LES MASSACRES DE L'ABBATE
Il pouvait être alors six heures du oiatin. Les mas* sacres continuaient. La cour de TAbbaye était jonchée de cadavres. — Les tombereaux arrivaient, qui les enlevaient et les emportaient. Des torches aux lueux livides éclairaient ce spectacle sanglant, et discutaient au jour qui pointait ses réverbérations sinistres. Les exécuteurs, les bras nus, se partagèrent en deux camps, les uns dormirent, les autres mangèrent*... plusieurs erraient comme des bètes fauves dans les corridors sur lesquels dormaient les prisonniers, flairant les nouvelles victimes, et trouvant peul^ètre que Ton tardait bien à les leur livrer... Quelques autres, la tète dans leurs mains, commencèrent à frissonner, et une voix mystérieuse cria au fond de leur conscience : Assez de sang versé* » Ces
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quelques hommes, poussés par Bideauré, mirent bientôt autant de zèle à arracher des malheureux à la mort qu'ils en avaient misdans la nuit à multiplier leurs coups. Maisy néanmoins, le sang suspendu quelques heures devait couler encore. Accomplissons jusqu'au bout notre tâche. L'histoire n'a aucune susceptibilité, et se montre à découvert.
Ce n'est pas au nom du peuple qu'on a fait la Saint- Barthélémy, les dragonades, les massacres du Midi et la terreur blanche après 1815. Ce n'est pas ^u nom du peuple que la torture a brisé des membres humains pendant dix-huit siècles, et a creusé au fond des palais des rois et des seigneurs, des églises, des couvents, des-monastères et des cloîtres, des prisons et des cachots, asiles de ténèbres où l'homme fut jeté année sur année, jusqu'à ce que la main de Dieu, plus clémente que celle de l'homme, finit tant de souffrances en brisant les corps. Osons donc regarder en face la grande révolution, même avec ses horreurs, même avec ses crimes, elle reste grande les pieds dans le sang.
On recommen^ à condamner et à exécuter.
Plusieurs prêtres tombèrent.
Puis vint le tour alors d'un vieillard dont l'aspect terrifia les juges.
Il était de haute tisiille, et solide encore malgré son grand âge. De longs cheveux blancs épandaient sur ses épaules. Son regard était doux et pénétrant. Il y avait comme une sorte de rayonnement répandu sur ses traits. Sa beauté était pure, noble et austère; elle était de celles qui provoquent l'admiration et l'émotion,
A voir cet honmie, on eût dit un prophète.
Et il rétait.... poète, écrivain, philosophe, il appartenait à cette classe de mystiques qui essayèrent de lutter contre le scepticisme de la fin duxTin* siècle.
Royaliste et catholique, appartenant par sa naissance et son éducation aux idées du passé, il était avant tout un homme vertueux, austère et digne.
L'impartialité est le premier devoir de Técrivain et force lui est de s'incliner devant le mérite partout où il le rencontre. Adoré de ses enfants, aimé de ceux qui l'entouraient, estimé par tous ceux qui l'avaient approché, Gazotte faisait un étrange contraste dans le monde impie où on le rencontrait. Aussi, longtemps l'avait-on traité de fou. Le fait est qu'il était vraiment visionnaire, et qu'il possédait, sans être dans l'état du sommeil magnétique et à un certain degré tfès-accentué, le sens de la double vue. Plaisanté et quelquefois tourné en riridicule, il n'en' était pas moins vrai qu'on venait de trèsloin consulter Gazotte. Les plus grandes dames s'étaient agenouillées devant lui pour connaître leur avenir. A beaucoup il l'avait révélé, et pour plusieurs il était si* nistre« Les belles et grandes dames avaient frissonné, et Gazotte leur avait dit :
— C'est en vain que vous lutterez pour échappper à votre destinée ; elle est écrite avec du sang et le bourreau vous attend.
On raconte qu'en 1788, il se trouvait au milieu d'une société d'académiciens, de philosophes, de lettrés, de grands seigneurs, de belles dames et que chacun ayant pris part à un copieux diner, on se mit à causer de l'ave^
Tout le monde déjà croyait à la révolution.
260 EDGÈNBMOBKr
— Attendez un peu, dit Gazotte, tous la venez et bientôt.
— n ne fiait pas ètie sorcier pour prédire cela, dit une jolie dame, la duchesse de Grammont.
— Tous croyez, reprit Gazotte. Eh bien, îl faut peutêtre l'être pour ce que je vais iqouter.
On se pressa autour de hii, un peu ironiquement, et Gazotte, jetant un regard inquisiteur tout autour de lui, le reporta sur Gondorcet.
— Tous, M. de Gondorcet, dit-il, vous mourrez dans un cachot, et des suites d'un poison que vous aurez pris vous-même.
Gondorcet, qui était so^tique, rit de la prédiction, et toute la société rit avec lui.
— Par ma foi! s'écria Ghamfort, vous ne ftdtes pas la part trop belle à ce pauvre Gondorcet.
Gazotte regarda le spirituel écrivain qui venait de parler, et le regardant fixement :
— Vous, Chamfort, c'est différent, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir.
— Et je n'en mourrai pas?
— Pas tout de suite, en effet... Vous survivrez plusieurs mois à vos horribles blessures.
— Etes-vous sérieux?
— Très-sérieux, malheureusement, dit Gazotte.
Et se tournant tour à tour vers les autres convives qui riaient à se tordre :
— -Vous M. Vicq-d'Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même, vous vous les ferez ouvrir six fois dans un jour pour être plus sûr de votre fait, et voiis
mourrez dans la nuit. Yous, M. Nicolal, vous mourrez sur l'échafaud. Vous aussi^ M. Bailly.
— Ah! Dieu soit loué; s'écria Boucher; il n'eu veut qu'aux académiciens I Quelle terrible exécution il vient d'en faire.
-— YouSy aussi continua mélancoliquement Gazotte^ vous mourrez sur l'échafaud, M. Boucher,
— Et moi, dit Laharpe, vous m'oubliez; je ne serai pour rien dans les événements?
— Tous y serez pour un miracle : vous vous ferez chrétien.
— Ah I ah 1 repartit bruyamment Ghamfort, je respire, si nous ne devons mourir que quand Laharpe se fera chrétien, nous courons la chance de l'immortalité.
— C'est 06 qui vous trompe, M. Ghamfort; en moins de six années tous ces événements seront accomplis.
— Nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans la révolution, interrompit en riant la duchesse de Grammont.
— Les femmes, seront traitées comme les hommes, répondit Gazotte.
— > Mais c'est la fin du monde alors ce que vous nous ditechlà.
— Je l'ignore, duchesse, ce qu'il y a de certain, c'est que vous serez amenée à l'échafaud sur une charrette et les mains liées derrière le dos.
— Vous voulez dire en carrosse drapé de noir?
— Une bien plus grande dame que vous ira sur l'échafaud en charrette...
Un.Msson glaça les convivesi et le nom de la reine vint sur toutes les lèvres*
262 BUGÈKE MORBT
-^ Mais on nous accordera bien au moins un confesseur! reprit la duchesset
— Non, madame : le dernier supplicié qui en aura un par gràce^ sera... \
— Quel heureux mortel aura cette prérogative ?
— Le roi...
On ne riait plus.
Le maître de la maison se leva brusquement à ce mot.
— Cher Gazette, dit-il, cessez, je vous prie, cette facétie lugubre.
Mais la duchesse de Grammont, piquée au jeu, s'adressa encore à Cazotte :
— Voilà bien, dit-elle, notre bonne aventure ; mais la vôtre?
Gazette resta quelque temps pensif et les yeux baissés; puis il reprit la parole, et rappelant le siège de Jérusalem et l'homme qui, pendant sept jours, courut sur les remparts en criant d'une voix sinistre, malheur à Jérusalem! et malheur sur moi! il prédit également sa mort,
Ge fut Laharpe, présent à cette soirée, qui plus tard raconta ces funèbres prédictions, qui toutes se sont réalisées.
Ge serait à croire qifelles n'étaient que le fruit de son invention.
Cependant, Laharpe, homme sec, écrivain froid^ peu capable d'enthousiasme, et d'un esprit peu enclin & se laisser séduire par les folies de l'imagination, était digne de foi.
On peut admettre que Gazotte était un médium d'une sensibilité extraordinaire.
Pour les gens qui ont étudié la science du magnétisme et ont éprouvé ses résultats, il n'y a rien là d'impossible ni surtout de surnaturel.
Mais l'heure ne sonnait pas encore pour lui ; il avait compté sans sa &Ue.
Gomme M"*' de Sombreuil^ M"" Gazotte sauva son père.
EUe était à l'Âbbaye avec lui où elle l'avait accompagné volontairement, et déjà avant que le vieillard parût devant ses bourreaux, elle avait prévenu ceux-ci en sa faveur.
On l'avait vue pénétrer dans leurs groupes, leur parler de son père, les disposer pour lui.
Geux-ci avaient été touchés de tant de jeunesse, de grâce et de beauté.
Ce qui les toucha surtout^ ce furent la douceur de sa voix, la franchise de ses allures et la familiarité avec laquelle elle s'adressa à eux.
— - Je ne vous dirai pas, fit-elle, que mon père est des vôtres, qu'il pense comme vous, et qu'il deviendra jamais un farouche républicain, non, c'est un vieux royaliste, il aime le roi et a tous les préjugés de la noblesse. Que voulez-vou3 voilà tout à l'heure soixantequinze ans qu'il est ainsi; on ne change pas à cet àgelà. Mais c'est un homme juste, bon, vertueux, plein de cœur et de charité pour ses semblables. La cour ne l'aimait pas, parce qu'il disait son franc parler quand il était question du peuplç qu'il aimait et dont il comprenait les souffrances. Est-ce le peuple qui le sacrifiera? Il
n'accepte pas la révolntion encore, mais il la comprend, et quoique soldat de l'autre camp, il sait rendre justice aux soldats du vôtre.
Ces hommes se laissèrent apitoyer. '
Bideauré, qui était au milieu des Marseillais, fit d'abord la grosse voix.
— Si c'est un royaliste, il nous appartient, dit-il. Alors déjà le nom de Gazotte avait été appelé.
— Oui, oui, fit-on autour de lui.
— • Mais s'il nous appartient, nous avons le droit de le sauver, comme de le tuer.
— Sans doute, fit-on.
Et peu à peu les grosses voix s'adoucirent, Bideauré glissa à l'oreille des Marseillais :
— - Je connais Gazotte, c'est un brave, et il a plus d'une fois donné du fil à retordre aux aristocrates ; puis, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais sa fiUe me va... Elle a une façon de demander la grâce de son père qui vous rend tout bête.
Ge fut l'avis d'un grand nombre.
— Allons, la belle demoiselle, dit un des plus féroces exécuteurs, on te rend ton père, ne te désole pas.
Gazotte paraissait alors devant le tribunal, et répondant aux interrogations du président qui voulait le sauver, finit ainsi : Je veux finir comme j'ai vécu, fidèle à mon Bien et à mon roi. Folie sublime chez un tel homime, et extravagante chez un autre. G'était courir au-devant de la mort, on lui en ouvrit la porte. Les piques se levaient déjà sur sa tête vénérable, mais
M^* Cazotte se jeta au-devant, et comme M"* de Sombreuil, le couvrit de son corps.
— Cet homme doit être sacré pour vousl s'écria-t-clle, vous m'avez promis sa vie.
— C'est pourtant vrai que nous l'avons promis, dit Bideauré se tournant vers les Marseillais.
— Eh bien, emmène-le, dit l'homme au visage rude.
— Oui, dît Bideauré, et pour qu'il ne t'arrive rien, nous allons t'accompagner jusque dans la rue.
Et Bideauré, faisant signe à quelques hommes qu'il dominait et dont il s'était fait, et sans qu'ils s'en doutassent, des complices depuis la veille, suivit avec eux Gazette et sa fille, et, les protégeant contre les attaques des autres groupes avides de sang, ne les quitta que lorsqu'il furent en lieu de sûreté.
Gazette serra les mains de Bideauré et le remercia avec effusion.
— Pour ma fille, dit-il, car moi je voulais mourir. Celle-ci voulait embrasser Bideauré
— Pourquoi tuez-vous, dit-elle, quand il est si doux de se montrer généreux.
Il sourit.
— Quittez Paris, dit-il à Gazette.
Le vieillard hocha la tète. Il ne suivit pas le eonseil du peuple et en fut puni. Quelque temps après il était repris et paraissait à la barre de la T section du tribunal cri-
}ninel.
Son procès dura vingt-sept heures et fut un des plus curieux de cette époque, si féconde cependant.
Il fut convaincu du crime d'avoir correspondu avec les
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émigréSy da crime excusable s'il n'était aggravé par celui de complot contre la nation. Il avait conseillé la fîiite an roi et la révolte, il avait provoqué la dissolution de TAssembiée nationale ; il était Tauteur de la conspiration qui devait éclater le 12 août et avait eu lieu le dix. Trente- quatre lettres saisies confirmaient ces accusations. Cazotte le reconnut et ne nia aucun des faits qui lui furent imputés.
On eut pour lui néanmoins les plus grands égards. Soit à cause de son grand âge et de son caractère; il fut assis, non sur une sellette, mais sur une chaise et à c6té des jurés.
Après dix-sept heures d'audience, on le supposa fatigué et on lui o&it de prendre le temps qui lui conviendra pour se reposer et se réconforter.
Il refusa, et le procès se continua. Commencé la veille à trois heures de l'après-midi, il ne se termina que le lendemain à quatre heures du soir.
La plaidoirie de Tavocat-général Real est remarquable.
Après avoir flétri la conduite du ci-devant grand, il se tourna vers Cazotte et lui dit :
a Et vous, accusé, pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver coupable après soixante-douze années de vertu? Pourquoi faut-il que les trois années qui les ont suivi aient été employées à méditer des projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir le despotisme en renversant la liberté et la patrie? » Se tournant ensuite vers le jury : « La vie, continua-t-il, que Jacques Cazotte menait à Pierry rétractait des mœurs patriarcales : chéri des habitants qu'il avait vus naître, il s'occupait de leur
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bonheur. Pourvoi faut-il qu'il ait conspiré contre la liberté de son pays? Il ne suffit pas d'avoir été bon fiIS| bon époux et bon père; il faut surtout être bon citoyen. Quelle est en ce moment la situation de ce vieillard cri* minel. Son fils aine, ci-devant garde du roi, est mort le 10 août ou est en fuite pour se soustraire au glaive de la justice. Son cadet est enrôlé parmi les Français rebelles et marche contre sa patrie. Dans la lettre que l'accusé écrivait à H. Roignon, son beau-frère, à la Martinique, il lui recommandait de faire scission avec la métropole, comme le seul moyen de résister et de ne pas être entraîné à ce qu'il appelle la rébellion, tandis qu'il savait que c'était le peuple qui combattait pour recouvrer ses droits et sa liberté. Il ne peut s'excuser par un défaut d'ignorance, lui, philosophe et initié, lui qui, dans les glaces de la vieillesse, a conservé les feux d'une jeunesse brillante et éclairée. » Après un discours qui dura une heure, Real conclut à l'application de la peine de mort.
A cinq heures et demie, le jury entra dans la salle des délibérations; un quart d'heure après il en sortit, apportant un verdict de culpabilité.
Le président Lavaux lut la déclaration que lui remit le citoyen Dubois, chef du jury, et appliqua la loi. Il s'agissait de la peine de mort. Contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, la foule des assitants n'acclama pas la sentence par de farouches bravos; elle se tut,— et quand le président, au milieu d'un morne silence, ajouta ces mots funèbres : « Et l'exécution aura lieu de suite, sur la place du Carrousel, à la diligence de l'exécuteur des hautes-œuvres, » un frisson parcourut l'auditoire. Gazotte
seul écoutait, impassible. Aux dernières paroles du président, il se leva de son siège, et avec la calme sérénité du sage, il salua le tribunal avec une dignité simple, et il fit un geste qui semblait dire aux gendarmes. : «Montrez* moi le chemin ; je vous suis. » Le tribunal était debout, l'auditoire était debout pour sortir. Alors, il se passa une de ces scènes qui donnent la mesure des convictions de cette époque. Cazotte avait fait un pas en avant pour sortir. Le président l'arrêta d'un geste, puis, d'une voix vibrante, s'adressant au condamné, il lui adressa ces paroles qui, mieux que touJt^e que nous saurions ajouter, témoignent du stoïque patriotisme des membres qui composaient le tribunal criminel du dix-sept août, tant calomnié par la plupart des historiens de la Révolution.
(( Faible jouet de la vieillesse I victime infortunée des préjugés d'une vie passée dans l'esclavage I toi dont le cœur ne fui pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as prouvé par ta sincérité dans les débats que tu savais sacrifier jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières paroles de tes juges ! Puissent-elles verser dans ton àme le baume précieux des consolations; puissent-elles, en te déterminant à plaindre le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité qui doit présider à tes derniers instants et te pénétrer du respect que la loi nous a imposé à nous-mêmes I Tes pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur conscience ; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur décision par le souvenir déchirant du remords. Ya I reprends ton cou-
rage, rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas, songe qu'il n'a pas droit de t'étonner. Ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que toi. Mais avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le sein de laquelle tu ne crains paa d'appeler à grands cris l'ennemi. . . Que dis- je ?. . . l'esclave salarié ! Vois ton andeime patrie opposer à l'attaque de ses détracteurs autant de courage que tu lui as siq>posé de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre un coupable tel que toi, par considération pour les vieux ans, elle ne t'eût pas imposé d'auke peine* Mais, rassure-toi, si elle est sévère quand elle poursuit, quand elle a prononcé, le glaive tombe bientôt de ses mains. Elle gémit sur la perte même de ceux qui voulaient la déchirer. )>
Il était six heures et demie. Gazotte fut conduit dans le cabinet criminel où l'attendaient les exécuteurs.
(( Je ne regrette, dit-il à ceux qui l'entouraient, que ma pauvre fille. Je sais que je mérite la mort. La loi est sévère, mais elle est juste. i>
A sept heures cinq minutes du soir, même jour, Gazotte montait, avec une présence d'esprit et un sangfroid admirables, les marches de la guillotine, et, vingt secondes après, l'exécuteur montrait sa tête au peuple. Pendant ce temps, sa fille, dont on redoutait l'influence sur la foule, était gardée à vue à la Conciergerie.
Les girondins essayèrent de le sauver; mais ils ne le purent pas, ces pauvres girondins, qui, un jour aussi, seront, les uns exécutés, les autres trouvés morts et, dépouillés dans un champ de blé.
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Mais retournons à l'Abbaye. Après le départ de Gazette, Bideauré était revenu sur le lieu du massacre, et c'est alors que son cœur eut à subir une terrible épreuve.
Un homme Ait amené devant le tribunal, condamné à mort et parut dans la cour.
On se jetta sur lui, et Bideauré s'avança un des premiers tout en ayant l'air d'en disputer la proie, pour essayer de le sauver...
Il le prit rapidement dans ses robustes bras, et le couchant violemment sur ses genoux» le ravit aux piques dirigés sur sa poitrine, et leva sur lui son poignard.
— Qu'il meure par le couteau, s'écria-t-il.
L'homme poussa un soupir, et n'opposa pas de résistance.
— Défendez-vous donc, lui glissa Bideauré ft l'oreille. Celui-ci alors le regarda.
- — A quoi bon, fit-il ?
— On défend toujours sa vie.
La victime comprit vaguement, se remit sur ses pieds et fit mine de vouloir s'échapper.
Bideauré le poursuivit, et l'atteignit. Il y eut une espèce de lutte dans laquelle, repoussant le concours de ceux qui l'entouraient, il parvint à éloigner l'homme de plus en plus du centre de la cour, et à le raprocher du corridor.
— Sauvez-vous par ici, lui murmura-t-il.
— Compris, dit l'autre.
Mais le corridor était obstrué, et le moment eût été mal choisi. Bideauré tenait le malheureux i la gorge, et
avait Vm d'employer toute sa force pour le maintenir.
— Finis-en donc bien vite, lui cria-t-on.
— Non, fit Bideauré, c'est un de ces beaux gentilshommes qui ont perdu nos fillesy» je veux que ce soit Suzanne qui les vengent.
Suzanne approchait, et à la vue du malheureux elle pàUt.
-— Tu as dit vrai, dit-elle.
— Quoi?
— - Cet homme, c'est...
— Parle.
— Tu vas le tuer.
— Non, il est sacré pour moi... et je le sauverai si je peux.
— Eh bien, c'est... c'est le chevalier de Maupertuis.
— - Quoil.... Le misérable qui.... oh! ma pauvre Thérèse I
Bideauré eut comme un éblouissement. Le sang lui monta au front. La sueur l'inonda. Son couteau, tournoya dans la main, et fit entendre sur une espèce de rugissement, il poussa le chevalier, se rua sur lui et le jeta dans le corridor.
Il revint dans la cour, son couteau tout teint de sang et cria.
— ^ Suzanne, achève-le.
Et il courut à d'autres besognes.
Le misérable n'avait pas une égratignure, et il était sauvé.
Suzanne elle-même veillait à sa fuite.
272 EUGÈNE MOBET
MaiSy tout en passant par. dessus son habit une cannagnole et en s'échappant, Maupertuis se rappelait la dernière parole de son sauveur :
— Que je ne te rencontre jamais.
IIM. de Rosambo et Malesherbes parurent devant le tribunal, et un vieillard à Taspect vénérable fit son en* trée dans la cour sinistre*
On l'entoura^ mais Bideauré devança les assaa* sins :
— Chien d'aristocrate, s'écria-t-il, et faisant allusion au chevalier de Maupertuis, qui en ce moment franchissait les portes de l'Abbaye, et qui était censé dans le tas de cadavres refoulés le long de la muraille, en voilà un qui ne paradera plus à YersaiUes les jours de gala... Mais qu'est-ce que celui-là : Tiens I c'est l'abbé Sicard.
— L'abbé Sicard 1 fit-on.
— Mais oui, un philantrope, un ami du peuple.
— Oui, dit le prêtre humble et doux, le vénérable abbé Sicard. Cet homme a dit vrai; c'est moi qui instruis les sourds-muets, et me suis constitué la providence de tous ces malheureux abandonnés par là nature.
— Et tu es avec le peuple, n'eslnîe pas Sicard? dit Bideauré, qui avait eu soin de se placer entre le prêtre et les massacreurs.
• — Le nombre de ces infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis donc plus à vous qu'aux riches, répondit l'abbé Sicard.
Cette réponse fit impression, et la besogne de Bideauré parut facile.
Ces misérables, si avides de sang, étaient aussi capables d'émotions. Un visage sympathique, la jeunesse,
la beauté, l'esprit, un mot suffisaient quelquefois pour changer les haines et les fureurs en enthousiasmes. Chez lui le sublime touchait à l'horreur.
Du moment qu'ils surent ce que c'était que l'abbé Sicard, ils l'adorèrent. Il fallut que celui-ci se défendit de leur admiration. Gomme Gazotte et M. de Sombreuil, ils voulaient le porter en triomphe.
Mais c'est alors que le drame de l'Abbaye se dénoua d'une façon plus sombre encore s'il est pibssible. Suzanne, que rien ne rebutait, ni l'horreur du spectacle qu'elle avait sous les yeux, ni le cris des victimes, ni la furie des hommes et des femmes qui l'entouraient, continuait d'arracher à la mort et au péril de sa vie, tous les malheureux qui étaient assez heureux pour être placés de son côté. Les uns étaient doux et humbles, les autres furieux, ceux-ci fiers et arrogants, ceux-là calmes et insouciants. Ils allaient à la mort comme à une partie de chasse. Suzanne ne voyait rien de cela, et se dévouait aussi bien pour l'un que pour l'autre.
Gomme Bideauré, elle paraissait acharnée et terrible. Son œil rayonnait plein de haine, son front se plissait de colère, ses cheveux noirs tombaient éplorés sur ses épaules frisonnantes.
Sa bouche, belle et fine, s'ouvrait vomissant l'injure. Sa peau aux tons purs et mats se colorait fouettée par la fiièvre. Quand sa main longue et blanche, dans laquelle étincelait un couteau à manche d'ébène, tombait sur l'épaule d'un malheureux déjà entouré de piques et de baïonnettes, s'il croyait en Dieu, il le priait du fond de l'âme, car il savait sa dernière heure arrivée.
Cependant la main lourde de menaces ne frappait ja-
274 EUGÈNE MORBT
mais, la belle bouche iigariease murmurait à voix basse un mot d'espérance; ce beau visage plein de colère s'adoucissait soudain, et montrait la liberté
Suzanne réussissait peut-être mieux encore que Bideauré, car elle était mieux secondée. Elle était arrivée à faire naître la pitié au fond du cœur d'un grand nombre de ceux qui l'entouraient. Elle avait la moitié des femmes pour complices.
Mais elle souffirait, à part elle, et à mesure que les massacres avançaient, rien n'égalait son inquiétude.
Elle ne voyait pas paraître Montsabray«
Cependant, elle en était certaine, il était à l'Abbaye, D'où venait donc qu'on ne l'appelait pas. C'était un espoir pour son cœur, mais, d'une autre part, il pouvait l'être alors qu'elle ne serait plus présente, et c'était la mort.
Le malheureux ne devait pas, en effet, l'échapperi et Suzanne qui, depuis la veille, avait sauvé plus de cinquante victimes qui lui étaient indifférentes, n'allait rien pouvoir pour celui qu'elle aimait.
Montsabray, blessé comme on s'en souvient, n'avait pas été mis avec les autres prisonniers, et couchait dans la sacristie de la chapelle.
Au bruit du massacre, il s'était glissé hors du lit, avait grimpé par le tuyau de la cheminée jusqu'auprès de la toiture, et là, rencontrant un obstacle infranchissable, une grille en fer qui interceptait l'issue de la cheminée, il s'était cramponné à cette griUe, et était resté dans cette douloureuse et terrible position.
Il y resta deux jours et deux nuits.
LES MASSACRES Dfi SEPTEMBRE 275
C'est au bout de ce temps que, le cherchant partout, on eut l'idée de tirer des coups de fusil dans le bas' du tuyau.
Montsabray fut atteint d'une balle au poignet, et ne bougea pas encore.
On alla chercher de la paille et on alluma un grand feu dans le foyer. Le malheureux cette fois fut suffoqué et tomba. On l'enleva et on l'acheva. Suzanne vit son cadavre, et eut, elle aussi, la force de se contenir. Elle n'avait pu sauver celui qu'elle aimait; elle avait à sauver celle qu'elle baissait, Caroline de Noverre, qui n'avait pas paru encore, et que Bideauré, sur les indieatiens de René d'Aubersac, soupçonnait à l'Abbaye.
C'est alors que tomba, percé de plusieurs coups, M. de SaintrMarc, colonel de cavalerie, et qui mourut bravement; puis des évèques, celui de Saintes, d'Arles, de Beauvais, Mailli, Rahan-Chabot, Wittgenstein, lieu» tenant-général, RomainviUiers, Buob, Bosquillon.
Puis, les égorgeurs, ivres de sang, abandonnèrent l'Abbaye et se dirigèrent vers les autres prisons.
En ce moment, René accourait, et trouvant Bideauré, lui disait : Caroline est à la Force, allez-y.
— - Que m'importe cette femme, après tout, dit Bi« deauré qui savait autour de lui des victimes plus intéressantes.
— Viens, viens! s'écria René, ohl si vous saviez qui est encore à la Force, et qu'il me faut sauver à tout prix.