ACTE II, SCENE VI
CHRYSALE
Est-ce là?...
PHILAMINTE
Quoi ! toujours, malgré nos remontrances, •Heurter le fondement de toutes les sciences, La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois, Et les fait, la main haute, obéir à ses lois * !
CHRYSALE
Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.
PUILAUINTE.
Quoi 1 vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ?
CHRYSALE
Si fait.
PHILAMINTE
Je voudrais bien que vous l'excusassiez I
CHRYSALE
Je n'ai garde.
Il est vrai que ce sont des pitiés* ; Toute construction est par elle détruite ; Et des lois du langage on l'a cent fois instruite.
MARTINE
Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon; Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.
PHILAMINTE
L'impudente 1 Appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage ^ !
1. C'est le contre-pied flu proverbe latin : « Cœsar est supra grammaticam ». Mais Vaugeias, dans la préface de ses Remarques, avait écrit: « Il n'est pas permis à qui que ce soit de faire dos mots nouveaux, pas même aux souverains. De sorte que Pomponius Marcel lus eut raison de reprendre Tibère d'en avoir fait un, et de dire qu'il pouvait bien donner le droit de bourgeoisie aux hommes, mais non pas aux mots, car son autorité ne s'étend pas jusque-là. »
2. Ce mot, au dix-septième siècle, a rarement, comme dans ce cas, le seni méprisant que nous lui donnons aujourd'hui dans le langage familier. Remarquez cet exemple de la déchéance des mots. Pitié vient du latin pietatem. C'est ainsi que d^^ttiioî, qui signifie vaiUant dans Homère, veut dire misérable dans la grécité postérieure.
3. Philaminte indique ici les deux principes sur lesquels s'appuyait Vaugeias. Il prétendait n'être que le greffier de l'usage, qu'il proclame le roi, le tyran, Varbitre et le maitrt des langues. « Je ne serai, dit-il, qu'un simple témoin qui dépose de tout ce qu il a vu ou ouï. » Par usage il eatendait le bel usage : 1' ("est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément a la laçon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. — Le peuple n'est le maître que du mauvais usage. » Mais comme au temps de Vaugeias, le genre, l'orthographe, la prononciNtion de beaucoup de mots, n'étaient pas fixés, comme U y avait ce qu'il appelle l'usage déclaré et l'usage douteux, dans des cas pareils
s 6 LES FEMMES SAVANTES.
MAllTINE.
Quand on se t'ait entendre, on parle toujours bien, Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.
PHILAMINTE
Eh bien ! ne voilà pas encore de son style ?
Ne servent pas de rien !
BÉLISE
0 cervelle indocile !
Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment' On ne te puisse apprendre à parler rongrûment! De pas, mis avec rien, tu fais la récidive ; Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.
MARTINE
Mon Dieu ! je n'avons pas étugué comme vous,
Et je parlons* tout droit comme on parle cheux nous.
PHILAMINTE
Ah ! peut-on y tenir?
BÉLISE
Quel solécisme horrible 1
PHILAMINTE
En voilà pour tuer une oreille sensible.
BÉLISE
Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel :
Je n'est qu'un singulier, avons est au pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire •* ?
MARTINE
Qui parle d'offenser grand'mère ni grand-père *?
il se décidait d'après l'analogie. C'est sans doute ce que riiilaminte appelle ici un peu ambitieusement lan;i.vo)i.(V. dans les Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve,, t. VI, un très intéressant article sur Vaugelas.)
1. Sans cesse. C'est le sens primitif du mot. Cf. Cornbillb, Polyeucte : Séfère incessamment brouille ma fantaisie.
ï. « François I" disait et écrivait : 3'avons, i'allions. D'où l'on voit que ces formes considérées comme des vires de la rusticité sont nées au Louvre et sont descendues de la bourbe des rois dans celle des paysans. » (Gbnin.) Nous laissons a Genin la responsabilité do son affirmation.
3. « La servante : Le seigneur Fidèle sohMI en la maison? Le pédant : Femxna proterva, rude, indocte, impérite, ignare, qui t'a enseigné à parler de celte façon? Tu as fait une faute en grammaire, une discordauce au nombre, parce que fidèle est numeri singularis et sont, numeri pluratis. — La servante: Toutes ces vôtres niaiseries ne m'importent pas de rien. — Le pédant : En ce sens on ne dit pas ne m'importent pas de rien, parce que dux negationes affirmant. » {Le Fidèlfi, comédie de Larrivey, II, 14.)
1. La prononciation du temps autorisait ce quolibet de Martine. L'abbi! de Dangeau, qui prétendait rapprocher l'orthographe de la prononciation, écrivait ^iinsi le titre de son livre : liisais de Ghawihaim ùui contiennent une lettre sur ortographe.