HN DE £A DEUXIÈME PABHB
TroisièiBe Partie
VEUGNIAUD
On se rencontrait dans les rues et on se prenait les mains avec enthousiasme; on ne se connaissait pas, on ne s'était jamais vu et on s'embrassait avec émotion.
La joie était dans tous les cœurs et le rayonnement sur tous les visages.
Que s'était-il donc passé?
La République venait d'être proclamée.
La République, c'était un mot nouveau pour beaucoup, c'était une chose nouvelle pour tous, c'était l'inconnu, c'était Tabolissement absolu des privilèges, de la noblesse, de l'arbitraire, c'était le règne de la liberté et de l'égalité, c'était le triomphe du peuple et sa revanche de dix-huit siècles de lâcheté et de misère.
Elle fut acclamée avec un enthousiasme indescriptible.
La proclamation de la République fut accueillie avec une ardente exaltation dans la capitale^ dans les départements, dans les armées, dit un historien ; c'était, pour les philosophes, le type du gouvernement humain retrouvé sous les débris de quatorze siècles de préjugés et de tyrannies. C'était^ pour les patriotes, la déclaration de guerre d'une nation debout proclamée par elle le jour même de la victoire de Valmy, en face des trônes conjurés contre la liberté. C'était, pour le peuple, une enivrante nouveauté. Chaque citoyen se sentait pour ainsi dire couronné d'une partie de cette souveraineté reconquise dont l'acte de la Convention venait de dépouiller le front et la famille des rois, pour la restituer au peuple* La nation, soulagée du poids du trône, crut respirer pour la première fois l'air libre et vital qui allait la régénérer. Ce fut un de ces courts moments qui concentrent dans un point du temps des horizons d'enthousiasmes et d'espérances que les peuples attendent pendant des siècles, qu'ils savourent quelques jours et qu'ils n'oublient plus, mais qu'ils ne tardent pas à laisser échapper comme un beau rêve pour retomber dans toutes les réalités, dans toutes les difficultés et dans toute les angoisses qui accompagnent la vie des nations. N'importe. Ces heures d'illusions sont si belles et si pleines qu'elles comptent pour des siècles dans la vie de l'humanité, et que l'histoire semble s'arrêter pour les retenir et les éterniser.
Ceux qui en jouirent le plus furent les girondins. Rassemblés le soir chez M"** Roland, Péthion, Brissot^
3U EDGÈNB MDRST
Goadei, Louvet, Boyer-Fonfrède, Dacos, Gangeneave, Gensonné, Barbaronx, Yergniaad, Condorcet, célé* brèreni dans nn recaeiUenient presque religieux Tavénement de leur pensée dans le monde; et jetant volontairement le Toile de l'illiision sur les embarras du lendemain et sur les obscurités de l'ayenir, ils se li* Trërent tout entier à la plus grande jouissance que Dieu ait accordée à Tbomme ici-bas : l'enfeuatement de son idée, la contemplation de son œuvre, la possession de son idéal accompli.
De nobles paroles furent échangées pendant le repas entre ces grandes âmes. M"^ Roland, pâle d'émoti<m, laissait échapper de ses yeux des regards d'un édat sur* naturel qui semblaient voir Féchafaud à travers la gloire et la félicité du jour. Le vieux Roland interrogeait de rœil la pensée de sa femme et semblait lui demander si ce jour n'était pas le sommet de leur vie et celui après lequel il n'y avait plus qu'à mourir.
Gondorcet entretenait Brissot des horizons indéfinis* que l'ère nouvelle ouvrait à l'humanité. Boyer-Fonfrède, Barbaroux^ Rebecqui, Ducos Jeunes amis presque frères, se félicitaient d'avoir de longues vies à donner à leur patrie et à la liberté. Guadet et Gensonné se reposaient, glorieusement de leurs longues fatigues dans ces haltes* triomphantes où ils avaient enfin mené la révolution. Péthion, à la fois heureux et triste, sentait que sa popularité l'abandonnait; mais il l'abdiquait volontiers dans son &me, du moment où on la mettait au prix du crime. Le sang de septembre avait enlevé à Pétbion son ivresse. de popularité. Cette ivresse passée, Pétbion allait rede-* venir une homme de bien.
L£6 DRAMK9 ^ LÀ CONVENTION 32^
Ver gDÎaud, sur qui tous les convives avaient les yçux fixés comme sur le principal auteur, le seul modérateur de la future République, montrait dans son attitudi^ et dans ses traits^ la quiétude insouciante de la force qui se repose avant et après le combat. Il regardait ses amis avQC un sottiîre à la fois serein et mélwcolique. Il parlait peu. A la fia du souper, il prit son verre, le rçiiipUt de vin, $e leva et propos^ de bçire a Téternité de la RéjKi^* blique. M™** Roland, pleine des souvenirs de ranti(]p^, demtmda à Yer^puiAud d'ç^euiUer dans son verrç, à la manière des anciens, quelques roses du bouqi^et qu'elle portait ce jour-là. Vergniaud tendii son verre, fît uaçiçr les feuilles de roses sur le via et but; puis se penchant sur Barbaroux avant de se rasseoir : « Barb^roux, lui dit-il à demi voix, ce ne sont pas des roses, mais des branches de cyprès qu'il fallsut effeuiller dans notre vin ce soîr. En buvant à une République dont le bercea^ trempe dans le sang de septembre, qui sait si nous ue buvons pas à notre mort? N'importe, ajouta-t-il, ce viu serait mon sang, que je boirais encore à la liberté et à l'égaUtél
« — Vive la République I » s'écrièrent à la fois les convives.
Cette ima^e.sinistre attrista, mais ne découragea pas leurs âmes. Ils étaient prêts à tout accepter de la révolution, même !
Vergniaud s'était levé :
— Saluons, dit-il, Taurore de la liberté et Tavéncment de la République, et s'il faut du sang pour la cimenter, offrons le nètre... Périssons; mais que notre œuvre nous survive.
326 EUGÈNE MOBET
D66 applaadissements acdamèrent ces paroles et ions jetèrent un défi à la mort comme impuissante à les frapper.
Hais quel était donc ce jeune t^nn, ce beaa girondin qui avait le don d'enflammer du feu de ses paroles tons ceux qui rapprochaient? Yergniand, dont noos n'avons pas sans dessein laissé la grande figure dans Toiùbre, afin' d'avoir le droit de nous y arrêter ensuite complaisamment.
Vergniaud était né à Limoges et avait fait ses études au collège des jésuites. Elève docile et distingué, les révérends Pères avaient cherché à le captiver^ dans l'espoir de le voir entrer au séminaire.
Esprit méditatif et peu enclin à la révolte^ Vergniaud obéit et se disposa à la prêtrise.
Mais au moment de la décision suprême, la réflexion lui vint, et ne se sentant aucune vocation pour la vie monacale et austère du prêtre, il recula et rentra dans sa famille.
La vie paisible l'y attendait.
Seul, il refit alors son éducation. La théologie fit place à la philosophie, et la vie des saints à celle des héros de l'antiquité. Il oublia tout ce qu'il savait pour apprendre ce qu'il ignorait. L'homme se transforma, et le sentiment débordant de son cœur, l'éloquence se trahit sur ses lèvres.
Gomme Barbaroux, le futur tribun s'essayait aux luttes de la pensée et au mécanisme de la parole. Il se renfermait dans sa chambre ou s'isolait dans la campagne, et là, se figurant un auditoire, il déclamait avec véhémence.
Un jour, s6ii beau-frère l'entendit et resta stupéfait. Ne doutant plus de l'avenir de Vergniaud, il l'envoya à Bordeaux étudier la pratique des lois.
Celui-ci est nommé avocat, mais il est inconnu, obscur et sans ressource. Sa famille ne peut rien pour lui. Une robe de palais lui manque, et il n'a point seulementjies quelques écus pour se la procurer.
Le président Dupaty voit ce jeune homme, et s'éprend pour lui d'une vive amitié. Il le protège et le présente dans plusieurs maisons. Mais, pauvre lui-même, il ne peut que difficilement l'aider de sa bourse. Il écrit alors à l'oncle de celui-ci et s'exerce à faire vibrer le cœur du vieillard.
« C'est un garçon, dit-il, qui ira loin. Un jour il fera une grande gloire à son nom. Son talent et s^s infortunes me font un devoir de ne pas l'abandonner.
Yergniaud lutte longtemps contre la misère. Sa mère lui laisse un petit héritage, avec lequel il peut espérer sortir de sa position difficile, mais il apprend que son père, avant de mourir, n'a pas acquitté toutes ses dettes. Son patrimoine lui sert à liquider la situation.
A Paris, où il arrive sans aucune ressource, il loue une petite chambre sous les toits.
Mais Fonfrède et Ducos l'attirent et lui donnent asile. Yergniaud l'accepte sans répugnance. Il a la conscience de son génie, la fierté de son mérite, et Fonfrède et Ducos sont ses meilleurs amis.
Plus tard, éprouvant le besoin de l'isolement, alors qu'il joue un rôle si puissant et si brillant à la fois dans l'Etat, il retourne à sa mansarde.
C'est entre ces quatre murs blanchis à la chaux, éclai-
37% ÉCCfÈNÉ MOft&T
réft par une fenêtre à tabatière, sur tin($ table dé sÂt^iiy que le grand orateur rédige les discours qui, le leiide* main, étonneront rfiurope. Sur cette même tablé, il écrit dés lettreà à sa sœnr, des lefttri^s pleines de teûdiiesse, i^yonnantes de poésie, et qui sont autant^ dé chefs* d'oeuvre du coeur. Lui, l'homme éloquent, qui suspend une Assemblée entière au s)Ouffie de sa parole, il parle Ift de ses misères d'argent H n'a plus d'habit pour aller k la Convention. Comtnent va-t-il £airè? II H'à point ^ngé que les jours se succédaient, et l'impruèeiit n'a pas fait de réserves pour l'avenir.
a tfn temps viendra, ma bonne sœur, dit-il, eu je n'aurai plus besoin de compter ainsi. »
Vrainientj il y songe bien. Le lendemitffi il tonne contre les royalistes ou ccmtre les jacdl)ins, et sa voiit seule suffit pour entrainer les nt^ à leur perte et bakaeer la popularité des autres.
N*y a-t-il pas quelque chose de touchant et de sédiii- Àant dans cette vie humble et modeste de l'homme cfe génie?
Yergniaud, après les heures orageuses d'une Assemblée, rentrant avec fracas dans une somptueuse demeure, perdrait à nos yeux de son prestige.
Nous l'aimons, dans sa mansarde, le coude sur ses genoux, la tète dans ses mains, avec quatre murs blancs pour horizon, comme nous aimons M"** Roland dans la petite chambre de la rue Saint-Jacques, Robespierre à la table de famille du menuisier Dûplay, Saint-Just dans une chambre d'hôtel garni de la rue Sainte-Anne.
Yergniaud avait alors trente- trois ans. D'une taillé moyenne, large des épaules, bombé de poitrine, d'une
attitttde simple et réservée, d'un abord sympathique, sa pierâonne, saQis avoir riea dé saillant, séduisait à pre* mière vue.
Ce n'était pli6 la laideur de Robespierre, la force musdiAaire de Danton, l'attitude tourmentée de Mirabeaii> le ^nisme de Marat, la souplesse et 1a flexibilité dt Saiftt-Jtist, c'était la ^impMté du génie au vepm.
Lé vtsa;g^ de Vergniaud répon^aU'au calme de sa peiv sonne. Il avait le nez court, légèrement relevé des nar «nés, l«s lèvres épaisses et fortement flesanées, le mènton accusé^ les yeux noirs, profonds et le regard assuré, ies sourcils châtains^ les cheveux de même couleur onletés sur lé âerrière de la tète et flottants au veai. Quelques mèches égarées revenaient se jouer sur son front qu'il aTatt^arge et bien proportionné. Son tein4, trés- ^le, faisait ressortir les imarqiies de la petito Térale qu'il avait eue dans son enfance.
Dans une foule, Tergniaud eût passé inaperçu; mais dans un saton sa parole douce et cadencée eût captivé Aussitéi.
A èa trifeone, il n'avait qu'à paraître pour attacher son auditoire et se révéler dans sa mystérieuse beauté. 'L'homme se tfiansfori&alt tout entkr. Le génie rairon- Hait dans ^on ceil noir et limpide, sur son froBt calmd et inspiré.
âaDB igestes empliatiquies, sans exclamations imprévues, sans eniqportements, il savait émoiuvoir et <se roû- -dre maître d'une Àssemiblée.
MomsimpétueuT que ^uadetou Isnard, après ^opielqoes minutes d'exaltation, sa voix légèrement émue redescendait gitadoeUement an diapason uniforme, et son
bras^ comme épuisé par un efiEbrt de la pensée, retombait avec lassitude, frappant, de son poing inerte^ le bois de la tribune.
L'orateur s'était effacé devant le philosophe. Ce dernier avait jeté un regard vers l'avenir assombri, et, surexcité d'abord par les orages du présent, se montrait à nouveau impuissant, découragé, trahissant ses craintes, son horreur, son amour stérile par un geste désespéré.
Mais Yergniaud était paresseux. 11 se levait tard, écrivait au hasard, n'importe où, sur ses genoux. 11 attendait son heure de travail, et ne l'activait pas par une puissante volonté. Il croyait à son heure et à l'imprévu du génie.
Robespierre récitait les discours qu'il avait travaillé la veille; Yergniaud improvisait ceux que la seconde lai inspirait.
Robespierre était l'homme du principe, de l'idée; il portait un monde dans sa tête, tout un calcul, tout un système; Danton, assez puissant pour embrasser tous les systèmes et trop emporté pour en adopter aucun, n'était qu'un instrument et un jouet de ses passions; Marat, homme non sans génie, mais aigri, disparaissait sous la haine et l'envie qui le rongaient; Yergniaud était l'homme fort, grand et invincible.
S'il ne portait aucun système dans sa tête comme Robespierre, il portait l'humanité dans son cœur.
Il aimait les ^rts. La peinture le séduisait et la musique le jetait en extase. Repoussant la méthode en toutes choses, sans calcul dans la vie et dans son travail, son cœur parlait et il se laissait guider par lui. Gomme
André Chénier, il avait éa M"® de Goigny. Elle se nom. malt Simon-Gandeille.
C'était une actrice de la Comédie-Française, une femme jeune, belle, instruite et d'une intelligence remarquable. Interprète des chefs-d'œuvre littéraires, elle était aussi poète à ses heures de recueillement.
Nous avons lu de Simon-Candeille des pages éloquentes, en prose, qui laissent bien loin derrière elles la prose fastidieuse et tant admirée de M'°° de Sévigné, et des vers se rapprochant par la forme et l'originalité de l'œuvre du poète de la jeune Captive.
Il fallait cette jeune femme à la nature de Yergniaud. Modeste dans son existence, sans but et sans ambition, il aimait le luxe, les plaisirs, les fleurs, tout ce qui brille, éblouit, parfume, enivre, tout ce qui fait la vie belle, large, opulente et sans lendemain.
Si Yergniaud eût été riche, il eût dépensé ses millions dans un jour. Prodigue de son génie, prodigue de sa jeunesse, qu'il savait condamnée, et qu'il exposait sans cesse, il l'eût été de sa fortune. ,
S'airachant des bras de la jeune femme, qu'il aimait, patriote comme lui et cœur enthousiaste comme le sien^ il courait au milieu de ses amis défendre la cause populaire d'abord et la sienne ensuite.
Poussé malgré lui au premier rang et par la faute de son génie, il cherchait quelquefois à s'eflfacer, les événements l'y rejetaient san3 cesse.
Il semblait qu'une voix lui criait : Ta place est là.
Cette place qu'il n'avait point briguée, elle ne lui fut disputée qu'au pied de l'échafaud. Il vécut vingt et une secondes de plus que ses amis.
83t EUGÈNE MORBT
Mais tribun ftcdsmé, amant bearenx, frère dévoné, il mourra en homme.
Quand les grondins, groupés au pied de l'échafaùd, Bn monteront les degrés un à un, au chant de la Matmllaise, une voix dominera toutes les autres, ce ^era celle de Tergniaud.
Quand toutes les tètes pèles feront tombées dan^ le panier fatal et qu'une voix seule s'entendra chantant encore :
Allons, enfents de la patrie.
ce sera celle de Vergniaud.
liUi, le plus grand et le dernier, il mettra le piedàison ibur sut la bascule enstmglantéè, et, pensant à -sa soeur et à son amante, à toutx^ qu^il a aimé sur cette terre, îl'tBndra TÀme, l'amour de^son pàysiwi cdeur ^ te cri de Itberlé aux lèwes.
Jetmesâe, beauté, e^rit, talent, Vertu.... il ne faitdra qu'une seconde au bourreau pour trancher tout oéta-ët ne laisser à notre igénér^tioh émue qnedcsre^^è et des prieurs.
Mais n'empiétons pas si» l'heure fatale. Alors Vergniaud, quoique près de la mort, était loin de l'échafaud, ^t personne, alors^ ta'eùt cru A uû^ an si prochaine et si terrible.
Il était adoré de la foule, aimé de tous ceux qui Vwfhprêchaient. Il disputait à, Hobes^erre isa populai^ité.
N'empiétons pas... alors ia République était proclamée «t c'était (été pour tous les cœurs. La tyrannie était renversée, le règne de l'égalité déclaré, rennemi mena-
LES DRAUfig i)Ë Là convention 3èd
ça^t i^pëtidsë. On eroyait au bonheor et à la joie éter* nèlle«
Mak avec le triomphe les fautes eommeucèrent, les glridndiiiSj qui avaient renversé le parti de la royauté^ se méfièrent du peuple, et songèrent à pe^alyser Robes"pieïté.
Trois pArtis, ceiui du roi t\ de la noblesse, les giroûdins, qui était celui des républicains et de la bourgeoisie, iM jacobins, qui marchaient à la tète du peuple.
Les girondins, qui étaient jeunes, éloquents, intelligents et sincèrement amoureux de la chose publique, àevai^t se fondre dans les jacobins et accepter la priorité du peuple, fis ne le voulurent pas, commencèrent la lutte et furent vaincus.
Le lendemain de la victoire du peuple, qu'ils avaient cru la leur, ils songeaient déjà à leur défaite.
Us combattaient Robespierre, et Robespierre était audessus de leurs attaques; ils combattaient Danton, et âànton, malgré ses fautes et ses faiblesses, é*tait Thomme de la situation.
Ils ne surent pas le comprendre, quand celui-ci leur dît, ^n s'adressant à Guadet :
— Notre division, c'est le déchirement de la République. Les factions nous dévoreront les uns après les autres si nous né les étouffons pas dès le premier monument. Nous mourrons tous, vous les premiers.
Et comme Guûdet résistait à la parole douce et tendre ûé tribun ordinairement si farouche :
— Guadet, ajouta Danton, sertant la main du jeune homme, je ne vous en veux pas, et je n'en veux ni à Vergniaud ni M"^" Roland, ni à aucun de votre partie,
mais c'est vous qui nous aurez perdus. Vous voulez briser les idoles du peuple, et vous avez tort. Il n'est pas jusqu'à Marat qui n'ait eu son heure et sa raison d'être, il n'est pas jusqu'à Marat qu'il faudrait savoir respecter.
— Jamais, dit Guadet.
— Encore une fois, vous avez tort, reprit Danton, vous serez victime de votre obstination. Dans la vie publique, il faut savoir faire à la patrie le sacrifice de ses sentiments. Allons donc où le fiot de la révolution nous pousse. Nous pourrions le dominer unis/désunis, il nous dominera. Adieu.
Le flot les poussa tous à l'échafaud, mais tous furent sincères, profondément patriotes et amis de la chose publique, nous les suivrons en pleurant.
Ils votèrent la mort du roi que nous avions perdu de vue depuis son arrestation, et qui, comme on sait, avait été conduit au Temple avec sa famille.
La' tète du roi tomba.
Ils rêvaient la République fédérative, alors qu'ils ne devaient penser qu'à une République forte, puissante, unie de taille à se mesurer avec l'Europe.
Ils entretenaient les rancunes de la province contre Paris et menaçaient la grande ville d'une prochaine destruction.
C'étaient de faux républicains, mais des cœurs sincères. Ils n'avaient ni le mot, ni l'énergie de la situation, mais ils en avaient l'enthousiasme*
Ces malheureux avaient armé Danton contre eux, ils étaient perdus. Alors qu'il fallait avancer, ils reculaient; c'en était fait d'eux.
Vergniaud et ses amis sentaient tous les jours les der-
niers rayons de leur ancienne popularité pâlir et s'éteindre. Néanmoins il luttaient encore. Toutes les nuits ils se glissaient furtivement dans la rue dé la Harpe, chez Roland, et discutaient jusqu'au matin.
Quekpiefois le lieu de rendez-vous était chez René d'Aubersac, demeurant alors à Clichy;, ou chez Gabrielle qui occupait un petit appartement rue Saint -Lazare. Buzot> Louvet, Barbaroux, Rebecqui^ parlaient d'organiser une armée en province et de descendre sur Paris» Utopies.... folles utopies, qui se perpétuent de nos jours au fond de quelques provinces reculées. Roland répondait avec désespoir, Vergniaud avec découragement; M"' Roland seule conservait sa foi et son enthousiasme. Cependant, tout les accablait et les écrasait. Républicains de la première heure, ne connaissant ni les besoins, ni les apirations du peuple, ils n'étaient plus de taille à le suivre, et disséminés sur la route, ils allaient être renversés par le torrent.
Attaqués partout à la fois, à la Convention, dans les clubs, sur la place publique, dans les faubourgs, ils songeaient moins à se défendre qu'au triomphe de leurs idées.
Ils n'étaient plus dans le mouvement et s'en apercevaient à peine.
Ils acceptaient la lutte avec les jacobins, se mesurant avec Robespierre et avec Danton, comme s'ils étaient toujours les tribuns du peuple.
Ils ne paraissaient pas s'apercevoir que dans le conflit qui allait avoir lieu, ils allaient être broyés et être les premières victimes du monstre qui s'avançait pour tout dévorer, les hommes et les institutions.
336 £ua£;NE: MPIlfiT
L'insurrection était dans la capitale; dans la nuit du 30 mai, le tocsin sonne dans toutes les églises. Le peuple descend 'des faubourgs, la Convention abdique ses pouvoirs et est renommée par le peuple. La Gonveur lion, impuissante contre le débordement, se soumet et accepte ses nouveaux maîtres.
Il u'y ft qu'un cri dans ce Paris bruyant et mp}^' cable :
-— Mort ftu^L girondine I
Tous, la veille, s'étaient ^spersés et n'étaieat f^svenr très chez eux, sauf Yergniaud.
René d'itubersac élaiit ailé la preodi^e et lui avait me* Mfé une rcïtraiiesùre.
— Merci, répondit-il, je couclie chez laoi. .
-*- Mais vous pouvez être arrêté cetto nuit, vos ^wm^ mis peuvent enfonceir les portas èe votre demeure.
— Eh bien! ils me trouverout* Que m'imp(»*t$ vig, vie, dit-il encore, mon sang serait pevt^tre {dus éloqo^ni qae ma parole pour réveiller et sauver ma patriç. Qu'ils le versent s'il doit retomber sur euxl . . , ^..
Sa maîtresse, la belle Simon Gandeil, viut se jcîndre à René, pour l'engager à fuir sa demeure, et ni Vj^u ni l'autre ne purent y parvenir.
Bàrbaroux s'était rendu chez M°® Roland et GaJ>riellfi était tombée dans ses bras en sanglotant.
Il se passa à cet instant une scène douloureuse et poignante.
Depuis l'heure où Bàrbaroux et Gabrielle d'Aubersac s'étaient rencontrés, ils ne s'étaient en quelque sorte pas quittés. Ils s'aimaient à mourir l'un pour l'apôtre. Ce n'était pas un de ces amours banals et vulgai^res, qui
LES DHAMSB DE hX CONVENTION 337
consistent à s'admirer à toate heure et à s'isoler du reste du monde. C'était un amour enthousiaste, digne de l'antique, puisant sa force et son ardeur dans le respect et l'admiration. Cet amour-là n'avait ni orages, ni ten^étes, il resplendissait à toute heure dans 800 éclat et dans sa graodeuT.
Mais le nom de Barfoalrocix était désigné à la hame du peuple et au poignard des assassina. Gabrielle trexablait pouT lui.
— Ne crains rien, lui répondit-il, la dernière partie n'est pas jouée encore, et, après tout, il y a longtemps que mes amis et moi nous avons fait le sacrifice de notne vie.
— Tu as raison, dit Gabrielle, nous ne devons pas avoir peur de mourir.
Ils se quittèrent vers les onze heures et Barbaroux, rejoignant Buzot, Louvet, Ouadet, Bergoing et Rabaut Saint-Etienne, ils se glissèrent furtivement dans un quartier éloigné et obscur et allèrent chercher un pau de repos dans une chambre étroite d'une maison isolée et perdue.
Toute la nuit ils entendirent le tocsin de l'insureetion et les cris de mort qui les désignaient.
Le lendemain matin, pâles, brisés, ils descendirent et se rendirent à la Convention.
Mourir pour mourir, mieux valait mourir à leur poste.
Danton était déjà dans la salle. A lem^ vue, il eut un mouvement de pitié, et un sentiment visible de douleur contracta ses traits.
Il voyait des victimes^ lui-même se sentait impuissant
à les sauver, et il les aimait. Danton, dans le fond de son âme, dut plusieurs fois maudire les arrêtés implacables de la politique.
La séance de la Convention est commencée. Les pétitions couvrent le bureau du président. Un groupe de pétionnaires se présente. Il demande que les députés traîtres à la patrie soient livréff au glaive de la justice.
L'adresse est entendue et applaudie, le peuple envahit l'enceinte de la Convention. On crie : Mort aux traîtres! Robespierre, dont les girondins ont fait un ennemi, monte à la tribune et parle au nom du salut de la patrie, a Concluez, » lui crie Vergniaud. « Oui, pour conclure, répond Robespierre, pour conclure contre vous, qui, après la révolution du 10 août, avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite I Contre vous, qui n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris I Contre vous, qui avez poursuivi avec archarnement ces mêmes patriotes dont Dumouriez demandait la tête ! Contre vous, dont les criminelles vengeances ont provoqué cette insurrection dont vous voulez faire un crime à vos victimes. »
Le jacobin triomphait. Robespierre est applaudi par des bravos frénétiques. Les girondins ne peuvent même pas répondre. Ils sortent brisés. Le soir Paris illumine pour célébrer leur chute. Nous allons à l'échafaud, dit Vergniaud.