‹ Les femmes savantes; comédie en cinq actes. Ed. nouv., à l'usage des classesChapitre 76 sur 99 · ACTE IV, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE III

Dont VOUS...

CLITANDRE

Autre second ! Je quitte la partie.

PHILAMINTE

On souffre aux entretiens ces sortes de combats, Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas.

CLITANDRE

Eh, mon Dieu! tout cela n'a rien dont il s'offense, 11 entend raillerie autant qu'homme de France '; Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer, Sans que jamais sa gloire ^ ait fait que s'en moquer.

TRISSOTIN

Je ne m'étonne pas, au combat que j'essuie,

De voir prendre à monsieur la thèse qu'il appuie ;

11 est fort enfoncé dans la cour ', c'est tout dit.

La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit :

Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance,

Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense *.

CLITANDRE

Vous en voulez beaucoup à celte pauvre cour, Et son malheur est grand de voir que, chaque jour, Vous autres beaux esprits, vous déclamiez contre elle; Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle. Et, sur son méchant goût lui faisant son procès, N'accusiez que lui seul de vos méchants succès. Permettez-moi, monsieur Trissotin, de vous dire,

I. Cotin, habitué aux triomphes de salon, avait été très sensible aux premier traits que Boileau avait dirigés contre lui. Il y avait répondu dans une Critique désintéressée sur les satires du temps. Il y reprochait au sieur des Vipéreaux d'attaquer le trône et l'autel : « Et quel peut être l'effet de la satire d'un jeune homme que d'ériger partout des autels à la débauche, par le décry de la raison et de la justice, parla profanation du trône? » — Ailleurs, dans une pièce qu'il intitule Gaieté satirique, il accuse encore Boileau d'outrager la religion.

Sans respecter les cieux, «ans croire à l'Évangile, Afin de débilpr des I.IasphèmeB nouveaux Du fond de son sommeil il tire De'^barreaux.

Molière avait le droit de railler cette vanité trop irritable, î. Gloire a rarement au dix-septième siècle ce sens de vaine gloire. 3. Cf. Fourberies de Scapin, II, via : « Vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines • et Préc. rid., VI : « Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière. •

D'autre part un galant

Condamne la science et, blâmant tout écrit. Croit qu'en lui l'ioiiorance est un litre d'esprit. Que c'est des gens de cour le plus beau pnviléje, Et renvoie un savant dans 1« fond d'un collège.

(BoiLEAC, Sat., IV.)

Avec tout le respect que votre nom m'inspire, Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous, De parler de la cour d'un ton un peu plus doux ; Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bote Que, vous autres messieurs, vous vous mettez en tête : Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout; Que chez elle on se peut former quelque bon goût S Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie, Tout le savoir obscur de la pédanterie -.

TRISSOTIN

De son bon goût, monsieur, nous voyons des effets.

CLITANDRE

Où voyez-vous, monsieur, qu'elle l'ait si mauvais ?

TRISSOTIN

Ce que je vois, monsieur, c'est que pour la science Rasius et Baldus font honneur à la France, Et que tout leur mérite, exposé fort au jour, N'attire point les yeux et les dons de la cour.

CLITANDRE

Je vois votre chagrin, et que, par modestie.

Vous ne vous mettez point, monsieur, de la partie.

Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos,

Que font-ils pour l'État, vos habiles héros ^7

Qu'est-ce que leurs écrits lui rendent de service,

Pour accuser la cour d'une horrible injustice,

Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms

Elle manque à verser la faveur de ses dons?

Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire 1

Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire !

1. Molière est à l'aise pour faire cet éloge de la cour, qui n'est que l'éloge des honnêtes gens de la cour; car ailleurs il a raillé l'ignoraute fatuité de certains courtisans. Voyez Acastedans le AJisanth., IH, i:

Pour de l'esprit j'en ai, sans doule ; et du bon goùl A j>i;,'er sans élude et raisonner de tout

Si l'on voulait coniiaitre le nom de quelques-uns des hommes, auxquels sonpe ici Molière, et dont Vesprit du tnondc a fait de lions juges, il faudrait relire le fameux passage de Boileau {Ep., VU) : «Eh! qu'importe à nos vers, » etc.

2. La. pédanterie, c'est ici la geut pédiinle. Le pédantisme, c'est le caractère, ce sont les iiabitudcs du pédant. Cette dislinctioi est assez rarement observée.

3. La Bruyère a parlé, lui aussi, de ces savants dont la science est hors de toute a))plicaliuii : « Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils parcourent tous les livres et ne profitent d'aucun ; c'est en eux une sléiilité de laits et di! principes ([ui ne peut être plus grande, unis, à la vérité, la meilleure récolte et la richcssi' lu plus, abondante de mots et de paroles qui se puisse iniaginor ; iU plient sous le fiix ; leur mémoire en est accaL)lée, pendant que leur esprit demeure vide. * tfie la mode.)

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