X.E& MASgAOaSB DE ^PTEMfiRE
bas est une petite porte dont j'ai la clef et qui donne dans la plaine... cette porte franchie ^ vous êtes sauvé.
C'était l'infirmier dévoué qui payait la dette qu'il avait contractée envers Bideauré. Sept malheureux furent sauvés de cette façon. Le dernier eut le temps de remettre son nom à son sauveur, qui le remit à René*
-^ Si vous avez jamais besoin de cet homme^ dit celui-ci, il m'a dit qu'il vous était dévoué à la vie et à la mort.
René haussa les épaules.
— Il se croient toujours puissants, dit-il, mais voyons ce nom.
René pâlit. Il venait de lire : <( Viviane de Marchangi. »
— Le misérable, murmura-t-il, celui que Gabrielle.... Il n'acheva pas.
— Eh bien tant mieux, fît-il, il y a des jours où on sauverait avec joie son plus grand ennemi. Aujourd'hui je sauverais le diable si je le pouvais.
En ce moment des cris retentirent.
C'était dans la cour regorgement qui commençait.
— Et ne pouvoir rien faire, murmura René d'Aubersac, pâle de colère et de désespoir.
Bideauré, cependant, n'ayant plus rien à tenter en haut, était descendu et se mêlait aux massacreurs. Ce qu'il pourrait faire, il ne le savait trop, mais il était certain qu'il tenterait l'impossible. ^
René, malgré sa répugnance évidente, allait descenclre, quand il fut soudain bousculé par un jeune homme qui venait de s'échapper des mains de ses bourreaux et qui prenait la fuite à tout hasard.
Blessé à l'épaule et à la poitrine^ son sang coulait avec
302 EUGÈNE MOHET
abondance. Pâle, faible, épuisé^ la volonté de vivre lui avait donné la force de résister aux derniers coups qui devaient lui donner la mort, et il était parvenu à se glisser hors du cercle de sang que traçaient les massacreurs.
Il fuyait devant lui^ cherchant une issue, chancelant sous le poids de sa faiblesse et disparaissant dans la cage de l'escalier.
Mais on l'avait vu s'échapper, on l'avait vu enfiler l'escalier, on allait le poursuivre, il était perdu.
Déjà une rumeur confuse montait du vestibule.
C'étaient des cris et les clameurs des quelques massacreurs qui se détachaient du cercle pour courir après le fugitif et le ramener à la mort.
Pâle et frissonnant, ce dernier, qui avait fait un mouvement à la vue d'un étranger, se remit aussitôt et revenant à René.
— Monsieur, lui dit-il, retrouvant soudain tout son sang-froid, j'ai la faiblesse d'avoir peur de la mort et elle est certaine pour moi. Ëtes-vous homme à me sauver?
— Venez, répondit simplement René.
Et gravissant aussitôt quelques marches, le fugitif le suivit.
René s'arrètant alors, tourna à droite et s'ouvrant un chemin dans les ténèbres arriva à l'entrée d'un nouvel escaHer, celui par lequel avaient échappé déjà tant de victimes.
— Descendez par ici, dit-il, allez toujours, ne craignez rien, et tout en bas vous trouverez quelqu'un qui vous ouvrira une porte qui sera celle de la liberté.
— C'est que...
— Vous êtes blessé, c'est vrai, je n'avais pas vu cela.
Et René descendit avec le fugitif les premières marclics du tortueux et obscur escalier.
Gelui-ci pressa les mains de son sauveur.
— Merci, dit-il, merci, maintenant j'irai seul, seulement... dites- moi votre nom?
— J'appartiens à la cause populaire, je suis un ennemi pour vous, répondit simplement René.
— Votre action n'en est alors que plus louable et ma dette plus grande... Permettez-moi d'insister.
— Partez vite.
— Votre nom, je vous en prie, que je m'en souvienne... que je connaisse mon libérateur.
Il n'avait pas terminé qu'il poussa un cri.
Une lucarne entr'ouverte envoyait son rayon de lumière juste en plein sur le visage de René.
le fugitif venait de le voir sérieusement pour la première fois.
— René d'Aubersac! s*écria-t-t-il.
•^ Vous me connaissez, dit René.
— Si je vous connais 1
— Votre nom, alors, monsieur.
— Je me nomme le comte de Montravel, répondit le fugitif à voix basse.
— Oh I dit René, vous ne me devez rien alors, monsieur, et en vous sauvant je ne fais que payer une dette que j'ai moi-même contractée.
Le premier escalier était envahi par plusieurs furieux.
Une seconde encore et le comte de Montravel était pris.
— Fuyez, cria René, fuyez et ne regardez même pas derrière vous.
Le gentilhomme entendait les pas de ceux qui le poursuivaient et il ne se le fit pas répéter. Il serra la main à René et disparut.
Celui-ci, de son côté, quitta vivement Tescalier et se rejeta dans l'aulre.
Il fût aussitôt rencontré.
— Vous avez vu le prisonnier, lui cria-t-on?
— Un jeune homme qui fuyait.
— Oui.
— Je Tai aperçu en efifet; il a failli me renverser tant il montait avec rapidité.
— Où est-U?
— Il a gravi l'escalier jusqu'en haut et a dû se perdre dans les combles.
— Oh 1 le misérable.
Et les furieux se mirent en mesure de l'atteindre. Ils montaient pendant que le fugitif descendait par un autre côté. Us furent de retour presque aussitôt. Dans les combles, les corridors étaient fermés, le fugitif n'avait pas pu trouver d'issue pour s'échapper. Ils avisèrent René d'Aubersac redescendu dans la cour et se précipitèrent sur lui.
— Que me voulez-vous ? dit celui-ci, qui s'attendait à cette attaque.
■' — Que tu nous dises ce qu'est devenu notre prisonnier.
•— Je l'ignore.
LB8 MÂS8AGBB5 DB SBPTEMBRE 305
— Tu nous trahis.
— Oui, ouiy cria une voix plus rude que les autres» tu n'es pas du côté du peuple, dis-nous ton nom?
Celui qui parlait ainsi était Bideauré, qui déjà était près de René, prêt à le défendre ouvertement, si des menaces les misérables en arrivaient aux coups
— Ton nom? cria-t-il encore, qu'on sache si c'est celui d'un traite.
— René d'Aubersac, répondit l'ancien garde-française qui comprit aussitôt la tactique de Bideauré.
— René d'AubersacI cria celui-ci, le vainqueur de la Bastille, un héros du 10 août, l'ami de Danton et de Camille Desmoulins; qui a dit que celui qui se nomme René d'Aubersac est un traître? qu'il se montre celui-là, et c'est moi qui lui fais son affaire.
Personne ne dit mot. Ce nom-là était populaire, et d'ailleurs Bideauré prenait sa défense. La furie des massacreurs se porta d'un autre côté.
Pendant ce temps, le comte de Montravel sortait par la petite porte qui s'était déjà ouverte pour tant de malheureux depuis une heure et se retrouvait en pleine liberté. Il était si heureux qu'il avait peine à y croire. Son sang coulait, il sentait encore à sa poitrine la morsure du fer qui avait entamé sa chair, et il était seul, dans une plaine immense.
Il respira à pleins poumons.
— Allons, dit-il en riant pour la première fois depuis longtemps, j'ai vu la mort de près, ce n'est pas beau ; xnais c'est égal, tous les gentilshommes ont bien fait de xje pas émigrer.
VU
LES IIASSÀGRBS DE LA SÀLPÊTRIERE
Le lendemain, les égorgeurs ayant fini à Bicëtre se portèrent à la Salpêtrière, hospice et prison de femmes. Les malheureux firent un massacre de femmes et tuèrent toutes celles qui leur tombèrent sous la main.
La politique n'était même plus en jeu. Un tribunal ne fonctionnait plus. C'étaient quelques centaines de brigands qui assouvissaient leur amour du sang et leur ivresse du crime. Voilà tout. Les autorités tremblantes et hésitantes s'interposèrent enfin, mais trop tard, pour l'honneur de la révolution.
Les principaux acteurs payèrent plus tard de la mort ou de l'exil leur faiblesse. Billault-Varenne, poursuivi pour le sang de septembre, connut Cayenne, comme d'autres connurent l'échafaud!
A la Salpëtrière, Bideauré, qui avait encore suivi les massacreurs, sauva tout un dortoir de femmes en les enfermant et les barricadant de telle manière qu'aucun assassin ne put pénétrer jusqu'à elles.
Il fit pluSy et, déclaré traitre à son tour, il fut presque lapidé.
Mais il avait déjà obtenu sa récompense dans la première heure de son dévouement du dernier jour.
On égorgeait les malheureuses... des pauvres filles qui ne comprenaient rien à ce débordement de colèrç contre elles si innocentes et si chétives.
Des folles...
Elles se laissaient assassiner sans mot dire. Au fer qui les couchait sur le pavé et faisait jaillir leur sang, elles n'opposaient aucune résistance. Les unes disaient : «t Tiens pourquoi me faites-vous du mal, je ne vous connais pas. )) Les autres riaient avec éclats, celles-ci souriaient au meurtrier farouche et carressaient de la main la pique qui s'avan<^ait sanglante sur leur poitrine. Celles-là regardaient, étonnées et ne comprenant pas ce qu'on leur voulait.
L'une d'elles, toute jeune et belle comme une vierge de Raphaël ou de Murilo détachée de son cadre d'or, jouait avec un bouquet de fleurs qu'elle effeuillait avec une grâce enfantine.
Les piques s'abaissèrent sur elle, et elle ne le vit pas.
Bideauré, qui était à quelques pas d'elle, et se retourna, l'aperçut, la regarda une seconde et poussa un cri.
Il était aaprès d'elle et de ses mains robustes écarta les piques. /
— Encore I crièrent les assassins.
— Laissez cette folle.
— Non^ non, firent-ils, en voilà vingt que tu arraches à notre vengeance.
— Elle est folle.
— Elles le sont toutes.
— Laissez-là, vous dis-je.
Il y eut résistance.
— Mais malheureux, criaBideauré pris d'une émotion extraordinaire et pâle comme un mort, né savéz-vous pas que vous me tuerez avant que je vous donne le droit
de porter la main sur cette enfant?
— Ah! firent-ils, étonnés et reculant.
— Oui.
— Son nom?
Bideauré eut un rire ironique et étrange.
En ce moment Suzanne se détachait d'un groupe de filles qui occupait le fond de la cour et se précipitait du côté de Bideauré et de la folle.
Elle ne faisait qu'un mouvement et se jetait dans les bras de cette dernière.
— Ne la tuez pas, ne la tuez pas, s'écriait-elle, c'est ma sœur, c'est Marguerite.
— Vous voyez, dit Bideauré, si j'ai quelque raison pour la défendre contre vous, moi, c'est ma fille, ma pauvre fille enlevée le jour même de son mariage et que le chagrin a rendu folle.
Les meurtriers s'inclinèrent et coururent à d'autres victimes.
LES MAfiSAORRB DE SEPTEMBRE 309
Alors Suzanne avoua à son père son dégoût, son horreur.
— Je ne peux plus rester, s'écria-t-elle.
— Eh bien, va-t-en dit Bideauré, et emmène Marguerite, moi, je reste jusqu'à la fin.
Mais la fin était arrivée, au moins pour Paris.
Arrêtons-nous un instant de notre côté, et clôturons cette page de sang. Rien n'avait pu arrêter les massacreurs, rien ; ils étaient écrits dans la destinée de la révolution. Rien. C'est en vain (jue l'Assemblée Nationale consternée avait envoyé, heure par heure, des commissaires pour supplier ou ordonner qu'on suspende le crime. C'est en vain que Roland, terrifié et désespéré, avait écrit lettres sur lettres à la Commune et donné ordres sur ordres à Santerre, pour qu'il ait à déployer la force et à protéger les prisons. Les massacreurs n'avaient rien écouté, et Santerre avait été impuissant. C'est en vain que Maillard, que nous avons vu président du tribunal, avait donné Texemple de la compassion.
Quelques actes implacables ou consolants étonnent toutefois dé cet homme, dit un historien. La compassion de Maillard parut chercher des innocents avec autant de soin que sa vengeance cherchait des coupables. Il épargna tous ceux qui lui fournirent un prétexte de les sauver, soit qu'il considérât l'assassinat comme un devoir pénible dont il se reposait par quelques pardons; soit plutôt que son orgueil jouit de dispenser ainsi la mort et la -vie, il prodigua l'une et l'autre. Il exposa sa propre tète pour disputer des victimes à ses bourreaux. On murmurait souvent contre sa parcimonie de meurtre. On criait à la trahison. Plusieurs fois les égorgeurs for-
310 EUGÈNE MOHET
cèrent, le sabre à la main, la porte du guichet, et menacèrent d'immoler le tribunal.
C'est en vain que Hébert et Lhuilier, juges puissants dans le guichet de la Force et que l'histoire a cependant flétris, se dévouèrent vingt fois pour sauver des victimes, criant grâce surtout pour les femmes. Les massacreurs, ivres pour la plupart, n'écoutaient rien, et il fallu bientôt leur arracher de force les dernières victimes qu'on n'était pas parvenu à leur dérober.
De tels crimes ne reviendront jamais, de telles circonstances ne se représenteront plus.
Écoutez Napoléon lui-même, qui le dit dans son Mi-» morial de Sainte-Hélène :
s Les massacres de septembre furent bien plus l'acte du fanatisme que celui de la pure scélératesse; on a vu les massacreurs de septembre massacrer l'un d'entre eux pour avoir volé. Ce terrible événement était dans- la force des choses et dans l'esprit des hommes. Les Prussiens entraient : avant de courir à eux, on a voulu faire main basse sur leurs auxiliaires dans Paris. Peut-être cet événement influa-t-il sur le salut de la France. Qui doute que dans les derniers temps, lorsque les étrangers approchaient, si on eût renouvelé de telles horreurs sur leurs amis, ils eussent jamais dominé la France! »
C'est ainsi que pensait Napoléon. Celui-ci, à la place ^de Danton, eût-il donc fait ce qu'a fait le jacobin, c'està-dire laissé faire?
Qui sait s'il eût été aussi humain; car voici le sentiment de M. de Barante, un écrivain royaliste, sur le féroce tribun :
« Danton, si féroce dans sa politique révolutionnaire.
fut accessible à toutes les sollicitations. Beaucoup de dé* tenus lui durent la vie. Adrien Duport et Charles de Lameth avaient eu des rapports avec lui pendant TÂssemblée constituante; il s'en souvint et les fît sortir des prisons où ils avaient été enfermés, l'un à Melun, l'autre à Rouen.
a Plusieurs prêtres qu'il avait connus, Lhomond, un ancien professeur, sous qui il avait étudié, d'autres encore trouvèrent un sentiment de facile pitié dans le cœur de cet homme. »
A côté des fanatiques et des quelques misérables ivres de sang et de carnage, à côté de Marat, que nous avons vu néanmoins prêter aussi l'oreille à la pitié, tout ce qui avait un atome de puissance l'employa dans ces jours néfastes à se dévouer pour les victimes.
Robespierre, Saint-Just sauvèrent tous ceux qu'ils purent. Les girondins, tous, sans exception, impuissants à empêcher les massacres, réunirent leurs efforts pour arracher une quantité de prisonniers à la mort. Condorcet sauva M. de Lally ; d'Eprémesnil dut la vie à un simple garde national de .Bordeaux. Ce furent des hommes du peuple qui protégèrent M. Mole de Champlatreux. Manuel, un membre de la Commune, un farouche jacobin que les écrivains royalistes ont couvert d'injures, se dévoua dès le premier jour à la cause d'un grand nombre de prisonniers. MM. de Jaucourt, Duveyrier. M"*" de Staël, Beaumarchais lui durent la vie.
Il fallait entendre plus tard raconter à ce dernier la scène qui le concernait.
L'illustre écrivain était à l'Abbaye sur la dénonciation d'un misérable nommé Colmar.
L'heure du massacre, sonnait, il était perdu.
« Je me trouvai, dit-il, avec MM. d'Affry, Tliierry, les deux Montmorin, Sombreuil, et sa vertueuse fille qui s'était enfermée avec son père dans ce cloaque, Tabbé Boisgelin, MM. Lalty-Tollendal, Lenoir, trésorier des aù« mènes, vieillard de quatre-vingt-deux ans; enfin, cent quatre-vingt-douze personnes entassés dans dix-huit petites chambres.
(( Un jour, dans un de nos entretiens, Tun de nos compagnons d'infortune nous dit : a Les ennemis ont pris a Longwy, s'ils peuvent entrer dans Verdun, la terreur « gagnera le peuple, et l'on en profitera pour nous faire « égorger.
« — Je n'y vois que trop d'apparence, rëpondis-je. »
a Le lendemain on me fit passer, en prison, le billet que je vais copier : « Colmar, •officier municipal, et « celui qui a dit avoir des preuves contre vous, est cause « du nouvel ordre qui vous tient au secret. Ecrivez avec a force au comité de surveillance de la mairie. »
a Je profitai du conseil; j'adressai un mémoire au comité.
(( Le lendemain 29 août, sur les cinq heures du soir, nous philiosophions tristement. Un guichetier vint m'appeler.
« M. Beaumarchais, on vous demande.
« — Qui me demande, mon ami?
« — M. Manuel avec quelques municipaux. »
« Il s'en va, nous nous regardons. M. Thierry me dit : N'est-il pas de vos ennemis?
a — Hélas! dis-je, nous ne nous sommes jamais vus, c'est bien triste de commencer ainsi : cela est d'un ter-
ribte augure! mon instant est-*il arrivé? o Chacun baisse les yeux, se tait; je passe chez le concierge, et je dis en entrant :
« — Qui de vous, messieurs, se nomme Manuel?
« — C'est moi, me dit l'un d'eux en s'avançant.
« — Monsieur, lui dis-je, nous avons eu, sans nous connaître, un démêlé public sur mes contributions, nonseulement je les payais exactement, mais celles de beau« coup d'antres qui n'en avaient pas le moyen. Il faut que mon affaire soit devenue bien grave, pour que le procureur-syndic de la Commune de Paris, laissant les affaires publiques, vienne s'occuper ici de moi.
ce -— Monsieur, diUl, loin de les laisser là, c'est pour m'en occuper que je suis dans ce lieu, et le premier devoir d'un officier public, n'est-il pas de venir arracher de prison un innocent qu'on persécute? Votre dénonciateur, Colmar, est reconnu un gueux; sa section lui a arraché l'écharpe dont il est Indigne. Il est chassé de la Commune, je le crois même en prison. C'est pour vous faire oublier notre débat public que j'ai demandé à la Commune de m'absenter une heure pour venir vous tirer d'ici. Sortez à l'instant de ce lieu. Je lui jetai mes bras au corps, sans pouvoir lui dire un seul mot ; mes yeux seuls lui peignaient mon àme; je crois qu'ils étaient magiques, s'ils lui peignaient tout ce que je pensais. )>
Quant, aux massacres de la prison de Sainte-Pélagie, ils n'ont existé que dans l'imagination de quelques écrivains royalistes.
Voici ce qui arrivait alors à la fameuse prison de la rue de la Clef.
Les meurtriers étaient en retard. Peut-être s'étaientils attardés dans quelque cabaret. Toujours est- il que lorsqu'ils arrivèrent devant la prison, la porte de la geôle était fermée.
Le chef de la bande donna un coup de heurtoir.
Rien ne témoigna qu'on eut entendu au premier guichet.
Les piques, les crosses de pistolets exécutèrent sur la porte un roulement, des. vociférations l'accompagnèrent.
Le silence continua à régner dans la prison.
— Aurait-on déjà fait la besogne? dit un de la troupe.
— Le citoyen Bouchotte, dit un autre, nous aurait-U devancé? Sa geôle est muette comme un charnier; le vent n'apporte pas même par-dessus les murailles une voix d'aristocrate.
Les plus impatients de la troupe avaient avisé à des moyens expéditifs pour savoir à quoi s'en tenir sur la surdité ou l'immobilité du porte-^Ief. Les habitations avoisinant la prison furent mises à contribution des outils et des instruments propres à obtenir l'entrée.
Bientôt les portes volèrent en éclats. Les égorgeurs se précipitèrent en foule dans la geôle, la parcoururent, entrèrent au greffe et y trouvèrent le concierge Bouchotte et sa femme étroitement garrottés.
— Vous arrivez trop tard, citoyens, s'écria Bouchotte... Les prisonniers ont eu avis de votre venue, il se sont révoltés et après nous avoir traités comme vous le voyez, ils ont pris la fuite.
Les assassins furent dupes. Us ne soupçonnèrent pas quej'évasion des prisonniers était l'œuvre du généreux
concierge, et qu'après avoir fait échapper ces malheureux par une porte secrète, il avait donné ordre aux guicbe« tier de lier lui et sa femme, afin de faire prendre le change auxégorgeurs.
Bouchotte et sa digne épouse furent délivrés, et les assassins, avides de vengeance, se dirigèrent au pas de course, sur Bicètre où ils prirent une sanglante revanche.
Quelques jours après, et quand le moment de Teffervescence fut passé, tout le monde les désapprouva et les
renia.
Danton seul en accepta la responsabilité sans les avoir commandés, mais les ayant subis et compris.
Robespierre s'en défendit toute sa vie.
Les girondins s'en firent une arme terrible contre les jacobins. Ils furent le signal de la lutte qui existait en germe entre les deux partis.
Vergniaud-, Louvet, Ouadet ne surent ou ne voulurent pas cacher leur horreur pour les auteurs des masssacres.
Danton se sentit coupable et trembla devant la vertu du parti modéré. Il craignit qu'un jour ces hommes l'attaquassent hautement, et il chercha à se rapprocher des plus influents. Yergniaud et Barbaroux s'éloignèrent de lui, M°^^ Roland, républicaine exaltée cependant, se leva à sa vue et ne dissimula pas le dégoût qu'il lui inspirait. Danton, froissé, ne fit plus aucun efibrt pour se faire pardonner sa criminelle responsabilité de septembre. 11 continua à admirer les girondins, et avoua plusieurs fois que de ce c>ôté-là étaient la vertu et les talents, mais il leur dénia toujours et avec raison le véritable sens politique.
316 EUGÈNE MCHUOTT
Danton Favait au suprême degré, le sens politique, et il le prouya par des paroles qu'il dit au duc de Ghaiires qui était venu le trouver à la chancellerie.
a Eh bien jeune homme, dit-il, qu'ai-je i^pris? On assure que vous tenez des discours qui ressemblent à des murmures? Que vous blâmez les grandes mesures du gouvernement? Que tous vous répandez en compassion pour les victimes, en imprécations contre les bourreaux? Prenez-y garde, le patriotique n'admet pas de tiédeur, et vous avez à vous fedre pardonner un grand nom. » Le prince avoua, avec une fermeté au-dessus de son âge, que l'armée avait horreur du sang versé ailleurs que sur le champ de bataille et que les assassinats de septembre lui paraissaient déshonorer la liberté.
« Vous êtes trop jeune pour juger ces événements, répliqua Danton avec une attitude et un accent de supériorité; pour les comprendre, il faut être à la place où nous sommes. La patrie était menacée et pas un défenseur ne se levait pour elle; les ennemis s'avançaient, ils allaient nous sul«nerger ; nous avons eu besoin de mettre un fleuve de sang entre les tyrans et nous I A Tavenir, taisez-vous l Retournez à l'armée, battez-vous bien, mais ne prodiguez pas inutilement votre vie.; vous avez de nombreuses années devant vous; la France n'aime pas la République, elle a les habitudes, les faiblesses et les besoins *de la monarchie; après nos orages, elle y sera ramenée par ses vices ou par ses nécessités; qui sait ce que la destinée vous réserve? Adieu, jeune homme, souvenez-vous de la prédiction de Danton ! »
S'en souvint-il, le jeune duc de Chartres, quand il fut,
quarante, ans après^ roi des Français et qu'il signa Loui&- Philippe P'.
Danton voyait juste.
Ce jeune homme fût un jour roi des Français et régna dix-huit ans sous le nom de Louis-Philippe.
D'ailleurs, les massacres de septembre eurent lieu dans l'itltetrègne de la royauté à la République, alors que perctOiiiDe n'osait^ prendre la respoDsdt>yité absolue du pouvoir.
Danton n'avait été maître qu*en apparence. Il avait eu plus d'audace que les' autres et avait fait meilleur mafiché de sa popularité et de sa mémoire, mais en réalité, il méprisait les assassins aussi bien que les girondins, et s'il acceptait dans son esprit la nécessité du règne passager de la terreur, son cœur en repoussait les horreurs.
Le remords, d'ailleurs, ne déchira jamais son cœur comme celui de ce malheureux GoUot-d'Herbois qui, abandonné même par les nègres, mourrait au milieu d'atroces souffrances sur un roc escarpé de Gayënne.
Se retirant peu à peu des aflSetires, avide de repos et de retraite, il ne quittait plus le chevet de sa femme que nous avons vue toute jeune et brillante, et qui déjà se mourrait.
Maladie de langueur, de poitrine^ de douleur.
Toujours; est*il que c'était la fin.
W^ Danton, retenant le farouche tribun près d'elle, lui conseillait de quitter la vie publique, de rejeter avec mépris l'accusation de complicité qui pesait sur lui dans lesjnassacres de septembre, et approchant de ses lèvres les deux beaux enfants qu'elle tenait de lui :
— Regarde, disait-elle, comme ils sont beaux 1 Qu'on ne les méprise pas un jour.
— Que je sois lavé, oui ou non, du sang de septembre, s'écria Danton, l'histoire ne m'occupe pas, et le peuple saluera ma mémoire...
n regarda autour de lui.
— n y a bien ici, fit-il, un mobilier qui vaut trois cents écus, et il n'y a pas, il n'y a quelquefois pas deux écusici.
Il était alors dans sa demeure particulière que sa femme n'avait pas voulu quitter.
— On ne m'accusera pas d'avoir travaillé pour ma fortune. Maintenant je n'ai provoqué, ni toléré l'assassinat, moi...
Il était pâle et parla à voix basse.
— Je n'ai pas lutté avec toute la force que j'aurais pu contre les derniers événements, non... sais-tu pourquoi, femme? parce que sans la terreur qui règne en ce moment en France, si Tennemi était aujourd'hai dans nos murs, le roi demain sur le trône et nous, nous la nation, exterminés, parce que je veux que la Frcunce soit libre de choisir le gouvernement qui lui plait parce que je veux qu'elle fasse l'apprentissage de la liberté pour désirer un jour la République.
Et embrassant avec tendresse ses deux enfants :
— Allez, dit-il, vous vous appelez Danton, et ce nomlà sera toujours estimé et honoré parmi les hommes.
A quelques semaines de cette scène, des nouvelles de l'armée arrivèrent terribles, fatales, menaçantes, Custine s'était fait battre en Allemagne, Dumouriez trahissait, TEspagne se tournait contre nous, la France était per-
due, et la mollesse des girondins était pour quelque chose dans ces désastres successifs.
Ge fut alors un coup terrible pour eux.
Plutôt que de revenir constamment sur les premières fautes de la révolution, sur les fautes de quelques hommes ou des circonstances, que ne se joignaient-ils à des hommes résolus comme Danton et dépourvu d'ambition personnelle, pour consolider le gouvernement populaire,
Us ne le voulurent pas, et, en cherchant à affaiblir le prestige dçs jacobins, ils s'amoindrirent eux-mêmes.
Ils firent plus, ils se perdirent.
A la nouvelle des désastres, la Convention, loin de les dissimuler, les publia partout. Elle déclara la guerre à l'Espagne, répondit aux menaces de l'Europe par le défi et annonça au peuple le péril de la nation. La Commune arbora le drapeau noir aux sommets des tours de la cathédrale. Les théâtres fermèrent. Pendant vingt heures on battit le rappel dans toute la cité. La Marseillaise fut chantée dans tous les carrefours. Aux armes, citoyens, aux armes, cria-t-on partout. Sans armées permanentes, la France tint tète à l'Europe, mais les soldats de la République combattaient pour eux-mêmes.
Quant aux girondins, ils furent accusés de modération, et leur mise en accusation fut demandée.
Là encore, ce fut Danton qui fut l'homme de la situation. Il s'arracha des bras de sa femme mourante, et, après avoir tonné à la Convention, partit dans les camps, et enflamma Tardeur de nos soldats, auxquels il ne manquait alors que des chefs. pour être les premiers soldats du monde.
820 EUGËKE MORET
Plus tard, ils eurent ces chefs, mais c'est lorsqu'on les prit parmi eux.
Danton, poussant l'armée jusqu'à l'héroïsme^ fqt dans la nécessité de quitter le camp brusquement»
Il venait de recevoir une dépêche qui lui apprenait que sa femme était à la dernière extrémité.
Il prit, une chaise de poste et çiçpourut à touto.ryitetss& auprès de celle qu'il aimait avec tant d'adoration, «
A la porte de sa maison on l'arrêta, et lisant l'abhattement sur le front de peux qui lui barraient le passage» il comprit et les écartant, il monta conxme un fou jusqu'à sa chambre et constata que la mort l'avait devaooé. .
Alors il se jeta sur le lit où reposait la morte, et l'ealevant dans des bras, la couvrit dç baisçi^s et l'inçQdft de larmes.
a Ma chère femme, ma chère femme, criait-il. »
Il était fou, éperdu, il pleura toute la nuit, il sanglota comme un enfant. Le matin, pour rendre la sé« pulture à la morte, il fallut lui arracher le cadavre des bras.
« Pauvre femme^ criait-il encore. »
C'était sa jeunesse et son bonheur qu'on enterrait.
Cette douleur retarda la perte des girondins. Leurs ennemis comptaient sur Danton et ils vouluiient l'entraîner à une insurrection.
— Non, dit celui-ci, l'heure n'est pas venue.
— Mais tous les jours ils te traitent d'assassin, DantoUj ils t'accusent toi.
Mais Danton fut sourd. Il pleurait, il eût voulu pardonner toutes les injures, il n'était point de taille alors à les venger.
Le 21 septembre^ les nouveaux députés entraient en séance pour la première fois. L'Assemblée législative abdiquait solennelleiâent et la Convention devenait maîtresse des destinées du pays.
Ils étaient presque tous jeunes^ ardents, pleins d'enthousiasme et d'énergie.
Leur premier acte fut de proclamer l'abolition de la royauté et de décider qu'en face du danger qui menaçait le pays il fallait un mouvement fort, solide, suprême, populaire, annulant dans son principe tous les privilèges, tous les titres, toutes les folies du passé et faisant de Fégalité une loi; leur premier acte fut de proclamer la République.