‹ Les femmes savantes; comédie en cinq actes. Ed. nouv., à l'usage des classesChapitre 60 sur 99 · ACTE III, SCÈNE Y · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE Y

VADIUS

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorablo

TRISSOTIN

Si la France pouvait connaître votre prix.

VADIUS

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits.

TRISSOTIN

En carrosse doré vous iriez par les rues.

VADIUS

On verrait le public vous dresser des statues.

(A Trissotin.) Hom! C'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en...

TRISSOTIN, à Vadius.

Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie?

VADIUS

Oui. Hier il me fut lu dans une compagnie.

Vous en savez l'auteur ?

VADIUS

Non ; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Gela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout. Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

Me préserve le ciel d'en faire de semblables 1

TRISSOTIN

Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur; Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur '.

ea yers ae dix syllabes n'est autre chose qu'un poème formé de trois dizains écrits sur des rimes pareilles. Après 'es trois dizains vient une demi-strophe, un demi-dizain appelé envoi et écrit sur les mêmes rimes que les précédents. Dans la ballade en vers de huit syllabes, le huitain est substitué au dizain. La ballade a été inventée sans doute par les troubadours et a été maniée a\ec succès par Villon et Marot.

1. Cf. dans le Misanth, (I, ii) la scène entre Oronte et Alceste.

VADIUS

Vous?

Moi.

VADIUS

Je ne sais donc comment se fit l'affaire.

TRISSOTIN

C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vousplaiip.

VADIUS

Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait^ Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

TRISSOTIN

La ballade, à mon goût, est une chose fade ;

Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps *.

VADIUS

La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TRISSOTIN

Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.

VADIUS

Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

TRISSOTIN

Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIUS

Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

[Us se lèvent tous.)

VADIUS

Fort imperlinemment vous me jetez les vôtres.

TRISSOTIN

Allez, petit grimaud *, barbouilleur de papier.

1. Madame (le S(5vi(;né a raconté avec bien de la ji^aieté une mésaTenture, toute semblaltic à celle de Vadius, arrivée à M. de Crannnont. Ooninic le roi lui demandait son avis sur "ertains vers, il les jugea détoslables. Louis XIV alors s'en déclara l'auteur, Grandi' confusion du vieux courtisan et aussi grand embarras pour désavouci- son appréciation.

2. En 165,i, liois-Holii'rt donne une comi^die de la Follr gageure ou la Comtesse de Ptmbrock. Cette comtesse est une Pr 'cicuse. Malade illo se distrait dans la compagnie u d'honnêtes gens de loulc qualité » et qui autour d'elle s'ontrcliennetit de vers, de niusiquoet d'amuur. Lidrnuovt cl Télame sont ses principaux alcôvisles, Télame qui a fait autrefois des bouts-rimés, des rondeaux et des ballades, avoue qu'il n'en fait plus,

'lar ces b.,Trii(;e3-l,\ ne sniit plus à la mode.

3. Nom donné aux mauvais écoliers des classes, à ceux qui s'y attardent, qui Tieilliiseut de (l'italien, grimo, ridé).

Page 1