‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 9 sur 21 · LA CHUTE DE LA ROTAUTÉ ET LA VICTOIRE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE LA ROTAUTÉ ET LA VICTOIRE DU PEUPLE

Les colonnes séirées de Westermann se rangent en bataille sur la place du Carrousel. Un bataillon des Marseillais s'avance vers la porte principale du château^ et la démolit à coups de hache. Le peuple n'ose encore pénétrer daus l'intérieur, et crie aux Suisses de se rendre.

— Nous sommes vos amis, dit ce peuple, nous voulons le château, voilà tout. Evacuez-le, et il ne vous sera fait aucun mal. Les Suisses ont des ordres précis de la reine. Ils ne répondent pas. Le peuple s'enhardit et envahit la cour royale. Pas un Suisse ne bouge. Il sont de pierre, de marbre, muets, sourds, iJs veillent l'arme au bras, laissant le peuple arriver jusqu'à eux et se refouler à tous les abords du château. Pas un mot n'est prononcé, pas un ordre n'est donné. Les Suisses voient leurs

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fictioimaîres &its Tim après l'autre prisonniers, et ne ni émns ni excités.

Le penple eontinne à avanoer

Un eoap de fosil se fait entendre, c'est le signal, une dédiarge a lien, pnis denx, pnis trois, les Suisses tirent à boat portant, le peuple roule sous le fer des baïonnettes.

n est mitraillé. La cour royale, les vestibules, les escaliers, les péristyles sont couverts de cadavres. C'est un horrible carnage.

Horrible trahison 1... Le peuple massacré, tué, blessé, étourdi, tombe, roule, ensanglante le pavé et recule jusque sur la place et sur les quais afin de se reconnaître et d'essayer de se rallier.

Les suisses sortent en ordre du château, de la cour royale, rechargeant leurs armes et continuant la fusillade. Deux canons braqués sur les Marseillais, font des ravages dans leurs rangs. Au même instant les gentilshommes restés aux portes des appartements royaux se divisent, et quelques officiers, courtisans, serviteurs, Suisses, gardes nationaux, tournant par le pavillon de Flore, viennent renforcer les Suisses, et se forment en bataillons carrés.

C'en est fait : grâce à la trahison, la première heure de rinsurrection appartient aux défenseurs de la royauté.

Mais, glacés d'horreurs, les députés s'émeuvent et s'agitent. Les boulets faisaient trembler les vitres. La mitraille frappait jusqu'aux muraiUes du sanctuaire des législateurs. Les cris d'agonie des victimes et les acclamations des vainqueurs avaient un écho jusqu'au cœur de l'ÂMemblée.

Yergniaud se couvre, et les représentants du peuple répondent à cette protestation par les cris de : Vive la nation !

Le roi est là impassible, et le masque froid et étudié de la reine dissimule mal la joie qu'elle éprouve, et l'éclair de vengeance qui a lui dans son cœur.

L'Assemblée a donné asile au roi, jurant de le défendre. Cet bomme est à l'abri, et en son nom, par ses ordres, on mitraille le peuple.

Or, Louis XYI est là, attendant l'issue de la lutte : s'il succombe, il flécbira l'Assemblée par l'autorité de son malheur, s'il triomphe, il se lèvera, et parlera en maître.

C'était là, en effet, le plem de la reine; et il était ingénieux.

Ou il devait rester à la tête de ses troupes et accepter la responsabilité et les conséquences du combat, ou il devait venir implorer la protection de l'Assemblée comme il l'avait fait, et alors faire replier ses troupes.

L'agitation de l'Assemblée lui montre, à ce pauvre roi, que Marie- Antoinette l'avait encore une fois perdu, et il s'écria qu'il allcdt donner l'ordre de faire cesser le feu.

Mais il était trop tard, ou la reine avait eu le temps de donner un ordre contraire.

Le feu, loin de cesser, redoubla.

On entendit les pas d'un bataillon des Suisses qui tournait la salle du Manège où siégait TAssemblée.

— Les Suisses viennent égorger les représentants du peuple, cria-tron dans les tribunes.

— Jurons tous de vivre ou de mourir libres I s'écria Yergniaud.

— Nous le jorons I crie TAssemblée d'une voix unanime.

— Nous le jurons! répètent les tribunes.

Les journalistes, les logographes, les secrétaires, les huissiers, la foule qui se presse au portes et dans les corridors se joignent aux députés et aux tribunes.

— Nous le jurons! c'est le cri solennel de la seconde suprême.

Seul, le roi paraît indifférent, seule, la reine tressaille pour une cause ennemie de celle qui enfante des héros.

Le plus grand sOence succède à cet instant d'enthousiasme.

Les secondes sont des heures, des siècles, haletante l'Assemblée écoute, et la reine retient jusqu'à son souffle afin de distinguer plus vite les pas de ses vaillants défenseurs qui viennent lui annoncer la victoire et l'heure de la vengeance.

Destinée et revers éloquents de la fortune! ceux qui s'approchent sont des courtisans et des officiers du roi, en effet, mais des soldats qui fuient ejt accourent implorer un abri dans l'Assemblée.

Us entrent et se rangent consternés derrière leur malheureux roi ; le peuple a repris l'initiative. Les Suisses sont refoulés, le peuple triomphe à son tour.

Les colonnes du faubourg Saint-Marceau et celles du faubourg Saint- Antoine avec Westermann et Santerre à leur tête, se sont avancées sous le feu des Suisses, et, reprenant leur première position, se sont engouffrées jusque sous les arcades du château.

Six pièces de canon, ramenées de l'Hôtel-de-Vîlle, et

pointées de la rue de TEchelle, et aux angles de la rue Saint-Nicaise et de la rue des Orties, vomissent les boulets et la mitraille sur les bataillons des Suisses qui occupent encore la porte principale du château.

Ceux-ci se voient perdus et perdent de leur assurance. Lies uns attendent bravement la mort à leur poste, les autres fuient de tous côtés. L'Assemblée se remplit de ces débris épars de la royauté qui n'ont plus de refuge que dans les bras des hommes que quelques minutes auparavant ils menaçaient de leur victoire.

Les gentilshommes du pavillon de Flore, sous le prétexte comique que le roi les réclame et qu'il faut obéir au roi avant de le défendre, comme s'ils ignoraient que cet appel n'existe qu'aux yeux de l'Assemblée, dont il faut se ménager la puissance, et qu'un ordre du roi, après tout, n'est pas un ordre, du moment qu'il n'est pas appuyé par la reine, se réunissent et fuient du côté de l'Assemblée.

Les balles du peuple les poursuivent, mais les habits rouges sont visés de préférence, et les Suisses, en succombant, sauvent les courtisans qui les ont sacrifiés à leurs vaines tentatives.

Les MarseiUais pénètrent dans l'intérieur du château, et dans un instant, depuisles vestibules jusqu'aux appartements royaux, tout est envahi.

Un homme fait faction à la porte des pièces réservées aux femmes de la reine, il est renversé, et la foule menaçante s'amasse.

Une femme ouvre elle-même la dernière porte et se présente, tenant par la main une jeune fille d'une grande beauté.

— Tuez-moi, dit cette femme, mais sauvez la vie et l'homieur de cette jeune fille que sa mère m'a confiée. C'est un dépôt sacré que je dois rendre.

Il s'agit de mademoiselle Pauline de Tourzel, dont la mère, gouvernante des enfants de France, a accompagné la famille royale. Celle qui si éloquemment plaide sa cause, c'est la princesse de Tarente, dont le dévouement trouve dans la foule quelques marques de sympathie.

Mais c'est l'heure des représailles, de la Jiaiue^ de la vengeance, le sang coule partout et remplit les fossés.

Pour arriver à ce Louvre, il a fallu passer sur le corps de plusieurs centaines de cadavres^ parmi lesquels les uns ont reconnu des frères et les autres des amis. Ce n'est que coups de fusil, cris d'agonie, et le hruit du canon qui dominent la rumeur de la foule.

L'exaspération est à son comble.

Les femmes ne vont pas trouver peut-être plus de miséricorde que les Suisses.

Un jeune homme blessé à Tépaule déjà, et le bras gauche ensanglanté pénètre jusqu'à elles.

<x Grâce aux femmes I s'écrie-t-il, ne déshonorons pas la nation ! »

Le peuple a reconnu la voix d'un de ses chefs et d'un des plus courageux combattants. On l'a vu vingt fois dans la mêlée. C'est un miracle qu'il soit encore de ce monde. Son nom est sur toutes les lèvres. Il est connu depuis le fameux 14 juillet où ce même peuple prenait la Bastille.

On s'écarte, on s'efface, chacun fait place à René d'Aubersac et à ses fidèles Marseillais.

La princesse de Tarente, M^'^'de Laroche-Aymon,

LES AMOURS DES GIRONDINS l8l

M"* de Gineston, M"' de Campan, se jettent aux genoux de René pour le remercier.

Mais lui, pâle et ému, les repousse.

— Allez, allez, dit-il, tout à l'heure je peux être impuissant à vous sauver.

Les femmes sortent sous la garde de quelques Marseillais.

Elles sont là une douzaine fidèles au malheur et à leur devoir, avec la duchesse de Tarente et la gouvernante des enfants de France, M"* de Laroche- Aymon, M"' de Geneston, M"® de Gampan, M"® de Tourzel, les sousgouvernantes, M"** de Bouzy, M"*® de ViUefort et M"* de Makau.

Le peuple vit ces femmes s'éloigner, il les regarde passer et ne houge pas.

Ce n'étaient pas là les ennemis qu'il cherchait.

On raconte qu'une autre femme, citée justement pour ses opinions populaires, et écartée du théâtre lors des terribles événements du 10 août, à la nouvelle du danger que pouvait courir la reine, accourut et voulut pénétrer en vain dans Tintérieur du château.

On la repoussa.

— Suivez-moi, cria-t-elle, je suis dame du palais et dévouée à la reine, si votre patriotisme est de la haïr, le mien est de mourir pour elle.

Cette femme se nommait la duchesse de Maillé.

Partout où nous rencontrerons l'héroïsme, nous le citerons à Tordre du jour.

Mais cette superbe compagnie d'élite composée de tous les grands noms de France, et dont le cœur a battu d'enthousiasme à la vue de la reine éplorée, î^'J promené

18t EUGÈNE MORET

Dant dans lenn^rangs^ le dauphin dans ses bras, qa'estelle derennc? où se bat-elle? dans quel endroit meurtelle cooragensemcnt ponr le roi et la reine malheureose?... EUe ne se bat pas, elle fuit. Quinze tombent percés de balles sor la terrasse de l'Orangerie, par où ils cherchent à s'échapper. Une cinquantaine traversent la place Louis XY an pas de course, et, apercevant des Marseillais stationnant à droite, soit de crainte d'être poursuivis, soit la haine qui survit à la défaite, déchargent leurs pistolets sur la troupe inoffensive.

Douze Marseillais sont tués, sept on huit roulent blessés à côté de leurs camarades.

Mais la colère soudain monte à la tète de ces hommes. Ils se précipitent sur les gentilshonmies, qui, pris de tous côtés, se disposent à une énergique résistance.

René d'Aubersac, chef de cette petite troupe de MarselUais qu'il a ramenés des Tuileries se jette avec eux dans la mêlée.

Marcel vient de tomber victime de l'acte infâme des fuyards. L'exaltation s'est aussi emparée de lui à la vue de cet acte sacrilège.

C'est un combat terrible : René, l'épée à la main, reçoit le choc d'un vieillard qui, furieux et menaçant, a dirigé sur lui plusieurs fois ses coups. Mais il chancelle, s'affaisse, les forces le trahissent. René lève sur sa poitrine son épée teinte déjà d'un autre sang.

— Frappez, dit le vieillard, il ne vous manquait plus que celai

Et René, la tète échauffée par la poudre, le bras poussé par une volonté autre que la sienne, baisse son arme meurtrière.

Mais le fer n'a point effleuré l'habit qu'il pousse un cri, recule épouvanté et fuit devant le vieillard.

Dans cet ennemi acharné à sa perte, René avait reconnu le vieux duc d'Aubersac.

En ce moment débouchait du Pont-Tournant, toujours au pas de course, une autre troupe de courtisans. Ceuxci, au nombre de deux cents, et reliés à quelques Suisses et à quelques serviteurs du château, avaient été protégés par trois compagnies de Suisses, occupant depuis peu la terrasse du bord de l'eau, et gagnaient la place Louis XV, sans compter une victime dans le trajet.

A la vue de ces derniers, les gentilshommes, aux prises avec les Marseillais, avaient poussé des cris de joie.

Les Marseillais, voyant René abandonner le terrain où se disputait la victoire, s'imaginent qu'il court vers des ennemis plus nombreux qui surviennent, et, redoutant de le voir le premier s'aventurer, le devancent et se précipitent sur la nouvelle troupe.

René, son épée à la main, suit sa compagnie, et certain pour un moment de ne plus se heurter au duc d'Aubersac, fait une trouée dans les rangs, et combat en forcené. •

Un gentilhomme, épée contre épée, lui oppose résistance.

Un duel s'engage, un duel sans règles, sans principes, où deux lames se choquent, et font jaillir des milliers d'étincelles.

René, un moment, est assailli en même temps par quatre côtés. Il va inévitablement succomber, quand deux jeunes gens, pistolets au poing, percent jusqu'à lui.

le défendent avec un froid courage, et, lui assurant un abri sur les derrières, le laissent s'escrimer de nouveau avec sécurité contre le gentilhomme invincible.

La lutte se continue, ardente, passionnée sans résultat apparent.

Mais René, blessé déjà, comme on sait, à l'attaque des Tuileries, faiblit, quand soudain l'épée tomba des mains de son adversaire.

— Je suis mort, murmura-t-il.

La poitrine traversée, les poumons atteints par la pointe du fer, il avait résisté quelques secondes, et roulant comme une masse, son visage se crispe, ses bras se roidissent, et il expire dans une horrible convulsion.

Mais, comme réveillé en sursaut par un cri inattendu, et comme venant de l'autre monde, René, brisé, étourdi, se retourne.

Ce cri, c'était Thérèse qui l'avait poussé.

La jeune fille était là, pâle comme la mort, et l'œil illuminé par la joie, croisant les mains et conviant le ciel à son bonheur.

Vêtue d'une simple blouse, une ceinture de laine lui ceignait les reins, et dans cette ceinture reposaient deux pistolets. Un fusil au canon noirci par la poudre était à ses pieds.

René n'en croyait pas ses yeux, et sans voler dans ses bras, la regardait avec stupéfaction.

Peu à peu une allégresse inexprimable se répandit sur ses traits. Il fit un pas vers elle, et tomba à ses genoux, lui prenant les mains et les mouillant de larmes et de baisers.

LES AMOUBS DB» OIH0NDIN8 18S

Alors l'action du combat avait lieu beaucoup pluB loin : les gentilshommes fuyaient^ et les Marseillais leur don* naient la chasse.

, Soudain René se releva, et fixa d'un œil hagard un jeune homme qui se tenait immobile auprès de Thérèse, et paraissait lui être attaché. Ce dernier dans une situation aussi étrange, faisait naître en René mille soupçons jaloux dont il s'indignait et dont il n'avait pas la force de se défendre.

Mais presque aussitôt le jeune homme tendit la- main à René.

— Je suis votre ami, René d'Aubersac, fit-il avec persuasion.

René mit sa main machinalement dans celle que le jeune homme lui offrait, et celui-ci la pressa chaleureusement.

— Mon amiy répéta René, s'en voulant du doute qui avait un instant assombri sa joie.

— M. de Montravel, un noble cœur, dit Thérèse, pré* sentant alors le jeune homme à René.

— Monsieur, dit René, je vous paierai de ma vie, s'il le faut, un instant de méfiance, mais que voulez-vous, je l'aime tant, et je m'explique si peu tout ce qui vient de se passer... Thérèse, Thérèse, parle, cria René que le doute dévorait de nouveau, il y a un coupable, il doit y avoir un coupable, nommez-le moi, je le veux.

— C'est vrai, dit de Montravel qui s'avança, un seul, et il n'existe plus.

René, d'un regard suppliant et fier, interrogea de Montravel.

— Vous l'avez tué, dit celui-ci, désignant à René stu-

péfait le corps du chevalier de Maupertuis gisant à ses pieds.

René s'approcha, et d'un regard enveloppa le chevalier.

— Il n'est pas mort^ dit-il^ mais je ne frappe pas un ennemi à terre.

Les Marseillais revenaient alors triomphants, et audessus des marronniers des Tuileries on apercevait de gros nuages de fumée qui s'amoncelaient et se déroulaient dans le ciel bleu en longs rubans de pourpre.

C'était le château des Tuileries auquel quelques fanatiques avaient mis le feu, et qui commençait à brûler.

Le peuple l'arrêta à temps, et envoya des délégués à l'Assemblée pour lui apprendre les détails de cette mémorable matinée.

Rien ne fut oublié, omis, l'Assemblée connut bientôt l'action dans ses détails, et, après avoir écouté en silence, applaudit au courage, à la moralité et à l'humanité du peuple.

Là, un artisan embrassait un garde-suisse, et demandait l'autorisation de le prendre chez lui et de le nourrir à ses frais.

Depuis deux heures que le château é^ait envahi, des hommes déguenillés, des hommes qui n'avaient peutêtre pas d'autre ressource sous leur toit que le travail du lendemain, apportaient à profusion des. sacs d'or, de la vaisselle d'argent, des bijoux précieux, des portefeuilles, des écrins, des coffrets, renfermant des objets de valeur, et tout cela pèle-mèle jeté au pied de la tribune, était respecté de quiconque s'en approchait.

Le roi restait toujours impassible, on eût dit que ce

qui se passait autour de lui ne le regardait pas. Ayant senti aux tiraillements de son estomac que son heure de repas approchait, il avait fait demander son diner, et avait de fort bon appétit fait disparaître les morceaux délicats d'une poularde qu'il avait d'abord lui-même découpée avec une parfaite tranquilité.

La reine, honteuse et humiliée, s'était rejetée au fond de son salon, et avait refusé de prendre part à ce repas public.

Cependant, le peuple, après avoir risqué sa vie, demandait avec justice des garanties contre les vengeances de la cour. La déchéance du roi, tel était le cri général qui s'entendait au dehors et sur le seuil de l'Assemblée.

Celle-ci alors était dépassée par le peuple, et eût-elle voulu résister qu'elle ne le pouvait plus.

Guadet remplaça Yergniaud au fauteuil de la présidence, et ce dernier, s'isolant au milieu de ses amis, rentre un instant après et monte à la tribune. Il se pré- sente le front haut et la tète levée, en homme dont la conscience est calme et qui est fier d'avoir été choisi pour un si grand devoir que celui qu'il vient d'accomplir. Mais il est triste à la fois ; il frappe, et son cœur, obéissant à la nécessité et à la justice, ne peut s'empêcher d'être ému.

Vergniaud porte en lui la miséricorde humaine jointe à la dignité du magistrat; c'était bien l'homme de l'acte immense qu'il allait accomplir, il en a l'éloquence et la solennité.

Louis XVI, provisoirement, est suspendu de son

pouvoir.

188 EUGÈNE MOBET

Le peuple est convoqué à nommer une Convention nationale.

Le paiement de la liste civile est suspendu.

Le roi habitera l'enceinte du Corps lé^slatif, et

dans quelques jours le Luxembourg, sous la garde du peuple.

La révolution était consommée.

Dans la même séance, de nouveaux noms sont proposés au ministère.

Danton est àlajusticeetCamille-DesmoulinsetFabred'Ëglantine sont ses seconds. Clavière, Servan et Roland, lés ministres destitués par le roi, reparaissent sur la scène et remontent au ministère.

Il était alors une heure de la nuit. La famille royale se leva : on venait la chercher pour la conduire dans ses nouveaux appartements.

Cruelle déception et horrible chute : Leurs Majesté? royales couchèrent dans une chambre sans luxe et dans des lits de prolétaires. Les gentilshommes, fidèles au malheur ou à l'espoir d'une meilleure fortune, se tinrent dans le3 premières pièces. Ces appartements, situés à réfage supérieur du vieux monastère des Feuillants et meublés à la hâte, n'offraient que le nécessaire.

L'Assemblée suspendait sa séance à deux heures du matin, et se réunissait quelques heures après. Le roi fut prié d'y reparaître et y revint jusqu'à la nuit avec sa famille. Et autant la reine manifestait sa colère, ses regrets et ses espérances, autant le roi était calme, semblant presque comprendre la nécessité qu'il y avait pour lui à s'effacer devant la nation. Si cet homme n'eût pas été conseillé, même parvenu à ce moment critique> il ne

perdait qu'un titre pour en acquérir un autre. Il devenait le premier citoyen d'une République, et pas une goutte de sang n'eût fait tache à notre immorteUe révolution.

Ce jour-là, la reine emprunta vingt-cinq louis à une de ses femmes, et des pétitions d'hommes exaspérés demandèrent la mort du roi.

Yergniaud remonta à la tribune et repoussa énergiquement cette proposition.

Yergniaud triomphe, mais déjà les girondins ne commandent plus à l'opinion, et l'Assemblée est dépassée par la Commune.

Celle-ci n'accepte pas le Luxembourg pour la famille royale et le signifie en termes respectueux à l'Assemblée.

On parle de l'hôtel du ministère de la justice, [place Vendôme, et la Commune refuse encore.

Manuel, en son nom, propose le Temple, et l'Assemblée cède.

La veille, le roi s'était fait servir à son souper avec l'étiquette ordinaire. Ce fut, hélasl la dernière fois, que des gentilshommes remplirent auprès d^ sa personne le rôle de valets.

Il fallut dire un éternel adieu à tous ces parasites du trône, qui de père en fils, depuis des siècles, vivaient des miettes royales, c'est-à-dire rongeaient une part du gâteau friand de la liste civile.

Manuel vint chercher le roi pour le conduire au Temple.

Ce fut un long voyage, triste et pénible pour tous. Il dura deux heures, et la foule n'eut point devant les

vaincus la force de cacher sa haine et son ressentiment.

Le soir, Louis XVI, Marie-Antoinette, ses enfants et M"*^ Elisabeth étaient au Temple.

Le lendemain, la Convention s'élevait sur les débris de la royauté.

Le lendemain, la France entière acclamait la journée du 10 août.

Le lendemain, les rois d'Europe tremblaient sur leurs trônes fragiles et lançaient un anathème contre la terre libérale qui appelait ses volontaires.

Le lendemain, le général Dilion trahissait la nation, et ses soldats le délaissaient.

Le lendemain, Lafayette menaçait son propre pays, et, ne trouvant point de lâches dans nos ai^mées, fuyait piteusement; le lendemain aussi, le traître tombait dans une embuscade ennemie, et, repoussé de toutes les patries et de tous les cœurs, était envoyé prisonnier sous bonne escorte dans les cachots d'Olmûtz.

Le lendemain, la guerre était déclarée; la France partout était menacée, mais nous étions de force à repousser toutes les baïonnettes. Celles de nos ennemis allaient combattre pour des rois, les nôtres pour la liberté.

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