‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 13 sur 21 · LA FORGE · texte numérisé non relu

LA FORGE

La Force s'élevait rue des Ballets. Cette prison avait été autrefois un brillant hôtel, celui de Nompar de Gaumont, duc de la Force.

De palais, il était devenu bouge infect et horrible.

Le vaste salon du duc de la Force ne sert plus qu'à des misérables qui se vautrent dans la fange^ la honte et dans la vermine. Le bruit des sabots étouffe le bruit des éperons d'or d'autrefois; le tintement d'une cloche lugubre a chassé les voix e^ les notes mélodieuses du temps passé; ces cours, ces arceaux, ces corridors, où des malheureux se corrompent, où des innocents se perdent, où la vice engendre le crime, où le crime s'agite et se perfectionne^ ont vu passer les plus grands seigneurs et lès

LES MASSACRES DE SEPTEMBBB YH

plus grandes dames da xyi* siècle. Allez à la Force, nous dit l'auteur des prisons de Paris, prononcez bien fort le nom de Sully ou de Biron, et l'écho de la geôle vous répondra, saos doute : Lacenaire on Sonfflard!

A cette époque, la Force était divisée en six départements ; le premier, destiné aux concierge et aux em« ployés subalternes, le second, destiné aux paarres diables qui n'avaient pas payé les mois de nourrice de leurs enfants; le troisième, aux débiteurs dvils; le quatrième, aux prisonniers de police; le cinquième, aux femmes; le sixième, au dépôt de mendicité.

En 1785, on supprima la prison de Saint-Martin, spépécialement affectée aux filles publiques; les détenues furent transférées à l'hôtel de Brienne, contigu à l'hôtel de la Force ; l'hôtel de Brienne se nomma la Petite Force. Ces deux prisons du xvni* siècle n'en forment plus qu'une seule; elles sont réunies pour agrandir l'abime de la prévention : c'est la Force, dont M. le comte de Laborde écrivait dans ses mémoires des prisons : Dans une salle basse tenant lieu de chauffoir, sont « encombrés deux cents malheureux, la plupart sans bas (( et sans souliers, couverts de haillons, ne recevant pour « nourriture que du pain, de l'eau, une cuillerée de (( soupe à la Rumfort, appelée communément pitance (( d'oisifê, et n'ayant qu'un étroit commun qu'il est ima possible de nettoyer, et qui exhale une odeur fétide, a 11 en est à peu près de même du troisième corps de c( logis (bâtiment du centre) et du bâtiment neuf où (( sont deux cents détenus, qu'on entasse, la nuit, soixante ensemble, sur un lit de bois, sur des paillasses a puantes et dans des salles qui n'ont pas été blanchies

u àefuis qu'elles existent. Un baquet leur sert de latrina a communes; les longues nuits de rhiver, pendant quiim <( à seize heures de suite, ces malheureux, qui ne soâ « que prévenus, respirent un air empesté. »

La Force, depms, était un immense labyrinthe, coupé divisé par des cours irrégulières, par huit préaux qii( l'on appelle : la Vit-^iu-Lait, la Dette, la Fosse-aux-Llon^ Sainte-Madeleine, les Mômes, les Poules, Sainte-Mari rEgjrptienne, et Sainte-Anne.

Alors toutes les cellules, toutes les prisons différente étaient occupées par des royalistes.

Vieillards, femmes et jusqu'à des enfants remplie saient cet immense bâtiment:

Les enfants, on leur faisait grâce.

Mais la vieillesse en cheveux blancs et la beauté e tourée de toutes les séductions de la jeunesse renco traient plus de bourreaux irrités que de juges émus de cœurs compatissants. Redoutable époque... momei fatal... l'histoire est de l'histoire.. • nous a'y changée rien. Le drame qui s'était déroulé à l'Abbaye se i roulait à la Force. Le prisonnier paraissait devant tribunal improvisé, il était condamné et les égorge* s'emparaient de sa personne. Comme à l'Abbaye au, Bideauré, de son côté et Suzanne du sien, travaillèiii à arracher les victimes à la mort. Mieux compris eti coudés, car peu à peu la pitié entrait dans le % des endurcis, ils furent plus heureux que la veil' parvinrent à sauver un nombre incalculable de malt reux. La besogne allait plus rapide. Hébert Lhui^ juges du tribunal institué dans le guichet de la Foi avaient une idée et, sous une apparence de froideui

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de cmaaté^ lévaienl, comme Bideaméi de vener le moins de sang possible.

Ils obéissaient alors à une nécessité impérieuse en condamnant, et ils rivalisaient d'efforts pour arracher au bonrreau les victimes qa'enx-mèmes lui envoyaient.

On verra tout & l'heure l'opinion d'un honmie bien impartial sur ces &tales journées, et, quant à la preuve que les farouches jacobins se multipliaient pour retenir au bord du gouffre le plus grand nombre de prisonniers qu'ils purent, c'est que les historiens les plus ennemis de la révolution sont obligés d'en convenir.

Ils étaient payéi, lyoutent-ils seulement.

Soit, et la vie est-elle jamais payée avec de l'argent ; mais c'est faux, c'est une odieuse calomnie ajoutée à toutes celles qu'on a déversé à plaisir sur les hommes de cette époque. Les massacres de septembre sont une tache assez grosse pour l'histoire sans essayer de la ternir encore et calomnier les hommes qui ont risqué leur vie et leur popularité pour la combattre.

Hébert et Lhuilier arrachèrent à la mort une quantité de femmes.

Voilà qui est certain.

Cette prison renfermait la plus grande partie des prisonniers faits dans la journée du 10 août.

Les femmes prises au château y avaient été amenées.

I On se rappelle toutes ces femmes jeunes, élégantes, brillantes de Yersailles et de Trianon et faisant cortège là la reine.

I Flères et imprudentes, ellçs avaient méprisé le peuple.

Le peuple, à son tour, les tenait et se vengeait.

C'était un crime... et pour un misérable plongeant le poignard homicide dans la poitrine d'une femme, vingt, trente défenseurs se présentaient et la sauvaient.

C'est ainsi que le fut Caroline de Noverre.

Menacée de mort par un bandit, une autre femme para le coup et entraîna la victime. Sauvée, deux hommes applaudirent au courage de la Palférine et escortèrent la prisonnière jusque dans le corridor avoisinant la rue.

— Que ne vous dois-je pas, eut le temps de murmurer la fille du duc de Noverre à la fille de Bideauré, comment reconnaitrai-je jamais le service que vous me rendez?

— Souvenez-vous, répondit simplement eelle-<^i.

Sur le seuil de la porte, Caroline de Noverre se trouva face à face avec René d'Aubersac.

— Quoi, vous icil s'écria-t-elle.

— Ignorez-vous pourquoi?...

— Non, merci.

Mais s'éloignant, elle trompa la vigilance de ceux qui l'accompagnaient pour la préserver, et au risque de se faire reprendre, elle revint sur ses pas.'

— Malheureuse I s'écria René, partez vite, ne savezvous pas qu'une seconde est un siècle pour vous ici?

— Un mot, si vous êtes venu à la Force pour moi, pourquoi y restez-vous, moi sauvée?

— J'y suis pour un autre que vous.

— Votre père, peut-être.

Il pâlit.

— Vous Tavez vu I

— Je Tai vu, et il est non-seulement résigné, mais résolu à mourir.

— Oh I je le sauverai.

— Il ne voudra pas l'être par vous.

— Je le sauverai malgré luil s'écria l'ancien gardefrançaise dans un moment d'exaltation; mais partez^ partez vite... ô mon Dieu! serait-il trop tard!

Caroline de Noverre blêmit et se blottit en frissonnant contre la muraille. René ne fit qu'un bond et se mit devant elle pour la préserver de son corps si quelque arme se dirigeait contre elle.

Ce qui se passait devant eux était bien de nature, en effet, à les effrayer et à faire repentir Caroline de Noverre de n'avoir pas fui quajid elle l'avait pu.

Deux minutes s'étaient écoulées depuis ce moment, ei un abîme avait eu le temps de se creuser entre la porte de sortie et la prisonnière.

Un moment de réaction avait eu lieu.

Depuis quelques intants, on n'égorgeait plus, les humains triomphaient, les tièdes laissaient faire, les féroces se lassaient... Les victimes disparaissaient, et c'est à peine si une ou deux, par ci par là, tombaient sous les coups des meurtriers. Elles se glissaient, fuyaient, se dérobaient... Le crime chômait faute de proie...

C'est bJlots que quelques réclamations se firent entendre. Des braillards réchauffèrent le zèle des indifférents. Les rudes prirent colère, les tièdes eurent peur. Livresse du sang remonta à la tête des moins farouches. On eût dit des forçats dans une cage de fer et dont une main maladroite vient d'ouvrir la grille. Qa courut aux portes. On y plaça des gacdes, on se ressaisit de quelques

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malheureux qui payèrent pour les autres. Caroline allait être du nombre; elle n'eut alors que letempsdes'effiicer devant René, connu par le groupe des mauacrenra pour on bon patriote, et une autre pauvre femme paya pour elle.

Celle femme, c'était la princesse de Lamballe.

On sait les soupçons qui planaient snr l'intimité de la belle fille du duc de Pentbièvre et de Marie-Antoinette.

Ce n'était pas seulement une vive affection que les denx femmes ressentaient l'nne pour l'autre, c'était quelque chose de plus et d'indéfinissable.

C'était plus que de l'amitié... on disait que c'était de l'amour... une passion hors nature... Les grands comme lo peuple sont souvent calomniés, et il &ut se défendre des affirmations nées aux époques de haine, de colère et d'effervescence.

Toujours est-il que la princesse de lamballe, que noas avons rencontrée au début de ce récit et dont nous avons cité la noble origine et le mariage malheureux, était une des plus belles femmes du temps et une de celles dont le cœur se fCit le plos ouvert à la charité.

Son affection, si vive qu'elle fût pour la reine, avait toujours paru désintéressée.

Elle était bonng, intelligente et de nature moins rétive miP fniites celles qui l'entouraient, aux progrès ,de la ré-

[u dehors on veillait sur elle et personne du trtdes massacreurs ne voulaient sa mort, ttendait, on savait qu'elle allait paraître. On se . à la rendre à la liberté, et plusieurs égorgenrs

avaient juré à des émissaires envoyés secrètement par le duc de PenthièTre, son beau-père, et qui Taimait comme sa propre fiUe, de ne pas attenter a la vie d'une femme aussi belle que bonne et dévouée

Mais les événements déjouent quelquefois les meilleures intentions*

Enfermée seule avec BF"* de Noverre, une de ses femmes, dans une ehambre haute de la prison, elle en« tendait de là, depuis quarante heures, le tumulte du peuple, les coups des assommeurs, les gémissements des mourants, dit l'auteur des Girondins. Des voix qui prononçaient son nom montaient jusqu'à ses oreilles. Ma* lade, couchée sur son lit, passant des convulsions de la terreur à Fanéantissement du sommeil, réveillée en sursaut par des songes moins aûi'eux que les contre-coups du meurtre sous sa fenêtre, elle s'évanouissait à chaque instant. A quatre heures, deux gardes nationaux entrèrent dans la chambre de la princesse et lui ordonnèrent, avec une rudesse feinte, de se lever et de les suivre à l'Abbaye. Né pouvant qu'à peine se soulever sur son séant et se soutenir sur le coude, elle supplia ses défenseurs de la laisser où elle était, aimant autant, disaitelle mourir là qu'ailleurs. Un de ces hommes se pencha vers son lit et lui dit à l'oreille qu'il fallait obéir et que son salut en dépendait. Elle pria les hommes qui étaient dans sa chambre de se retirer, s'habilla promptement et descendit l'escalier, soutenue par le garde national qui paraissait s'intéresser à son salut.

Hébert et Lhuilier l'attendaient. A Taspect de ces figures sinistres, de cet appareil du crime, de ces bourreaux aux bras teints de sang.entr'ouvrant la porte de la

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cour où l'on entendait tomber les victimes, la jeune femme perdit l'usage de ses sens et glissa dans les hras de sa femme de chambre. Elle revint lentement & la vie. Après un bref interrogatoire : « Jurez, lui dirent les juges, l'amour de légalité et la liberté, la haine des rois et des reines. — Je feNii volontiers le premier serment^ répondit-elle ; quant à la haine du roi et de la reine, je ne puis le jurer, car elle n'est pas dans mon cœur. » Un des juges se pencha vers elle : a Jurez tout, lui dit-il, avec un geste significatif, si vous ne jurez pas, vous êtes morte. » Elle baissa la tête et ferma les lèvres : a Eb. bien, sortez, lui dirent les assistants, et quand vous serez dans la rue, criez : a Vive la natiml » Un des chefs des massacreurs, nommé Truchon ou le grand Nicolas, soutient la princesse d'un côté, un de ses accolytes la soutient de l'autre. Elle parait sur le seuil et recule en arrière à l'aspect du monceau de cadavres mutilés. Oubliant le cri sauveur qu'on lui a reconmiandé de proférer : «Dieu! quelle horreur 1 » s'écria-t-elle. Truchon lui mit la main sur la bouche et la fit enjamber les morts; les égorgeurs, désarmés par cette apparition angélique, s'arrêtèrent devant tant de beauté. Elle avait traversé au milieu de l'étonnement et du silence plus dela moitié de la rue, quand un garçon perruquier, nommé Chariot, ivre de vin et de carnage, veut, par un jeu barbare, enlever, avec la pointe de sa pique, le bonnet qui couvre les'cheveuxde M™" deLamballe; la pique, mal dirigée par une main avinée, effleure le front de la princesse, le sang jaillit et couvre son visage.

Les égorgeurs, à la vue du sang, croient que la victime leur est dévolue et se précipitent sur elle. Un scélé-

rat, nommé Grison, Tétend à ses pieds d'un coup de bûche. Les sabres et les piques la frappent. Chariot la saisit par les cheveux et lui tranche la tête. D'autres dépouiUent le cadavre. de ses vêtements^ le profanent et le mutilent.

Cette page est une des plus sanglantes et des plus tristes de ces hon*iblees journées. Elle fut écrite avec du sang par des misérables obscurs et répudiés par le peuple tout entier.

Caroline de Noverre, toujours blottie derrière René, assista à ce spectacle terrible.

Evanouie, René la soutint dans ses bras robustes et eut le courage, à la face des massacreurs, de l'emporter et de la porter en lieu sûr.

Poursuivi par l'un d'eux qui insultait à son patriotisme.

— Prends ma vie, lui dit-il, mais respecte une femme mourante.

René eut la joie de sauver Caroline et, revenant immédiatement, il rentra dans l'intérieur de l'Abbaye. Son œuvre n'était pas terminée.

En ce moment, les quelques misérables acharnés après le cadavre de la princesse de Lamballe se partageaient ses dépouilles. Chariot, Grizon, Mannin, Rodi, — l'histoire est l'éternel pilori des noms infantes, — portent la tète dé la princesse de Lamballe dans un cabaret voisin, la déposent sur le comptoir entre les verres et les bouteilles, et forcent les assistants de boire avec eux à la mort. Ces buveurs de sang marchent en se grossissant jusqu'aux portes du Temple, pour consterner les yeux de Marie- Antoinette de la tète livide de son amie. Les

commissaires de la Commune qui veillaient au Temple avec une députation de l'Assemlilée, avertis de l'approche de cet attroupement^ le reçurent avec des égards et des prières. L'attroupement se borna à demander de promener la tète de la complice de la reine sous les fenêtres de la famille royale.

L'attroupement reprit sa marche à travers les rues de Paris, et s'arrêta sous les fenêtres du Palais-Royal, pour montrer au duc d'Orléans la tète de sa belle-sœur, non comme une menace, mais comme un tribut. Le duc d'Orléans était à table avec M""® de Buffon, sa nouvelle favorite, et quelques compagnons de ses plaisirs. Il n'osa pas refuser l'hommage d'un crime offert au nom du peuple par des assassins. Il se leva, se présenta au balcon et contempla quelques instants, en silence, la tète sanglante qu'on élevait jusqu'à lui. M"^^ de Buffon l'aperçut. <( Dieu! s'écria-t-elle en joignant les mains et en se ren* versant en arrière; c'est donc ainsi qu'on portera bientôt ma propre tète dans les rues! » Le duc referma la fenêtre et s'efforça de rassurer son amie.

(( Pauvre femme! dit-il en parlant de la princesse, si* elle m'avait cru, sa tête ne serait pas làl » Puis il s'assit et resta silencieux et morne jusqu'à la fin du repas.

Quand la nuit fut venue, un inconnu qui suivait pieu* sèment de halte en halte le cortège, acheta, des assassins à prix d'or la tète de la princesse encore ornée de sa longue chevelure. Il la purifia du sang et de la boue qui r souillaient ses traits, scella la tête dans un coffre de plomb et la remit aux serviteurs du duc de Penthièvre, pour que cette partie de son beau corps reçut au moins la sépulture dans le tombeau de sa famille. Le duc de

LES MASSACRKS DE SlâPTEMBHE m

Penthièvre attendait dans l'angoisse les nouvelles que la rumeur publique apportait jusqu'à son ehàteau de Buzy* A la réception de ces chères dépouilles, sa fille, épouse du duc d'Orléans et ses serviteurs essayèrent en vain de composer leur visage pour dérober au vieillard la con* naissance de cet attentat. Le prince lut son malheur dans leurs yeux. Il éleva les mains au ciel : « Grand Dieu! s'écria-t-il, à quoi servent la jeunesse, la beauté, toutes les tendresses de la femme, puisqu'elles n'ont pu trouver grâce devant le peuple? »

Mais revenons à la Force.

Le drame s'y continuait terrible, efihiyant... les juges condamnaient, les bourreaux frappaient, le sang coulait.

Biais les juges frissonnaient d'épouvante sur leurs sièges, les travailleurs se lassaient de leur besogne in* fàme; Bideauré et Suzanne veillaient et livraient un rude combat à la mort.

Au Ghàtelet, les femmes venaient d'exécuter ellesmêmes une jeune fille coupable d'avoir blessé son amant dans un accès de jalousie. Les malheureuses, voilà comme elles savaient se soutenir. Cette jeune fiUe, belle entre toutes et connue à Paris sous le nom de la belle bouquetière, était tombée sous les coups des furies.

Que Dieu ait leur âme.

La Palférine en pleura de colère et de douleur* Elle eût tué l'amant, elle, la femme, jamais, et elle eût eu raison. Elle se vengea en arrachant toutes celles qu'elle put aux piques des assassins.

Pendant ce temps, au cloître des Bernardins, on massacrait des prêtres. Ainsi de même au séminaire de

Saint-Firmin. Le soir, les cadavres du Ghàtelet, de TAbbaye, de la Force furent empilés en montagne sur le Ponlrau-Gbange. Des lampions furent allumés^ Des torches flamboyèrent dans la nuit. Lueur blafarde et sinistre se disputant avec la lueur de la lune, reflet livide éclairant cette masse de chair humaine ensanglantée. Spectacle horrible. Des enfants familiarisés avec la mort dansaient la carmagnole en rond autour de ces cadavres, et cette danse se prolongea une partie de la nuit.

Signe des temps, scène sinistre et triste revanche, réveil sombre du peuple courbé depuis des siècles sous le joug, exploité, volé, vilipendé, pressuré, bàtonné, martyrisé^ torturé, pendu, levant la tète et faisant éclo/Hi^ter ses vengeances.

Le malade privé de vin s'enivre à un premier verre; un peuple esclave, qui un matin se sent libre, casse les vitres et les réverbères. Il a besoin de crier, de se démener, de courir, de briser quelque chose... quand son esclavage a duré dix-huit siècles; il égorge les prêtres dans les prisons.

C'est fatal... et c'est odieux.

Ne chaufiez pas trop la machine, elle éclatera; ne coinprimez pas Tair avec violence, il trouvera un jour une fissure par laquelle il s'échappera.

Ouragan qui vous renversera... et nous confondra.

Là, ce ne fut pas le peuple qui massacra, mais le peuple laissa faire. Il en avait gros sur le cœur depuis la Saint-Barthélémy, depuis le Paro-aux-Cerfs, depuis les Valois et les Bourbons, depuis les règnes des favoîrites et des capucins, depuis les dragonnades et les massacres du Midi, depuis Charles IX qui avait une carabine

pour le tuer, Henri III des mignons ponr le déshonorer, Louis XIY un fouet pour le mener, Louis XY des filles pour le fouetter, Louis XYI une étrangère pour le bâillonner.

C'était assez... Mais c'était trop. La fin était venue. Tout craquait. Le malheur voulait que la passion s'en mèlàt. Ce peuple qui avait raison se donnait tort. Il gâtait la plus belle des causes en tuant son ennemi.

Dans les derniers prisonniers de la Force parut un vieillard.

Ce vieillard était de belle taille et de noble allure. Il était véttt à la mode du dernier règne, et on eût dit un gentilhomme tout frisé et poudré de la cour de Yersailles et du Trianon. Il était au moins sexagénaire et portait encore fièrement la tète. Il monta tranquillement les degrés du tribunal et attendit qu'on Tinterrogeàt.

— Yotre nom? lui demanda- 1- on.

Il regarda Lhuillier, qui présidait, en dessous et souriant lui répondit :

•^ Yotre père le connaissait très-bien, jeune homme, car je Vai eu longtemps comme palefrenier.

Lhuillier ne parut nullement déconcerté. Il savait que le fait était faux, son père n'ayant jamais été palefrenier, mais qu'à la rigueur il eût pu être vrai, car il était le fils d'un pauvre diable qui avait gagné sa vie et élevé ses enfants comme il avait pu.

— Soit, dit-il, mon père valait mieux que vous alors car il travaillait et probablement vous ne faisiez rien. .

— Yous vous trompez, répondit le gentilhomme avec

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hauteur, car j'ai passé ma vie à nourir un tas de sacripants qui aujourd'hui vont m'égorger

— Vous les nourrissiez pour les payer d'un travail qu'ils produisaient pour vos besoins, votre bien-être, votre luxe et votre orgueil ; ils ne vous doivent rien, et c'est sans doute vous qui leur êtes redevable. Dans tous les cas, l'argent que vous leur donniez ne vous a jamais coûté beaucoup de peine à gagner, pas plus qu'à votre père et à votre grand-père qui le tenait probablement de la munificence royale. Or, d'où sortait cet argent, des mains du travailleur, si bien que le peuple, après vous avoir enrichi, vous a servi, après avoir travaillé pour vous faire riche, puissant, honoré, considéré ; il a travaillé à vous rendre heureux. Bénissez le peuple qui a tant fait pour vous, nobles, et inclinez-vous aujourd'hui devant 3a justice.

— Jamais!

— Votre nom?

— Jean- Anatole, marquis de Chaulieu, duc d'Aubersac, seigneur de Grussol, de...

— Cela suffit, dit le président, si un seul citoyen avait qualité pour se donner trente-six noms, il n'en resterait jamais assez pour les autres.

— Lisez Saint-Simon, il vous dira que les d'Aubersac, qui portaient de gueule à trois merlettes d'or au xv* siècle, s'alliaient aux Chaulieu et par les femmes.

Le président lui imposa silence, et lui ayant fait plusieurs questions auxquelles le gentilhomme dédaigna de répondre, il y eut un moment d'intervalle. Les. juges chuchotaient entre eux. Le nom de René d'Aubersac courait

sur leurs lèvres. Il faut sauver ce malheureux, disaientils, son fils est un des vainqueurs de la Bastille.

— Jurez, lui dit Lhuilier, d'aimer ce peuple qui vous pardonne et de mépriser les rois qui vous ont conduit à votre perte.

— Ce que vous appelez le peuple, dit le duc d'Aubersac, est un ramassis de va- nu-pieds et de brigands; quant aux rois, ils ont été choisis par Dieu pour être nos maîtres et je m'incline devant leur mémoire.

— Lhuilier, cette fois, perdit son sang- froid et devint pourpre.

— Elargissez monsieur! cria-t-il.

Le duc d'Aubersac tourna le dos au tribunal et descendit avec calme. Un groupe d'hommes l'entouraient, et il apparut bientôt sur le seuil de la cour du carnage.

Il recula d'horreur à la vue du sang qui ruisselait sur le pavé et dont l'odeur acre montait à la gorge.

— C'est un boni cria un des hommes qui l'escortaient, faites-en votre affaire; nous, nous retournons au tribunal.

On se précipita sur lui et en un instant on mit ses effets en lambeaux.

Les piques se dirigèrent sur sa poitrine, les haches se levèrent sur sa tète, les poignards l'enveloppèrent et les pointes étincelèrent devant ses yeux.

C'en était fait.

Il pâlit et balbutia quelques paroles inintelligibles*

Si courageux qu'un homme soit, et le duc d'Aubersac avait jusque-là fait preuve de courage, nul ne voit la mort en face sans frissonner.

D'une main il écarta une pique qui déjà mordait sa

chair et de Tairtre arracha un couteau qut le menaçait d^ trop près. Il disputait sa vie. Gela pouvait de quelques minutes prolonger sa présence en ce monde. A la première blessure, il bondit, et, par ce mouvement brusque et inattendu, il fit le vide autour de lui et fut maître du terrain. Mais la seconde d'après le cercle se rétrécissait, il étoufiait et il allait râler sous la pression des misérables résolus. C'est alors qu'un jeune homme, errant depuis peu dans la cour,'s'approcba, écarta les meurtriers et d'une voix poignante, cria :

• — Ne touchez pas !

— Des ordres? fit l'un d'eux.

Mais les piques, les poignards, les haches suspendaient leurs coups, et le jeune homme qui avait crié fendait le groupe et se plaçait en face du vieillard;

— Qui es-tu, toi? demanda un des meurtriers.

— Un de vos meilleurs amis.

— Je le reconnais, fit-une voix, c'est d'Aubersac, le gasde-française, le héros de la Bastille.

— C'est vrai, firent d'autres voix.

— Eh bien, que veux- tu?

— Que vous me donniez la vie de cet homme.

— Cela est impossible. C'est un aristocrate.

— Soit.

-— Il est recommandé.

— Oui... mais c'est aussi mon père.

Ces hommes, qui versaient le sang à plaisir, se regardèrent étourdis par cette révélation, et comme paralysés»

— Mais il s'est battu au 10 août contre le peuple, dit une voiX; c'est un infâme aristocrate, je le connais.

— Moi aussi, dit René, j'ai combattu au 10 aoùt^ et vous savez dans quel rang j'étais.

Il 7 avait alors une certaine indécision dans tous ces hommes. Les uns voulaient tuer quand même, les autres reculaient devant le meurtre du père d'un vrai patriote, d'un des hommes qui non- seulement avaient donné des gages à la cause populaire, mais un de ceux qui des premiers s'étaient compromis pour la révolution.

René profita de cet instant d'indécision pour couvrir son père entièrement de son corps et fentrainer doucement vers la porte de sortie.

Un meurtrier voulut se placer sur son passage, un autre lé repoussa brusquement.

— Laisse donc aller un défenseur du peuple, s'écria celui-ci, c'est son père ; cet homme-là peut être ce qu'il voudra, il est sacré pour nous.

René se retourna et pâlit.

Cet homme qui parlait ainsi, vêtements déchirés, mains teintes de sang, front enflammé, c'était Bideauré I

Quelques misérables, à demi convaincus seulement, firent quelques pas au-devant de René comme pour le retenir ou lui demander de nouvelles explications.

— Va donc, s'écria Bideauré, emmène donc ton père, puisque le peuple lui fait grâce... et quant à toi, souviensTtoi que nous venons de signer un pacte à mort.

Il se plaçait devant lui, René disparaissait avec le duc d'Aubersac.

Quand ils furent dehors, le père et le fils se regardèrent.

Tous deux étaient pâles et froids*

— Et voilà les hommes avec lesquels tu es lié et avec qui tu pactises?

-— Non, dit René, ils me connaissent, voilà tout.

— Parce que tu as frayé avec eux.

— En de meilleurs jours, oui.

— Ceux dans lesquels vous avez combattu votre roi et votre maître.

-^ Mon père, vous êtes libre, répondit simplement et noblement René.

— Oui, tu m'as sauvé la vie.

René s'inclina.

— Vous me trouverez toujours, mon père, quand vous aurez besoin de moi.

— Je te trouverai quelquefois en face de moi, comme au 10 août.

— Mon père...

— Pourquoi ne m'as-tu pas tué ce jour-là?

— Pour avoir le droit de vous arracher à la mort aujourd'hui.

Le gentilhomme eut comme un cri de rage.

— Oui, je te dois la vie. Ohl je ne sais qui me retient d'aller retrouver ces misérables et de leur crier de la reprendre. Ne sais-tu donc pas, fils maudit et renégat, que je ne veux rien de toi, rien, rien, entends-tu? De quel droit me sauves-tu? La vie de toi, je ne la veux pas, L'homme qui a renié son Dieu et son roi est un monstre, et on doit refuser jusqu'à ses baisers et ses bienfaits. Au revoir monsieur... Espérons, cette fois, que c'est bien la dernière que nous nous rencontrons.

Et le duc d'Aubersac tourna le dos à René et partit.

Celui-ci^ abasourdi^ resta longtemps à la même place, le regardant s'éloigner.

— Pauvre père^ fit-il, il ne doute de rien, pas même de n'avoir plus besoin de moi... Hélas! j'ai bien peur pour lui que nous nous rencontrions encore.

Des prisons de Paris^ les massacreurs se transportèrent à celle de Bicêtre.

Le seul nom de Bicètre signifiait quelque chose d'épouvantable, lit-on dans les Prisons de Paris; on tremblait en passant au pied de cette horrible demeure du crime, du libertinage, de la folie, de la misère... et de l'innocence. Quand on voulait épouvanter un accusé, on lui montrait de loin Bicêtre ; quand il s'agissait de corriger par la terreur un fils de famille d^bfa^ché, on le menaçait de Bicêtre; quand un geûttSÂmme rencontrait quelque résistance à des projets €l^|^duction sur une petite bourgeoise, il étouffait les plaintes d'un père et d'une mère en leur parlant de Éioètre; quand un honnête homme ou un hommq^jfe^rit avait le tort d'avoir

raison contre quelqu'un qui tenait à quelque chose, on lui volait à la foià sa liberté, son intelligence, sa raison, en le jetant du haut d'une prison d'Etat dans le cloaque de Bicétre. Aux yeux du peuple, le Fort-l'Evêque, Vîncennes, la Conciergerie, le Ghâtelet et la Bastille étaient de véritables lits de roses à côté des cabanons et des cachots d^ Bicétre.

Cet hospice et cette prison se dessinaient, se dressaient dans tous les esprits, dans toutes les imaginations avec des couleurs si sombres, si horribles, que le préjugé populaire se prit à peupler Bicétre de mauvais génies, ae sorciers et d'animaux qui avaient les apparences les plus dégoûtantes, les plus monstrueuses.

En 1789, il y avait dans Paris trente-deux prisons d'Etat; quatre ans plus tard, la terreur elle-même devait se contenter de vingt-huit geôles! Un des premiers actes de l'Assemblée Nationale fut de confier à quatre de ses membres la salutaire mission de visiter les prisons de Paris : elle choisit pour commissaires, Freteau, Barrère, de Gastellane et Mirabeau; Mirabeau! le gentilhomme qui avait passé par les mains de presque tous les geôliers du royaume, allait visiter les pauvres prisonniers au nom du roi... et surtout au nom du peuple.

Les commissaires de l'Assemblée Nationale trouvèrent dans le château de Bicétre environ trois mille détenus, en comprenant dans ce nombre les pauvres, les enfants, les paralytiques et les fous. Le personnel de l'administration se composait de trois cent quarante employés.

Mirabeau et ses collègues voulurent visiter, en dépit de l'odieuse résistance du directeur, toutes les divisions, tous les cabanons, tous les cachots, tous les abimes de

Bicêtres; ils déterrèrent des malheureux qui expiaient depuis vingt ans le double tort du courage et de la pauvreté, des innocents qui n'avaient contre eux que Tarrèt d'une lettre de cachet, des imprudents qui avaient commis un crime tout aussi grand que celui de Latude; des enfants accouplés à des scélérats ou à des fous.

Lors des massacres de septembre, il y avait alors à Bicètre trois mille cinq cents détenus.

Au milieu d'une population hideuse, ramassis de tout ce que Paris rejetait de son sein, lie des ruisseaux des faubourgs, une vingtaine de prisonniers politiques avaient été jetés dans ce vaste égout.

Les prisons de Paris débordaient, il fallait bien trouver de la place quelque part.

Bideauré exténué, brisé, et toujours accompagné de la Palférine, avait suivi les massacreurs.

Ce qu'ils sauvèrent tous deux de malheureux en cet endroit est incalculable. Les massacreurs Ici n'étaient point même guidé par un sentiment politique, poussés par une haine de parti, c'étaient de vulgaires assassins prenant plaisir à tuer et s'enivrant du saug versé, comme en d'autres temps ils s'étaient enivré de liqueur alcoolique.

C'étaient de vils misérables, ne sachant ni lire ni écrire, nés dans la boue et y ayant toujours vécu« Espèce humaine tenant du loup et du chien, plus vorace que le loup, moins noble que le chien, entrés dans la vie par une porte mystérieuse, tout petits disputant la nourriture aux animaux, dormant sur le pavé et dans les carrières, n'ayant eu ni jeunesse, ni amour, ni caresses,

LES IfASSAGRES DE SEPTEMBRE 299

mais des coups^ ayant eu froid, faim, soif, ne sachant rien, pas même travailler.

Malheur à TEtat qui permet de telles anomalies et tolère ces souffrances

Le monstre qu'on laisse grossir, un jour vous étouffe dans son étreinte brutale.

A Bicêtre, ce furent des indigents, des fous, des vieillards, des malheureux qu'on égorgea, ce fut le peuple, et cette fois encore le peuple paya les fautes de la monarchie.

Le massacre dura cinq jours et cinq nuits.

Le deuxième jour Bideauré, eut la visite de René d'Aubersac.

— C'est fini à Paris, dit celui-ci, je viens à vous.

— Ohl non, allez-vous-en, s'écria le digne fils de la révolution, c'est trop horrible^ ces hommes ont perdu la tète. Ils tuent tout. C'est avec des peines inouïes que j'arrive à arracher quelques malheureux à la mort. Ils ne veulent rien entendre. Hier, Pétion est venu luimême les haranguer et les supplier de cesser la terrible besogne, ils ne l'ont pas écouté. L'Assemblée leur envoie commissaires sur commissaires. Us ne tiennent aucun compte de leurs observations.

— Oui, dit René, mais Roland que j'ai vu a écrit à Santerre de déployer la force s'il le faut et de protéger la sûreté des prisons.

— Santerre arrivera trop tard.

— En attendant je reste avec vous, dit René.

— A quoi bon?

— Ne sauverai-je qu'un prisonnier, que j'aurai été utile à quelque chose.

•^^ Restez donc.

. La nuit arriva, et an grand bruit se lit entendre dans une des ^iles avancée de l'immense corps de bâtiment. C'étaient des prisonniers politiques vainement cherchés jusque-là et que Ton venait de découvrir. On avait résolu de les faire descendre pour les égorger mieux à l'aise.

C'étaient presque to.us des officiers de la maison du roi, et quelques gentilshommes de Versailles attachés à la personne royale.

A cette nouvelle, Bideauré et René se portèrent immédiatement de ce côté, criant comme les autres, et cherchant déjà comment ils allaient pouvoir sauver plusieurs de ces malheureux.

Ils avaient associé à eux un malheureux infirmier qu'ils avaient sauvé une heure auparavant. Celui-ci les guida et leur montra un petit escalier dérobé par lequel il était facile de faire échapper quelques victimes.

Cet escalier tortueux, enveloppé de ténèbres, se trouva là à miracle, et ils s'en servirent à merveille.

— Par ici, criait René à l'un d'eux, vous aurez beau faire, vous ne nous échapperez pas.

Un signe était échangé.

Bideauré approchait et, empoignant deux prisonniers, jurait, gesticulait et se débarrassait de l'un en le jetant dans l'escalier ignoré.

Le malheureux ne comprenait trop rien d'abord, mais bientôt une main se tendait vers lui et une voix lui glissait à l'oreille :

— Laissez-vous conduire, n'ayez aucune crainte, au

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