‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 11 sur 21 · BU€^B MORET · texte numérisé non relu

BU€^B MORET

René* le comprit^ »'eixe«8A par quelques oiots et indiqua à l'étraogère une porte qn'il ouvrit et paf laquelle il pénéica à sa siûle;

La porte fut refermée ; ils étaient seuls.

L'étrangèire prit une diaise, s'y laissa tonaJber et, rqetant sa mantille sur ses épaules, dit, regardant Bené d'Aiibersac en lace :

— Suîfl-jedonc tant cbangée, que tu ne me recpnnaâsses plu», Beoé?

Qehâircif qui s-étaii aussi assis, se releva brusquement.

— Catoliiie î s'éeria-t41.

— Oui, e'esi moi, j'ai un grand service à solliciter. J'ai pensé à vous, M. d'Aubersac.

— Vous avez bien fait, Caroline, répondit René, dont toute la colère tomba, et qui reprit place en face de la jeune femme.

Ils étaient dans oûe pièce à peine meublée et froide. Ufie diandeUe plantée daxis un chandelier de cuivre et reposant sur une petite table de sapin Téclairait seule, et la lueur livide tremblant à la brise qui soufflait à travers les interstices de la fenêtre sans rideaux reflétait sur les deux visages.

Tous deux étaient pâles et plusieurs secondes ils restèrent silencieux. Ils se regardèrent, René avait peu changé, mais Caroline de Noverre n'était plus la mènxe femme. Belle encore, plus belle peut-être, mais d'une beauté froide, sévère, comme en quelque sorte fatale, sa tète, malgré les orages qu'elle avait dû subir, se relevait mordante, impérieuse. On eût dit qu'elle défiait la destinée et ne reculait pas devant la lutte.

Neuf heures sonuèrent.

— Vous êtes venue bien tard, dit Reîié.

— En effet, mais je vous cherche depuis quatre heures.

— Vous savez cependant, ordioairement, me trouver quand vous le voulez. \

— Oh! je le voulais bien aujourd'hui.

— Et alors même que j'ai quitté Paris et que je suis loin de vous.

Elle le regarda.

• — Ai-je eu tort d'être venue, fît-elle, se levant à demi, je suis prête à me retirer.

— Non, parlez.

— René, fît-elle^ avec quelque émotion dans la voix, je sais que j'ai été terrible à votre égard, je n'ai pas été étrangère à votre arrestation, je n'ai pas été non plus complètement étrangère à la conduite infâme qu'a tenue le chevalier de Maupertuis.avec une jeune fille qui vous est chère.

— Taisez-vous, madame, fit René, elle est ici.

— Je le sais.

'Elle ajouta à voix basse,

— C'est moi qui ai armé le bras de Mâchefer et conseillé le marquis Viviane de Marchangi, ce n'est pas ma faute si Gabrielle d'Aubersac est encore une honnètid femme.

— Oh I si j'ai à vous entendre, ne me rappelez pas vos crimes, Caroline, s'écria René, je ne veux pas savoir cela, je ne veu?t pas y croire.

— Je me devais à moi-même de vous révéler ces faits avant de rien solliciter de vous.

— Je savais quelle était la main criminelle qui me menaçait dans ce que J'avais de plus cher et de plus sacré... J'ai paré les coups comme j'ai pu, mais je n'ai jamais fait une démarche près de la femme assez malheureuse pour se miontrer à ce point ingrate et cruelle.

— Ohl si vous saviez, René, comme vous m*avez froissée, comme vous m'avez blessée... moi, votre fiancée, votre amie, moi qui devais être votre femme... vous...

— A quoi bon revenir sur tout cela, Caroline, dit l'ex- garde -française avec une certaine agitation, mais avec douceur, le soir même où je vous froissais, vous vous vengiez sur moi d'une façon épouvantable, vous dirigiez sur moi vingt épées ennemies, et si je suis vi* vaut aujourd'hui, c'est un miracle auquel à distance un homme sensé se refuserait à croire. Ce soir-là, moi, je vous sauvai la vie au péril de la mienne.

— C'est vrai... mais alors, tout en me sauvant, vous m'outragiez.

René eut un geste de dénégation.

— Eh bien, soit, fit-il, la jalousie vo.us a perdue et a fait de vous une criminelle. J'ai échapppé, moi et les miens, à votre vengeance, je vous pardonne, j'oublie tout, rien de tout cela n'a existé ; aujourd'hui, que me voulez-vous?

Elle se leva et rapprocha sa chaise de celle de René.

— Que vous me rendiez le service le plus grand qu'un homme puisse rendre à une femme.

— D'abord, dit René d'Aubersac, ce service suis-je en mesure de vous le rendre?

— Je crois que vous l'êtes^

— Vous savez à quelle époque fatale nous touchons, les hommes individuellement et même ceux qui paraissent les plus puissants sont peu de chose, c'est la masse qui règne, ce sont les événements qui commandent.

Caroline de Noverre eut comme un éclair de colère qui empourpra subitement ses joues pâles, mais se remettant aussitôt.

— Je sais tout cela, dit-elle, mais je crois que le service que j'ai à vous demander, vous pouvez me le rendre.

— Parlez alors.

— Dans tous les cas, si vous ne le pouvez pas, personne de ceux que je connais aujourd'hui ne le pourrait, vous êtes, René, mon seul espoir... mais...

— Et cependant, vous hésitez.

— Non, écoutez-moi, René, mon père le marquis de Noverre, ce vieillard à cheveux blancs, noble entre les nobles, fier entre les fiers, ce vieillard qui jamais n'a failli à l'honneur... mon père enfin, le seul membre de ma famille qui me reste... Eh bien, lui, que j'aime plus que moi-même, pour qui je me ferais tuer, il est...

— Parlez donc, Caroline.

— Il est malade et prisonnier à l'Abbaye, prisonnier, lui, entendez-vous, et on me disait hier qu'on allait l'égorger.

— Qui disait cela?

— Ohl des hommes qui le savaient.

— ■ Qu'a-t-il donc fait?

— 11 a défendu le roi dans la journée du 10 août. René releva la tête. Son front était pâle, mais calme,

216 EUGÈNE MORBT

et son regard ne reflétait aucune haine ni aucune colère.

— Pardonnez-moi, murmura M"® de NoTeire, peutêtre vous ai-je froissé.

— Vous voyez bien <pie non, dit René.

— C'est que...

— Je me suis battu aussi dans la journée du 40 août. René eut comme un éblouissement devant les yeux.

Il pensa à son père, lui aussi, le vieux duc d'Aubersae, qui combattait pour le roi et qu'il avait failli tuer.

— Mon Dieul mon Dieu ! fit- il.

Mais à haute voix il ajouta :

— Mon roi à moi, c'est la nation, je me suis battu pour lui. N'ayez crainte de parler devant moi, j'ai regardé la révolution en face quand je m'y suis jeté, aujourd'hui encore que je suis à la veille d'en déplorer les excès, je la suivrai. Malgré ses erreurs et ses crimes mêmes, je ne l'abandonnerai pas. C'est l'avenir que nous bâtissons, et je crois à la grandeur de notre tache... Maintenant, Caroline, je ne maudis personne, et je comprends le courage des hommes qui, fidèles aux opinions de toute la vie, ont cru défendre la puissance royale et la personne du roi... mais parlons de votre père, il est à l'Abbave et vous n'espérez pas le faire sortir avant les massacres qu'on redoute?

— J'ai tout fait, tout remué, frappé à toutes les portes, je n'ai abouti à rien.

— Excepté à la mienne.

— J'y arrive.

— Trop tard peut-être.

— Votre patriotisme est connu.

LES MÂSSAiGKfiS DB SEPTEMBRE 217

-^ Et ^'importa*., n'en sifis-je pas mdinft wa noble ; je suis suspect.

-^ Yos amis sont puissants.

•*- Les uns penvdnt se méfier de moi et Id» autres reculer devant ce que je vais leur demander.

— René, il faut que mon père me soit rendu. 0ht ne dites pas que vous ne le pouvez pas. Il le faut. Pensez donc, mon père égorgé par des infâmes, son sang rou* gir le payé d'ttiie prhfMi, son cadavre emporté sur une misérable charrette^ lui, le marquis de Noverre dont le père...

René l'arrêta.

— Rien ne vous corrigera donc, ditril, c'est votre père, voilà tout, est->il besoin d'autre titre pour le recomimandér? Si vous avez parlé ainsi, je comprends que vous n'ayez pas réussi dans vos démarches. Qu'importe sa noblesse. Est41 plus noble que le roi et que la fille de Marie-Thérèse, et cependant Louis XYI et Marie-Antoinette sont aussi en prison, et... qui sait, plus près de la mort que votre malheureux père.

Caroline de Noverre se leva.

— Vous êtes bien heureux, René, dit-elle, d'avoir pu comme cela oublier en quelques mois tout l'orgueil de votre race, et épouser les idées que, tout enfants on nous a appris à délester. Sur le trône ou sur l'éehafaud je resterai la même, fière et méprisante, riant de vos utopies et haïssant profondément d'esprit et de cœur tout ce qui n'est pas de notre caste et de notre sang.

Elle tendit la main à René, qui y mit les lèvres, mais avec une froideur qui n'échappa pas à la jolie femme.

— Oh! vous ne m'aimez pas, ditrelle*

Il la regarda avec étonnement, mais souriant douloureusement.

— Vous êtes venue ici, dit-il, solliciter mon intervention pour arracher le marquis de Noverre à l'Abbaye, je m'engage avec vous à faire tout ce qui me sera humainement possible pour réussir.

Pâle et haletante, elle chassa les pensées qui l'obsédaient.

— Vous savez que vous n'avez peut-être qu'une ou deux nuits devant vous.

— Demain vous saurez ce que j'ai fait, et si votre père n'est pas dans vos bras, c'est que moi peut-être serai où il est.

Dans ce moment d'expansion, elle lui prit la main et la serra convulsivement. René lui rendit légèrement son étreinte et la reconduisit jusqu'à la porte.

Elle avait replacé sa mantille sur son visage, et traversa la première pièce sans détourner la tète et saluant à peine.

— Cette femme, cette femme 1 s'écria Thérèse quand elle fut dehors et courant à René, gageons que je l'ai devinée.

— C'est une grande dame.

— C'est Caroline de Noverre, n'est-ce pas.

— Oui, dit simplement René.

— Et que vient-elle te demander?

— La vie de son père.

— Elle nous a voulu beaucoup de mai.

— Nous lui ferons beaucoup de bien.

— Oui, dit Thérèse, se suspendant au cou de sou iiaiicé, que ce soit notre vengeance.

l'heure solenneue

Il n'y avait pas un instant à perdre. Le soir même René d'Aubersac courut chez M™*^ Roland dans l'espoir d'y rencontrer quelques-un§ de ses amis.

Il en rencontra en effet; mais tous lui avouaient leur impuissance.

— Je crois que je ne pourrais sauver ma propre femme, si elle était suspecte, lui répondit Gensonné.

— Ni moi-même, lui dit Hérault de Sécbelles, faisant allusion en souriant aux «oupçons d'aristocratie qui couraient sur son compte.

— Ne va même pas chez Robespierre, dit Guadet, il ne peut rien, ni Robespierre, ni Saint-Just, ni PéthioUi ni Brissot, ni Yergniaud, ni Buzot, ni mémeBarbaroux;

— C'est que je désespère d'ici demain de mettre la main sur Danton.

no Bua£aŒ ttomrr

— Va chez Harat.

René eut un geste d'efiEroi.

— Quoi ! tu n'aimes pas Marat, René I dit Louvet.

— Il me fait peur.

— Alors, c'est que tu n'es pas un vrai patriote.

— A sa façon, non; je l'avoue.

— Tu en reviendras... mais, pour ce qui est d'aujourd'hui, prends-en note, Marat est tout-puissant, plus puissant que Danton.

René d'Aubersac se dirigea aussitôt vers le ministère de la justice que Danton occupait depuis le lendemain du 10 août, et essaya d'arriver jusqu'à lui.

Il était absent, à lia Communie, au^dordeliers ou dans quelque autre réunion publique. Danton ne s'appartenait pas; c'était l'homme de la foule. Il la poussait où il était poussé par elle. Il recevait d'elle son impulsion et la transformait par ses rugissements. C'était lorateur du carrefour, comme Camille Desmoulins en était l'écri* vain. Marat n'était que le génie inspiré de la plèbe tour* mentée, la torche incendiaire d'une populace aux abois, comme Louis Yeuillot, de nos jours, qui, empruntant ses expressions aux gavroches des halles éi raitienant l'esprit public à trois siècles en arrière, n'est qu'un moine défroqué devenu publiciste du ruisseau. . René, à défaut du ministre, trouva sa femme.

Pauvre femme... La révolution l'effrayait, la pi^ula'rité de son mari l'épouvantait.*. Qu'allait^] jetet à ce peuple lasy bjçisé» latigué, rendu aigri et Cruel par le mépris de ceux qui l'avaient appauvri après l'avoir torturé?

Elle regrettait de n'être plus la femaiie 4'u& simple

avbcat) ami du peuple, et d^ètre la fenrime d'un ministre de la juétîce.

Cette grande respox»abilité qui incombait à l'homme dont elle portait le nom était un objet de terreur pour elfcé

Elle tomba malade.

René la trouva avec la fièvre et tout en larmes.

Elle ne dormait plus. On lui avait dit que Danton rêvait des massacres, et^ n'osant encore acenser son mari, elle commen^it à en avoir petir.

-^ Pi^nds garde, Danton, prends garâe> lui avait-elle dit là veQle.

-^ Je àe suis rien, lui avait répondu le fier tribun, Je ne suis rien, je suis le courant, c'^t lui qui nous entraine tous. Celui qui résistera, le courant le broiera... Puis, si tu Bavais ce qui se pt^e, si le peuple, d'ici deux jours^ n'a pas montré sa force et son audace, son mépris de la mort et de ses ennemis, la patrie est. perdue, le peuple et les hommes qui sont à sa tète mitraillés

*— Ya't^l donc permettre les massacres dont on parle ? dit René avec stupeur.

— Je crois qu'il les laissera faire.

— Mais c'«st horrible.

— Oh I il n'est pas méchant, allez, dit cette femme, qui adorait son mari et qui eût voulu plaider sa cause devant la postérité, alors qu'elle la condamnait dans son ccteur; il souffre autant que nous de l'impasse dans laquelle il se trouve et de la dure nécessité qui le force à se taire, mais s'il ne peut empêcher les exécutions dont nous menace la Commune et la vengeance générale du peuple, il use de toute sa puissance pour sauver partielle-

ment tous ceux qa'il connait, qu'on lui recommande, qu'on lui désigne seulement. Ses ennemis lui parleraient d'un prisonnier qu'il ferait ses efforts pour faire élargir le malheureux. Non, non, un indice et il sauve... Mais il ne peut annuler le pouvoir de la Commune et amoindrir par une résistanc>e violente l'effet qui va résulter pour l'Europe coalisée contre nous.

Tout cela était juste et vrai. M"*' Danton, femme dont le cœur saignait et défaillait à la seule pensée de massacre, essayait au moins de se le faire accroire. Il est certain que la situation de Danton était épouvantable et qu'il n'était point aussi puissant que quelques historiens, qui ont fait peser sur lui la responsabilité tout entière des journées de septembre, ont essayé de le prouver.

La preuve de cela se verra au moment des massacres, alors que la populace s'insurgea contre les juges nomm.és par la Commune elle-même.

Si Danton eût résisté ouvertement, il eût été écrasé conmie les autres.

Seulement, courageux et audacieux, il a accepté du premier coup ce qu'il ne pouvait empêcher, ne songeant même pas à dégager sa responsabilité.

Quant à sauver tous ceux qu'on lui recommanda, l'histoire impartiale en fait foi.

— Je viens justement lui recommander un prisonnier à arracher à la mort, dit René.

M"' Danton ouvrit un registre, et, à la suite de plus de quatre cents noms, écrivit sous la dictée de René d'Au* bersac : Le marquis de Noverre.

— Voyez, dit-elle, tous ceux qui ont une croix rouge sont déjà hors de danger.

II y en avait plus de trois cents,

— Et les autres?

— Les autres sont encore en prison... Danton s'en occupe... Il faut qu'ils soient sortis d'ici après -demain.

René jeta les yeux sur cette longue liste funèbre et lut des noms qui le firent tressaillir.

Gazotte, Maillé, M. de Marguerite, Rohan, Chabot, l'abbé Bérardier, Bosquillon.

Des femmes, des femmes en masse, au milieu desquelles s'en distinguait une, jeune, belle et bonne, dont le cri était la fidélité et dont la grâce et des sentiments respectables chez une femme élevée sur les genoux de la monarchie n'excluaient ni l'audace ni le courage... C'était la princesse de Lamballe.

René désigna du doigt ce nom à M"^' Danton.

— Je l'ai beaucoup connue, dit-il, elle est notre ennemie, car elle est l'amie de la reine, mais il serait difficile de se défendre du respect qu'elle inspire.

— Oh! Danton la sauvera! s'écria M"** Danton, avec exaltation.

René recommanda de nouveau son protégé, et prit congé de M"* Danton.

Celle-ci le rappela.

— Vous tenez beaucoup, n'est-ce pas, à ce que ce marquis de Noverre échappe à la mort.

— Beaucoup, et je me proposais de revenir demain ici 'à la première heure dans l'espoir d'y rencontrer Danton...

— "Venez, dit M"*® Danton, mon mari vous aime beaucoup et il fera, n'en doutez pas, tous ses efforts pour

tu BUOfiNE moubt

voas être agréable. Mais voulez-voQs acoeptor de .moi tm conseil.

René s'indina.

. — D va vous sembler étrange, iieprit M'^.Dimton, mais il est bon.

— Jie m'engage d'avance à le suivre.

— Attendez, il va faire naître probablement chez vous ([uelque répugnance, mais si vous le suivez, et que vous réussissiez, votre protégé est certainement sauvé.

. — Parlez, madame.

— Passez chez Camille Desmoulins en sortant d'ici. Et de là, allez jusque chez Marat.

— Chez Marat?

— Oui... Il touche à sa plus haute période de puissance.

— Mais Danton?.,.

— Danton a plus de surface que Marat, il est mmistre et tribun aimé du peuple, Marat n'est rien, mais tout rien qu'il est, Marat personnifie en ce moment la haine, la colère, la yengeaoce, il est plus écouté que Danton et plus puissant que lui.

— Mais Marat n'accorde pas de grâce.

— Quelquefois.

— Mais c'est un tigre altéré de sang.

— Plus bas, fit M"^^ Danton qui, un doigt sur la bouche, ajouta : Les hommes sont souvent d'étranges composés,' et Marat, que vous connaissez féroce, cruel, sanguinaire, est capable comme un autre d'un bon sentiment. Danton, ne voulant pas prendre sur lui de sauver qualques malheureux qu'on lui avait recommandés et qui étaient particulièrement compromis, s'est confié à

LES MASSAGRœ DE SEPTEMBRE 2^5

Marat, et Harat lès a ftdt élargip. AU^^y • On raconte de lui des cho^s bien étonnantes. D'ailleurs il est olrgueii*leux, il sait que vous appartenez au parti des girondins et que vous êtes lié avec Danton, Camille et Robespierre, il sera ioudié de votre démcupche.

R^é remercia M'"" Danton avec effiision et lui promit de vainGce sa. répugnance et d'aller chez Maràt.

— lastruiaez-mm, dit-^elle, du résultat de votre visite, de mon côté,, je vous promets de vous servir comme si je restais votre unique espéferance.

Danton, le soir même, montait chez Camille, et ne le trouvant pas, lui laissait un mot et lui annonçait sa visite pbùr le lendemain.

ii ne Voulut pas voir Lucile qu'on lui dit très^inqniète.

— Pauvres jeunes femmes, se dit-il, elles on fait la révolution et elles en mourront. Pente fatale qui mène à la liberté à travers un abîme.

Le lendemain, René vit Camille, qui lui promit son concours, il revit Danton qui lui lit encore la mène promesse, mais il lui fut impossible de rencontrer Marat.

Ce lendemain^à, c'était le jour des. visites domiciliaires.

Quatre beutes sonnaient et le tambour battit dans jkoute la ville.

Tout commerce cessa. Les boutiques se fermèrent; les ouvriers des usines et des manufactures déposèrent leurs outils. Chacun s'empressa de rentrer chez soi. En un instant Paris, si tumultueux, si agité, devint morne et discret. 11 semblait qu'un soufQe terrible avait balayé rinnnensiB ville et étoaffiê tous ses habitants. On eût dit

qa'on crêpe de deuil se suspendait au-dessus de ses monuments ; on eût dit que la ville entière était descendue au tombeau.

Bien que le. soleil serein de Tété éclairât les cimes des arbres des Tuileries, du Luxembourg, des Champs-Elysées et des boulevards, les promenades, les places, les rues étaient entièrement désertes^ Le sourd roulement des voitures, qui est le bruit de la vie, coimne le murmure de ses courants d'hommes, avait cessé. On n'entendait que le bruit des portes et des fenêtres, que les habitants refermaient précipitamment sur eux, comme à l'approche d'un ennemi public, dit un historien. Des bandes d'hommes armés de piques, des patrouilles de fédérés, des détachements de Marseillais et de Brestois sillonnaient à pas lents les différents quartiers. Santerre, à la tète de son état-major composé de quarante-huit aides-de-camp fournis par les sections, visitait à cheval les postes. Les barrières étaient fermées et gardées par les Marseillais. En dehors des barrières, les sections formaient une seconde enceinte de sentinelles.

Toute communication était interceptée entre la campagne et Paris, La ville tout entière au secret était comme un prisonnier dont on tient les membres pendant qu'on le fouille et qu'on l'enchaîne. L'eau du fleuve était aussi captive que le sol. Des flottilles de bateaux remplis d'hommes armés naviguaient sans cesse au milieu de la Seine, interceptant toute communication entre les deux rives.

Les parapets des quais, les arches des ponts, les toits des bateaux de bains ou de blanchissage sur la rivière étaient hérissés de factionnaii^es. De temps en temps, un

coup de fusil parti d'un de ces points élevés, atteignait des fugitifs cherchant asile jusque dans Tembouchare des égouts. Plusieurs ouvriers des ports furent ainsi tués en sortant de leurs bateaux ou en voulant y rentrer. L'heure une fois sonnée, tout pas dans la ville était un crime. Des escouades de piques arrêtaient tous ceux qu'un hasard, une imprudence, une nécessité de la vie avait attardés.

Pendant que les rues étaient ainsi évacuées, l'intérieur des maisons était dans l'attente et dans la terreur. Nul ne savait s'il serait innocent ou criminel aux yeux des visiteurs, et s'il n'allait pas être arraché à son foyer, à sa femme et à ses enfants.

Une arme non déclarée était motif d'accusation ; elle était un témoignage de suspicion. Un signe quelconque de royalisme, un uniforme de la garde du roi, un cachet, un bouton d'habit aux armes royales, un portrait, une correspondance avec un ami ou avec un parent émigré, l'hospitalité prêtée à un étranger dont le séjour dans la maison ne s'expliquait pas^ tout pouvait être un titre de mort.

La dénonciation d'un ennemi, d'un voisin, d'un domestique faisait pâlir.

Chacun cherchait à inventer pour soi, pour ses hôtes, pour les objets que Ton voulait dérober à la recherche, des ténèbres, des retraites, des asiles, des cachettes qui trompassent l'œil des visiteurs. •

On descendait dans les caves, on montait sur les toits, on rampait dans les conduits des cheminées on excavait les murs, on y pratiquait des niches recouvertes par des armoires ou des tableaux, on dédoublait les planchers.

n% EDOÈNK MQUBT

on s'y glissait entre les soliyes et les parquets;, on en^ liait le sort des rutiles.

Aux coups de marteau des eommissaires à la porte de ta maison, la respiration était suspendue. Ces commis-^ saires montaient escortés d'hommes des sections le sabre 6tt à la main ; et la plupart, ouvriers connaissant tmites les pratiques par lesquelles on peut rendre compUces d'un recèlement les murs, les meubles, les bois, hm MtSi, les matelas, la pierre.

Des serruriers munis de leurs outils ouvraient les serrures, enfonçaient les portes, sondaient les planchers, déjouaient to«tes les ruses de la tendresse, de l'hospita* lité, de la peur.

Réunie dans une pièce, la famille attendait anxieuse. Quelquefois, on jouait, on faisait de la musique pour pomper l'attente; au coup de marteau, les femmes s'évanouissaient.

On vint chez Bideauré, et au seul nom du charpentier les commissaires s'inclinèrent et sortirent.

Autour de l'ouvrier étaient Thérèse, et Suzanne^ et celui-ci n'avait eu qu'à dire :

- — Mes deux filles.

René d'Aubersac, resté chez lui, n'avait pas ^té non plus inquiété, et Gabrielle, qui eut pu courir quelque danger, avait été protégée par l'ombre de M™*' Roland.

Ce moment si redouté ne fut donc pas terrible pour nos amis, mais il le fut pour d*autres. Cinq mille suspects furent enlevés de leurs maisons et jetés dans les prisons de Paris.

Ger^, to«is les royalistes qui n'ayaiept pas quitté la France depuis le 10 août, n'y étaient restés que pour

conspirer. Certes, les plus affireux complots se tramaient contre la nation, et comme nous l'avons expliqué, là France, minée à l'intérieur et menacée an dehors, était à deux doigt de sa perte. Certes, il fallait épouvanter l'ennemi, paralyser la haine du partisan de la royauté, et, par des mesures énergiques, assurer le triomphe de la nation. Mais, malheur des époques de troubles et de tourmentes, toujours pour atteindre le but on le dépasse, et les excès viennent donner tort aux actes les plus nécessaires.

Il fallait effrayer les royalistes, mais on pouvait se dispenser de les enlever en masse.

Il fallait surtout ne s'adresser qu'aux royalistes, et ne pas confondre dans les ennemis de la nation des hommes tièdes ou indifférents, des femmes, des vieillards, tout une population ; il fallait surtout ne pas les vouer à la mort.

Mais les commissaires faisaient du zèle, toujours et de tout temps les commissaires font du zèle, et ils arrêtèrent toute la nuit.

Cette nuit-là, Paris ne dormit pas. Ceux qui ne tremblaient par pour eux tremblaient pour un parent, pour un ami, pour un être chéri.

Une mère pour son fils.

Un amant pour sa maîtresse.

Ce qu'il se passa de drames dans cette nuit est inouï. Il faudrait des milliers de volumes pour les raconter. Chaque maison offrit ses scènes palpitantes et sa série iâ'émotions. Ce qu'il y eut de larmes versées, de dévouejnent, de patriotismes, d'action héroïque, l'histoire ne le

4ira jamais,

Montsabray fut pris; Suzanne Tappritle lendemain avec un morne désespoir.

Un nommé Audouin, membre de la Commune, ayant à sa tète deux cents fédérés, explora les environs de Paris et fît la perquisition de toutes les maisons ayant un caractère d'aristocratie.

Le cbâteau de Luciennes ne fut pas oublié et la présence du jeune offîcier n'échappa pas à l'œil exercé d' Audouin.

Il fallut partir.

La Dubai*ry pria, supplia, pleura. Elle se jeta au cou du commissaire. Elle s'était attachée à ce jeune hommC; elle l'aimait déjà.

Il était blême d'ailleurs et ne pouvait supporter la fatigue du voyage.

— Qu'à cela ne tienne, dit Audouin, et il fit mettre le malheureux sur un brancard.

Emu un instant, il parut céder, mais se raidissant

— Non, fit-il, je ne le peux pas; c'est un aristocrate, il nous fera une guerre à mort demain si aujourd'hui nous lui pardonnons. Mon devoir est de fermer mon cœur à toute compassion.

Et emporté sur le brancard, d'où la douleur lui arrachait des cris, Montsabray fut jeté à l'Abbaye.

Cette prison, celle de la Force, les Carmes, la Concier gerie, le Luxembourg, le Chàtelet, les anciens monastères des Carmes, des Bernadins, de Saint-Firmin, Bicêtre et la Salpêtrière se partagèrent les victimes de la nuit, comme ils s'étiiient déjà partagé celles du 10 août et des jours suivants.

Cette )iuit-lâ Paris ne dormit pas, avons-nous dit.

mais ceux qui paraissaient les maîtres p&s plus que les vaincus.

On veilla toute la nuit chez M"* Roland, chez Danton^ chez Camille Desmoulins, partout on pleura et on s'indigna, chez M"** Roland surtout, qui, entourée de ses fidèles girondins, eut pour la première fois un doute pour son œuvre et une pensée amère pour elle«même.

Quant à Robespierre, dormit-il cette nuit-là... nous ne savons, mais il ne dormit toujours pas celles qui suivirent.

Au moment où Suzanne apprenait l'arrestation du jeune Montsabray, René d'Aubersac recevait une lettre sur laquelle étaient tracées à la hâte les quelques lignes suivantes :

« René, mon père n'est pas encore sorti de l'Abbaye, et l'heure des exécutions approche. Quant à moi, on m'emmène et on va me jeter je ne sais où. Peu m'importe, et le sacrifice de ma vie est fait. Ne vous inquiétez donc pas de moi, mais souvenez-vous de votre promesse et sauvez mon père.

« Caroline de No verre. »

René pâlit.

— Que faire, se dit-il, où les trouver tous ces maîtres qui ne sont que des esclaves... Et cette malheureuse... comment la sauver, elle aussi.

11 prit sa tête dans ses mains.

— Soit, se dit-il, allons revoir Marat.

Il se dirigea vers la rue des Gordeliers, aujourd'hui rue de l'Ecole -de-Médecine, et à quelques pas du club où la voix de Danton avait tant de retentissement^ les

Gordeliers, au numéro 18, il s'arrêta en faee d'une maison humble, malpropre et presque délabrée.

C'était là, au premier étage, que demeurait Marat.

Nous le répétons, tout ceci est de l'histoire. Le roman historique n'a de valeur qu'autant qu'il n'est que la reproduction exacte de la vérité. Il a de plus alors de l'histoire, (pi'il peut, écartant les considérations politiques, entrer dans la vie privée des personnages, les suivre, les étudier au déshabillé, les approcher jusqu'au seuil de leur chambre à coucher, les connaître, en un mot, en dehors de la vie publique.

L'histoire nous montre Robespierre aux Jacobins, Danton aux Gordeliers, Camille Desmoulins au Palais- Royal, Marat hurlant Tassassinat.

Ici nous les voyons, le premier près d'Eléonore, le second près de M"« Charpentier, devenue sa femme ; le troisième aux genoux de Lucile, nous allons voir Marat à côté de Catherine Evrard, qui devint sa femme et ne M plus désignée alors que sous le nom d'Alberiine Marat.

Marat était né, en 1744, à Baudry, petit village de la principauté d8 Neufchâtel. De parents protestants, il reçut une assez bonne éducation et en profita. Il se livra de bonne heure à l'étude de plusieurs langues et les parla et les écrivit bientôt avec aisance. L'anglais, le français et l'allemand lui étaient familiers. Comme il avait étudié les langues, il voulut approfondir les sciences, et il se jeta dans des travaux scientifiques d'une haute portée. Il publia plusieurs ouvrages de physique et de philosophie, qui furent remarqués et eurent les honneurs de la critiqué.

LES MASâÂcaifis m i^q^tembre 233

Voltaire ne dédaigna même pas de critiquer la j^lo-* Sophie de Marat.

Voici un Marat, homme savant, stndienx, laborieux, donnant ses nuits et ses jours au travail, eherdiant la vérité et travaillant au bonheur de l'humanité. Philosophe, profi^seur, médecin, politique, il était tout à la fois, et sous la pression de la masse d'idées contenues dans son cerveau, se jetant autant pour obéir à sa nature ambitieuse que pour y trouver l'existence, dans vingt professions différentes.

Mais à côté de ce Marat s'en produisait un aul^e» L'homme repoussé, méconnu, misérable et iiMilheureux se consumait dans sa pauvreté et son obscurité. Ajaht quitté sa patrie, qui ne lui offrait pas de renommée, il avait erré en Angleterre jusqu'à un âge avancé. Mais philosophe, on le méprisait, professeur, il n'avait ni auditeurs, ni élèves, médecin, les malades lui faisaient défaut.

Pour vivre, il avait été réduit un jour à se faire charlatan et à vendre lui-même des spécifiques en pleine rue.

Alors, dans le cœur de cet homme s'était accumulé la haine. Peu doué de la nature et négligé dans sa tenue, il avait encore moins fait d'efforts pour briser les portes de cette société qui s'obstinait à rester fermée pour lui.

Mais il aimait le peuple souffrant et méprisé comme lui. 11 avait contracté avec les masses la parenté de la misère et de l'oppression. En se vengeant lui-même, il avait juré de les venger.

Il voulait retourner la société comme on retoutûe

234 BUOËNE IfORET

une terre avec la charme^ mettant à l'ombre ce qui est au soleil et au soleil ce qui est l'ombre, dit Lamartine, et ne rêvait pas une révolution, mais un redressement général de tontes les situations et de tous les principes faussés par le désordre social et rétablis violemment et à tout prix sur le plan de la nature. Philosophie, ressentiment, équité, vengeance, amour du peuple, haine des hommes, ambition et dévouement, assassinat et martyre, tout se confondait dans son sy^ tème. C'était l'utopie du bouleversement éclairé d'en haut par la lumière de la philantropie, d'en bas par la lueur de l'incendie social.

Ce système couvait depuis des années dans son àme. La révolution vint lui donner de l'air. Marat était alors parvenu à l'emploi infime et humiliant pour son ambition de médecin des écuries du comte d'Artois. Emporté, dès les premiers joui*s de 89, par le mouvement populaire, il s'y jeta pour l'accélérer. 11 vendit jusqu'à son lit pour payer l'imprimeur de ses premières feuilles. Il changea trois fois le titre de son journal, jamais l'esprit. C'était le rugissement du peuple rédigé chaque nuit en lettres de sang et demandant chaque matin la tète des traîtres et des conspirateurs.

Marat, alors si redouté dans ses écrits, était à peine connu de sa personne. 11 fuyait les hommes et se dérobait aux foules. Il déjouait les pièges qu'on lui tendait et défiait l'autorité du fond des caves où il se tenait.

Cet homme était un mystère ; il écrivait dans les ténèbres, sa feuille partait on ne savait d'où. Poursuivi, traqué, honni, mis en accusation, Marat était debout, n'interrompant pas son œuvre et se riant de ses ennemis.

On avait voulu vingt fois le faire assassiner; cent fois il avait vu la mort en face, il en avait ri.

Découvert; il s'échappe et trouve une autre retraite. Poursuivi par Lafayette en 1790, il rencontre un protecteur dans Danton, qui le cache chez M"* Fleui*y, actrice du Théâtre-Français. Dénoncé, il se réfugie chez le curé de la paroisse Saint-Louis, Bassal, un prêtre qui épouse les idées de la révolution et deviendra memhre de la Convention. Décrété d'accusation par les Girondins, il disparait dans les caves du boucher Legendre. Il s'enferme ensuite dans celles des Gordeliers avec ses plumes et ses presses. Le 10 août, il sort et se promène triomphant au grand air. Le peuple, dans cet homme maigre, souffreteux, vêtu de haillons et respirant le soufQe de la vengeance, le nomme membre de la Commune et attend son salut de lui.

Marat, rugissant de colère au souvenir de sa vie misérable, de ses écrits méconnus, de son génie refoulé, profère des menaces de mort et devient le chef d'un parti. Il choisit la dernière classe de la société ; celle-là était la plus aigrie, la plus violente, la plus cynique et la plus vengeresse. C'est ce qu'il lui faut. Ce seront ses gardes du corps. A la tète de tels hommes, n'ayant rien à perdre et ayant tout à maudire, il ira droit à sa vengeance et purgera la société. Ses cris sont des hurlement, il rêve le renversement social, la société est alors quelque chose d'inique et de monstrueux, il en veut le bouleversement absolu immédiat. Il confond dans sa colère le soutien des monarchies et le partisan de République modéré, royalistes et girondins, c'est tout un pour lui. Tout ce qui n'est pas radical et transige avec le progrès au nom

236 BDOÈNE MCmBT

de l'humaDité est un traître et un vendu. Le plus triste, c'est que Marat est une puissance, qu'il a une armée à sa suite et que l'on compte avec lui.

Son début, ce seront les massacres de septembre.

Danton les laissera faire> Marat les commandera, une yile populace les exécutera.

Voilà où en était Marat la veille de ces massacres et alors que René d'Aubersac se décidait à venir le solliciter.

Notre héros monta un étage et frappa.

On vint lui ouvrir; une femme paie, triste, d'un aspect sombre et misérable.

Jeune encore, et accusant, dans ses traits amaigris, un reste de beauté, on eût dit que cette femme portait dans son cœur et dans sa personne tout un monde de misères.

C'était Catherine Evrard, et elle n'était encore que cela à l'époque où nous sommes arrivés. C'était la femme d'un imprimeur, que Marat avait séduite et avait e&levée. Son propre imprimeur qui, probablement, ne s'était pas douté que cet homme pût être si dangereux de ce côté.

Cette jeune femme, quittant son mari pour Marat, avait suivi ce dernier dans sa vie d'aventures et de ténèbres et avait échangé sa vie calme et tranquille contre l'existence fiévreuse et tourmentée que celui-ci pouvait lui offrir.

Cela paraissait un dévouement surnaturel, il parait que c'était l'amour.

Catherine s'était éprise d'une grande passion pour Marat.

Cette femme, qui était la seule personne par laquelle le publiciste communiquait avec le monde, veillait sur son amant avec la sollicitude d'une mère. Elle s'était faite sa servante et sa gouvernante. Malade et souffrant horriblement, elle le soignait et l'aidait dans ses travaux. On eût dit qu'elle était l'àme du peuple et qu'elle avait mission de s'incarner dans le corps agonisant de son vengeur, afin de prolonger plus longtemps son œuvre d'extermination .

René d'Aubersac introduit, Catherine s*inquiéta beaveoup de ce qu'il pouvait avoir à dire à Marat.

Elle avait déjà alors comme le pressentiment de Charlotte Corday et ne laissait pénétrer près de Marat que les personnes qui lui inspiraient une grande confiance.

René, par ses allures et sa tenue, la disposa peu d'abord.

Le citoyen Marat est occupé, dit-elle, et ne peut reee** voir aujourd'hui.

— J'ai cependant bien besoin dé le voir,

— C'est impossible.

René allait s'éloigner, il se rappela la recommandation dé M"** Danton : a Voyez Marat, voyez-le, c'est important. »

Il se rappela que le marquis de Noverre était encore en prison malgré toutes les démarches qu'il avait faites près de ses amis, il pensa à Caroline sous le coup, elle aussi de la menace de mort. Il insista et résolut d'être persuasif près de cette femme qui tout d'abord se dressait devant lui hostile et méfiante.

— Madame, dit-il, il s'agit des plus graviBs intérêts.

— Marat ne reçoit pas aujourd'hui.

— ' Je le sais, mais il ne vous en voudra pas de m'avoir introduit près de lui, si vous le prenez sur vous... Et comme il la vit moins résolue, il ajouta...

— Je vous en prie, laissez - moi approcher rami du Peuple. Il s'agit...

Il s'arrêta, mais Catherine le regarda comme pour attendre la suite de qu'il allait dire. Elle était femme et curieuse. René soupçonna qu'elle avait le cœur bon et susceptible d'émotion.

— Il s'agit, reprit-il, d'arracher à la mort deux êtres qui me sont chers.

Une légère rougeur colora les traits de Catherine.

— Si c'est cela, entrez dans cette pièce, dit-elle, et attendez. Je vais prévenir Marat et il vous recevra.

René comprit que cette femme, sous une apparence froide, était bonne et qu'elle avait senti qu'il y avait dans sa visite un sentiment d'humanité, il la remercia par quelques paroles et pénétra dans la pièce dont elle lui avait ouvert la porte.

Cette pièce était presque nue et servait cependant de salon au logement de Marat.

Catherine revint presque aussitôt pour l'introduire près du farouche publiciste. Il traversa une chambre à coucher aussi misérable que le salon, entrevit au fond une autre petite pièce dans laquelle était sa baignoire et passa dans le cabinet où Marat travaillait.

C'était une pièce petite, étroite, encombrée de livres, de journaux, d'épreuves et prenant jour sur une cour obscure dans laquelle pénétraient à peine quelques rayons de soleil.

Marat se leva à la vue de René et lui désigna une chaise*

— A quoi puis-je t'être bon, citoyen, lui dit-il hargneusement.

René lui explique brièvement le but de sa visite.

— C'est bien, dit celui-ci, je comprends.

Pendant qu'il parlait, René regardait rami du Peuple et frissonnait malgré lui à la vue d'une si étrange physionomie. Il ne l'avait jamais rencontré et on ne lui avait jamais dépeint. Lui, habitué à un certain raffinement de l'éducation, il ne se fut jamais représenté un tel homme, il comprit tout ce qu'il y avait de colère et d'aigreur dans l'esprit d'un tel homme ; néanmoins, il fit bonne contenance et parla avec persuasion^ tout en conservant à son langage toute la dignité qu'il devait à sa personne.

— Je suis un ancien officier des gardes-françaises, dit-il, j'ai combattu à la Bastille et au 10 août, j'ai prouvé que j'étais avec le peuple, le peuple me doit de laisser vivre ceux que j'aime et dont je réponds.

— C'est juste, dit Marat, s'il en est ainsi.

Et il s'assit devant son bureau.

René le regarda alors plus attentivement encîore.

Il vit un homme petit, d'une maigreur extrême et d'une physionomie sinistre. Sa peau était marquée de taches de sang. L'œil était à la fois timide et insolent, conmie ébloui par la trop grande clarté du jour et comme défiant tout ce qui Tentourait. La bouche était dédaigneuse, méprisante et grossière, les cheveux épais et gras, les mains lourdes et le corps osseux. Sa tète, qui était monstrueuse de grosseur et de cynisme, était penchée du côté gauche et ne se relevait que sous le jet

d'une forte émotion. Quant à la tenue, elle répondait au masque et à l'attitude.

Marat avait aux pieds des souliers sans boucles et garnis de grosses semelles à clous, son pantalon était d'étoffe commune déchiré et souillé de boue. Sa veste/ qui était eourte, cachait laal sa chemise ouverte sur sa poitrine et montrant à nu les muscles de son cou.

Cet aspect était effirayan.t. 11 disait tout Marat, et plus que Marat, car il y avait quelque chose encore dans cet homme.

Cîomme on va le voir par ses actes, un sentiment subsistait, le cœur à un moment donné pouvait jouer un rôle. Sa physionomie ne révélait que l'homme de sang.

C'était plus ou moins qu'un criminel, c'était un fanfaron du crime. Il grossissait sa voix, fermait les poings et durcissait ses traits à plaisir pour épouvanter ceux qui l'approchaient.

Il voulait avant tout être un objet de terreur, il est resté un type d'épouvante.

Devant René, il se montra calme et réservé.

— Comment se nomme l'homme que vous protégez ? demanda-t-il.

— On l'appelait, dans son monde, le marquis de No* verre, répondit René avec quelque hésitation, tremblant que ce nom n'excitât la colère du publiciste et n'étoufifàt ses bonnes dispositions.

Marat sourit.

— Je l'ai connu, dit-il, un fier aristocrate; vous tenez à sa vie?

— * Qui, dit René.

LE8 MASSACaiES DE SEPTEBfBRE 241

Marat écrivit le nom du marquis à la suite d'autres noms.

— Et après? dit-il.

— Sa fille, Caroline de Noverre.

Marat regarda René, et sa plume resta un moment suspendue.

— Connaissez-vous cette femme? dit-il.

— Beaucoup.

— Alors vous devez savoir que c'est une ennemie déclarée du peuple.

— Elle appartenait aux idées de sa famille, c'est incontestable, dit René, mais c'est pour moi que je vous prie de l'arracher à la mort ; j'ai aimé cette femme^.. que le souvenir la sauve.

Marat écrivit :

« Caroline de Noverre. »

— Où est-elle? dit-il.

— Je ne sais, elle a été arrêtée cette nuit.

— C'est plus difficile alors.

Et se levant :

— Je vous promets de sauver vos pirotégés, si je peux, dît-il; je ferai mon possible.

Et congédiant René d'un geste, il changea de langage :

— Au revoir, citoyen, fit-il, et bonne chance; si tu vois tes gueux de girondins, dit leur que Marat n'est pas si ogre qu'il en a l'air.

ni

iE TRIBUNAL DE SANG

Le 2 septembre arriva, un dimanche, et le signal fut donné.

Le peuple allait se venger de dix-huit siècles de tyrannie, mais il allait aussi souiller la révolution et compromettre son propre salut. Giuq voitures remplies chacune de six prêtres et dirigées du dépôt de THôtel-de- Ville à la prison de l'Abbaye par le Pont-Neuf et la rue de Buci. Des groupes de femmes et d'enfants suivaient ces voitures ; ce fut bientôt un rassemblement, l'émeute se forma, plusieurs des prêtres contenus dans ces voitures furent tués avant d'arriver à l'Abbaye.

D'ailleurs, tout concourait à l'éyénement terrible qui allait se passer. Les nouvelles des frontières étaient désastreuses, les volontaires sillonnaient Paris au son du

tambour. Les refrains de la Marseillaise alterDaient avec le Ça ira. Le tocsin sonnait aux quatre coins de la ville et le drapeau noir flottait sur l'Hôtel-de-Ville et sur les tours des églises.

Sur le seuil de la prison la lutte continua et des hommes ivres et forcenés se jetèrent de nouveau sur les malheureux prisonniers. Plusieurs encore périrent. D'autres ne durent la vie qu'au courage de quelques braves citoyens.

Mais déjà le tribunal du peuple fonctionnait et les jours des victimes désignées aux massacreurs étaient comptés.

Danton et même Marat, le lendemain de la nuit des visites domiciliaires, en avaient fait élargir un grand nombre.

Trois jours même avaient été employés à faire le triage des prisonniers. Tous ceux qu'on ne pouvait accuser de royalisme et tous ceux qui avaient été recommandés étaient mis en liberté.

Tous les représentants, les membres des communes, tous les chefs des partis étaient venus derrière la populace, faisant échapper tous ceux qu'ils pouvaient.

Mais, hélas I il en restait beaucoup encore, et la vie de ceux-là était en grand péril.

Le soir, Danton, las, brisé, déclare, devant quelquesuns de ses collègues, avoir fait tout ce qu'il pouvait, et ne pouvoir faire davantage.

— Il faut maintenant un exemple, dit'il en manière de conclusion et comme pour se donner du courage.

La nuit qui suivit fut terrible pour tous ceux qui jouaient un rôle dans les affaires du temps. Vaincus et

244 EUGÈNE MOBET

vainqueurs frisonnaient, le3 premiers de la mort qu'ils entendjaient gronder avec un bruit sinistre; les vainquieurs de la respoinabUité qu'ils encouraient et des malheurs qui pouvaient suivre.

On raconte que Hobespierre et Saint-Just, sortant ensemble le soir du 2 sei^teti^bre du club des Jacobins, se dirigèrent, barrasses, vers la demeure du dernier qui habitait use petite chambre d'hôtel garni rue Saint- Anne. ^

Saint-Just, encore obscur alors, était l'ami intime de Robespierre et son disciple le plus fervent. Il partagea sa gloire et sa mort. C'était un esprit froid et sec, mais méditatif et d'une logique effroyable. Pour lui, la Répu- Mique était le seul g<»mvernement qu'il fût permis à un peuple d'aspirer. Il eût poursuivi son but à travées toua les obstacles, ne s'arrètant ni devant l'anarchie, là misère et le sang.

Robespierre, homme aystânatique, cependant, l'aimait et le combattait.

Arrivés tous deux rue Saint-Anne, devant la porte de Saint-Just) le disciple dit au maître :

— Monte.

Robespierre discutait^ il monta pour continuer l'entretien.

Us s'assirent, causèrent quelque temps, puis Saint- Just, se levant, ôtà ses effets et se disposa à se mettre au lit.

— Que fais-tu? lui dit Robespierre.

— Je me couche, répondit Saint-Just. Je sais qu'od égorgera peut-être cette nuit, je le déplore, je voudrais èke assez puissant pour môdérei* les convulainm^ d^ime

société qui se débat entre la liberté et la mort. Mais que suis-je? Et puis, après tout, ceux qu'on immolera cette nuit ne sont pas le» amis de nos idées.

Et Saint-Just, sans paraître autrement s'inquiéter de Tétonnement de Robespierre, se mit au lit.

Le lendemain, au petit jour, quand Saint-Just s'éveilla^ la première personne sur laquelle ses yeux se rencontrèrent fut encore Robespierre.

— Quoi donc te ramène si tôt? lui dit-il.

— Penses-tu donc que je sois revenu? répondit Ro*' bespierre.

— Quoil tu n'as pas quitté cette chambre?

— Non.

— Mais tu as dû bien mal dormir?

— Dormir, s'écria Robespierre, à quoi songes- tu? Dor* mir pendant que des centaines d'assassins égorgaient des milliers de victimes, et que le sang pur ou impur coulait comme l'eau dans les égouts? Non! ajouta- t-il, je ne me suis pas couché, j'ai veillé comme le remords ou comme le crime. Oui, j'ai eu la faiblesse de ne pas dormir, mais Danton, lui, a dormi.

Robespierre n'en savait rien, mais il est peu probable que le farouche tribun ait trouvé sur l'oreiller le calme de l'esprit nécessaire au repos.

Toujours est-il que Robespierre, qui n'était pour rien dans les journées de septembre et qui les condamnait au fond de sa conscience, ne dormit pas de cette nuit.

Se promenant à pas interrompus dans la chambre, collant son front contre les vitres de la fenêtre, prêtant l'oreille au bruit de la rue, on eût dit qu'il essayait de percevoir le cri des victimes et que, convaincu déjà de

la nécessité de son système^ il habituait son cœur à la pensée de la mort.

Mais remontons de quelques heures le cours des évé* nements. Pendant que Saint-Just dormait, que Robespierre veillait, les sections se rassemblaient et condamnaient à mort les prisonniers. La section Poisonnière voulait regorgement en masse, La section des Thermes demandait qu'on les exécutât sans autre jugement que le danger que leur existence faisait courir à la patrie. Le cri des volontaires était celui-ci : « Il faut purger les prisons et ne pas laisser de traîtres derrière nous en partant pour les frontières ! »

Gomment résister à un tel courant d'idées.

On le suivait, mais on lui prêtait un semblant de justice. Un tribunal était institué dans chaque prison. Aucun prisonnier ne serait livré à la fureur des assassins qu'après avoir été reconnu coupable et condamné.

Justice dérisoire... tribunal vendu d'avance ici aux passions de la foule, ailleurs à un maître triomphant.

Qu'un tribunal soit composé d'hommes du peuple exaltés et aigris ou de soldats fanatiques, — c'est tout un! L'un et l'autre ne valent rien, parce qu'ils sont juges et parties dans leur propre cause.

Les tribunaux de septembre condamnaient.

Dans toutes les prisons, aux Carmes comme à T Abbaye, à l'Abbaye comme à la Conciergerie ou à la Force, voici ce qui se passa dans cette horrible nuit, qui est une tache pour la révolution, mais que nous regardons sans honte, parce qu'elle est Foeuvre de quelques misérables et non de la démocratie.

L'écrou apporté la veille était là. Le prisonnier était

amené par le guichetier. C'était une porte qui s'ouvrait et se refermait, pais un malheureux qui paraissait devant des juges prévenus et cruels.

On l'interrogeait. Celui ci répondait quelques mots qu'à peine on entendait. Sa physionomie, sa tenue, son nom faisaient plus contre ou pour lui que ses paroles.

Un coup d'œil s'échangeait entre les membres du tribunal.

— Qu*on élargisse monsietirl s'écriait la voix du président.

C'était la liberté.

Mais si cette voix disait :

— A la Force!

C'était la mort.

Le prisonnier, entraîné hors de l'enceinte du tribunal, se trouvait subitement au milieu des bourreaux qui l'exécutaient.

Quand le tribunal se montrait trop clément, quand Maillard, que nous connaissons, que nous avons vu à Versailles et qui, venant de présider aux Carmes, présidait à l'Abbaye, paraissait porté à l'indulgence et interprétant vivement le silence de ses collègues dans un sens favorable à Taccusé, faisait élargir plusieurs fois de suite, la meute affamée rugissait et allait jusqu'à venir montrer le poing au tribunal.

A l'Abbaye, le massacre commença par les Suisses jetés dans cette prison le 10 août, au nombre de cent cinquante.

Ils crièrent grâce, mais on fut impitoyable à leur égard.

Ils moururent bravement.

248 BU6ÈNE MORET

. C'est ainsi que tomlièrent le baron Reding et le com^ mandant de la gendannerie Rulhières.

Après ceux-là d'autres et encore d'autres.

Ce fut une vilaine nuit pour l'histoire et une horrible page à écrire par l'historien.

Le lendemain, au point du jour, le massacre, un instant interrompu, reprit avec plus de force. Ce fut le tour des prêtres. Quelques-uns se suicidaient, les autres tombaient sous les piques des forcenés.

Car ce fut aussi dans ces fatales journées qu'on vit se succéder les actes de dévouement et les actions héroïques.

Montmorin, l'ancien ministre de Louis XYI, était à l'Abbaye. Danton avait promis de le faire évader. Soit qu'il eût oublié sa promesse, soit qu'il eût été impuissant à la remplir, le vieux courtisan n'échappa pas à la mort, mais il se défendit avec éclat et ne tomba que sous là multiplicité des coups.

Vint le tour de Sombreuil, le gouverneur des Invalides. Celui-là nous appartient particulièrement par sa fille. M"® de Sombreuil était une très-belle et très-élégante personne qui, entre autres qualités qui la distinguaient et en faisaient une idéale créature, avait celle d'adorer son père.

Quand on était venu arrêter celui-ci, on avait emmené aussi sa fille. Depuis, on l'avait autorisée à quitter l'Abbaye. Mais son père n'obtenant pas sa liberté, elle avait refusé.

*— C'est la mort pour vous si vous restez, lui dit-on.

— J'accepte la mort, répondit-elle, et je la sollicite, si mon père doit la recevoir.

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE 2i9

'Rien n'avait pu vaincre sa résolution, et elle était à l'Abbaye lors des journées du massacre.

Elle habitait une chambre réservée pour les femmes, avec M""®" de Saint-Brice, de Tourzel et la fille de Gazotto.

Au premier bruit du massacre, elle avait quitté cette chambre et était venue, non se réfugier, mais se poster dans le guichet du tribunal. Son but était simple. Tous les prisonniers comparaissaient devant les juges, — son père, comme les autres, serait appelé inévitablement, et condamné aussi, selon toute probabilité. Désigné par la mort elle voulait essayer de le sauver. Tombant, elle voulait tomber avec lui. Les guichetiers voulurent la re« pousser et lui firent comprendre qu'elle s'exposait en restant au milieu d'eux. Elle n'écouta rien et supplia qu'on la laisse.

Ceux-ci détournèrent la tête et firent mine de ne plua la voir. M^^° de Sombreuil, anxieuse et haletante, attendit. Mon Dieu I s'il n'allait pas paraître, si on allait l'oublier, si... Vain espoir, son tour vient, et le président prononce : A la Force. C'est la mort... Il pénètre dans la cour sinistre où se pressent les bourreaux. Les piques s'abaissent sur sa poitrine. Il pousse un cri de désespoir. C'en est fait de lui. Mais un autre cri lui répond. Une jeune fille d'une beauté éclatante et que rendent plus resplendissante encore l'animation et l'émotion qui l'exaltent, se précipite dans la cour, et, s'élançant au cou du vieillard, l'enveloppe de ses bras, lui fait un rempart de son corps et implore sa grâce.

Les bourreaux sont saisis et émus; tant de jeunesse et de beauté leur donnent leur vertige. Ils veulent cepen-

dant réagir contre ce sentiment d'admiration qu'ils condamnent, et essaient de murmurer.

— Frappez-nous du même coupl dit M"* de Sombreuil. Et, conmie on veut l'écarter, elle s'écria :

— Vous n'arriverez à mon père qu'après m'avoir percé le cœur.

Les piques s'abaissent, les baïonnettes s'effacent. Ces hommes si intrépides et fanatisés par le sang qu'ils répandent depuis la veille, sont pris d'une violente émotion dont ils ne sont plus maîtres.

Non-seulement ils ne veulent pas attenter à la vie d'une femme si belle et si noble, non-seulement ils épargnent son père, mais ils ont la prétention de le défendre contre ses ennemis.

— Désignez-les-nous? dit-on au vieillard.

— Ehl puis-je en jivoir? répond celui-ci; je n'ai janaais fait de mal à personne.

On lit chez beaucoup d'écrivains que pour obtenir la vie de son père M"" de Sombreuil dut cx)nsentlr à vider d'un trait un verre plein de sang humain. « Un cri de grâce s'élève de la foule, » dit Lamartine, a les piques s'abaissent ; on accorde à la fille la vie de son père, mais à cet horrible prix : on veut qu'en signe d'abjuration de l'aristocratie elle trempe ses lèvres dans un verre rempli du sang des aristocrates. M^* de Sombreuil saisit le verre d'une main intrépide, le porte à sa bouche et boit au salut de son père. Ce geste le sauve. On s'associe à sa joie; les larmes des assassins se mêlent au siennes. Il y a des surprises dans la nature, même au plus profond du crime. Il y a des abîmes dans le cœur humain. »

Fort heureusement, ce fait est faux, archi-fauz et cou-

LES MASSACRES DE SEPTEBfBRE 25 i

tredil par tous les écrivains sérieux. C'est une atrocité de plus, dit l'un deux, mais gratuitement prêtée aux hommes de septembre, qui commirent bien assez de crimes sans qu'il soit besoin d'en inventer encore pour Touer leur mémoire à l'exécration de la postérité.

Voici ce qu'il se passa : un cri de grâce se fait entendre; mille voix le répètent. M"' de Sombreuil, plus belle encore au milieu de cette terrible scène, embrasse tour à tour les meurtriers, et, couverte de sang humain, mais fière d'avoir sauvé son vieux père, court le rendre à sa famille éplorée.

Electrisés par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être aussi par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille et les portent en triomphe en dehors de la prison.

Qui expliquera de tels faits chez les mêmes hommes qui plongeaient avec une sorte de rage leurs bras nus dans le sang humain?

C'est qu'au milieu de ces hommes ivres de carnage et de vengeance s'étaient glissés d'autres hommes qui, au risque d'être désignés un jour au nombre des massacres de septembre, travaillaient à paralyser la colère des plus forcenés.

On avait le plus possible vidé les prisons. Le tribunal terrible qui siégeait au milieu de la populace en faisait encore élargir le plus qu'il pouvait. Ceci est tellement vrai que Maillard faillit être massacré lui-même. Il fallait maintenant, puisqu'on ne pouvait lutter ouvertenient contre les massacreurs, qu'il se glissât parmi eux des hommes habiles et courageux pour^ tout en ayant Tair

de crier aussi fort qu'eux, trouver le moyen d'en dérober un grand nombre à leur vengeance.

Le nombre est en efifet incalculable des malheureux qui furent sauvés par ceux-là mêmes qui levaient sur leurs tètes les piques et les poignards.

Le prisonnier était ainsi frappé, puis la porte s'ouvrait, on avait l'air de l'oublier ; beaucoup ne surent pas profiter de la générosité des faux massacreurs, mais d'autres plus adroits échappèrent de cette façon à une mort certaine et imminente.

En tète de ces hommes, qui ne craignaient pas d'accepter une responsabilité redoutable, et qui mettaient à sauver des ennemis le zèle et le dévouement que leurs compagnons mettaient de colère et de cruauté à les égorger, il y avait un ouvrier que nous connaissons.

C'était Bideaurél

Au milieu d'un groupe de femmes acharnées, il faut nettement l'avouer, à verser le sang humain, il y en avait une qui paraissait tout aussi animée que les autres, et dont toute la cruauté consistait à couvrir d'imprécations les cadavres des malheureux qu'elle n'avait pu arracher à la mort et à sauver tous ceux qu'elle pouvait attirer dans un certain angle de la cour.

Là elle criait, elle se démenait, plongeait à plusieurs reprises son couteau dans la poitrine d'un cadavre, et, pendant ce temps, donnait le temps au prisonnier qu'elle était censé poignarder de disparaître par un étroit couloir qu'elle lui désignait.

Dans ce couloir il y avait d'autres femmes qui couvraient le malheureux de . vêtements d'hommes du

peuple, Tarmaient, le dirigeaient, et neuf fois sur dix il échappait à la mort.

Cette femme, qui, au milieu d'assassins et d'autres femmes devenues des furies, accomplissait cet acte courageux risquait sa vie à toute seconde de la journée. Mais elle avait juré. Elle s'était engagée à ce sacrifice elle-même, elle appartenait à un devoir qu'elle accomplissait avec une audace et un courage extraordinaires, et tels que ces époques nous en donnent seules l'exemple.

Cette fèmme^ c'était Suzanne Bideauré I C'était cette belle fille que les courtisans de la fin du règne de Louis XVI avaient appelée : La Palfértne,

La veille, Bideauré, sombre et soucieux, avait soupe avec ses enfants. Le souper avait été triste et en quelque sorte solennel.

Vers le milieu du repas, le tocsin commença à sonner, et on entendit certaines clameurs montant de la rue qui annonçaient aux gens paisibles que l'heure terrible approchait.

La patrouille passait et repassait sous les fenêtres.

En ce moment, René d' Aubersac entra.

Il raconta ce qui se tramait et l'émotion que Paris ressentait.

Il était pâle, et son visage altéré disait toutes les tortures de son âme.

— Le marquis de Noverre est en liberté, dit-il, j'ai réussi pour celui-là. Je viens de le voir, il m'a remercié à sa façon.

— Il te doit un rude service, fit Thérèse.

— C'est ce qu'il m'a dit, répondit René, mais il a

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cgonié : si j'avais pu deviner, monsieur le vicomte^ que la liberté me vint de vous^ je l'eusse déclinée et j'eusse refusé de sortir. On n'accepte pas la vie d'un homme qui a renié son roi.

— - C'est trop forti s'écria Thérèse.

Bideauré haussa les épaules.

— Ces gens sont fous, dit-il, beaucoup qu'on va tuer cette nuit seraient plus à leur place à Bicêtre que sous le couteau des égorgeurs. Mais, tout en n'accusant personne, et comprenant jusqu'à un certain point la nécessité du règne de la terreur, je crois qu'il est du devoir de tout bon citoyen de veiller à ce qu'il coule le moins de sang possible dans ces folles journées. Ëtes-vous de mon avis, René?

— Plus que vous, répondit Tex-garde-fran^se souriant, et dont les opinions pour être libérales étaient d'une nuance moins foncée que celles de Bideauré.

— Et toi, Suzanne ?

— Moi, dit celle-ci, pâle et bouleversée, j'ai voué une haine mortelle à la noblesse ; mais j'avoue qu'en face de ce qui va se passer, je n'ai plus de colère que contre les bourreaux.

— Soit, dit Bideam'é; nous discuterons plus tard. Dans ce moment^ tu peux faire alors ce que jç vais te demander.

— Je suis certaine d'avance que vous ne solliciterez rien de moi que je ne puisse faire.

Alors Bideauré avait proposé à sa fille de raccompagner aux Carmes, puis à l'Abbaye. Nous nous mêlerons aux citoyens, nous serons armés comme eux et nous crierons comme eux, lui avaii-îl dit.

Pais Bideauré avait expliqué son plan.

René avait applaudi, et Suzanne avait frisonnes

— > Et si nous sommes découverts? dit-elle

— Nous serons massacrés.

— Mais si nous sommes obligés de tuer.

— Si nous tuons un pour sauver dix, nous ferons encore de la bonne besogne, mais nous ne serons pas là pour tuer, mais pour sauver. — Nous n'empêcherons pas tous les meurtres, sans doute, mais nous ne serons pas complipes pour cela des meurtriers. Nous agirons isolément, nous pouvons, à un moment donné, in* téresser plusieurs de ces hommes et de ces femmes à notre fa^on de procéder, et constituer chacun de notre côté des groupes qui contrebalanceront la cruauté dés autres.

Suzanne était bonne au fond, et elle pensa à Montsabray qu'elle savait arrêté et jeté à l'Abbaye,

— Eh bien, soit, dit-elle, je vous suivrai, mon père, j'ai beaucoup à me reprocher, ma vie n'est pas sans tache, que cette nuit soit l'expiation de mon passé.

Et voilà comment Bideauré et Suzanne étaient là, au milieu des hommes et des femmes qui massacraient, et qu'on les eût désignés volontiers comme les plus exaltés et les plus sanguinaires.

Au petit jour, ils avaient, chacun de leur côté, sauvé plus de trente prisonniers.

•*" Et vous René, que ferez- vous? avait demandé Bideauré.

— Je ne sais encore, répondit le jeune homme, pro* fondement désespéré. Je ne peux rien vous promettre.—* J'ai sauvé le marquis de Noverre, mais sa fille est dans

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quelque prison que j'ignore... je voudrais aussi la sauver, — je sais que j'ai encore là quelques amis. — Je tremble à la pensée que mon père peut aussi être parmi eux. — Soyez sûr que je ne me coucherai pas cette nuit, et que je me porterai aux endroits où je croirai ma présence nécessaire.

— Toi, avait dit Bideauré à Thérèse, tu ne sortiras pas, ta place n'est pas où nous irons.

Thérèse s'était jetée au cou de son père.

— Je crois, en effet, dit-elle, que je n'aurais pas eu le courage de te suivre comme Suzanne, mais je t'en supplie, ne t'expose pas... Reviens, car je n'aurais pas la force de te survivre.

— Et René? dit Bideauré.

Les deux jeunes gens se pressaient la main en silence.

Ils s'aimaient et n'osaient se le dire, tant les âmes nobles se défendent d'être heureuses en face du spectacle terrifiant du malheur public.

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