, secrétaire perpétuel, M"^ de Lespinasse exerça sur les choix et les récompenses de l'Académie une influence souvent décisive qui fit honneur à son dévouement sans faire de tort à son goût. La Harpe, Marmonlel, le chevalier de Chastellux, Chamfort, Rouchcr lui durent plus d'un de leurs succès; et si M°^"^ du Deffand eut son ministre dans le duc de Choiseul, sa rivale eut le sien dans Turgot.

Il semblait qu'avec tant d'esprit et lant de satisfactions pour son esprit, tant de mouvement et de variété dans sa vie, tant d'aliments pour son activité, M^^*^ de Lespinasse, qui avait d'ailleurs traversé sans encombre ce défilé le plus dangereux de la vie, qu'on appelle l'âge des passions, dût être à l'abri de ces erreurs de conduite, de ces accidents moraux qui troublent et empoisonnent une existence. Malheureusement,— c'est la Rochefoucauld qui l'a dit : « L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison. » Malheureusement M"® de Lespinasse, qui n'avait pas plus que la plupart des femmes de son temps, pour résister à la tentation, l'appui et la sauvegarde des principes rehgieux, ne tarda pas à passer de rindépendance des idées cl celle des actions, qui en est la suite; et l'histoire de ses fautes et de ses malheurs va nous fournir un exemple de plus de ces défaillances qu'évite si facilement l'humilité de la vertu chrétienne, et que subit si facilement l'orgueil de la vertu profane.

Bientôt M"^ de Lespinasse se sentit triste au milieu

de la joie qui l'entourait et seule au milieu de cette foule d'élite qu'elle présidait. Les devoirs, les plaisirs, les succès de la vie mondaine, théâtrale pour ainsi dire, ne pouvaient suffire à remplir le vide d'une âme affamée et privée des jouissances du sentiment. C'est en vain qu'elle cherchait à se donner le leurre, dans des liaisons de pure et tendre, mais encore froide à son gré, amitié. Ces liaisons, dont la plus longue et la plus honnête fat celle qui l'unit à d'Alemhert, ne faisaient qu'amuser son cœur et tromper sa faim sans la satisfaire. En vain cherchait-elle à obtenir, par la lassitude, le repos de son esprit. Le besoin de la paix survit, plus im.placable que jamais, aux fatigues sous lesquelles on prétend l'étouffer. Le mouvement, les distractions d'une vie occupée de mille soins ne sont pas une ressource contre l'ennui. Les agitations de la vie, au lieu d'éteindre le feu inquiet des passions, l'avivent et l'excitent.

Disons d'abord quelques mots des sentiments de M^^° de Lespinasse pour d'Alemhert, et cherchons à nous expliquer pourquoi cette liaison ne sufflt pas à remplir le vide de l'âme de M"« do Lespinasse, ou plutôt contribua à le lui faire sentir plus douloureusement. D'Alcmbert avait gardé du malheur de sa naissance, de son long isolement, de ses travaux abstraits, une habitude d'être un peu sauvage et fruste, un pli indélébile de réserve et de mélancolie. Il avait le rire triste. Ni son caractère, ni son tempérament ne semblaient le porter aux abandons de l'amour. Mais il était capable de sentir et de pratiquer l'amitié et il se montra jusqu'au bout, non sans déceptions, non sans sacrifices, le meilleur et le plus fidèle ami de M"'^ de Lespinasse. Un attrait particu-

lier de sympathie, excite par une mutuelle estime et une mutuelle pitié, avait entraîné Ymi vers l'autre ces deux abandonnés, ces deux déshérités. Lors de la rupture fameuse que nous avons racontée, rupture certainement encouragée, favorisée, sinon provoquée par d'Alemhert, mécontent des déboires de son amie, humilié de la condition subalterne et précaire où elle languissait, jaloux d'un partage qui le réduisait au superflu de son temps et de ses sentiments, il raccompagna dans sa retraite. Une femme même émancipée a toujours besoin devant le monde, même le monde le moins susceptible sur les bienséances, d'un protecteur, d'un tuteur, d'un garant. D'Alembert, âgé en 1764 de quarante-sept ans, pouvait fort convenablement jouer ce rôle de Mentor d'une femme de trente-doux, et il J'accepta volontiers parce qu'il le rapprochait de celle à laquelle il avait, en dehors de ses études, consacré sa vie.

Une circonstance fortuite et bienvenue rendit ce rapprochement intime jusqu'à la vie commune, lorsqu'une maladie grave, contractée par d'Alembert dans le logement étroit, humide et sombre, qu'il n'avait pas cessé d'occuper depuis sa naissance, chez sa mère nourricière, la femme Rousseau, vitrière, rue Aubry-le-Gomte, obligea ses amis à lui conseiller et à lui chercher un appartement plus sain, plus central et plus convenable à ses travaux, à sa renommée, à son influence.

Il s'en trouva un précisément et opportunément vacant au-dessus de celui qu'occupait M^^* de Lespinasse. Les deux amis, considérant plus ce que leur bonheur pouvait gagner que ce qu'il pouvait perdre à ce voisinage qui rapprochait au point de le con-

fondre le pamllélisme de leurs deux existences, acceptèrent comme un bienfait de la Providence cette faveur du hasard. Leur société approuva cette détermination, et la malignité du monde, désarmée par sa naïveté, ne s'avisa point de la trouver dangereuse pour une réputation que la sagesse de l'un, que l'austérité do Taulrc plaçaient au-dessus du soupçon. Les orages qui troublèrent le bonheur de cette réunion ne vinrent point en effet d'une médisance qui la respecta toujours. D'Alembert, peu tendre de sa nature, n'ambitionnait rien au delà de ce qui lui était naturellement et irréprochablement accordé. 11 ne songeait point à l'amour, et il trouva même inconvenants, choquants, presque offensants, des bruits de mariage qui semblaient logiques à tout le monde, excepté à lui, dont l'affection et peut-être régoïsme se contentaient très bien du sort restreint qui lui était fait.

Il était heureux sans alarmes, et M"*' de Lcspinasse à cette époque disait aussi être heureuse, à n'être effrayée que de son bonheur même. Il ne devait pas durer, parce que ce qui suffisait à d'Alembert, tant qu'elle ne vécut que pour lui, ne lui suffisait pas cà elle, et qu'elle chercha avec d'autres ce qui lui manquait. D'Alembert était incapable de passion, du moins ce n'est que plus tard et trop tard qu'il s'avisa de suivre l'exemple qui lui était donné, et, comme il arrive en pareil cas, ne connut et ne goûta de la passion que ce qu'elle a d'amer : la jalousie et le sacrifice. M"*^ de Lespinasse, au contraire, était incapable de vivre sans passion. Elle n'était ni désabusée ni détachée, ni blasée comme M™° du Deftiind, et n'eût jamais oser se vanter comme elle do n'avoir ni tempe-

MADEMOISELLE DE LESPIXASSE 1T3

rament ni roman. Quand clic mourut, consumée par ce feu qui lui semblait à tort cire celui de la vie, quand elle périt prématurément, le corps empoisonné par l'opium dont elle poussa hienlùt l'usage à l'cxccs pour en obtenir un repos factice, et l'âme empoisonnée par l'amour, ses chagrins dévorants, ses bonheurs plus dévorants encore, elle en était à sa cinq ou sixième épreuve, selon le témoignage peu charitable de Grimm qui ajoute avec une ironie où il ne faut voir peut-être que l'irrésistible aveu, l'involontaire hommage de ses propres déceptions : « Voyez sïl y a plus de sûreté avec la philosophie et les philosophes qu'avec la grâce et ses directeurs. »

S'il faut en croire une insinuation peut-être plus maligne que fondée de M'^*' du Delland, l'objet de la première espérance, du premier essai de cœur de M*^*^ de Lcspinassc aurait été un jeune seigneur irlandais, lord Taaflé, qui avait traversé un moment sa société. Mi^<= de Lespinasse, dans une ébauche de confession intime qui semble fort romancée^ fait allusion à un personnage dont le signalement assez vague ne répond à aucun nom connu, et qu'elle déguise sous le nom de duc de Wilfort. Elle assure que ce personnage, qui ne lui déplaisait point, avait juré sa conquête, et qu'après y avoir travaillé pendant sept ou huit ans, il dut y renoncer. Elle se vante de ne lui avoir jamais cédé; et peut-être est-ce là tout le secret de sa mystérieuse existence. Les femmes qui ont beaucoup cédé, comme M"'' de Lespinasse, trouvent un dédommagement, une réparation^d'amour-propre à citer ou à supposer des gens moins heureux que les autres et qui représentent, qui personnifient le mensonge flatteur d'une exception de résistance, d'un caprice do

vertu, dans des confidences d'où, sans ce fantôme de complaisance, la vertu et la résistance seraient par trop absentes.

Dès l'année 1766, deux ans après la querelle émancipatrice, un an après sa réunion avec M^^^ de Lespi^ nasse, d'Alembert, qui n'avait que les agréments de l'esprit, avait émoussé dans l'habitude de la vie commune tout ce qu'il pouvait avoir de prestige. Avec une femme d'imagination on ne résiste guère à cette épreuve. Le masque tombe, le héros s'évanouit, et il ne reste qu'un homme bon tout au plus à faire un ami. Ce rôle d'ajni, de tuteur modeste, de conseiller discret, de confident muet, d'observateur bientôt attristé, d'Alembert dut se résoudre à le jouer bientôt jusquà la lie, s'efTaçant progressivement, avec une sorte de bon goût marital, dans la pénombre de cet intérieur où un autre allait régner, occuper impérieusement la scène, sans trop s'inquiéter de ce tiers inoffensif, relégué aux utilités, qui semblait faire partie de lamaison à titre domestique, familier, au même titre que la cbienne et le perroquet.

Le premier qui vint, qui n'eut qu'à paraître pour vaincre, mais dont la facile conquête et le soudain triomphe eurent encore, en faveur des droits de d'Alembert, assez de ménagements et d'égards pour ne pas lui rendre la supériorité trop douloureuse et trop humiliante son usurpation, ce fut le marquis de Mora. Quant le comte de Guibert lui succéda, d'Alembert, par convenance et peut-être par dépit, songea à prendre possession du logement au Louvre, privilège de ses fonctions académiques; du moins il n'assistait plus que le soir, dans les réunions de cinq à neuf heures, aux succès et aux ravages de cet empire fondé

MADEMOISELLE DE LESPIXASSE 175

sur les ruines de ce qui restait du sien. Alors ni lui ni elle ne s'occupaient plus de la part de décence et même de pitié à faire à cette rivalité toujours silencieuse, mais jalouse, et qui eflaçait sous des dehors impassibles la trace des larmes secrètes. A ce moment, d'Alembert, réduit pendant les derniers temps de la faveur de M. de Mora aux humbles services du commissionnaire, n'était plus toléré par 31"^ Lespinassc exaspérée, désespérée par les vicissitudes d'une passion qui devait la tuer, qu'à titre de garde-malade, de secrétaire, avec le grave Gondorcet pour doublure. Mais reprenons avec quelques détails cette vue d'ensemble anticipée du ménage de la rue Bellechasse. 11 y là place pour quelques tableaux, quelques quadri^ comme disait André Ghénier, d'un effet décisif et tristement exemplaire.

C'est dès la fin de 1766 que M^^^ de Lespinasse, qui aimait à aimer et qui cherchait à aimer, crut trouver dans le marquis de Mora l'homme de son rêve, son idéal réalisé et vivant. Le marquis de Mora était un jeune seigneur espagnol de vingt-quatre ans, fils du comte de Fuentès, ambassadeur de France à Paris, gendre du marquis d'Aranda, premier ministre de Charles III. S'il était d'une nation féconde en héros de roman, s'il avait des héros de roman, avec la bonne volonté surtout que mettait à les lui trouver l'imagination exaltée, grossissante, prête -pour tous les mirages, de Mii<^ de Lespinasse, toutes les qualités intérieures et extérieures, physiques et morales, il n'est pas hors de propos de remarquer que, dans ce choix comme dans les autres, la vanité de Yinamorata trouvait aussi son compte. En tout cas, on ne peut pas dire que sa qualité d'étranger et de grand seigneur ait nui à

M. de Mora. Ces choses-là ont toujours réussi en pareille aventure, surtout eu France.

Favorable aux nouveautés hardies qui agitaient et passionnaient alors le siècle; honoré par Voltaire, auprès duquel il n'avait pas manqué de faire le pèlerinage à la mode, d'une de ces lettres de recommandation, d'une fausse chaleur et d'un enthousiasme factice, que le patriarche exilé, faisant patte de velours à tout hommage qui flattait sa griffe, prodiguait aux débutants de marque, rien ne manquait au nouveau venu pour recevoir des hommes et des femmes, dans la société parisienne, l'accueil le plus empressé. M^^^ de Lespinasse, chez laquelle il se lit présenter, ne vit pas impunément ce jeune homme doué de l'ardeur fiévreuse et sympathique des gens pressés do vivre, parce qu'ils auront la vie courte, et auxquels ce pressentiment donne on ne sait quel charme mélancolique.

Dès le 19 décembre 1766, W^^ de Lespinasse écrivait :

ft Je veux vous parler de ce qui m'atfectc en ce moment, d'une nouvelle connaissance dont j'ai la tête pleine et dont je vous dirais que j'ai le cœur plein, si vous ne me niez pas d'en avoir un. D abord, une figure pleine de bonté et d'agrément, et qui inspire la confiance et l'amitié. Si ce n'était pas un homme, je vous en dirais davantage, car n'allez pas croire que cette amitié aille jusqu'à l'amour. »

C'est toujours la même chose. Ou se flatte encore de s'en tenir à l'amitié, qu'on en est déjà à l'amour. C'est même surtout quand il n'a déjcà plus de limites, qu'on se vante d'avoir imposé des bornes à un sentiment. M"<^ de Lespinasse ne pouvait tromper personne avec ses illusions, pas même elle-même. N'était-ello

pas cette personne dont d'Alembert avait écrit dans un Portrait^ qui mole plus d'une vérité à beaucoup d'éloges :

« XoQ seulement von? avez l'àmc trè^s élevée, vous Tavcz encore très sensible ; mais cette sensibilité est pour vous un tourment plutôt qu'un plaisir; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les passions, et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez tout ce que vous pouvez et tant que vous le pouvez; vous donnez à vos amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez vous permettre, mais il vous en reste encore une surabondance dont vous ne savez que faire, et que, pour ainsi dire, vous jetteriez volontiers à tous les passants. Cette surabondance de sensibilité vous rend très compatissante pour les malheureux, même pour ceux que vous ne connaissez pas ; rien ne vous coûte pour les soulager. »

Il est évident qu'une femme qui, tout en connaissant et en redoutant le danger des passions, était persuadée qu'on ne peut être heureux que par elles, ne tarderait pas à leur confier son bonheur, l'espérance devant, en pareil cas, toujours l'emporter sur la crainte. Il est évident aussi qu'une femme qui était si bonne qu'elle avait du cœur de reste, « à en donner aux passa?iis », ne refuserait pas l'aumône implorée, la charité sollicitée à un mendiant de bonne race et de bonne mine. M"° Gaussin avait dit avec une naïveté qui la sauvait du cynisme le mot et l'excuse de la situation. W^^ de Lespinasse aussi, en dépit des grands airs et du sophisme philosophiques, succomba donc, nous le voulons bien, uniquement pour ne pas faire de la peine à M. de Mora. Ces consciences à la Voltaire ont des commodités vraiment cà nulles autres Ijarcillcs. Toujours est-il qu'au retour de son voyage

triomphant de Ferney en 1768, le jeune marquis n'eut rien à désirer de M"° de Lespinasse. Que la capitulation ait été subtile, nous l'admettons d'une femme de tant d'esprit; mais la défense ne dut pas être bien longue ni bien redoutable de la part de celle qui écrivait en 1775 à un autre :

« Tout entière au bonheur d'aimer et d'être aimée... j ai tant joui, j'ai si bien senti le prix de la vie que, s'il fallait recommencer, je voudrais que ce fût aux mêmes conditions. Aimer et soutMr, le ciel, lenfer, voilà à quoi je me dévouerais, voilà ce que je voudrais sentir, voilà le climat que je voudrais habiter, et non cet état tempéré dans lequel vivent tous les sots et tous les automates dont nous sommes environnés; j'aime pour vivre, et je vis pour aimer. »

Nous n'avons pas la correspondance échangée entre M. de Mora et ]M"« de Lespinasse. Elle dut c-tre volumineuse, à en juger par ce détail que pendant un sé^ jour de dix jours à Fontainebleau, les deux absents n'échangèrent pas moins de vingt-deux épîtres de chaque côté. Un seul homme a lu cette correspondance avant de la brûler, suivant l'ordre testamentaire dont il était l'exécuteur. Il n'a pu s'empêcher do faire la grimace. Pour être géomètre, on n'en est pas moins un homme. La corvée dut lui être pénible, à en juger par les reproches que, dans l'oraison funèbre de la défunte, il ne put s'empêcher d'adresser à son ombre, à travers ses regrets :

« Pourquoi ne m"avez-vous pas ordonné, s'écriait-il en 1776, de brûler — sans l'ouvrir — ce manuscrit funeste, que j'ai cru pouvoir lire sans y trouver de nouveaux sujets de douleur, et qui m'a appris que, depuis huit ans au moins, je n'étais plus le premier objet de votre cœur, malgré toute l'assurance que vous m'en aviez donnée? »

MADEMOISELLE DE LESPIXASSE 170

Gc que devaient être ces lettres, que M^^^ de Lespinasse n'osa point faire rendre à la famille et qu'elle condamna au feu, où elles hrùlèrcnt facilement, on peut le conjecturer par un double aveu. « J'étais aimée, disait-elle à leur souvenir, et aimée à un degré où l'imagination ne peut pas atteindre. Todt ce que j'ai- lu était faible et froid en comparaison du sentiment de M. de M.... » Et elle cite un passage de la correspondance de M. de Mora — absent — avec elle où il lui répète ce qu'il lui avait dit souvent, à propos des femmes espagnoles, dont la pensée éveillait sa jalousie : « Oh! elles ne sont pas dignes d'être vos écolièrcs; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima et mes compatriotes semblent être nées sous les glaces de la Laponie !» « Et c'était de Madrid, ajoutet-elle, qu'il me mandait cela ! »

Nous ne raconterons pas plus en détail ce bonheur interrompu, comme tant d'autres plus innocents, par la mort. Cette grande ombre funèbre nous servira de voile de pudeur. M. de Mora avait dû quitter Paris, sur l'avis des médecins, partisans de la cure de l'air natal, avis non contrarié par la famille, qui n'était pas fâchée de l'arracher cà une influence par trop absorbante et dévorante, le vendredi 7 août 1772. Le 6 mai 1774, après deux ans d'absence, il quittait Madrid déjà frappé du trait mortel que lui seul ne sentait pas, et aiguillonné par ces trompeuses espérances, compagnes des agonies prochaines, qui semblent n'avoir d'autre but que d'empêcher le condamné de voir la mort. Le vendredi 27 mai 1774, M. de ;Mora mourait à Bordeaux à l'âge de trente-deux ans à peine. Quelle douleur pour M^^*^ de Lespinasse ! Oui, sans doute. Quelle douleur inconsolable! Quel incxo-

rablo deuil! Héias ! M. de Mora no fût arrivé à Paiis que pour trouver sa maîtresse infidèle. Et peut-être, s'il faut en croire cette bonne âme de M°^° Suard, n'eùt-il pu refuser un pardon que lui-même avait à demander.

Vers le milieu de 177-2 éclatait à Paris, comme une bombe, le succès d'un livre intitulé Essai sur la tactique, dédié à « sa patrie », par le comte de Guibert, alors colonel delà légion corse. La surprise fut grande d'un colonel faisant de la littérature, et même de la philosophie, esquissant dans un discours préliminaire le plan d'une France politique et militaire nouvelle, critiquant les institutions de son pays, et prédisant la Révolution française. Colonel littérateur et philosophe, le comte de Guibert, qui, d'ailleurs, avait beaucoup d'esprit, une ambition prête, pour arriver, à tous les chemins, et par-dessus le marché une belle figure et vingt-neuf ans à peine, n'eut qu'à paraître, qu'à offrir galamment un exemplaire de sa Tactique, qu'à solliciter une lecture de sa tragédie, « le Connétable de Bourbon », qu'à annoncer la prochaine présentation au concours de l'Académie française de son Eloge de Câlinât, pour devenir le candidat « à tout » de la cabale philosophique, très flattée d'une telle recrue (on n'était pas encore blasé à cet égard), le favori des salons et la coqueluche des femmes, qui, à travers leur engouement artificiel pour les choses sérieuses, ne laissaient pas de garder une place, dans leur esprit et dans leur cœur, pour des sentiments plus naturels et des prétentions plus frivoles.

C'est chez le peintre -littérateur -financier Watelct, qui lui-même donnait l'exemple d'une de ces liaisons que le monde d'alors tolérait, non sans en

MADEMOISELLE DE LESPIXASSE 181

médire, et avait abrité sous les ombrages de sa villa du Moulin-Joli, sur les bords de la Seine, dans ce riant paysage qu'encadrent les collines d'Argenteuil et de Montmorency, son bonlieur irrégulier, que M^'*^ de Lespinasse vit le comle de Guibert. Malgré la disproportion des âges et des caractères, elle s'enflamma pour lui d'une passion assez flatteuse et assez utile pour qu'il ne la dédaignât pas. M. de Mora était absent depuis moins d'un an. Un an après cette rencontre décisive M^^^ de Lespinasse écrivait à M. de Guibert (juin 1773):

« C'est un malheur dans ma vie que cette journée que j'ai passée, il y a un an, au Moulin-Joli. J'étais bien éloignée davoir besoin de former une nouvelle liaison ; ma vie et mon âme étaient tellementremplies que j'étais bien loin aussi de désirer un nouvel intérêt; et vous, vous n'aviez que faire de cette preuve de plus de tout ce que vous inspirez à une personne honnête et sensible. »

Honnête et sensible! Toute la philosopîiie du siècle en matière de sentiment est là. Toute sa fausse vertu, toute sa fausse passion sont là. Sensible soit; mais honnête est un peu fort. Mais c'était la langue du temps, pleine d'euphémismes, comme on voit. Cette sensible et cette honnête personne, pourtant, oubliait, au bout d'un an, une autre personne dont l'unique tort était d'être absente; et elle perdait, en lui étant infidèle, l'unique excuse qu'elle pouvait avoir de l'aimer.

Pour être juste, il faut convenir qu'elle ne sacrifia point sans quelque honte, sans quelque regret, sans quelque remords fabsent au présent et plus tard le mort au vivant. Dans sa passion, l'image et presque fombre de M. de Mora sont toujours en tiers; et nul

doute que M. de Guibert ne trouva plus d'une fois ce souvenir inopportun, importun. Mais que valent les regrets dans une faute qui continue ? Gomment s'apitoyer sur un repentir qui se complaît dans le péché? Les malins pourraient trouver que, dans cette perpétuelle réminiscence et cette comparaison répétée, il y avait plus de coquetterie que de contrition ; et ceux qui ont creusé les mystères souvent étonnants du cœur humain, prétendent que ces souvenirs, ces regrets, ces remords, plus affectés que sincères, ne sont que la dernière ressource, le suprême plaisir d'une passion qui, après avoir tout épuisé, trouve cncoi'C à s'accuser, à se maudire, je ne sais quelle amère et toujours coupable douceur. Il y a encore trop de la chute elle-même dans ces larmes de regret de la chute :

({ Minuit sonne, mon ami Je viens d'être frappée d'un souvenir qui glace mon sang. C'est le 10 février de l'année dernière (1774) que je fus enivrée d'un poison dont l'effet dure encore. Dans cet instant même, il altère la circulation de mon sang, il le porte à mon cœur avec plus de violence; il y ramène des regrets déchirants. Hélas! par quelle fatalité faut-il que le sentiment du plaisir le plus vif et le plus doux soit lié au malheur le plus accablant? Quel atïreux malheur!... Ah! mon Dieu! 11 y a un an qu'à pareille heure M. de Mora fat frappé du coup mortel; et moi, dans le même instant, à deux cents lieues de lui, j'étais plus cruelle et plus coupable que les ignorants barbares qui l'ont tué. Je meurs de regrets : mes yeux et mon cœur sont pleins de larmes... »

Tout cela donne à plaindre M^^'^ de Lespinasse; mais tout en la plaignant, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'elle n'est point si détachée de la faute qu'elle déplore, que le refrain habituel et comme la ritournelle parfois agaçante de ces lettres ne soient laveu

MADEMOISELLE DE LESPIXAâSE IS"^

de rincurable faiblesse, l'irrésistible élan vers celui qui a causé le malheur qu'elle maudit, et qui pourrait faire seul le bonheur auquel elle aspire : je vous aime, aimez-moi. Klle se frappe la poitrine et c'est toujours son cœur qui répond.

Nous possédons les lettres de W^"" de Lespinasse à M. dcGuibert, du 15 mai 1773 aux premiers jours du même mois de mai 1776. M^^^ de Lespinasse mourut le 27 mai. Jusqu'à la fin elle écrivit, et son dernier billet a le souffle court et le murmure étouffé du dernier soupir. La publication de ces tristes reliques du sentiment qui nous permet de suivre pas à pas, dans ses progrès et ses ravages, le drame intérieur d'une passion typique a elle-même une histoire pleine de leçons.

W^^ de Lespinasse avait ordonné de brûler les lettres qu'elle avait écrites au marquis de Mora et au comte de Guibert. Son vœu fut religieusement accompli par d'Alembert; tout en rendant hommage à la pudeur de son amie, qui ne voulait point livrer ù. la postérité son âme dans la nudité de cette ivresse morale qui s'appelle la passion, l'exécuteur testamentaire de M^i" de Lespinasse trouvait lui-même une certaine satisfaction secrète, un certain plaisir expiatoire et vengeur à anéantir ces monuments de la fragilité et de l'inconstance de cette afléction qu'il s'était flatté de posséder sans partage,- à détruire ces témoignages de ses propres déceptions et de ses défaites.

Malheureusement pour M"^ de Lespinasse et pour lui, le comte de Guibert, cédant à un sentiment tout contraire à ces scrupules de discrétion, sentiment dans lequel il faut sans doute faire plus de part à la

vaiiilé personnelle qu'à radmiration littéraire, avait mis à prendre copie de ces lettres autant d'empressement que M"*' de Lespinasse en mettait à lui réclamer les originaux. Après la mort de ce soigneux collectionneur des moindres trophées de ses succès en tout genre, la veuve du comte de Guibert trouva dans ses papiers cette correspondance dont elle n'ignorait point le secret, car sinon du vivant de M^'* de Lespinasse, certainement après sa mort son mari avait dû le lui confier. Il est permis de le conjecturer d'après l'usage qu'elle en fit.

Antérieure à son mariage, qui l'avait à peu près fait cesser, cette liaison avec M"^ de Lespinasse n'avait frustré aucun de ses droits et en avait au contraire consacré le triomphe par le sacrifice et la mort de rhéroïne. Bien loin d'être offusquée par une révélation qui n'avait rien d'imprévu, M™«^ de Guihert put trouver à lire ces lettres où elle n'était point maltraitée un plaisir particulier, puisqu'elle était celle qui avait vaincu le vainqueur.

En 1809, M°^^ de Guihert publia donc, après les Œuvres de son mari, à la mémoire duquel elle avait voué un culte passionné, ces lettres de M"'' de Lespinasse, qui pouvaient être considérées comme faisant partie de ses œuvres, puisqu'elles attestaient le prestige qu'il avait exercé sur les plus distingués de ses contemporains, non seulement par son talent mais par les agréments et les séductions de sa personne. Dans cette première édition, le nom du destinataire de ces lettres était encore à demi caché sous des initiales transparentes. En 1811, il fut dévoilé tout à fait i.

1. Ces éditions originales de 1809 et de 1811 étaient devenues plus rares, d'autant plus qu'une édition de 1847, précédée

M™'' de Guibert avait été aidée dans son travail par un homme dont on ne s'attendait guère à trouver le nom dans cette afïaire, un personnage trop célèbre par la part qu'il avait prise à la Révolution, et qui poursuivi et proscrit après la Terreur, pour l'avoir faite, avait été réduit, par un juste retour, à chercher un asile contre la persécution après l'avoir fait chercher ta tant d'autres, et l'avait trouvé auprès de la veuve de l'auteur de VEssalsur la tactique et du Connétable de Bourbon : Bertrand Barère.

Nous l'avons dit : nous n'analyserons pas ces lettres d'une note forcément monotone, bien que le thème unique y soit varié avec toutes les ressources que l'esprit le plus brillant peut fournir à la passion la plus profonde qui fut jamais. Ce serait une élude plus douloureuse qu'utile, et qui môme ne serait pas sans danger, car on ne marche pas impunément sur des charbons ardents, et ce feu de l'amour profane est de ceux qui brûlent plus qu'ils n'éclairent. Nous nous abstiendrons de chercher à distinguer les trois périodes du drame dont M""^ de Lespinasse fut l'héroïne et la victime: l'aube inquiète, aux espérances mêlées de remords, au triomphe déjà empoisonné par le pres-

d'une notice de J. Janin, en avait fait ressortir la valeur par les défectuosités de tout genre quelle contenait. Par une heureuse coïncidence, deux esprits disting'ues, frappés en même temps de cette lacune regrettable dans la bibliothè(|ue des hommes lettrés et de goût, ont entrepris avec succès de la combler. Grâce aux deux éditions critiques,, précédées d'excellentes notices, et éclairées d'un perj)étuel commentaire, publiées par MM. E. Asse et G. Isambert, dans la collection Charpentier et dans la collection Picard-Lemerre rien ne manque aujourd'hui à la satisfaction de ceux qui veulent connaître sur M^'-^ de Lespinasse, sa vie et ses œuvres, tout ce qu'il est possible de savoir.

sentiment de l'expiation prochaine; le midi orageux, traversé des alternatives si diverses d'une journée d'été; puis, à la suite de ce mariage de Guibert qui fait épuiser à M"° de Lespinasse, après les tourments causés par l'absence d'un amant voyageur, les tourments causés par son infidélité, le soir avec son agonie tour à tour désespérée et résignée; cette progression tragique, qui soutient Tintérêt de la lecture, ne survivrait pas à une analyse forcément dédaigneuse des détails, dans un sujet où le détail est tout. Il n'y aurait pas plus d'agrément ni plus de profit à soumettre aux dissections du moraliste cette passion demeurée immortelle, pour fexemple de tous, et à cliercher à démêler sous le couteau le cri de la chair du cri du cœur. Nous préférons clore cette étude par quelques derniers enseignements empruntés à l'histoire de la mort de M^^" de Lespinasse et de sa mémoire.

Nous en avons assez dit, pour laisser deviner que cette agonie et cette fin d'une femme qui, après avoir cherché la vie dans la passion, semble y avoir cherché la mort, couronnant la faute d'entraînements coupables par celle d'une sorte de suicide moral et même physique où l'abus de l'opium n'aida que trop fexcès du sentiment; nous en avons assez dit pour laisser deviner que cette agonie et cette fin ne furent point chrétiennes.

M^'"^ de Lespinasse avait trop vécu avec les philosophes et vécu en philosophe, pour faire à d'Alembert cette dernière peine de ne pas mourir « joliment » comme il disait de M. d'Argenson avec un cynisme qui fait froid. D'ailleurs la religion n'apporte de consolations qu'au repentir; et M'^" de Lespinasse, qui mourait pour avoir trop aimé, ne parvenait pas à s'en

repentir. Enfin, au cas où elle eût cédé, faibli, car elle était une incrédule passive et incapable des audaces de la négation et du ridicule du défi, ses amis, qui se relayaient jour et nuit autour de son chevet et qui étaient les mêmes que la piété filiale de M™'' de la Fcrté-Imbaut indignée devait chasser d'auprès de M"^'' Geoffrin,sa mère mourante, faisaient bonne garde et n'auraient pas exaucé un vœu de ce genre, sous prétexte qu'ils ne l'avaient pas entendu. Il n'y eut donc rien de sacré dans celte mort de M"*^ de Lespinasse, digne de sa vie et jusqu'au bout profane comme elle.

Celte leçon de sa mort tout entière livrée aux désespoirs qui ravaient causée se complète par celle des vicissitudes du souvenir qu'elle laissa à d'Alembcrt dont elle avait blessé l'amour, et surtout l'amourpropre, dont elle avait imploré le pardon et qui ne le lui avait pas accordé sans quelques restrictions mentales; s'il faut en croire du moins les reproches que, dans la double oraison funèbre consacrée cà son amie, avec des préoccupations trop littéraires, et où Von sent plus son esprit que son cœur, il mêle cà ses regrets. Les extraits suivants permettront de juger ce chef-d'œuvre d'égoïsme quintessencié, où d'Alembert, qui pourrait nous toucher en ne nous parlant que d'elle, finit par nous agacer en ne nous parlant que de lui, et se plaint trop pour être plaint.

« 0 vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous quo j'ai si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé, quelques moments, vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous laviez voulu.., V'oyez... la solitude de mon âme, le vide affreux que vous y avez fait et l'abandon cruel où vous me laissez '... Ali ! mon injuste et cruelle amie, ' il n'a pas tenu à vous que cette

solitude accablante n'ait commencé pour moi dans le temps où vous existiez encore ; pourquoi me répétiez-vous, dix mois avant votre mort, que j'étais toujours ce que vous chérissiez le plus, l'objet le plus nécessaire à votre bonheur, le seul qui vous attachât à la vie, lorsque vous étiez à la veille de me prouver si cruellement le contraire? Par quel motif que je ne puis ni comprendre ni soupçonne,r, ce sentiment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encore dans le dernier moment où vous m'en avez assuré, s'est-il changé tout à coup en éloignement et en aversion? Qu'avais-je fait pour vous déplaire? Que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez à vous en plaindre? Vous auriez vu le fond de mon cœur, de ce cœur qui n'a jamais cessé d'être à vous, lors même que vous en doutiez, et que vous le rebutiez avec tant de dureté et de sécheresse...

<f ... Mais vous n'êtes plus! Vous êtes descendue dans le tombeau, persuadée que mes regrets ne vous y suivraient pasî Ah! si vous m'aviez seulement témoigné quelque douleur de vous séparer de moi, avec quelles délices je vous aurais suivie dans l'asile éternel que vous habitez! Mais je n'oserai pas même demander à y être mis auprès de vous quand la mort aura fermé mes yeux et tari mes larmes : je craindrais que votre ombre ne repoussât la mienne et ne prolongeât ma douleur au delà de ma vie. Hélas! vous m'avez tout ôté, et la douceur de vivre, et la douceur même de mourir. Cruelle et malheureuse amie! il semble qu'en me chargeant de l'exécution de vos dernières volontés, vous ayez encore voulu ajouter à ma peine. Pourcjuoi les devoirs que cette exécution m'imposait m'ont-ils appris ce que je ne devais point savoir, et ce que j'aurais désiré d'ignorer? »

Nous interrompons là cette objurgation lacrymatoire et réquisitoire, qui se poursuit de question en question, de plainte en plainte, de grief en grief, pour nous montrer jusqu'à la satiété, jusqu'à l'afTadissement combien ce philosophe, qui supportait si philosophiquement les douleurs des autres, supportait peu philosophiquement les siennes. Après avoir reproché à runibrc de « sa chère et infortunée Julie » de n'avoii*

MADEMOISELLE DE LESPINASSE ISy

pas gardé une seule de ses lettres, d'avoir laissé à un autre ses manuscrits, de s'être plainte et plainte avec amertume, surtout dans les derniers mois de sa vie, de la bienfaisance de son ami pour la malheureuse famille d'un domestique coupable, de n'avoir pas rougi de penser et peut-être de dire qu'il était le père de ces créatures infortunées, de ces pauvres enfants innocents, d'Alembert conclut cette singulière oraison funèbre par ces mots caractéristiques :

« Vous me faites éprouver, ma chère Julie, que le plus grand mallieur n'est pas de pleurer ce qu'on aimait mais de pleurer ce qui ne nous aimait plus, et ce que pourtant on ne peut plus retrouver. Hélas! jai perdu avec vous seize ans de ma vie; qui remplira et consolera le peu d'années qui me restent? O vous, qui que vous soyez, qui pourriez sécher mes larmes, dans quel endroit de la terre étcs-vous? J'irais vous chercher au bout du monde... »

Ce qui est plus intéressant, quoique non moins triste, ce sont les aveux du second Éloge funèbre., sur l'impuissance de la philosophie à remplir le vide de son âme, et à lui fournir les consolations qu'il cherche là seulement où on ne peut en trouver; car ce n'est pas l'homme qui console de Thomme.

« La philosophie, ma chère Julie, par les ressources même qu'elle nous offre, nous fait souvenir cruellement de ce qui nous manque; et par leffort même qu'elle fait pour nous consoler nous avertit combien nous sommes malheureux. Les maximes des sages, leurs consolations et leurs livres me rappellent à tout moment le mot du solitaire, qui disait aux personnes dont il recevait quelquefois la visite : « Vous i( voyez un homme presque au-^si heureux que s'il était «■ mort. »

Décidément M^^^ de Lespinasse a été sinon moins coupable, du moins beaucoup plus malheurc'usc que

nous ne l'avions d'abord pensé. Elle a cru à l'amour, refusant de croire à tout le reste. Elle a préféré la passion au devoir, l'homme à Dieu; mais comme elle en a été cruellement punie, non seulement pendant sa vie, mais après sa mort! Aussi serions-nous tentés de lui dire à notre tour, en l'évoquant par une prosopopée dans le goût du temps :

« Aimer un comte de Guibert, un fat qui a voulu être héroïque et n'a pas même su être romanesque, qui semble n'avoir favorisé vos illusions et encouragé vos ardeurs que pour donner plus de prix et peut-être plus de ragoût à son infidélité, et se parer devant la postérité, comme d'autant de plumes arrachées à vos ailes, des lettres les plus éloquentes que la passion ait écrites avec le sang des blessures du cœur; avoir pour ami un d'Alembert qui se dédommage en rabrouant votre ombre et en querellant votre mémoire du silence de ces seize années qu'il regrette d'avoir perdues avec vous : c'est là un châtimxent qui dépasse la mesure ordinaire, qui désarme la sévérité la plus justifiée, et qui fait qu'en fin de compte on vous trouve encore plus à plaindre qu'à blâmer

Ce n'est x^as un portrait, c'est un simple médaillon, OLi suivant son exemple, nous ne la peindrons quen Luste. (|ue nous consacrerons à M^'^ de Staa], amie de ;\Xmc (J^ Delfand, admiratrice de Voltaire, mais sans superstition, et qui se moquait fort bien à l'occasion des ridicules d'un dieu trop liomme. Vie manquéc, tout intérieure, qui serait complètement obscure sans le reflet de deux ou trois événements, visage énigmatique, qu'on ne voit guère que de prolll, de maligne observatrice, riant de tout pour n'en pas pleurer : M™^ de Staal , réduite au rôle de confidente et aux^ucccs de la coulisse, malgré un esprit fait pour briller sur la scène, est un caractère qu'on trouve de l'intérêt à analyser ; mais son liistoire peut se conter en deux mots.

M°^^ de Staal, qu'on croyait née en 1693 et s'appeler Delaunay en son nom, se nommait en réalité Cordier, et était née à Paris, le 30 août 1684, Son père était peintre; il fut obligé de s'expatrier pour une cause demeurée inconnue, se réfugia en Angleterre et y mourut, laissant une jeune veuve qui de retour en France y reprit son nom de fille Delaunay^ et le donna à sa fille; cette fille ne sentit guère la douleur de la perte de ce père ijui ne l'avait jamais vue. P^lle dit à ce propos dans ses Mémoires : « J'appris la mort

de mon père, qui était resté en Angleterre; je ne l'avais jamais vu, et je ne sais si je croyais en avoir un: je lui donnai pourtant des larmes; je ne me souviens pas d'où elles partirent. »

Mi^° Cordier-Delaunay fut élevée en Normandie au couvent, par des femmes; elle devait compléter à la cour de Sceaux, où une femme était tout et dans une condition subalterne, son apprentissage de la vie. Cette suite dlnfluenccs suffit, ce nous semble, pour expliquer la finesse de son observation et Tamertumc de sa précoce expérience.

C'est à l'abbaye de Saint-Sauveur d'Évreux , où l'abbesse, M™^ de La Rochefoucauld, sœur de l'auteur des Maximes, avait offert à la mère de M"*' Delaunay un asile qu'elle ne quitta que pour entrer, en qualité de gouvernante de sa fille, chez la duchesse de Ventadour, que notre héroïne passa son enfance. Sa jeunesse s'écoula au couvent de Saint-Louis à Rouen, sous l'indulgente tutelle de la prieure, ^1"^*= de Grieuet de sa sœur. Enfant prodige, enfant gàté^de la pieuse maison. M"'' Delaunay y reçut l'éducation à la fois religieuse et mondaine de tous ces couvents du temps, qui avaient leur salon. Elle y traversa les deux états d'esprit et de cœur qui correspondent à cette double initiation : tour à tour dévote jusqu'au mysticisme et romanesque jusqu'à Texaltation. Mais ce petit noviciat de la passion fut pour elle sans éclat et sans aventures. Elle ne connut que les fièvres légères d'une imagination de bonne heure tempérée par la raison. Une curiosité particulière l'attirait vers les lectures sérieuses, critiques ou philosophiques. Elle avait dévoré à quinze ans Descartes et Malebranche; et celte prédilection est l'indice d'une nature pou faite pour

les tempêtes du cœur et les orages du sentiment. Les termes dans lesquels elle analyse la première crise de ce genre qu'elle éprouva, et rend compte de sa première déception amoureuse, sont caractéristiques, et suffisent à nous faire comprendre pourquoi, si elle s'exposa assez souvent aux dangers de la passion, pour être quelquefois blessée, elle guérit toujours de ses blessures.

« Je découvris pourtant, sur de légers indices, quelque diminution de ses sentiments (d'un M. de Rey, pour lequel elle se sentait quelque faible). J'allais souvent voir M l'es a'Epinay, chez qui il était presque toujours. Comme elles demeuraient fort près de mon couvent, je m'en retournais ordinairement à pied, et il ne manquait pas de me donner la main pour me conduire jusque chez moi. Il y avait une grande place à passer, et dans les commencements de notre connaissance, il prenait son chemin par les cotés de cette place : je vis alors quil la traversait par le milieu, d'où je jugeai que son amour était au moins diminué de la ditVérence de la diagonale aux deux côtés du carré. »

M^^"^ Dclaunay savait, on le voit, la géométrie, et la recommande même, comme une diversion des plus salutaires et des plus efficaces, aux troubles de Tesprit et aux agitations de l'àme. Le choix d'un tel remède nous indique que si elle fut de celles qui s'égarent, elle fut aussi de celles qui finissent toujours par se retrouver. Elle se retrouva en clTet après quelques traverses, et non sans plus d'un regret, au retour de la double épreuve qui résuma sa vie intime, et dont il faut bien dire quelques mots.

Le premier de ces épisodes est son amour à vingt ans pour le marquis de Silly, dont elle n'obtint jamais que l'amitié ; le second est la liaison qu'elle contracta à la Bastille, à trente-cinq ans, dupe des illu-

sions que favorise la captivité, avec le chevalier du Ménil, et dont le dénouement prouve que trop de finesse nuit, en pareil cas, autant que trop de naïveté. Car elle ajouta à la faute de croire aux serments d'un volage qui les ouLlia dès la cage ouverte, celle do méconnaître l'amour vraiment sûr, dévoué et fidèle du brave lieutenant du roi , dans sa prison d'État, M. de Maison-Rouge, qui mourut tristement de sa déconvenue. De sorte que le regret de n'être pas lieu' reuse, s'accrut, pour M"^ Delaunay, de celui, plus amer encore, d'avoir laissé passer, sans la saisir, l'occasion du bonheur.

Mais avant de passer cà l'analyse des idées et des sen» timents d'une femme vraiment et surtout distinguée, et de voir, en quelques coups de crible, à quoi se réduit la pauvre philosophie de celles qui prétendent s'exempter de foi, il faut achever le raccourci de cette vie qui offre aussi sa leçon. Dans celle de M"^ Delaunay, que l'indigence de sa position exposait cà manquer du nécessaire, les passions ne pouvaient être qu'un hors-d'œuvre, et sauf à la Bastille où elle n'avait rien de mieux à faire, elle ne put leur accorder que le superflu de son temps. On ne vit pas seulement de pain quotidien, mais on ne peut s'en passer. Comment M^^*^ Delaunay se le procura-t-elle? Gomment, partie de rien, arriva-t-elle, non à tout, mais à quelque chose? Il n'est pas sans intérêt de l'apprendre.

Jetée brusquement hors du couvent où sa jeunesse, à la fois sérieuse et frivole, n'avait pas eu la peine de songer à l'avenir, par la mort de sa protectrice, elle entrait dans le monde par la petite porte de la pauvreté, vers 17 tO, sans autre moyen de parvenir que

Jjcaucoup d'esprit, peu de beauté, quelques relations et à peine de quoi payer son logement au petit liùtel de Châtillon, à Paris.

Là elle attendit l'effet de ses démarches, appuyées par la recommandation de l'abbé de Ver tôt et de Fontenelle, en vue d'obtenir quelque modeste emploi de gouvernante d'une fille de qualité ou tout autre emploi similaire. Bientôt, son pécule s'épuisant, le besoin de l'économie et celui, plus grand encore, d'un asile plus convenable à ses desseins, la firent entrer au couvent de la Présentation, d'où la vint tirer la protection imprévue — que lui avait ménagée une sœur, déjà placée chez elle sur le pied d'une position et d'un crédit subalternes, — de la duchesse de la Fcrté.

Elle a raconté elle-même dans ses Mémoires, avec la brièveté mordante et la fme ironie de Le Sage, ses débuts dans le grand monde sous les auspices de la fantasque grande dame, les vicissitudes qui firent succéder chez sa protectrice une hostilité jalouse à un engouement enthousiaste, et les déceptions par suite desquelles elle dut s'estimer heureuse, dans la ruine de ses présomptueuses espérances, de ne pas tomber plus bas que la condition et la société des femmes de chambre de la duchesse dn Maine.

Elle nous a appris aussi comment le hasard la tira de ces limbes où elle languissait jusqu'au désespoir, et comment le succès inouï d'une lettre badine adressée par elle, sous le voile de l'anonyme bientôt levé, à Fontenelle, la vengea de ses humiliations et l'éleva, quoique toujours dans une situation sans grand honneur ni sans grand profit, jusqu'à l'intimité et même la confiance de sa maîtresse. La plus grande

196 LES f^EMMES PHILOSOPHES

marque qu elle lui en donna fut de s'en servir pour ses amusements, et de rassocicr aux intrigues ambitieuses et même factieuses, que dissimulaient les magnifiques frivolités des fêtes nocturnes de Sceaux et les solennités grotesques de Tordre de la Mouche k miel. A tout cela elle ne gagna guère que des succès d'esprit, les ennemis et les amis qu'ils donnent (parmi ces derniers il faut compter Fontenelle, l'abbé de Vertot, M. de Malézieu, l'abbé de Chaulieu, M. de Yalincour, M. de Lassay), le devoir de prendre part malgré elle à une conspiration ridicule, le droit de déployer à la Bastille, en faveur de la cause de ses maîtres, un courage dont ils ne lui donnaient pas l'exemple et un dévouement qu'ils n'osèrent pas récompenser par une complète ingratitude.

Ce quelle y gagna encore, moins pour son plaisir et son profit que pour les nôtres, c'est en général une finesse d'observation qu'avait aiguisée le commerce des grands, celui qui nous en apprend le plus sur les petitesses de l'homme, et une expérience dont les fruits amers pour elle ne sont plus que piquants pour nous. En particulier, ce qu elle gagna aux illusions et aux déceptions de cette captivité où acheva de se flétrir cette dernière jeunesse dont elle avait reculé les limites aussi loin qu'elle l'avait pu, c'est d'apprendre à ses dépens qu'en amour les clairvoyants se trompent aussi facilement et aussi lourdement que les aveugles, que Tégoïsme le plus savant laisse commettre autant d'erreurs que la bonté la plus naïve, qu'il ne suffit pas de l'orgueil pour ne pas faire de chutes, que la raison la plus avisée ne vaut pas, pour la conduite de la vie, le simple et humble sentiment du devoir; enfin que

beaucoup d'esprit n'cmpèchc point d'être dupe de peu de cœur.

Nous allons voir maintenant comment et pourquoi avortèrent les espérances qu elle avait fondées tour à tour sur son commerce avec le marquis de Silly, avec le chevalier du Ménil, comment une personne qui raisonnait en tout agit avec la même imprévoyance que si elle n'eût raisonné en rien, et se trouva à la fin réduite, lasse d'expériences et chargée d'ennui, à accepter, après tant de naufrages, comme une dernière faveur de la fortune, le port d'un de ces froids mariages où on n'associe que des intérêts et des convenances, et où le bonheur s'appelle le repos.

W^"^ Delaunay avait été élevée au couvent de Saint- Louis, à Rouen, avec M"'' de Silly, d'une ancienne maison du pays; et malgré la disproportion des conditions, uue certaine communauté de goûts, une certaine sympathie de caractère avaient lié entre elles ces deux aimables et sérieuses jeunes personnes.

Durant un séjour de près de six mois qu'elle fit au château de Silly, M'^^ Delaunay eut occasion d'y voir l'aîné de la famille, le marquis do Silly, qui était d'une figure agréable et d'un esprit plus séduisant encore. Fait prisonnier à la bataille d'Hoschtedt, il revenait d'Allemagne, après avoir été échangé, impatient de rentrer dans la lice d'où l'excluait sa parole de ne plus servir pendant un temps donné, et ces circonstances ajoutaient encore à l'attrait d'un homme fait pour jouer les héros de roman durant les loisirs forcés qui l'empêchaient de 'jouer les héros historiques.

M"° Delaunay ne le vit pas impunément et aima M. de Silly avec lardcur de la première passion, qui

ne considère pas les obstacles et ne tient compte que de ce qui la favorise. Après avoir répondu à l'hommage de cette adoration, d'ailleurs silencieuse et discrète, avec le dédain d'un grand seigneur pour une personne sans naissance et d'un homme blasé sur les bonnes fortunes pour une personne sans beauté , M. de Siily, frappé du tact et de l'esprit de M"*^ Delaunay, s'intéressa à sa condition précaire, à ses talents sans emploi, lui donna d'utiles et sages conseils et s'attacha à elle par l'attrait de sa conversation et la reconnaissance des petits services qu'elle trouva moyen de lui rendre. Mais cette liaison n'emprunta le langage du sentiment que pour obéir au goût du temps et dissimuler précisément l'absence du sentiment; et elle ne fut qu'une distraction dans la vie d'un homme absorbé par les calculs d'une ambition qui prétendait à tout et faillit arriver à tout. Lieutenant général, membre du conseil du dedans sous la Régence, favori du Régent, cordon-bleu, le marquis de Silly, malgré le scandale, trop commun alors pour être bien dangereux, de la part intéressée qu'il avait prise aux affaires de Law, se flattait de l'espérance du ministère, quand sa fortune audacieuse rencontra cet obstacle imprévu ou dédaigné qui a fait trébucher, à deux pas du but, tant de parvenus comme lui, qui ne sont pas arrivés. Il ne put supporter un échec qui ruinait l'effet de tant de succès et ne trouva que le suicide pour le guérir du désespoir. On le releva expirant dans les fossés du château de Silly où il s était précipité. (19 novembre 17-27.)

Mais au moment où nous sommes, rien n'annonçait un sort si tragique ni ne permettait le pressen-

timeiit d'une telle catastrophe. Tout se réunissait au contraire pour favoriser le prestige du brillant marquis, et pour rendre irrésistible cette fascination que M"*^ Delaunay subit complètement. Mais elle ne poussa point l'enivrement jusqu'à se flatter d'un retour impossible. Elle refoula en elle le secret d'une passion dont l'aveu est ridicule quand il n'est point partagé. Elle aima, tout en déplorant de n'être pas assez aimable pour être aimée : cette réserve par laquelle elle triomphait d'elle-même ne fut pas sans consolation, puisqu'elle lui permit, c'est elle qui le dit, « de goûter cette joie délicieuse, inconnue à ceux qui ne savent pas résister aux mouvements de leur cœur». Ce plaisir de pudeur et de fierté, cette joie de se vaincre, dont plus tard elle ne devait pas assez se souvenir, la rendirent capable de toutes les abnégations, de tous les sacrifices.

Elle donna de ce dévouement au marquis, de ce zèle pour ses intérêts une preuve bien singulière, qui peint à la fois la personne assez égoïste pour la demander et la personne assez détacliée pour l'accorder. Quelque temps après sa sortie de la Bastille, où nous la retrouverons tout à Theure, elle n'hésita pas, sur la demande de M. de Silly, à se charger de ses affaires de cœur, auxquelles il n'avait pas le temps d'apporter toute Tapplication désirable, et à faire, pour ainsi dire, sous le titre de secrétaire, de l'art pour l'art à son profit. En d'autres termes, M. de Silly, embarrassé pour se tirer d'une liaison qu'il ne savait ni conserver ni rompre, s'avisa de recourir à la sagacité de son amie pour démêler ses sentiments, à sa finesse pour les exprimer; et nous avons, dans cette correspondance qui nous a été conservée, un moiiu-

mont de la situation la plus bizarre du monde : une femme écrivant pour le compte d'un homme qu'elle a aimé à une autre femme qu'il n'aime plus. Cette situation si étrange au point de vue moral, dont plus tard la mère de Moncrif devait profiter pour faire sa fortune, grâce à un talent épistolairc et à un style galant dont il ne nous reste pas de témoignages, nous a procui-é, de la part de M"^« de Staal, des lettres dont plusieurs sont de véritables chefs-d'œuvre de casuistique amoureuse, d'observation intime, d'analyse psychologique.

Nous n'insisterons pas et nous allons voir comment, malgré les désabusements de cette première expérience de la passion, M'^^ Delaunay trouva moyen, à la Bastille, il est vrai, — et la prison, en pareil cas, est une circonstance atténuante, — de se risquer de nouveau dans la tempête et de rencontrer encore l'écueil funeste à cette barque fragile qu'elle gouvernait pourtant prudemment, et qui modestement n'aspirait plus qu'au havre du mariage.

Si, en 1719, M^^^ Delaunay avait tre nte-cinq ans, le chevalier du Ménil, son compagnon de captivité, était certainement plus âgé. Tous deux avait eu assez de succès et éprouvé assez de déboires dans le monde pour n'être pas plus, du côté de l'expérience que du côté de l'âge, des novices et des débutants. Du Ménil était assez l'ami des roués de la Régence pour l'être un peu lui-même, et W^^ Delaunay, élevée à la double école de la pauvreté et de la domesticité des grands, n'était point naïve. Elle en était arrivée à se faire du bonheur en amour cet idéal commode : « être aimée de quelqu'un qui ne compte plus sur soi et ne prétend rien de vous. » Malheureusement la punition

de CCQX qui professent ces théories égoïstes est presque toujours de croire au dévouement de quelqu'un qui les partage. M''« Delaunay s'en aperçut trop tard à ses dépens. Mais comment s'y trompa-t-elle ? C'est qu'on croit toujours volontiers, si sceptique que l'on soit, à ce que l'on désire et à ce qui flatte.

C'est un hien curieux récit et plein de vues fines, de perspectives qui ne sont pas toujours gaies sur les mystères et les contradictions de la nature humaine, que le récit de ce commerce épistolaire entre deux prisonniers inconnus l'un à l'autre. Ce fut d'abord simple jeu d'esprit et amusement de captivité, puis, grâce aux facilités ménagées par un tiers qui sacrifie ses propres prétentions au triomphe d'un rival préféré, ce commerce se transforma en visites de cellule à cellule, en visites quotidiennes, souvent furtives, à la cruelle faveur desquelles s'évanouit cette pasifion, qui, contrairement à l'ordre naturel, vit d'inanition et meurt de nourriture. Nous ne tenterons pas de le refaire après M"'^ Delaunay, qui y a mis bien de la grâce, de la finesse, et dans ce qu'elle avoue, assez de sincérité pour qu'on supplée facilement à ce qu'elle ne dit pas. Mais nous ne résistons pas au devoir de feuilleter ces trois cent vingt pages de correspondance galante et d'y noter quelques traits en passant.

Elle commence, comme toujours, sur un ton badin, en prose et même en vers, car ce n'est, en pareil cas, qu'en jouant qu'on arrive aux choses sérieuses. Pourtant, dès les premières lettres, M^^ Delaunay ne résiste pas au désir de se peindre, qu'encourage son correspondant, et elle le fait avec une certaine franchise, en convenant d'un défaut qu on lui reproche, mais pour s'en disculper.

« Je veux bien vous donner quelque éclaircissement sur ce qui me regarde; quoi({ue jaie toujours tenu pour maxime qu'on ne doit ni se montrer ni se cacher mais simplement se laisser voir... J'irai même jusqu'à vous avouer qu'on a souvent médit de mes sentiments; non qu'on m'ait jamais accusée d'ignorer ou de négliger les devoirs de l'amitié, mais on a prétendu qu'elle faisait sa résidence plutôt dans ma tête que dans mon cœur; que je la connaissais par principes et que je la suivais par règles. J'ai laissé croire, aimant mieux voir dans l'erreur ceux qui tenaient de semblables propos que de les désabuser à grands frais; car il est vrai, s'il faut tout dire, que j'ai été fort ménagère de cette espèce de bien mais, comme on sait, c'est rarement la misère qui donne le goût de l'économie. »

Riche de cœur comme elle le prétend, ou non, comme nous inclinerions à le croire, toujours est-il que M^^« Delaunay, grâce à son économie, en trouve assez pour parer longtemps des couleurs du sentiment un simple manège de coquetterie. Mais c'est en jouant qu'on se découvre et en riant qu'on se trahit. Un secret qui ne tarde pas à échapper à la spirituelle épistolière, c'est celui de l'ennui qui la ronge, et dont ne la délivrent ni la curiosité ni l'expérience :

u Question que vous ne me faites pas, à laquelle je vais pourtant vous répondre, tant je réponds bien aujourd'hui : d'où vient ma belle humeur ce soir? C'est parce que j'attrape la fin d'un jour, et que c'est autant de fait. Vous croirez peut-être que j'ai gagné cette façon de penser depuis que je suis ici. Non, je l'ai toujours eue ; ce qui prouve que mes jours n'ont jamais été bien sereins... »

Même en faisant la i}art de ralfectation et du paradoxe voulus dans un jeu d'esprit, avant qu'il ne tourne au jeu de cœur, et en tenant compte de ce que M'^'' Delaunay, se méfiant justement d'un partenaire aussi habile que celui contre lequel elle engageait

l'enjeu de la dernière partie, jouait serré, il n'est pas possible de ne pas voir un peu de vérité dans la déclaration d'égoïsme qu'elle lui lançait si délibérément dans les termes suivants :

« D'abord, se présente l'article de l'amour-propre, dont vous vous excusez, comme si vous croyiez bonnement qu'on en pût avoir d'autre. Je ne vous soutîrirai pas ces enfances-là, mon voisin; et si vous prétendez que je vous mène, attendezvous d'aller grand train. Je professe une secte où l'on voit les choses telles qu'elles sont : nous n'embellissons pas les objets pour avoir le plaisir de les admirer; et quoi qu'on puisse débiter du détachement de soi-même; j'ai pour premier article de ma croyance qu'on n'aime que soi. Ceux-mèmes, s'il en est, qui se tuent pour ce qu'ils croient aimer, n'aimont qu'eux; et tous les différents attachements ne sont que des manières de s'aimer soi-même. Xe faisons donc nul scrupule ni façon de l'avouer, puisque cela ne peut être autrement. Je vous avouerai bien d'autres propositions dures dans le courant de notre société... »

Et plus loin :

« L'héroïsme de sentiment est une belle chose, mais je n'y crois point, si ce n'est que je le regarde comme une produc-"* tion de l'imagination que le cœur sans cesse désavoue. Ceci pourra bien gâter le magnitlque portrait que vous avez fait de moi; mais, en fait de portrait, il vaut mieux que la figure soit imparfaite que la ressemblance. »

Tout ce minaudage, tout ce cailletage subtils u'empéchèrent point une femme qui semblait si bien se défendre de succomber comme les autres aux illusions et aux vanités dont elle se disait si bien revenue. Si peu qu'on ait de cœur, il finit toujours par se trouver un défaut de la cuirasse, quand cette cuirasse n'est faite que de sagesse profane. M^^^ Delaunay, d'un £>uet si avisé et si alerte cà la riposte, crut aux pro-

2n4 LES FEMMES PHILOSOPHES

testations du chevalier du Méiiil quand elle les entendit de sa bouche au lieu de les lire de sa plume; et celle que son absence laissait si forle, ne put scmpechcr de l'aimer en sa présence.

Alors, à la période de méfiance succéda la période de crédulité, et du scepticisme elle passa à l'cngoucmcnt. d'autant plus facilement que l'hommage de ce qui nous plaît nous flatte toujours. C'est alors aussi que la satisfaction longtemps contenue s'épanche et éclate en exclamations d'un ton à la fois lyrique et didactique. Garonne perd jamais son caractère, même quand on abandonne son cœur. Il y a toute une série de billets de M"° Delaunay. durant la phase de la lune de miel, qui ne sont guère que la variation de ces mots qui en forment le thème : « Vous m'avez assez bien aimée aujourd'hui, et je suis fort contente de ma chère âme. » « Que nous nous sommes bien aimés aujourd'hui! » C'est-à-dire: « Vous avez été bien conforme à l'idéal que je me suis fait de vous; vous avez parlé et agi selon les règles du sentiment; vous avez jjien récité votre leçon, bien fait votre devoir, bien joué votre rùle. Je suis contente de vous, parce que je suis contente de moi. » Cette contenance pédagogique, cette façon de considérer son amant comme un écolier n'ont l'ien de naïf, mais en revanche sont quelque peu irritantes. On ne peut plaindre de ses déconvenues une femme qui no perd jamais la tète et passe tout ce qu'elle éprouve à l'alambic de l'analyse : « Je ne sais d'où cela vient, mais je remarque que je me passe un peu mieux de vous que je ne faisais : je n'avais de joie qu'à vous voir, j'en ai présentement à vous avoir vu. Il me semble aue cela n'est pas plus mal. Qu'en dit ma chère âme?

M^^^ Dclaunay est trop fine pour ne pas craindre que ces préciosités et ces saLtilités ne tournent à lui nuire. « Autant vaudrait et peut-être mieux, s'écriet-elle à un moment, une véritable bète; elle pourroit avoir d'autres avantages que je n'ai pas. » Elle ne croyait pas si bien dire. Cette jolie correspondance où elle se mire sans cesse dans le miroir de son esprit ne nous intéresse pas. Trop de philosophie vraiment. II n'en faut pas tant que cela dans les choses de cœur. Le moindre grain d'émotion, de passion sincère, fcraitbien mieux notreafTaircIleùt bien mieux fait l'affaire sans doute aussi du chevalier, que ce commerce divertissait en prison oii l'on n'a pas le choix des amusements, mais qui, sitôt la cage entr'ouvertc, respirant cà pleins poumons l'air vif de la liberté, prit la clef des champs et faussa compagnie à une femme qui discutait trop bien sur le sentiment pour l'éprouver et pour l'inspirer,

M. Yillemain a dit, dans une boutade provoquée par la lecture de ces récits clairs et fins, mais dont la sécheresse polie ne s'anime ni d'un brin d'herbe, ni d'un cri d'oiseau, ni d'une goutte d'eau, qui n'ennuient jamais, mais dont la perfection laisse toujours quelque chose à désirer, ce je ne sais quoi qui est la grâce, qui est le charme, qu'on y retrouve trop la « soubrette de cour ». En tout cas il demeure dans ces lettres de la Bastille qui sont aussi, comme celles de M™^ du Deffand, sans tempérament ni roman, quelque chose de la gouvernante, de l'institutrice de grande maison. Ce pli y est, quoiqu'on fasse, et n'est pas un pli de rose. On y trouve trop de ces citations de tragédies et d'opéras dont M"^ Delaunay avoue, sans nous surprendre, « qu'elle avait fait longtemps son bré-

viaiiT «. 11 va mT^mc, hôlas! jusqu'à des citations latines. Quand il faut renoncer à ses illusions, à ses espérances, à ce rêve d'un mariage de raison, attendri par l'inclination, c'est par exemple, en bon français, sobre et mordant, plein de traits courts et vifs de vengeresse ironie, qu'elle fait retraite, non sans dignité. Alors, pour se consoler, toujours à sa façon, elle dira, sans se repentir d'une faute qui lui est si naturelle qu'elle ne s'en aperçoit pas : « J'avais bien toujours pensé qu'on était obligé de renoncer à l'amour ou à la raison, car on ne peut les faire vivre ensemble ; il nous convient vraisemblablement mieux de nous défaire de lui que d'elle, qui nous est plus nécessaire que jamais ; » ou bien : « la connaissance d'une vérité paye bien la perte d'un plaisir. »

Les vérités que l'on achète ainsi au prix de la perle d'un plaisir sont des vérités tristes et de celles qu'on fait bien de garder pour soi. C'est ce que fit M^^^ Delaunay. « Je ne veux plus en parler avec aigreur, ni me plaindre en aucune sorte; car en efïet rien n'est plus insupportable que des plaintes pour ceux à qui elles s'adressent et rien de plus avilissant pour ceux qui les font. Je veux donc reprendre un peu courage et me souvenir que quand on ne peut se venger, il est inutile de se plaindre. » Bientôt, et ces dernières fumées évanouies, d'orgueil, de jalousie, de dépit, elle renoncera à toute revanche expiatoire, à toute réparation du sort : elle rend à la fortune mépris pour mépris : « De quoi peut-on véritablement se soucier, quand on y regarde de près? Nous ne devons nos goûts qu'à nos erreurs. Si nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont, loin de nous passionner

pour elles, à peine en pourrions-nous faire le moindre usage. »

Enfin délivrée, elle le croyait du moins, de ces passions « qui sont des maladies dont il faut tacher de se guérir le plus tôt qu'on peut », M"° Delaunay, bien rétablie, essaya, suivant sa recette,' « de se conserver par un bon régime ». Elle se dédommagea par les succès de l'amitié, où elle apportait l'esprit qui suffît ordinairement à ce genre de commerce, des défaites de l'amour, et elle ne courut plus que les chances sérieuses et solides de la vie.

Grâce à des négociations dont elle n'eut pas l'initiative, mais qu'elle ne désavoua point, elle faillit, par un chef-d'œuvre de spéculation et de bienséance, devenir la seconde M™*^ Dacier ; et elle eût sans doute conveiui à un pareil ménage. Mais le savant bonhomme mourut avant de convoler, et ses pensions moururent avec lui. Après avoir payé un dernier tribut à l'infirmité humaine, à ce regret du mal qui survit à la guérison, à cette nostalgie de l'abîme qui reprend parfois ceux qui en sont remontés, et avoir manqué de s'embarquer encore dans une passion mystérieuse qui n'aurait été pour elle « qu'une de ces occasions d'être tromxpée agréablement auxquelles on se prête malgré tout volontiers », M"^ Delaunay renonça cà la mer, aux tempêtes, aux naufrages, et brûla à jamais ses vaisseaux en épousant un capitaine aux gardes suisses du duc du Maine, le baron de Staal. C'est un peu avant 1740 que se fit cette atfaire, que M^^'^ Delaunay unit ses cinquante printemps aux soixante-dix hivers du chef de ce patriarcal intérieur de Gennevilliers où elle allait régner en souveraine, et qu'ils mirent en commun leurs blessures diverses, de la

guerre et de rainour, cette autre guerre, et les vapeurs de celle-ci avec les rhumatismes de celui-là.

A partir de ce moment, soignant son corps avec un égoïsme désespéré, entretenant son esprit du nécessaire, et ne permettant plus à ce qui lui restait de cœur le moindre superflu, M^^*' Delaunay, de suivante, devenue dame de la maison de la duchesse du Maine, de parasite commensale et jouissant des honneurs du carrosse et du pliant, sans s'aveugler sur ces privilèges payés si cher, vécut moralement « dans les limbes », suivant l'expression dont elle use volontiers. Il en fut d'elle comme de M'"^ du Defïand et de toutes les femmes de leur temps qui ont poursuivi le bonheur en dehors de ses voies sacrées, et n'ont atteint qu'à ce repos troublé, à cette morne volupté de l'ennui s'adorant lui-même, qu'elles ont aussi appelé de ce mot expressif: « le néant ».

De ce néant elle ne sortit que pour écrire à M°^« du DcfTand, en 1747, les lettres où pétillent les derniers feux de son esprit et de sa malice, où la joie de retrouver une femme de son espèce, de sa race, quoique avec plus de qualité dans l'esprit, et de pouvoir dauber avec elle à son saoul sur les hommes et les choses, nous a valu des commérages implacablement médisants, mais irrésistiblement amusants sur la cour de Sceaux et le ménage Yolt;iirc-du Chûtelet. M™^ du Defland avait trouvé là pour lui tendre la raquette et lui rejeter le volant de l'épigramme, une joueuse de sa force, et elle dut éprouver de nouveau, à échanger avec elle hebdomadairement la satire épistolaire, quelque chose du plaisir que lui avait donné autrefois à Courbépine ce divertissement de vipères dont nous a parlé Lemontcy.

LA IJAKUNNK DE STAAL 2nO

M™'' de Staal mourut, sans trop regretter la vie qu'elle quittait et sans trop penser à l'autre, le 15 juin 1750, à l'âge de soixante-six ans. Elle nous a laissé des Mémoires^ piquants qui donnent bien l'idée de sa conversation et qu'il est agréable de lire autant qu'il l'était de l'entendre. Elle nous a laissé aussi ces lettres galantes qui seraient un chef-d'œuvre du genre, si elles étaient moins correctes, moins factices, si avec un peu moins d'esprit, on y trouvait un peu plus de ce cœur dont il y a trop et qui déborde jusqu'au dégoût dans les lettres de M^'^ de Lespinasse, dont celles de M"^*' de Staal forment le parfait contraste et le meilleur antidote. Elle nous laissait enfin un exemple de plus de l'impuissance des seuls moyens de la raison pour la conduite de la vie et de l'insuffîsance, pour son bonheur, des seules ressources de l'esprit.

1. Nous ne pouvons nous dispenser Je rap])eler ici — le silence en un tel cas serait coupable de trop d'orgueil on de trop de modestie — que nous venons de publier dans la collection Jeannet-Picard-Lemerre, la petite Bibliolhèque bleue des érudits et des curieux, avec notice, notes, tables, etc., en l vol., les Mnmoires et les Lettres de M™« de Staal.

Nous voici arrivés à la femme qui joua le plus grand rôle dans la vie publique et privée de Voltaire, et qui reçut du rayonnement de son génie et de sa gloire un reflet capable de suffire à son illustration. C'est par elle que nous jugerons déflnitivcment de son influence, et que nous achèverons de connaître les règles qui présidaient à la théorie et à la pratique de l'existence, dans le couvent philosophique dont elle fut la principale professe. La marquise du Châtelet fut pendant quinze ans la maîtresse et l'amie de Aoltaire ; elle occupa sonverainemcnt le cœur et surtout l'esprit d'un homme qui, comme M™^ de Tencin le disait de Fontcnellc, avait un cerveau à la place du cœur; la mort seule trancha une liaison justement célèbre qui avait résisté à toutes les secousses d'une vie agitée par les débats politiques et religieux et les querelles littéraires, que la jalousie avait des deux côtés rongée sans la détruire, qui avait môme survécu à la déception de lïnfidélité. Une personne capable d'avoir tenu une telle place dans l'existence d'un Voltaire, a dû être, ce que M°^° du Châtelet fut en effet, douée de toutes les facultés viriles, de toutes les grâces féminines, et elle mérite le portrait, aussi ressemblant que possilde, et sans complaisance, que nous allons essayer.

Voltaire avait connu M™<^ du Châtelet, enfant, chez

son père, mais ce n'avait été là qu'une rencontre, et leur intimité date de 1733. A ce moment, Gabriellc- Emilie Le Tonnelier de Breteuil, née le 17 décembre 1706, mariée le 25 juin 1725 au marquis Florent- Claude du Chûtelet-Lomont, avait Aingt-sept ans d'âge et huit années de ménage, c'est-à-dire d'ennui conjugal, car elle était trop intelligente et son mari était trop nul pour qu'à l'inévitable illusion du premier jour n'eût pas succédé, dès le lendemain peutêtre, l'inévitable désabusement. Toutefois, il n'y eut pas rupture d'un lien qui se relâcha bien vite assez pour cesser d'être incommode.

Le marquis n'avait, suivant le mot du maréchal de Créqui, que les scrupules qu'on ne peut se dispenser d'avoir. Comme la plupart des maris de son temps dans la haute société, il n'avait pris femme que pour avoir des enfants, perpétuer son nom, et ce devoir accompli, cet intérêt assuré, il avait passé avec sa femme un de ces tacites contrats d'indulgence mutuelle, de réciproque tolérance, par lesquels l'époux remettait à l'épouse sa liberté, a la condition de ne point le rendre ridicule, et reprenait la sienne, sous la réserve de ne point dissiper le bien commun. Les deux clauses n'étaient point toujours fidèlement observées, mais il n'est point d'affaires sans risque. Au demeurant, ces ménages dos à dos, où les deux disjoints ne fréquentaient ensemble que le strict nécessaire à l'intérêt commun, à la bienséance, à l'éducation ou à l'établissement des enfants, étaient loin d'être des modèles; mais il n'était pas rare quils fussent des exemples d'un certain accord relatif, d'un certain bonheur tempéré, terne comme l'indifférence, sceptique comme la philosophie qui y présidait.

Voltaire, quand il retrouva à la cour de Sceaux ]\fme (\yj^ Ghâtelet, eu pleine possession d'un esprit incontestable et d'une beauté réelle, quoique plus critiquée, curieuse et déjà impatiente des revanches, que lui devait, à son gré, le hasard, fatiguée, mais non rassassiée des expériences de l'amour, avait trenteneuf ans. Ce fut donc, comme on le voit, une liaison de maturité fondée sur des sympathies supérieures aux entraînements juvéniles, et où des mobiles plus vulgaires, sans être complètement exclus, n'eui'cnt qu'une part discrète, de plus en plus rognée. Voltaire n'avait jamais été prodigue du côté du sentiment, et M™° du Chàlclct, après l'avoir été, en était arrivée à la période d'économie. L'ambition scientifique et littéraire s'était emparée d'elle ; elle s'occupait déjà de problèmes mathématiques et physiques avec Maupertuis, et de mutuelles satisfactions de vanité ne furent pas étrangères aux douceurs d'une lune de miel dont la crainte du scandale amortit les rayons, qui n'ont pas pénétré jusqu'à la chronique du temps.

M"'^ du Ghâtelet, qui cherchait ainsi le bonheur dans une intimité d'esprit encore plus que de cœur, une communauté de goûts et de travaux, une amitié enfin d'une nuance plus tendre que les autres, avec Voltaire, n'en était pas à sa première tentative, et elle avait payé plus d'un tribut aux exigences d'une naUire à la fois très curieuse et très passionnée avant de se ranger et de faire une fin décente dans cette liaison où elle se piquait de trouvera la fois la joie de l'esprit et la paix du cœur, par une illusion qui devait recevoir plus d'un' cruel démenti.

Selon les Mémoires de Maurepns^ elle avait aimé le comte de Guébriant, qui ne la payait point de retour,

assez épcrdument pour ne point se consoler de son infidélité et ne voir d'autre remède à son désespoir que le suicide. Il est à remarquer que la plupart des femmes du dix-huitième siècle, surtout celles que nous avons rangées dans la classe des femmes philosophes, ont (outQS, à un moment critique de leur vie, songé à cette issue tragique de la mort volontaire. M""'^ du Delïiind, M'"'' de Staal. M"" de Lespinasso avaient failli finir ainsi. Mais aucune d'elles n'imita ]\£me ^Q Pi-ie jusqu'au hout. Le suicide des femmes, au milieu du dix-huitième siècle, n'était pas à la mode, il demeurait ridicule. Aussi fut-il très rare et la plupart s'en tinrent à la velléité. M°^^ du Delfand, M™^ de Staal, M^^^ de Lespinasse préférèrent, très heureusement pour elles et pour nous, au poignard et au poison, ces moyens Lrutaux d'en finir, qui défigugurent et qui déshonorent, la mort, beaucoup plus lente, de l'ennui ou de la passion.

M"^*^ duChàtelet lit comme elles et n'infligea pas aux mœurs de son temps l'affront d'une infraction de mauvais exemple. La maxime favorite de l'égoïste stoïcisme de l'époque était qu'il n'est pas de cause qui vaille la peine qu'on meure pour ulle. L'échappatoire était commode et en général on on usait, en cas d'échec et de déception en amour, comme cette actrice fameuse à qui on demandait ce qu'elle ferait si son amant venait à la quitter, c J'en prendrais un autre », répondit la naïve enfant. M"^'' du Chàtelet ne le dit pas: mais puisqu'elle ne tarda pas le faire, il était assez inutile d'essayer de se faire périr en avalant une dose dopium supérieure cà celle qu'il faut pour dormir. Quoi qu'il en soit de cette démonstration, elle n eut pas du moins de conséquences fâcheuses. M. de Gué-

hriant, qui se méfiait de quelque folie, remonta l'es-calier, entra de force cliez la désespérée, et n'eut pas de peine à sauver la vie de celle qui voulait mourir pour lui.

Le peu de succès de cette première campagne galante ne découragea point l'impétueuse marquise, au contraire. En outre du besoin de se consoler, elle, éprouvait aussi celui de se venger : double espoir qui la jeta dans les bras du duc de Richelieu. Elle parvint du moins à brouiller Richelieu avec M™'^ de Guébriant, quelle rendit ainsi à son mari, ce qui était une vengeance comme une autre. Mais elle ne put même prolonger sa victoire dans une conquête durable. Richelieu n'était pas de ceux qui portent longtemps les mêmes couleurs. Un mot du temps, si énergique dans sa trivialité, caractérise ces liaisons éphémères : une passade. Mais si le cœur de M™*' du Châtelet fut affligé de cette circonstance, sa raison sut s y résigner et elle ne songea plus cà se détruire; on n'a de ces idées-là qu'une fois. Au contraire, elle résolut de vivre, certaine d'y trouver encore un certain plaisir ; elle pardonna gracieusement ce qu'elle ne pouvait punir, demeura l'amie de celui qui ne pouvait pas lui rester fidèle à un autre titre, et noua avec lui une de ces liaisons particulières, entre hommes et femmes, communes à cette époque, qui gardaient toujours quelque chose des anciennes tendresses, avec l'indépendance et la franchise en plus. Maintenant que nous connaissons les antécédents moraux de M°^<^ du Châtelet, en 1773, il n est pas sans intérêt d'esquisser son signalement physique.

M°^^ du Châtelet, qui consacra à la galanterie, assaisonnée et relevée par l'esprit, tout le tumps quelle ne

donna point à la physique, à la musique, au jeu, à la gourmandise, à la toilette, était eu somme, en dépit de plus d'une imperfection plastique, une fort séduisante et fort aimable femme, douée d'une de ces figures dont on ne remarque pas les défauts parce qu'elles ont ce rien, ce tout, qu'on appelle le charme. Elle possédait la grâce, plus belle encore que la beauté ; elle était pleine de ce feu intelligent et sympathique, de cette vivacité allègre qui mettent la grâce en mouvement. Il existe d'ailleurs deux portraits ressemblants de M°^°duCliAtelet,run du au maître du pastel, La Tour, l'autre tracé par le pinceau de Marianne Loir. Il est donc facile de se faire une idée très nette de la figure et de la physionomie de la divine Emilie. La marquise était grande, maigre, un peu osseuse. C'est peut-être du côté des agréments et des harmonies de la taille et de la démarche qu'elle pouvait pécher. Mais la tète, eu somme, était charmante. C'est l'avis des juges les moins suspects d'indulgence, Maupertuis et M™^ Denis. Dans cette image que tout dit être fidèle, on voit ce visage, qui respire l'intelligence et la vie, émerger, souriant, d'un collier de fourrures dont la moelleuse légèreté encadre heureusement et fait resssortir sans violence des traits plus sémillants que réguliers. La coiffure est ronde et basse, telle qu'elle se maintînt pendant le milieu du siècle, finement tignonnéc, frisonnée, poudrée. Le corsage échancré découvre au sommet de son échelle de nœuds des appas modérés. Ce qui frappe, dans ce visage d'un ovale un peu pointu, c'est l'expression spirituelle et sensuelle des lèvres, d'un savoureux incarnat; c'est surtout l'éclat velouté de ces yeux baignes de lumière, couronnés de sourcils épais et

Lien argués, que surplombe un front plein d'idées.

A ce portrait sans complaisance, car on y sent très bien tout ce qui pouvait donner prise à la critique, le teint bruni, les dents médiocres, le menton court, les attaches du col plus solides qu'élégantes, etc., il est curieux, il est indispensable même — tant est demeurée fameuse cette esquisse où un esprit vipérin a distillé une goutte de venin dans chaque mot, — d'opposer celui qu'a tracé M™*^ du Deffand.

Quels griefs avait-elle contre M"^*" du Châtelet? Aucun de précis, sans doute. Elle prétendait môme ne la point haïr. Mais elle n'aurait pas osé affirmer qu'elle laimàt. Il aurait été difficile de le croire, après avoir lu le portiait suivant, d'une malveillance si implacable, qu'il produisait sur le bon Thomas, l'optimiste auteur des Eloges^ l'effet d'une autopsie.

« Représentez-voLi? une femme grande et sèche, sans hanches, sans gorge, avec de gros ]jras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échaufte, la bouche plate, les dents clah's-semées, et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente, qu'elle n épargne rien pour la faire "valoir : frisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit delà fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles. »

La belle Emilie n'était pas mieux traitée au moral qu'au physique :

e Xée sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lui a ce-

LA MARnUISE DU GHATELET 217

pendant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons; on en est venu à dire quelle étudioit la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème diflicile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parloit latin devant ceux qui ne le savoient pas; belle, magnifique et savante, il ne lui manquoit plus que de devenir princesse. Elle Test devenue, non par la grâce de Dieu ni par celle du roi, mais par la sienne.

« ...On diroit que l'existence de la divine Emilie n'est qu'un prestige... Elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'elle ne sait plus ce qu'elle est. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels. Ils pourroient tenir à ses prétentions ; son impolitesse et son inconsidération à l'état de princesse; sa sécheresse et ses distractions à celui de savante; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions à celui de jolie femme.

« ...Tant de prétentions satisfaites n'auroicnt cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle vouloit l'être ; il faut, pour être célèbre, être célébrée. C'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet do l'attention du public et le sujet des conversations particulières; c'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir. En attendant elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent.... »

Ce portrait, qui date de 1740, anticipe un peu sur les événements, ou plutôt résume la vie de M"^'' du Chcitelct dans une synthèse dénigrante dont tous les traits ne sont pas encore passés par notre analyse. Ce n'est pas encore le moment de parler de cette époque où l'amour ayant dégénéré en amitié, el; la liaison de M°^'^ du Chàtelct avec Voltaire s'étant réduite à l'intellectuel, les ennemis de la marquise portèrent sur ses goûts et ses ouvrages scientifiques tout l'effort de leur malignité. En 1733, nous en sommes aux illusions mutuelles, au bonheur sincère

peut-être, puisqu'il sut rester discret. Il n'y a que les gens heureux pour aimer le mystère et pour chercher dans la vie les douceurs de l'ombre et les chemins couverts. De cette première période, il n'y a pas d'histoire, et il est trop facile d'ailleurs de deviner ce qui dut se passer entre un homme comme Voltaire, à trente-neuf ans, au lendemain de cette Zaïre où il avait déployé une sensibilité, une tendresse, une délicatesse dont on ne le croyait point capable, et une femme comme M™® du Châtelet, jeune et passionnée, et qui nous fera plus tard des confidences dont la franchise est d'un cynisme tout différent de celui des aveux de M°^^ du Deffand.

Quelques lettres à Gideville et à la duchesse de Saint-Pierre entr'ouvrent à peine les voiles qui couvrent cette liaison à son heure intime et secrète, quand, par exem'ple, la marquise du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre descendaient , accompagnées du comte de Forcalquier, qui était du dernier bien avec la duchesse, de quelque carrosse de louage à l'entrée de la rue du Long-Pont (aujourd'hui Jacques de Drosse) pour se glisser dans la maison habitée par le poète en face le portail de Saint-Gervais. Là, les deux grandes dames en bonne fortune quittaient leur mante, leur coiffe, leur masque, et elles acceptaient en riant un souper improvisé par la gouvernante Marianne, ou même allaient manger en partie cannée, incognito^ une fricassée de poulet dans le cabinet particulier d'un cabaret de Gharonne.

Les choses n'allèrent pas longtemps ainsi. Il vint bientôt un moment où Voltaire et M™^ du Châtelet, n'ayant plus rien de particulier à se dire, ne songèrent plus à se cacher. Le succès de la Henriade, de Zaïre,

les querelles, les procès, la réputation déjà européenne, la fortune croissante de Voltaire, son activité qui embrassait tous les objets cà la fois, son ambition qui s'étendait à tout, les hardiesses de son esprit militant, les rancunes de son humeur irascible ne pouvaient s'accommoder de la pénombre d'une vie tranquille et furtive, à peine traversée de temps à autre d'un rayon de gloire. Son caractère et son esprit le condamnaient aux orages de la vie publique; et le gouvernement de l'opinion, auquel il aspirait, ne pouvait se concilier avec le mystère de l'amour et du bonheur. Il n'était pas infidèle, comme Richelieu, par besoin de changement, par goût de la nouveauté. Il ne donna pas de rivale à M°^^ du Châtelct. Mais il n'était pas de ceux qui peuvent se livrer longtemps tout entiers à un sentiment, s'ensevelir dans une passion. Il avait trop d'affaires de tout genre, de soucis et de calculs de vanité, d'intérêt, de vengeance pour s'isoler et s'absorber dans une égoïste satisfaction de cœur. De bonne heure il eut d'ailleurs sur cette question une philosophie commode. Il soutenait qu'il faut économiser ses sentiments, si Ton veut qu'ils durent, et que famour meurt de satiété plus que d'inanition. Il exprimait cette opinion dans fépithalame sans illusions qu'il adressait, le lendemain de leur mariage, auquel il avait fort contribué, au duc de Richelieu et à la nouvelle duchesse, M"^ de Guise.

Ne vous aimez pas trop, c'est moi ffui vous en prie, C'est le plus sûr moyen de vous aimer toujours. Il vaut mieux être amis tout le temps de la vie, Que d'être amants pour quelques jours.

220 LES FEMAIES PHILOSOPHES

Quoique plus disposée que lui au sacrifice de sa vanité, et n'envisageant pas sans appréhensions et sans regrets la reprise de cette vie militante qui allait l'exposer à tant de partages, M°^^ du Ghàtelet, en femme d'esprit, sentait hien que, pour conserver Voltaire, il ne fallait pas faire une chaîne d'une liaison qu'il n'était capable de supporter qu'à l'état de lien élastique et relâché, de complaisante habitude. Le plus doux des jougs lui fût devenu insupportable, s'il eût senti ce joug. D'un autre coté, la marquise était femme et son orgueil trouvait son compte à l'éclat décent de son empire, à la vue de son influence, au triomphe public de sa conquête. Une amitié comme celle de Voltaire était de celles qui flattent même un mari quand il n'est pas jaloux. M. du Ghàtelet n'avait pas ce défaut, qui n'était pas alors de bon ton, et se contentait de prétendre à n'être pas ridicule. ïl ne le fut point, tant sa femme et Voltaire mirent d'art à ne profiter que de ses absences, très fréquentes il est vrai, pour le service du roi (il était lieutenant général), à ménager l'apparence de ses droits et de leurs devoirs, à éviter tout esclandre, à dissimuler l'une son infidélité, l'autre son usurpation sous les plus habiles égards et les plus délicats services. On peut même dire qu'on lui fit de très bonnes conditions, en échange de sa tolérance de bon goût, et que, dans cette association dont on eut le soin de ne lui laisser que les agréments et les profils, il fut vraiment, sinon noblement « le jolus heureux des trois ».

M"^'' du Ghàtelet, dans ses lettres au comte d'Argental et au duc de Richelieu, dont le recueil, qui comprend aussi celles adressées à Maupertuis et à Algarotti,

vient enfin d'être réuni i, ne manque pas une occasion de rendre hommage à la réserve, à l'indulgence, à la débonnaireté de ce mari qui refusa d'être tyran, au risque de passer jjour complice. « Heureusement, écrit-elle à d'Argental en décembre 1734, au lendemain d'une alerte un peu vive (une intervention de famille qui menaçait la sécurité de sa liaison), que je suis sûre de M. du Ciiàlelet. C'est l'homme le plus respectable et le plus estimable que je connaisse et je serois la dernière des créatures si je ne le pensois pas. »

Ce qui rendit d'ailleurs le rôle du marquis du Ghâtelet singulièrement commode, c'est que Voltaire, de 1734 à 1746, sera presque toujours absent, obligé de déconcerter par un perpétuel va-et-vient les poursuites qui le menaceront à la suite de ses nombreuses disgrâces, tantôt lors de la publication frauduleuse, par un libraire infidèle, des Lettres philosophiques, tantôt lors de la divulgation du Mondain, tantôt lors du propos compromettant tenu au jeu de la reine à Fontaibleau. Voltaire ne fait que passer à Paris, où il ne ferait pas bon pour lui de rester. Le plus souvent il est à Bruxelles, ou à Berlin, ou à Cirey, dans ce château, le plus beau reste de la fortune des du Ghâtelct, délabré comme elle, et dont il paye l'hospitalité en contribuant à ses embellissements avec le zèle de l'amitié et la libéralité de l'opulence.

Maître, par le produit de ses spéculations et le rapport de sa part dans la fourniture des vivres de l'armée, d'un revenu de soixante mille livres qu'il avait dou-

1. Celte édition excellenie. vraiment critique, éclairée d'un commentaire érudit, est due à M. Eugène Asse (Charpentier, éditeur).

blé à la fin de sa vie, Voltaire, courtisan accompli, grand seigneur par l'esprit, par les manières puisées à l'école des derniers représentants de la tradition du grand siècle, Voltaire était aussi un grand seigneur par la fortune. Il faisait de la sienne à Girey le plus libéral et le plus galant usage; et il entra certainement de la reconnaissance pour plus d'un délicat procédé, pour plus d'un opportun service, dans l'affection que lui voua la marquise, dans la déférence avec laquelle le traita toujours le marquis. Tous deux avec un grand nom, un grand train de maison, des habitations comme Girey ou l'hôtel Lambert (qu'ils ne gardèrent, il est vrai, que quatre ans), un intendant, un précepteur, une dame de compagnie, un secrétaire, un nombreux domestique, étaient souvent fort embarrassés dans leurs affaires, surtout avant l'héritage du marquis de Trichateau, et le gain du procès de Bruxelles, auquel contribua fort activement Voltaire. Le marquis, lieutenant général, avait à soutenir son rang à l'armée, à y figurer en digne équipage. La marquise était coquette, prodigue, joueuse. Elle perdit un jour, au jeu de la reine, jusqu'à quatrevingt-quatre mille francs empruntés en partie à ses amis. C'est encore Voltaire qui arrangea les choses. non sans d'onéreux sacrifices.

Tous ces détails étaient nécessaires pour préciser, dans l'intérêt de la vérité plus que dans celui de leur dignité, l'apport de chacune des trois parties dans cet édifice fragile, mais d'un équilibre si bien combiné qu'il résista à toutes les secousses. Si cette union de quinze ans, que la mort seule dénoua, en éprouva plus d'une, si elle connut, tout en leur survivant, les déceptions, les brouilleries, même les séparations

passagères, à quoi faut-il donc attribuer ces orages intimes qui en troublèrent l'azur, et dont le mari demeure irresponsable? Au caractère fougueux, au tempérament irascible, à la vie fébrile des deux amants, aux querelles et aux procès de Voltaire, à ses fugues sur la Hollande ou sur Berlin où l'attirait ce prince, dont — elle l'avoue nettement dans ses lettres, — fut jalouse la marquise, à laquelle Voltaire ne donna lieu d'être jalouse d'aucune femme.

Et lui, Voltaire, n'eut-il jamais sujet d'être jaloux? Non, paraît-il, pendant les dix premières années, l'intimité de la marquise avec Maupertuis, avec Algarotti, avec Glairault,avec Kœnig, étant demeurée purement scientifique et platonique. A partir du séjour à la cour galante de Lunéville et do la liaison nouée avec le marquis de Saint-Lambert, les choses prirent une autre tournure, et ce fut au tour de Voltaire d'avoir à se fâcher et à pardonner, car il pardonna toujours. Il ne pouvait se passer de l'amie qu'il savait incorruptible et la maîtresse infidèle le trouva indulgent. C'est dans cet épisode caractéristique que nous allons achever de les connaître tous les deux.

Pour nous expliquer ce qui va suivre, une transition n'est pas superflue: et c'est aux propres confidences de M°^<^ du Ghâtelet sur elle-même que nous allons la demander. Ces confidences, d'une sincérité parfois un peu crue, elle les a placées dans un Essai sur le bonheur — qu'il est regrettable que le dernier éditeur de ses Lettres n'ait point réimprimé — qui nous montre que son idéal de félicité n'était pas des plus élevés; elle avait ce qu'on peut appeler une morale toute terrestre, pédestre; sonàme était de celles qui n'ont pas d'ailes, et ne tendent pas au ciel. Gomment s'en éton-

lier ? Le mot ciel, pour M™'^^ du Châtelct, n'avait qu'une acception astronomique. Tout en y regardant à travers la lunette newlonienne, elle trouva moyen de faire quelques chutes assez vulgaires. Eite n'en rougit point; toute sa conduite, marquée au coin d'un épicuréisme transcendant, nous la montre dégagée de ces deux préjugés : la foi et la pudeur. Elle laissait couler sa chemise devant le valet de chambre Longchamps, sans plus de façon que si elle eût été seule, et elle le chargeait de mettre de l'eau dans sa baignoire sans même s'apercevoir qu'elle v était. Pour elle un valet n'était pas un homme. Mais en dehors de la livrée, elle regardait volontiers un homme bien taillé, et ce brillant officier aux gardes lorraines, le marquis de Saint-Lambert, lui plut par sa hgure et sa stature avant de lui plaire par son esprit. C'est par le physique qu'elle le trouva supérieur à Voltaire. Quand celui-ci lit mine de se fâcher, elle lui ferma la bouche par un de ces raisonnements qui laissent coi même un Voltaire. Il dut en prendre son parti. 11 était devenu de trop bonne compagnie pour faire autrement. Mais écoutons les réflexions de M°^^ du Châtelet sur le bonheur.

Selon elle, il est surtout où on le trouve; toutefois il lui semble qu'il faut pour être heureux « s'être défait des préjugés, être vertueux (on sait le sens élastique de ce mot au dix-huitième siècle), se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusions ».

Quant au problème de la destination humaine et du but de la vie, M"»' du Châtelet le résout par ces conclusions dont le défaut n'est x)as le manque de netteté : <■ Les moj-alistes qui disent aux humains :

LA MAllQUISE DU GHATELET 225

« Réprimez vos passions et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux ». ne connaissent pas le chemin du honheur... Nous n'avons rien à faire en ce monde qu'à nous y procurer des sensations et des sentiments agréables. »

Conformément à ces principes, M"^'^ du Ghâtelet n'hésite pas à déclarer qu'elle a cherché dans l'art de la musique (elle était de bonne force au clavecin eL chantait ci merveille), dans la pratique du jeu, dans la satisfaction de la gourmandise, le bonheur ou tout au moins le plaisir. En ce qui touche la gourmandise, elle confesse s'être livrée à ses délices avec une ardeur que seule a pu tempérer l'indigestion. Alors elle réparait l'excès par une diète qui lui coûtait d'autant moins que c'était se mettre en état de recommencer. Notons, à ce propos, l'aveu physiologique suivant : « J'ai un tempérament de feu. Je passe la matinée à me noyer de liquides. » Une telle personne dut finir par s'accommoder médiocrement de certaines déceptions de son commerce avec Voltaire. C'est donc sur le compte de cette diminution, de cette parcimonie de sentiment d'un homme trop occupé de sa gloire et de sa santé, que la marquise met, avec un peu trop de complaisance, sa propre infidélité. Elle le fait en termes plus compliqués, plus embrouillés, qu'à l'ordinaire. A défaut de pudeur, sa logique lui donne conscience de la faiblesse de son argumentation :

A J'ai vécu de Dieu, il est vrai, une de ces âmes tendres et immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions, qui ne connaissent ni laffaiblissement, ni le dégoût, et dont la ténacité peut résister à tout, même à la certitude de n"être plus aimée; maisjai été heureuse pendant dix ans

n^'i LES FEMMES PHILOSOPHES

par l'amour dun homme qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans, je les ai passés avec lui sans aucun moment de langueur et de dégoût ;... quand l'âge, les maladies et peutêtre aussi la satiété ont diminué son goût, j'ai été longtemps sans m'en a|)ercevoir; j'aimais pour deux, je passais ma vie entière avec lui, et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisu' d'aimer et de Tillusion de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état heureux et que ce n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes. Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes. La plaie de mon cœur a saigné longtemps. »

Ainsi M°^° du Ghâtelct convient qu'elle a lutté, quelle a cru tant qu'elle a pu ; que c'est par désabusement qu'elle a cédé à la tentation, et que si elle a trompé Voltaire, c'est la faute de Voltaire. Elle ajoute même qu'elle regrette de n'avoir pas eu le courage de rompre nettement et complètement, et elle cite cet aphorisme du duc de Richelieu qui fait naturellement autorité en pareille matière : « Il faut découdre l'amitié et déchirer l'amour. » En réalité elle fit tout le contraire. Elle préféra découdre l'amour, et parvint à ne pas déchirer l'amitié. Voltaire toutefois ne se prêta pas du premier coup à un arrangement qui exigeait plus de philosophie qu'il n'en avait. La première scène de jalousie faillit se terminer par une séparation. Nous en connaissons la date et le lieu. Mais il importe surtout de raconter en bref les faits qui la motivèrent.

C'est au printemps de 1748 que, dans une fête donnée par M. de la Galaisière, chancelier du roi Stanislas, en l'honneur de ce prince, M°^« du Ghâtelet rencontra le marquis de Saint-Lambert, le remarqua, le lui laissa voir et reçut en échange de ces avances flatteuses, le compliment de rigueur. L'affaire ainsi

menée alla grand train. M°^« du Ghàtclet était pressée en tout; et M. de Saint-Lamiiert avait la fatuité de ne pas aimer à attendre. Tous deux étaient de ces voyageurs impatients qui, dans le pays du sentiment comme dans tous les autres, goûtent surtout le plaisir d'arriver. M^^ du Ghâtelet avait alors quarante-deux ans, Saint-Lambert moins de trente et Voltaire cinquante-quatre. Il y a bien des choses dans ces simples dates. Donc, ils s'aimèrent pendant que Voltaire se soignait. Ils s'aimèrent, lui avec plus de bonne grâce que d'ardeur, elle en femme pressée de respirer la dernière fleur de la jeunesse et de la beauté, et de ne rien perdre de son été de la Saint-Martin.

Il faut lire, comme nous les avons lus, ces billets mignons à tenir dans un nœud de corsage, dans un pli de gant, sous une fleur de bouquet, dans le creux de la main : correspondance furtive sur un petit carré de papier satiné, à bordure dentelée de rose ou de bleu, dont la boite aux lettres était le plus souvent la tête creuse de la harpe de la marquise de Boulflers, où M™° du Ghâtelet les glissait comme une pensionnaire et où M. de Saint-Lambert venait les chercher, lorsque la compagnie avait quitté le salon.

Le style est digne de ces moyens romanesques et naïfs : « Il fait un temps charmant. Je ne peux jouir de rien sans vous, je vous attends pour aller donner du pain à mes cygnes et me promener. Venez chez moi dès que vous serez habillé. Vous monterez ensuite à cheval si vous voulez. » Autre, de la môme au même : « Je volerai chez vous dès que j'aurai soupe. M°^° B... (M^^ de Boulflers) se couche; elle est charmante et je suis bien coupable de ne lui avoir point

parlé ; mais je vous adore; et il me semble que quand on aime on n'a aucun tort. » Nous ne citerons plus. Nous avons le ton. Le reste se devine. La plupart de ces poulets, qui du cabinet de M. Feuillet de Gonches, sont aujourd'hui passés, avec beaucoup d'autr3S qui remplissaient la cassette de son illustre, mais volage aïeul, dans le cabinet du duc actuel de Richelieu, ont été publiés d'ailleurs par le dernier éditeur des Lettres de M™^' du Ghâtelet ; et l'avaient été avant lui par M. G. Desnoiresterres, dans sa consciencieuse et volumineuse biographie de Voltaire. '

G'cst à cet intéressant ouvrage et aux récits contemporains dont, sur ce point spécial, il a reproduit et confronté les témoignages, notamment les Mémoires de Longcham-ps et Wagnière et les Mémoires de Marmontel, que nous prenons le parti de renvoyer le lecteur, pour la suite et la tj.n de cette aventure terminée par la pire des mésaventures. Nous aurions quelque scrupule à insister ici sur les détails, sur les scènes diverses de ce dernier acte de la comédie.

Elle marchait tout à fait au gré de ses auteurs et de ses acteurs, quand un dénouement terrible, qu'ils n'avaient pas prévu, la mort, à la suite de couches funestes, de M™*^ du Ghâtelet (10 septembre 1749) vint confondre et foudroyer à la fois l'impertinente et égoïste satisfaction de Saint-Lambert, destiné à être en amour, mais non en poésie, ni en philosophie, le rival triomphant de Rousseau, après Voltaire, la résignation héroïque de ce dernier, le contentement naïf de ce mari plein des grâces de son état, qui ignorait tout ce qu'il ne devait pas savoir et croyait tout ce qu'il était nécessaire qu'il crût; enfin les tristes espérances que la victime d'une presque quinquagénaire

LA MARnUISE DU CHAÏELET 229

fécondité avait osé fonder sur le plus inouï des accords, le plus imprévu des succès.

Cet accord, plus touchant qu'édifiant, dura assez pour qu'en les ^'oyant pleurer ensemble celle qu'ils avaient perdue, la malignité mondaine, qui était au courant des affaires de cet étrange triumvirat, n'eut pas le courage de rire devant une tombe. La mort imposa silence à la médisance. Toutes les bienséances furent sauves jusqu'au bout ; et Voltaire, qui n'en était pas à compter avec les désillusions, paya ce résultat d'un dernier sacrifice.

Quelques jours après le fatal événement. Voltaire se souvint d'une bague en cornaline entourée de petits diamants que 'M'^" du Ghâtelet portait au doigt et dont le chaton recouvrait le portrait de celui qui la lui avait donnée, c est-à-dire de Voltaire lui-même. Cette dernière circonstance préoccupa justement le poète, dont le trouble fut au comble, quand il apprit, par son valet de chambre Longchamps, qu'il avait luimême ôté la bague du doigt de la morte et l'avait remise à son mari.L'n nouveau renseignement, obtenu de M°^^ de Boufllers, le rassura en l'humiliant. M°^« de Boufflers déclara qu'elle avait extrait le portrait du médaillon de la bague, mais que ce portrait était celui de Saint-Lambert. « 0 ciel! s'écria Voltaire avec une philosophie qui n'était pas sans douleur et sans regrets. Voilà bien les femmes! j'en avais ùté Richelieu, Saint-Lambert m'en a expulsé; cela est dans l'ordre; un clou chasse l'autre; ainsi vont les choses en ce monde. »

Ce mot de Voltaire est digne de lui; mais ce n'est pas cette plaisanterie funèbre qui peut servir de moralité à cette étude. Notre conclusion sera moins in-

dulgente pour lui et pour celle qu'il avait faite à son image. Là où il ne voyait qu'un léger et inévitable alfront pour lui-même, nous avons le droit de trouver un échec pour tout ce système si insolemment appelé du nom de philosophie, par suite une leçon pour tous ceux et pour toutes celles qui seraient tentés de s'aveugler à ces décevants mirages. Qu'ils songent à M"^'' du Ghâtelet !

G'étaitbien la peine d'avoir écrit les Éléments dephysique et d'avoir traduit les Principes mathématiques de la philosophie naturelle^ de Newton, pour finir par préférer Saint-Lambert à Voltaire, par griffonner ces billets de caillette énamourée à un fat de garnison, et par mourir tragiquement et grotesquement à la fois, à l'âge où l'on est grand'mère, des suites d'une faute sans circonstances atténuantes — à moins que le ridicule n'en soit une 1

Page 1