LE TORRENT RÉVOLUTIONNAIRE
Que nos lecteurs veulent bien nous suivre. Nous allons être emporté par le torrent. L'amour, on le devinera entre nos lignes. Les pleurs et les sanglots on les entendra au milieu de la place publique et du couperet du bourreau. Ce n'est pas l'heure des douces causeries et des mystérieux entretiens, c'est l'heure de la lutte suprême et des grands dévouements. Soyons de ce temps. Il en vaut bien un autre. Rien de petit, alors, rien de puéril, de mesquin . On savait souffrir mais on savait mourir. Hier, nous savions nous taire, demain, nous vaudrons peut-être ce que valaient nos pères.
Quant à la situation, elle est bien nette et bien comprise. En 89, il y avait un tiers-parti, le parti royaliste, , auquel appartenait la noblesse, le haut clergé et le mi-
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litarisme, le parti libéral, qui comptait la nation, et un troisième, qui commençait à peine à se dessiner, qui était celui de la révolution.
Soit la noblesse, la bourgeoisie et le peuple. Le 10 août, le roi est vaincu, l'opinion publique déborde, le parti de la noblesse disparait. Deux partis restent en présence : la bourgeoisie et le peuple, les girondins et les jacobins. Les girondins ont peureux l'éloquence, le talent, l'enthousiasme, ils sont d'abord adorés, mais leur œuvre leur fait peur. Ils n'osent aller de l'avant. Ils s'arrêtent, ils jettent un regard en arrière. Ils redoutent la victoire du peuple. Ils ne savent pas composer avec l'anarchie, et, au lieu de dominer la situation, ils se laissent écraser par elle. Bientôt ils ne sont plus .dans le mouvement. Ils essaient de réagir; alors ils se contredisent et perdent pied et la tête. On crie à la trahison. Us se défendent mal. Us obéissent à des rancunes personnelles et commettent faute sur faute. Leurs ennemis en profitent pour les accabler. Us sont perduA, perdus par eux-mêmes; ceux même qui les précipitent dans l'abîme les pleurent, Robespierre les plaint, DantôUj veut les sauver. Mais leur propre conduite les condamne, ils ont déclaré la guerre au peuple de Paris. Rien ne peut les arracher à la fatalité qui les entraine. Nous aUons les suivre jusqu'à l'échafaud.
Ce qu'ils surent, c'est mourir.
La faiblesse de ïeur politique ne nuisit en rien à la grandeur de leur caractère.
Vaincus et méritant de l'être, les girondins ont djx)it au regret dé l'histoire.
Mais oublions leurs fautes et accompagnons-*Ies dans
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la route douloureuse danslaqudle les premiers sont déjà engagés, et ne voyons en eux que des victimes.
Seraient-ils coupables, qu'au fieà de l'échafàud nous devons leur pardonner.
Tout à l'heure la tète de Ma^e-Antoitiette tombera, et nous n'aurons pas de paroles améres pour cette femme qui, payant ses fautes de-^ vie, ne nous appartient plvs après le châtiment.
Pendant qu'à la lueur des torches et aux cris de : A bas les traîtres 1 la Convention se montrait au peuple dans les rues de Paris, la Commune commençait son œuvre révolutionnaire, et pointait ses coups vers le groupe d'hommes devenus impopulaires %t que Marart désignait tous les jours à la hache du bourreau.
On se présenta chez Roland, l'homme tombé, mais toujours noble et digne, et qui, apparaissant devant les envoyés du comité révolutionnaire, leur montra le visage désabusé et affligé, mais respectable de l'homme de bien.
— Que me voulez-vous? demanda-t-il.
Mous avons l'ordre de vous arrêter, répondirent ces hommes; et ils présentèrent en effet à l'ancien ministre un ordre signé du comité révolutionnaire. -
— Je ne connais pas ce pouvoir dans la Constitution, x^ondit Roland, et je n'obéirai pas volontairement w^ ordres qui émajient d'une autorité illégale. Si vous em* ployez la violence, je ne pourrai que vous opposer U résistance d'un homme de mon àge^ mais je protesterai jusqu'au dernier soupir.
•i- Je n'ai pas l'ordre d'employer k violence, dit le
{persuasive et qu'elle savait prendre quand elle youlait être obéie.
Gabrielle se jeta en stfoglotant dans ses bras, et l'embrassa à plusieurs reprises.
«— Allez donc, dit^-elle, puisse-t-il ne pas vous arriver malheur.
M** Roland part. Elle arrive à la Goniaratîen. Baust^ulée par la foute, repoussée par les sentinelles, ce n'est qu'avec une peine inouie qu'elle pénètre dans la salle des pétitionnaires. Elle reste là plusieurs heures. De l'endroit où elle est placée, eUe entend les violentes discussions de l'Assemblée. Ce qu'on discute» c'est Tan'^station de ses meilleures amis, c'est celle de son mari, c'est la mùti pour tous. L'orage qu'elle voit s'ammonceler sur les têtes des hommes de son parti n'ébranle ni son courage, ni son énergie. Elle voudï*ait être à la kibune, parler en face de ses ennemis, les démasquer, les foudroyer, elle se sent de taille à se mesurer avec tous. Elle voudrait un Robespierre et un Danton en face d'elle.
Pauvre femme, elle n'a pas même la consolation de pouvoir se montrer. Vergniaud, qui vient la visiter, lui presse les mains, s'attendrit sur son illusion, et la conjure de s'éloigner.
— Vous ne pouvez rien, lui dit-il, que vous compromettre et nuire à la cause que nous servons^. Partez donc et laissez-nous, nous autres hommes, nous échapper comme nous pourrons de la fournaise.
M"® Roland se soumit à regret, mais se rendit enfin aux raisons de Vepgniaud et quitta la Convention.
Elle traversa à pied les Tuileries, et courut chez Lottvet, dont elte connaissait le courafce.
^rite
Lodoïska absente aussi, revint avant lui, et les deux femmes, se confiant leurs craintes et épanchant leur douleur, se consolèrent mutuellement.
Après avoir conversé avec Louvet quelques minutes et avoir pris des dispositions pour le lendemain, M"® Roland revint chez elle.
Gabrielle Tattendait sur le seuil de la porte et se j«ta dans ses bras aussitôt qu'elle l'aperçut.
La première pensée de M"® Roland fut pour son mari.
— Est-il là? s'écria-t-elle.
— Non!
— Quoi, déjà emmené?...
— Sauvé !
— Que m'apprenez-vous là? Gabrielle.
La jeune fille entraîna M^ Roland dans une des pièces isolées, et lui conta en quelques inots ce qui s'était passé en son absence.
La chose était des plus simples : René d'Aubersac était venu et avait dit à Roland : Suivez-moi. — « Mais je suis gardé à vue, avait répondu Roland, par trois agents du comité révolutionnaire qui sont là derrière cette porte, et qui, au bruit de mes pas- vont apparaître aussi* tôt. » — Oui, dit René, mais j'ai avec moi trois amis qui les tiendront en respect. Us vont entrer à mon signal et pendant que ces messieurs s'entendront, nous filerons. — Et s'il y a lutte. — Il n'y a rien à craindre. Un de ces hommes se nomme Bideauré, et à lui seul se chargerait des trois. — Mais si nous rencontrons d'autres agents à la porte, dans la cour, dans la rue, la maison doit être cernée. — Un de mes amis est en bas qui nous attend et
veille de son côté, Montravel, nous serons trois et nous sommes armés. Roland avait hésité encore. — Et ma pauvre femme I s'était-il écrié. — Il faut à tout prix échapper à l'arrestation, avait insisté René ; pris, il ne vous lâcheront plus; caché en lieu sûr, vous laisserez passer l'orage et vous reparaîtrez.' Quant à M"^® Roland, c'est une femme, elle ne doit rien craindre. Roland s'était enfi^ laissé convaincre et était parti.
Une rixe alors avait lieu, et les agents, l'oreille basse, s'éloignaient regrettant leur proie et allant conter leur aventure à leur chef.
— Oh 1 quelle joie I s'écria M°® Roland, oh! ce bon René, Roland à l'abri, je vais pouvoir penser à nos autres amis.
Cette femme en ce moment ne songea pas à elle.
— Mais où est-il, fit-elle.
Gabrielle désigna la maison et M"^^ Roland se précipita de ce côté.
Roland n'était déjà plus là. De porte en porte elle le chercha, et elle le trouva enfin. Son cœur se réjouit de sa délivrance et se désespéra du deuil qui la menaçait, puis, tranquille sur son sort, elle courut à d'autres dangers.
Elle est seule. Elle n'a voulu personne pour l'accompagner. Elle traverse des rues- illuminées, et se demande pourquoi tant de joie quand son cœur est si rempli de douleur.
Elle retourne près de la Convention, et là, apercevant un groupe de sans-culotte, elle les interroge avec un semblant d'indifférence sur les événements qui viennent de se passer.
Ces hommes^ abusés par Marat, croient la patrie sauvée parce que les girondins sont perdus, et ne dissimulant pas leur joie, ils racontent que Paris a sauvé la République, que le règne des traîtres est fini, et que la municipalité victorieuse ne tardera pas à faire arrêter les vingt-deux.
Vingt-deux, c'est-à-dire tous ses amis. Les hommes dont elle a été Tâme, et que dans son enthousiasme impolitique elle a conduit à la mort, croyant les conduire à la liberté.
C'est profondément désespérée qu'elle regagne sa demeure.
Gabrielle Tattendait encore toute tremblante, mais puisant dans la force du péril même un courage et une énergie qui n'étaient peut-être point dans sa nature.
— Que faire, dit M""* Roland embrassant sa fille endormie et la couvrant de ses larmes.
— Fuir, répondit Gabrielle.
— La maison où s'est réfugié Roland ne peut nous contenir tous deux.
— Mon frère est revenu, dit la jeune fille, et il dispose d'un abri pour vous.
— Je ne puis l'accepter. Je ne puis aller là où mon mari n'est pas, ma mémoire ne doit soufirir d'aucun soupçon.
— Je vous accompagnerai.
La pauvre femme sourit.
— EtmafiUe?
— Voulez-vous que je reste? s'écria Gabrielle, que je veille sur elle, que je la dispute à ceux qui voudraient la prendre?
âiiB SU^IlNË MOHËT
Et comme M°^* Roland ne répondait pas, elle reprit :
— Voulez vous que je fuis avec elle, que je l'emporte bien loin pendant que vous fuierez de votre côté, dites, répondez» mais au nom de Dieu, pe vous exposez pas à tom]>er dans les mains de vos ennemis.
— Nous verrons demain, dit M™* Roland.
— I>emain il sera peut-être trop tard.
— Trop tard, pourquoi... pour mourir?... je ne crains pas la mort, si je pouvais savoir mes amis à l'abri, je mourrais avec joie, donnant mon sang pour le salut de la patrie.
Gabrielle ne parvint pas à vaincre l'obstination de M"® Roland, et, s'éloignant de la fenêtre par laquelle on entendait les cris de joie d'une foule abust^ et les exclamations sinistres qui ne leur disaient que trop le sort qui leur était réservé, elles se jetèrent sur un lit pour essayer de prendre quelque repos.
Un instant après, M°® Roland se releva pour consigner sur le pa|>ier quelques pensées qu'elle adressait à son mari, puis elle se recoucha.
Il était alors petit jour et elle n'avait pas fermé les yeuXy qu'on frappa à la porte, et qu'une femme de service entrant précipitamment dans sa chambre vint l'avertir que des hommes la demandaient.
— C'est bien, répondit- elle, je sais ce qu'ils veulent, je vais me présenter à eux.
Gabrielle, qui reposait dans la pièce à côté, ne dormait pas plus qu'elle, et avait tout entendu. Elle était déjà auprès d'elle, la suppliant de nouveau d'essayer d'échapper par la fuite.
LES DRAMra HE LA CONVENTION S4«
— C'est inutile, répondit M"^* Roland, comme vous disiez, Gabrielle, il est trop tard.
Elle s'habilla à la hâte et parut devant les envoyés du comité révolutionnaire.
— Vous venez m'^arrèter? dit-elle.
Ces hommes lui montrèrent le mandat d'amener.
— Soit, dit-elle, je suis à vous.
ËUe demanda l'autorisation d'écrire quelques mots à l'adressé d'un ami.
On le lui permit. Mais le chef des agents ayant voulu en prendre connaissance, elle le déchira.
— C'est le secret de mon cœur^ murmura*t-elle, je ne le trahirai pas.
Elle embrassa Gabrielle, et d'un doigt frémissant lui désigna la chambre où reposait sa fille*
— Je vous la confie, dit-elle.
En ce moment l'enfant se réveilla, et poussant des cris, se jeta dans les bras de sa mère.
Gabrielle essaya en vain de l'écarter, et M"^*^ Roland se raidit pour ne pas éclater en sanglots, et montrer aux spectateurs de cette scène les déchirements de son cœur.
— Allons, il faut partir, dirent les agents. p
— Je suis prête, répondit M""® Roland qui fit un pas vers la porte.
Mais si elle était prête, ceux qui l'entouraient ne l'étaient pas; sa fille, Gabrielle, quelques amis accourus à la dernière heure, ses domestiques, tous fondaient en larmes, tout le monde pleurait, se cramponnant à sa robe, lui barrant le passage, la retenant par des prières et par des sanglots.
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— Que Tons êtes aimée, dit un des sectionnaires.
— Gela TOUS montre le mal qae j'ai pu faire, répondit simplement M** Roland.
On Tarracha des bras de sa fiQe, on l'entraîna loin de la maison en pleurs qni l'avait vue rayonnante, siégeant an milieu des hommes de son temps, où elle venait de passer nne horrible nuit, pensant à son mari en fuite, à tous ses amis proscrits et méconnus, et à la mort qui les attendait tous en récompense de leurs vertus et de leur patriostisme.
tJne voiture l'attendait dans la cour, une voiture entourée de gendarmes.
Elle y monta, calme et résignée, et le véhicule s'ébranla. Sur la route qui la conduisait à la prison, des groupes de femmes s'ameutèrent et la poursuivirent.
— A la guillotine! cria-t-on.
— Voulez-vous qu'on baisse les glaces de la voiture ? demanda un con^missaire de la Commune à M"^^ Roland.
— A quoi bon, répondit-elle, ces pauvres femmes ne me connaissent pas, Marat les a trompées sur mon compte. Si elles savaient ce que je suis, elles sauraient que je n'ai jamais demandé le triomphe de la République
^ue pour le bonheur de la nation.
Quelques instants après, M™® Roland franchissait les grilles de la Conciergerie, et dans la même journée, Marat se présentant devant la Commune, leur communiquait sa haine et sa violence. Les mesures de levées en masse du peuple de Paris étaient votées, on décrétait la solde des sans-culottes, on battait le rappel, on sonnait le tocsin, on tirait le canon d'alarme.
Un comité d'exécution, composé de séides de Marat,
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siégeait en permanence à rHôtel-de-Yille^ dans une salle voisine de celle du conseil de la Commune. Marat, qui avait armé les faubourgs, remué les passions, leur inspire encore l'idée de se servir des volontaires, qui alors marchaient contre la Vendée, et d'utiliser ces bataillons pour cerner la Convention et la forcer à livrer les vingt-deux.
Pauvres girondins, ils ne l'échapperont pas.
Détestables politiques, mais cœurs généreux, ardents, pleins d'amour et d'enthousiasme, ils sont désignés alors comme des scélérats, et poursuivis par le peuple aveuglé comme ses plus terribles ennemis.
Les uns n'osent rentrer chez eux, les autres fuient jusqu'à la demeure de leurs amis, de crainte de compromettre ceux-ci.
Cependant ils veulent se réunir encore, et c'est dans une petite maison isolée de la rue de Clichy, qu'ils se donnent ce rendez-vous.
Cette demeure, c'est celle de la Palférine, mais Palférine est absente. Son appartement seul est ouvert et attend les futurs martyrs.
Ils arrivent tous, presque tous du moins, les uns après les autres, se glissant furtivement dans l'ombre.
Voici Gensonné, voilà Buzot, l'amant chaste de M"*° Roland, Louvet apparaît, Louvet, si frêle de corps et si audacieux, le plus audacieux peut-être de tous, l'image de l'héroïque Lodoïska dans le cœur. Après Louvet on vit Barbaroux, et après Barbaroux, Isnard, Hérault de Séchelles, Salles, Valady, Guadet, Kervélégan, Lanjuinais, puis Vergniaud, le premier par l'éloquence et toujours le dernier à l'appel. Il arriva las.
2lâ £D6ËNE IfOBET
fattgaé, mais le front souriant comme s'il Tenait s'as* seoir à la table d'un des brillants soupers que présidait sa maîtresse Simon-Candeii.
Une table était prête, en effet, qui les attendait.
Us s'y placèrent et soupèrent.
Dernier souper de la liberté.
Libres!... Us ne l'étaient déjà plus. Pendant qu'ils mangeaient sUencieusement, serrés les uns contre les autres, dans la pièce presque nue et plongée dans une demi-obscurité, de crainte d'attirer l'attention par une trop vive lumière, on discutait publiquement leur mise en accusation, on proclamait leur déchéance, on eriait leur mort.
Le tocsin sonnait, la générale battait, le drapeau noir flottait, le canon d'alarme était tiré sur le Pont-Neuf. Le peuple courait aux sections et l'inàurrection commençait.
C'était bien la dernière heure.
Us finirent leur souper, néanmoins, et discutèrent la conduite qu'ils avaient à tenir.
— Notre mort est certaine, dit Buzot, et peu nous importe, mais apprenons aux siècles futurs comment des républicains savent mourir.
*~ Mais si nous pouvons fuir? dit l'un*
— Jamais, dirent-ils tous.
— Nous le pouvons.
— Certes, et voilà pourquoi nous ne le devons pas. Peut-être nos ennemis l'espèrent-ils. Ne leur donnons pas cette satisfaction. Us nous ont condamnés, qu'ils aillent jusqu'au bout. 11 ne doit pas leur suffire d'avoir été nos juges, U faut aussi qu'ils soient nos bourreaux.
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-^ Mourons^ s'écria Buzot; cette mort qui ne sait pas nous effrayer, attendons*la sur nos bancs de la Convention.
— Non, s'écria Barbaroux, élevant un poignard dont la lame étincela à la lueur terne de la lampe, vengeonsnous d'abord, tuons les assassins, et nous nous immole^ rons sur leurs cadavres.
-^ A quoi bon, dit Louvet, et pourquoi ne pas user de notre influence et du prestige de notre nom pour nous défendre et continuer la lutte. Qui sait? Les revirements sont si grands aux époques de troubles et delourmente, quittons Paris, courons soulever la province.
— Et toi, Yergniaud, que penses-tu? lui demandèrent quelques girondins, te tairas-tu jusque à la fin?
Et lui, cfidme et indolent, leva son verre et dit : Trinquons à la vie ou la mort!... Cette nuit cache l'une ou l'autre pour nous dans son ombre. Ne nous occupons pas de nous, mais de la patrie. Ce verre de vin serait mon sang, que je le boirais au salut de la République.
Tous crièrent d'une voix éiouflée : Vive la Repu* hliquel
La nuit était noire et profonde. Ils descendirent lentement et se perdirent par les rues sombres.
Le plus grand nombre se donnait rendez- vous à la Convention, les autres gagnaient la demeure d'amis sûrs et dévoués.
Les bataillons des sections de Paris sillonnaient les rues, 1er peuple en armes se disposait à la lutte. Heuriot se mettait à la tête des volontaires parisiens. Il s'agissait d'avoir raison de la Convention si elle refusait de livrer
les girondins, devenus les ennemis du peuple. Ceux-ci, errant dans Paris et dissimulant leurs visages, passaient au milieu de Torage, ne comprenant rien à cette tempête et à l'exécration qui s'attachait à leur nom.
Au bas de la rue de Clichy, deux femmes, vêtues de noir et un voile sur le visage, s'arrêtèrent devant deux hommes qui descendaient, l'un grand, fort, superbe, l'autre, petit frêle, mais d'une attitude aussi ferme et aussi résolue que celle de son compagnon.
— Louvet, dit une voix.
— Barbaroux, fit une autre.
Les deux hommes se retournèrent et prirent les bras des deux femmes.
— Quelle imprudence, Lodoïska, dit Louvet à la jeune femme qu'il pressait contre lui.
— Ce n'est pas moi, dit-elle en souriant, c'est Gabrielle d'Aubersac qui tremble pour son Barbaroux et qui ne pouvait plus vivre sans l'avoir vu.
— Pauvres enfants, pauvres enfants, murmurait le beau girondin, collant ses lèvres sur le front de la sœur de René et l'entraînant rapidement dans une rue plus sombre.
— Où est René? demanda-t-il.
— Il est à la recherche de plusieurs de nos amis, et s'occupe de Roland, je dois le rejoindre cette nuit.
Quelle nuit... quelques heures après, la séance de la Convention comhiençait sous la pression violente des masses, et la mise en accusation de tous les hommes modérés était votée.
MoUevault, Gardien, Lanjuinais, Vergniaud et Barbaroux, qui, quittant Gabrielle, avait été occupé sa place
à la CoûventioD^ attendaient snr leurs bancs qu'on vint les arrêter.
On n'eut pas cette hardiesse^ mais rentrés chez eux^ ils s'aperçurent qu'ils y étaient gardés à vue.
D'autres, restés rue Saint-Honoré, chez l'un deux, Meilhan, à la nouvelle qu'ils n'avaient plus d'espoir, se disposèrent à la fuite.
Nous allons les suivre sur la route de l'exil comme sur celle de l'échafaud.