‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 10 sur 21 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

6UBRRB A MORT

Nous touchons à l'heure la plus solennelle de notre histoire.

Le roi et la famille royale étaient enfermés au Temple.

L'Assemblée décrétait qu'un appel direct serait fait à la souveraineté du peuple et qu'on nommerait une Convention.

Mais la France était à deux doigts de sa perte. Les ennemis étaient partout, dans le sein de l'Assemblée et au cœur de Paris, dans les châteaux et à l'armée, sur les frontières et à l'étranger. C'était comme un cercle de feu qui rétrécissait et allait étouffer la révolution et décimer la nation.

Sa situation du roi excitait la pitié des uns et exal-

tait la tendresse des autres. La reine avait des partisans sous le toit le plus humble. Le malheur là ses courtisans et la beauté ses fidèles. La Vendée se soulevait. Les prêtres tonnaient dans les églises et prêchaient la révolte jusque sur la place publique. La noblesse émigrait en masse et prenait rang dans les armées ennemies. Elle se formait en trois corps, le premier de dix mille hommes, les deux autres de cinq mille. Ces Francis marchaient contre la France. Les rois tremblaient sur leur trône et nous menaçaient sur tous les points à la fois. C'était un pays qu'il fallait rayer de la carte de l'Europe. Déjà Brunswick avançait à marche forcée, déjà ses armées se rejoignaient sur nos frontières munies de grosse artillerie et de troupes nombreuses. Déjà la Champagne était à la veille d*ètre envahie par quatrevingt-dix mille hommes. Déjà Longwy était pris, Verdun s'était rendu. S'en était fait de la France.

Les'rois ne pardonnent jamais aux ]*évolutions.

La France, pour répondre à ces menaces, n'avait en quelque sorte pas d'armées, ses généraux la trahissaient, ses officiers étaient d'avance en partie gagnés à la cause royale; à l'intérieur, eUe n'avait plus de lois, et plus d'hommes assez populaires et assez audacieux pour se placer à sa tête, et la faire agir.

Ces nouvelles consternèrent la nation. Des jeunes filles, à Verdun, avaient été au-devant du roi de Pru^e ,ei semaient de fleurs le passage que l'ennemi de la France devait parcourir. Un officier, Beaurepaire s'était suicidé pom* ne pas survivre à la honte, mais le crime n'en était pas moins consommé. Les armées alliées étaient, niisaitr^m^ à six litoes de la capitale, ia traUisun

était dans Tarmée, la lâcheté dans les villes, Tefiroi dans les campagnes, la joîe^ secrète dans le cœur des complices de rémigration, un gouvernement renversé, une Assemblée dissoute, une catastrophe dans un interrègne, une guerre étrangère dans une guerre civile; jamais ta France n'avait touché de pl«s près à ces jours sinistres qui préparent jLa âécompoaition des nations, dit un hîstcirîen. Tout était mort en elle, excepté la volonté de vivre. L'enthousiasme de la patrie et de la liberté la soutenait. Abandonnée de tous, la patrie ne s'abandonnait pas eUe*mème.

« Non, jamais nation ne se sentit mourir avec une plus prodigieuse résolution de vivre, s'écrie à son tour Louis Blanc. Paris la sentait venir avec un inexprimable mélange de terreur frémissante, de désespoir furieux, et d'audace, on pourrait dire ilalieuue. Périr sous le fer du vainqueur, après avoir subi ses insolences, après avoir peut-être vu tomber autour de soi sa femme et ses enfants, c'est affreux I Eh bien I ce n'était pourtant point là ce qui dominait dans l'épouvante de Paris. La liberté paraissait à la veille d'entrer dans son agonie, et c'est ce qui faisait verser des pleurs de rage, c'est ce qui donnait de convulsives frayeurs à ceux qu'elle avait nourris de son lait sanglant. Quoi? il allait s'éteindre sous les pieds des chevaux prussiens, ce foyer des idées nouvelles qui déjà rayonnait si puissamment sur le monde! Quoi! l'œuvre de tant d'intelligences en travail, l'objet de tant d'anxiétés sublimes, le fruit de tant de sacrifices, le prix de tant de combats, tout cela on allait le perdre, le perdre ^jamtfis. Dieu î la révolution réduitie à n'être plus poiir la Frajîce qu'une matière à expiation, «k 'pour le

monde entier, qa'une moquerie d'en haut, qne la pins fameuse des aventures stérUes^ qu'un avortement dans la nuit de l'histoire I »

Ainsi pensait le peuple, et il disait : Me voici, je suis préparé à tout I

Ainsi pensait Danton, et il disait : Osons tout !

Les girondins craignaient déjà qu'il osât trop.

lis arrivaient alors en foule dans le salon de M"^ Roland, qui bientôt n'allait plus être assez vaste pour les contenir.

Après Buzot parurent Gondorcet, le philosophe du parti; Siey es, son homme d'état; Brissot, l'ennemi de Robespierre ; Guadet, Isnard, les deux orateurs impétueux; Gensonné, plus froid, moins brillant et plus prudent; Fonfrède et Ducos, les deux amis et les plus nobles cœurs; Robert, Lindet, Sillery, le dédaigneux gentilhomme ; Lasource et Lanjuinais, les deux députés courageux; Salles, Camus, Boîleau, Pache, plus obscurs; Hérault de Séchelles et Barbaroux que les hommes admiraient et que les femmes aimaient; Rabaut de Saint-Etienne, Louvet, Valazé, qui moururent en Romains; Thomas, Payne, Clootz, tous deux étrangers par la naissance et Français par les idées; Vergniaud, toujours le chef du parti le plus éloquent mais le plus nonchalant.

De tous ces hommes que nous venons de nommer et qui avaient chacun une grande valeur et en corjs offraient une puissance redoutable, quel était celui qui allait dominer et prendre la tète des affaires?

Aucun....

Ni Vergniaud, ni Guauiet, ni Gensonnë, ni Brissot était l'homme de la situation.

Ce n'était non plus ni Saint-Just, ni Robespierre.

L'homme de la situation, c'était Danton.

Danton secondé par Marat.

Tous deux firent œuvre de sang.

Le nouveau ministre de la justice répondit au défi de l'Europe coalisée et aux menaces des émigrés par des flots de sang. Il paralysa leur ardeur, il les glaça de terreur, il sauva la France, mais il la compromit; il assura le progrès de la révolution, mais il la ternit, il donna l'audace aux uns, le courage aux autres, il alluma l'enthousiasme dans le cœur des patriotes, il souffla la force dans les muscles du peuple. Grâce à lui, on se battit et on chassa l'ennemi, grâce à lui, la nation resta maîtresse d'elle-même et écrasa dans ses flancs les préjugés odieux et barbares d'une aristocratie vieillie et démolie, mais ses mains se teignirent de sang, et le nom de Danton, malgré les rayons d'une certaine gloire qui l'éclairé, apparaît dans la postérité à demi plongé dans les ténèbres que dissipe la lueur sinistre des niassacres de septembre;

Mais ne devançons par les événements.

A côté de.i'Assemblée s'élève un autre pouvoir, pouvoir terrible et qui dépassera bientôt toute limite, — celui de la Commune.

La Comnaunè c'est le peuple, — mais le peuple violent, exalté; cruel quelquefois... Celui-là a soufiTert, rarement il ïera grâce.

Il demande une cour martiale pour juger ses ennemis.

On hésite, il insiste, on lui cède.

L'heure des représailles, des vengeanœs est sonnée^ malheur à qui tombera sous sa main.

Le patriotisme a ses excès, la haine et la peur sont mauvaises conseillères. Le peuple aura aussi sa Barthélémy, et comme celle de la monarchie, qu'elle soit condanmée par tous les nobles esprits et les vrais amis de la liberté I

C'était dans la nuit du 1^' au 2 septembre.

La journée du lendemain était un dimanche, et devait aftparaître vengeresse et sanglante.

La nuit qui la précédait avait quelque chose de froid et de sinistre.

Le ciel était griâ, terne, les nuages, presque à ras la terre, s'amoncelaient en flocons épais au-dessus de l'immense ville. Paris n'osait respirer et attendait haletant, ne sachant s'il allait vivre le lendemain.

La cité entière se croyait condamnée.

Voilà les paroles terribles qui la veille étaient tombées, des lèvres de Danton.

« Le pouvoir exécutif, dit-il, me charge d'entretenir l'Assemblé^ nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'empire. Je motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre révolutionnaire. L'ennenû menace le royaume mais l'ennemi n'a pas pris Longwy, on exagère nos revers. Cependant, nos dangers sont grands. Il faut que l'Assemblée se montre digue de la nation. C'est par une convulsion que nous avons renversé le despotisme, ce n'est que par une grande convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée

LES MA8SÂGM» JM SffiFTEMBRE 197

deLafayatte; il faut faire une guerre plus ieKriUa* B est temps de pousser le peuple à se précipiter an massa sur ses< etinemii I On a jusqu'à œ moment fermé les portes de la capitale et Ton a bien fait : H était impor^ tant de se saisir des traîtres, mais y eâ eût-il trente mille à arrêter, il faut qu'ils soient arrêtés demain, el que demain, à Paris, on communique avec la Franee entière! Nous demandons que vous nous autorisiez à faire des visites domiciliaires. Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait, immobile, l'arrivée des ennemis? Le peuple fronçais a voulu être libre^ il le sera. » Le ministre se tait. L'Assemblée s'étonne, le d^ cret passe. Danton sort et court au Conseil de la Commune préparé à l'obéissance par ses confidences. Il demande au Conseil de décréter séance tenante les mesures nécessaires au coup d'état national dont le pouvoir exéeutil assume la responsabilité : « Au rappel des tambours qui battra dans la journée du lendemain, tous les citoyens seront tenus de rentrer dans leurs maiscms. La circula* tkm des voitures sera suspendue à deux heures. Les sections, les tribunaux, les clubs, seront invités à n'avoir point de séances, de peur de distraire l'attention ptibU^ que des nécessités du moment. Le soir, les maisons seront illuminées. Des commissaires choisb par les sections et accompagnés de la force publique pénétreront au nom de la loi dans tous les domiciles des citoyens. Chaqae citoyen déclarera et remettra ses armes. S'il est suspect,' on fera des recherches, s'il a menti, il sera arrêté. Tout particulier qui sera trouvé dans un autre domicile que le sien sera déclaré suspect et ineareéré* Les maisons videsr ou qu'on n'ouvrira pas seront scellées. Le commandltfki -

198 EUGÈNE MOEET

général Santerre requerra les sections armées. Il formera un second cordon de gardes autour de l'enceinte de Paris pour arrêter tout ce qui tenterait de fuir. Les jardins, les bois, les promenades des environs seront fouillés. Des bateaux armés intercepteront aux deux extrémités de Paris le cours de la rivière, afin de fermer toutes les voies de la fuite aux ennemis de la nation. »

Qui peut répondre qu'il ne sera pas considéré comme suspect?

Danton avait dit encore : Il faut faire peur aux royalistes.

Tout le monde tremblait. Les royalistes, il y en avait partout. Ceux qui ne Tétaient pas avaient des parents, des amis qui l'étaient. Qu'ailait-il donc arriver?... On racontait tout bas des choses sinistres. On disait que des agents du comité de surveillance s'étaient présentés le 28 août à six heures du matin, chez le fossoyeur de la paroisse de Saint-Jacques da Haut-Pas, et lui avaient ordonné de les suivre sur l'emplacement des carrières qui s'étendent en dehors de la barrière Saint-Jacques, et que là, ces hommes avaient cherché l'ouverture du puits qui descendait dans les carrières, et l'ayant trouvée, lui avaient ordonné de faire creuser le vaste terrain, de façon qu'il pût servir de champ de sépulture.

Il y avait depuis la journée du 10 août une quantité de malheureux incarcérés dans les prisons de Paris.

Ceux-ci frissonnaient à la nouvelle de ces apprêts.

Quant aux royalistes qui se cachaient, ils cherchaient des retraites encore plus profondes que celles qu'ils avaient choisies jusque-là.

LES MASSMIRES DE SEPtBMBRE 199

On veillait dans les appartements du ministre Roland. Il y avait plusieurs nuits que Taustère philosophe n'avait pris de repos.

M™* Roland, vêtue de noir, un voile jeté sur les lourds bandeaux de sa luxuriante chevelure, se promenait agitée dans le grand salon où avaient été conviés les principaux girondins.

Le premier qui arriva fut Buzot.

Il accourait se consoler des malheurs de la patrie aux genoux de la femme qu'il aimait avec l'enthousiasme respectueux et mélancolique des âmes grandes. Ce fut encore M""* Roland qui, ce soir là, essuya de sa main les larmes qui coulaient sur les joues de Thomme faible.

— Du courage, Buzot, lui dit-elle, nos amis vont venir, et peut-être Dieu permettra-t-il que sa sagesse nous inspire.

Ils arrivèrent en efiet. Ils étaient tous pâles et bouleversés.

Yergniaud rappela la parole de Danton :

' — Si le tocsin vient à sonner, ne craignez rien, ce n'est point un signal d'alarme, c'est Ta charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace.

— Nous sommes perdus, dit Guadet, demain la révolution sera compromise.

— Les massacres de septembre seront une tache pour tous les hommes de la révolutioo, dit Gensonné.

— Danton seul est coupable, dit Barbaroux.

— Danton et quelques hommes, reprit Louyet.

-^ Non, dit Vergniaud, il n'y a que Danton, Robes- *'

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pierre of^est pas coupable, et quant à Harait, il n'est pas digne d'itae aoeusaiion.

Roland, la tète dans ses mains, paraissait désespéré.

— One faire? s'écria- tril.

— Attendre, dit Vergniaud. La Commune est fbf te et domine, l'ouragan populaire est déchaîné. Il iemdbrait une majorité plus impiDsante que la nôtre pour arrêter le torrent* Qui sait si Danton lui-même n'est pas poussé par quelque puissasiee oeeulte.

'fbût le reste de la nuit on diseala.

La' veille de cette réunion chez Roland, la voiiê de Yergniaud s^était fait entendre poignante et hardie. On venait d'apprendre la reddition de Verdun et l'acte héroïque de Beaurepaire.

— Citoyens, s'était écrié Vergniaud, aujourdlkii même, à l'instant, que tous les amis de la liberté se rangent sous les drapeaux; allons nous réunir. at( Champ -de-Mars, qu'une armée de soixante mille hommes se forme sans retard, et mar cbcms à rennemi, ou pour succomber sous ses coups,' ou pour l'exterminer seus lesnMres.

Alors on avait assisté à un enthousiasme sans précé*' deiit dans l'histoire. Les rues de Paris avaient été sillonnées par des bandes d'enfants des faubourgs s'enrôlant dans l'armée. Les mères sacrifiaient leurs fils à la patrie. Les sœurs disaient' aux frères, tu es bien heureux. Tous les volontaires, la cocarde au cimpeau^ mnê souliers aux pieds, partaient avec joie^ entonnant t hymne de la Marseillaise. Tous ces hommes disséminés et en haillons de-

vaient sauver la France et nous revenir glorieux et mu* tUés.

Malheureusement, tous les citoyens ne partaient pa» pour la frontière, et ceux qui restaient étaient sous le coup des événements terribles qu'on attendait.

11 n'y avait point besoin d'être royaliste pour souffirir. M"* Roland irouffirait comme Marie-Antoinette» René d'Aubersac comme le chevalier de Maupertuis, Bideaiiré< oomtme le marquis Viviane de Marehangi, le peuple comme le noble, le philosophe comme le prêtre, le répii* blieain comme le monarchiste.

On allait tuer, massacrer... Et tous ceux qui avaient un cœur se cachaient les yeux pour ne pas voir.

On obéissait à la fatalité, disait-on; il fallait répondre aux menaces de l'étranger par un coup terrible.

Lui montrer son audace et sa force.

C'était terrible... épouvantable... il allaitsecommettt*e des. millieis de crimes que personne ne commanderait, mais que Uwi le monde IftisaereJit fairet, tftntla.pemr étoit graiMle et que la nécessité du temps était en quelque sorte inexorable.

Bideauré demeurait alors rue de la Huchette, et vivait d'un petit emploi que Danton lui avait fait obtenir^ il revenaM cdiaque sdr souper avec sa fille, avecsaThérèMi bienraiméet.

Ce soir-U, ils étaient quatre à table, Bideauré, qui Q€^ craignait plus les agents de la poUce de Louis XYL Thérèse, remise des émotions suC'Cesaives qu'elle avait éprouvées chez le chevalier de Maupertuis et dans la journée du 10 apùt, Suzanne, to^jcwurs, inconsolable de n'avoir pas retrouvé la piste de Marguerite, et Marcel

Boucherot, plus triste encore, pleurant la perte de Marguerite et le deuil de Marthe, Marcel, le jeune volontaire qui dans quelques jours devait partir pour l'armée.

Cependant, un cinquième couvert était mis et restait inoccupé.

Vingt fois les regards de Thérèse se tournèrent de ce côté.

— Je crois décidément qu'il ne viendra pas, dit Suzanne.

— Ohl si, il viendra, dit Thérèse, ce n'est pas aujourd'hui qu'il manquerait à sa parole, aujourd'hui qu'il sait que je suis inquiète.

— Pourquoi serais-tu inquiète? demanda Suzanne.

— Pourquoi... et si on suspecte son patriotisme, si on le jette dans les prisons, si on l'égorgé avec les autres.

Elle frissonnait en disant cela.

-^ Lui, René d'Aubersac, le soldat de la Bastille, le héros du 10 août, l'ami de Danton et des girondins I

^ — Oui, oui, dit Thérèse, mais c'est au$siUe, vicomte d'Aubersac, c'est le noble. A défaut des préjugés de la noblesâe, il a gardé les allures d'un aristocrate. Qui sait ce qu'il va arriver, si on ne peut le confondre avec un des membres de sa famille, avec un de nos ennemis.

— Tu t'alarmes à tort, Thérèse, dit Bideattré, d'Aubersac, est connu, et vingt amis le réclameraient avant qu'il lui arrive malheur ; avant qu'on l'ait frappé, les hommes du peuple l'auraient reconnu.

— Je le crois, mais c'est égal, c'est plus fort que moi, je ne suis pas tranquille.... Puis, pourquoi n'arrive- t-il pas?

La porte s'ouvrit et René d'Aubersac parut.

— Je me suis fait un peu atteodre, dit-il, pardonnezmoi; des visites qui n'en finissaient plus.... mais savezvous bien que je n'ai rien pris de la journée et que j'ai une faim d'enragé.

Il serra la main à Bideauré et à Marcel, salua Suzanne, embrassa Tbérèse, et prit place à table.

On le servit, et il mangea, en effet, comme un homme qni a grand appétit.

— Quelle imprudence, dit Thérèse, attendre si longtemps sans rien prendre. Regarde, père il est tout pâle. Vous verrez qu'il se rendra malade.

— Ahl ma pauvre Thérèse s'exclama René comme répondant à une pensée intime qui l'agitait, il s'agit bien de majadie, nous allons voir des choses horribles.

Tous se rapprochèrent.

— C'est bien décidé? dit Suzanne.

— Hélas! oui.

— On n*a pas ouvert les prisons comme on le disait?

— Gomme les girondins l'auraient voulu, mais ils ne sont plus les maîtres, l'Assemblée elle-même n'est rien, c'est la Commune qui gouverne.

— Et que va-t-elle faire, la Commune, de tous ces prisonniers, ceux pris dans la journée du 10 août et depuis?

— On ne sait encore. Toujours est-il qu'on les entasse; on dit dans les faubourgs qu'on les égorgera.

— mon Dieu I fit Thérèse, qui se couvrit le visage de ses mains.

204 EUGÈNE MORBT

fit se tournttftt vers son fiancé :

— Qiiuid nous avons demandé la révolution, mon | panvre René, dit-elle, q«and tu as lulté eontre tous les tiens pour t'en fùate un des champions les plus déchues, savions-nous que nous verrions un jour au nom de cette -même rév<^tion répandre tant de sang?

Bideauré prit un air sévère.

— Ma fille, dit-il, jusqu'à présent le sang n'a pas été répandu, tu as donc tort dans ce que tu dis; maintenant il le sera, sans doute, et plût au ciel qu'il ne le soit pas avec abondance; mais songe ce que la révoiutianaé'i^nemis, songe ce qu'eMe a combattu, songe contre -qui 11 lui faut lutter. En ce moment, la F^noe est entourée par des ennemis du dehors, minée par ceux de Tintérieur. On va nous broyer comme dans un éteau si nous n'y prenons garde. Chaque maison d'aristocrate est un foyer de conspiration. Par-dessus notre tète, nos ennemis se donnent la maui pour nous écraser. La révolution vaincue, que crois-tu donc qu'on fera de nous tous, et que devioadront les fils et les petits-fils des hommes qui ont fait la révolution? C'est une dure nécessité du temps, je suis contre la répression violente, contre le sang versé, mais je n'accuse pas les hommes qui savent nous défendre dans un moment aussi périlieux que celui dans lequel la France se trouve. Ces hommes- là riscfoent leur 4Me'el 'hsur popularité, ils font le sacrifioe de leur fortune, de leur existence, de leur nom, et ^livrent ce dernier à l'exécration de la postérité; ce sont dHA hommes courageux, et quoi qu'ils fassent, nous devons respecter leurs décisions, et ne pas nous insurger mtnire eux.

^- Mais, dit 'Thérèse, pourqtw», si leur œuvre est juste, légitime et nécessaire, pourquoi leurs nefms'seroût-il exécrés?

— Parce que, répondit Bideauré, on oubliera le péril dans lequel nous sommes, on se trompera d'heure, et on ne saura plus le nombre de nos ennemis, on ne tiendra plus compte du temps, des rancunes du passé, des haines de parti; on ne songera plus que ta France en ce moment est en guerre avec elle-même, que c'est une lutte corps à corps, et que si celui qui est le vainqueur n'assure sa victoire par un moyen quelconque, demain îl sera le vaincu et décimé, que Vest sa convulsion qui doit briser les uns et les autres; qu'il s'agit de ne pas laisser périr l'œuvre de 89, et de tuer la réaction; que de même que les nobles tiennent à honneur de laisser à leurs enfants le nom et le patrimoine de leur famille, nous nous devons, nous peuple, de laisser à nos fils l'héritage si chèrement acheté de la révolution consommée; parce qu'on oubliera tout cela, et qu'on ne se souviendra que d'une chose, que du sang versé, que du nombre des victimes, que du cri des blessés et des mourants.

— Bideauré a raison, dit d'Aubersac, Danton sera un jour attaqué violemment du meurtre qu'il va laisser commettre, et cependant, moi qui le connais intimement, je vous jure que ce n'est pas un méchant homme.

— Horrible temps, dit Thérèse, qui était patriote, mais qui était femme.

— Et à quand les visites domidiliaifes? demanda Sazaane.

— Demain.

Ce mot tomba comme an glas funèbre. Personne ne dit plus mot.

Ils se rapprochèrent et se regardèrent silencieusement, chacun livré à ses pensées intimes. Bideauré^ triste et sombre, avait des doutes afifreux qui le torturaient.

René avait pris la main de Thérèse et la tenait dans la sienne, comme pour lui montrer que tout danger était loin pour eux. Marcel songeait à Marguerite et à Marthe, et frémissait à la pensée du crime érigé en loi. Quant à Suzanne, elle tremblait, car elle pensait à diverses incidents qui lui étaient arrivés la veille, et elle s'interro^ait avec terreur sur les terribles conséquences qui pouvaient en résulter.

La veille elle était seule chez elle, dans son petit hôtel Saint-Germain, qu'elle avait échangé contre celui de Ghoisy-le-Roi, quand on vint subitement lui annoncer qu'un jeune homme désirait l'entretenir un instant.

C'était un jeune homme, en effet, tout jeune homme. Il avait tout au plus dix-huit ans et se nommait Montsabray.

A sa vue, Suzanne pâlit.

— Vous à Paris, s*écria-t-elle, je vous croyais depuis longtemps aux frontières.

— Non, répondit Montsabray avec une certaine insouciance, je n'ai pas voulu partir quand il était temps. Je suis désigné, dénoncé, poursuivi.

Elle le regarda avec émotion.

Montsabray était lié à toute la noblesse de France. Sa famille était alliée aux plus grands noms et avait ellemême une illustre origine. Officier du roi, il était aidede-camp du duc de Brissac, et on le citait, malgré sa jeu-

nesse, comme le soldat le plus brave et le plus audacieux que Tarmée tint en réserve.

Il en était peut-être le meilleur, le plus doux et le moins hautain, il en était à coup sûr le plus beau. Il était difficile d'allier plus d'élégance, plus de distinction à plus dé grâces et aux charmes plus réels du visage.

La Palférlne avait éprouvé un jour un caprice violent pour ce jeune et beau garçon, et poursuivie par lui, qui s'était épris d'elle, ne s'était pas trop fait prier pour se laisser tomber dans ses bras. Elle s'était donnée à des gentilshommes par calcul, intérêt, haine et aussi par vengeance. Elle se donna à Montsabray par amour.

Gela dura peu de temps, mais fut réel, Ils étaient braves tous deux, ils s'aimèrent. Si le cadre de cet ouvrage l'eût permis, il eût peut-être été agréable de s'étendre sur cet amour et d'en dérouler le poôme page par page. Mais ici les pages d'amour ont du sang et il nous faut conter l'amour comme on aimait en ce tempslà, vivement, rapidement, nouant une intrigue le matin pour la dénouer le soir sur la charrette des condamnés à znort.

On raconte qu'un jour deux têtes coupées se rapprochèrent dans le panier de Sanson et que les deux lèvres se collèrent. C'étaient deux amants de la veille qui s'étaient juré de mourir en s'embrassant.

Revenons à Mpntsabray , le jeune et beau gentilhomme, à. la Palférine, la jeune et belle courtisane. Ils s'ainxèrent donc sincèrement, puis se lassèrent l'un de l'autre, comme cela arrive souvent... toujours, disait un sceptique, et se quittèrent sans bruit et sans scandale.

Ils avaient gardé d'ailleurs les meilleurs souvenirs l'un •de l'autre et se rencontraient toujours avec plaisir.

Cette fois, Montsabray venait voir la Palférine pour lui faire ses adieux.

— Où vas- tu? lui dit-elle.

— Et le sais-je... Il m'est impossible de quitter Paris, j'ai trop tardé. Aujourd'hui je serai suspect au premier pas. — Je vais tâcher de me cacher quelque part.... mais comme je te le disais, je ne crois guère que je puisse l'échapper.... aussi je viens t'embrasser, Suzanne.... Cela m'aurait ennuyé de mourir, vois-tu, sans t'avoir encore une fois tenu dans mes bras.

— Ce n'est pas tout cela, fit Suzanne, il faut défendre ta vie. Voyons, as-tu une maison où tu crois pouvoir être en sûreté?

— Non, répondit Montsabray, en riant, je ne connais, que d'infâmes aristocrates... Oh! nous sommes logés à bonne enseigne.

— Eh bien, reste dîner avec moi, dit Suzanne, ce soir je te mènerai dans une maison où tu seras à Tabri.

— Merci, fit-il, j'accepte la vie de toi, quoique tu n'aimes pas les aristocrates et que tu sois un vrai patriote.

Elle sourit :

— On les aimerait s'ils te ressemblaient tous, dit*

elle* U se leva et vint à elle.

— Màm (pi'as-tn do^c? fit^eUe^ tu. qs pjU^e^ tu faiblift.

— Ce n'est rien, dit Moutsabray, ma blessure qui me fait souffrir.

— Tu.es blessé?

— Oui, à la cuisse... cela me vient du 10 août. Suzanne pansa la blessure de son amant, mais le soir

eUe s'avoua avec terreur qu'il était trop faible pour aller à Paris^ même en cari^osse. Cependant, il n'y avait pas de temps à perdre, les visites domiciliaires pouvaient commencer le lendemain ou dans la nuit.

— Ne puis-je rester ici? dit Montsabray.

— îd, c'est impossible, répondit Suzanne, tu ne serais pas en sécurité. On sait que je reçois quelques gentilshommes, il est probable que ma maison est suspecte. D'ailleurs, pour ma sûreté personnelle, je n'y resterai pas, et demain matin je pars chez mon père, chez lequel j'ai le droit d'habiter et chez lequel je n'ai rien à craindre.

— Allons où tu voudras alors, dit Montsabray.

— C'est que je ne connais personne à Saint-Germain qui puisse te recevoir... Ah!., tu supporteras bien le Toyage de Lucienne, le trajet est des plus courts... je te mène chez la comtesse Dubarry,

— Crois-tu?

— Ohl chez elle tu seras à Tabri... répudiée par la nouvelle cour et en profonde disgrâce, le peuple ne lui tient pas rigueur de son passé. Du reste, elle est trèsbonne, très-charitable, fait beaucoup de bien et est trèsaimée à Lucienne et dans les environs, — on ne la suspectera pas... puis elle a des amis partout... Danton la rencontrait quelquefois chez moi et lui a toujours manifesté beaucoup de sympathies.

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