LES VICTIMES DU 31 MAI
Il pouvait être neuf heures du soir. Deux jeunes gens se donnant le bras descendaient l'avenue des Champs- Elysées et se dirigeaient du côté de la place de la Révolution.
Les Champs-Elysées n'étaient point alors ce qu'ils sont devenus depuis, et surtout ce que nous les voyons aujourd'hui.
Vastes champs de culture sillonnés à peine par quelques sentiers et bornés au couchant par les villages de Chaillot et du Roule, ce n'est qu'en 1628 que trois allées d'arbres bordées de fossés furent construites à cet endroit par les ordres de Marie de Médicis. Cette promenade prit d'abord le nom de Cours-la-Reine, et fut réservée spécialement aux seigneurs et aux dames de la
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ce«ir. tSn 1670, tout l'espace compris jusqu'au faubourg Saint-Honoré fut planté d'arbres et prit alors le nom de Champs-Elysées. C'était un endroit déjà charmant et coquet, mais isolé, et auquel il n'était permis d'aboutir qu'en traversant des mares de boue. Aussi, si c'était un rendez- vous de petits maîtres et de belles dames, c'était aussi le refuge des malfaiteurs les plus redoutés de la capitale.
En 1748^ de grands changements eurent lieu aux Champs-Elysées. Le terrain fut nivelé et toute la promenade replantée en quinconces avec de grandes allées qui prirent le nom de Marigny, de Gabrielle, d'Antin^ des Veuves,
Mais les arbres croissaient lentement, la route étroite, mal pavée, aux deux côtés de laquelle s'élevait un terrain sablonneux et rempli d'ornières formées par les pluies, nécessitaient de fréquentes réparations. Du côté des jardins du faubotirg Saint-Honoré, cette promenade n'offrait que de petites allées malpropres et marécageuses. Quelques cafés construits de loin «n loin, des cabarets, plusieurs baraques d'un aspect repoussant n'étaient point de nature encore à embellir ce lieu mal famé, et quiconque se hasardait à une heure de nuit et quelquefois en plein jour, à cette époque, dans les Champs-Elysées, aujourd'hui si brillants, risquait fort d'être attaqué, dévalisé et souvent même assassiné.
Cependant nos deux jeunes gens marchaient tranquillement sans paraître autrement s'inquiéter de l'immense solitude qu'ils traversaient.
Ils étaient vêtus de noir, l'habit arrondi sans broderie et à boutons de soie. Le manteau qui les enveloppait
laissait entrevoir la chemise à jal)ot et la cravate de mousseline flottant sur le gilet noir entr'ouvert.
Ils étaient tous deux de taille moyenne, mais de force et de physionomie surtout différente.
Celui qui paraissait le plus jeune, et Tétait en effet de plus de dix années, était grêle et accusait un tempérament nerveux. Son visage mohile reflétait toutes les inquiétudes de son esprit. Ses cheveux, qu'il portait longs et qu'il avait fins et soyeux, flottaient au caprice du vent. Il avait le geste rapide, la parole vive, et son pas inégal devançait toujours celui de son compagnon^ qui, plus calme et plus posé, Técoutait en hochant la tète et ne lui répondait souvent que par monosyllabes.
C'étaient Montravel et René d*Aubersac, tous deux appartenant par leurs convictions et leurs aS'ections au parti des girondins, qui venaient de se multiplier et de se sacrifier pour assurer la fuite de plusieurs de leurs amis et qui redescendaient dans Paris pour se dévouer de nouveau pour ceux qui, moins heureux ou moins prudents, étaient encore en péril.
— Je sais bien que les girondins ont commis de grandes fautes, disait René, mais ils sont sincères, et je me dévouerai avec eux, s'il le faut.
— Ce sont nos amis.
— Et de nobles cœurs.
— • Ils n'ont pas compris la situation et sont les premières victimes de leur erreur.
— Oui, dit René, ceux qui ne mettront pas l'espace entre eux et le pouvoir y laisseront leur tète.
— Ils veulent encore lutter.
— Ils ont tort ; la vérité, il faut l'avouer, est du côté
de Danton, de Camille et de Robespierre qui sait si
elle n'est pas du côté de Marat.
— Oh I fit de Montravel avec un geste d'horreur.
— Pourquoi pas, dit René, sans se départir de son calme, moi, je suis girondin, je suis pour les demi-mesures et je repousse tout ce qui ressemble au sang vers^ et à la vengeance; mais pourquoi, parce que hier encore j'étais un aristocrate, parce que j'appartiens à la race proscrite, parce que, somme toute, ce sont les miens qu'on poursuit et qu'on égorge, parce que c'est moimême que Féchafaud menace et que mon éducation, mon passé, mon nom, mes relations, tout forcément me ra« mène aux choses de la monarchie. C'est donc ^ miracle que je sois déjà un girondin. Mais il n'en est pas moins vrai que je comprends très-bien le sentiment qui guide les jacobins dans leur haine contre nous. Nous n'avons pas soufifert, nous sommes miséricordieux ; nous n'avons
-pas vécu de la vie du peuple, nous en ignorons les souffrances et les aspirations.
— Nous les devinons.
— Non, nous ne les comprenons pas absolument. Nous sommes disposés à l'indulgence, parce que nous n'avons jamais éprouvé d'humiliations.
— Le peuple doit savoir oublier et se montrer grand et généreux, dit de Montravel.
— C'est vrai, répondit René, mais il ne lui est pas défendu, il lui est même ordonné de veiller sur sa victoire et de se méfier de ses ennemis. Or, cerné comme il l'est, menacé de tous côtés, à l'intérieur et à l'extérieur, pauvre, misérable, sans ressources, quels moyens sont en son pouvoir, s'il n'emploie par la sévérité? C'est triste
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à dire, mais il faut &ire table rase, il faut qu'il raine, chasse^ extermine les ennemis acharnés de son indépraidance, autrement...
— C'est horrible, dit Hontravel.
— Je le pense comme toi, dit René, et à tel point que je préfère être du côté des victimes que de celui des bourreaux. Mais ma conviction est telle que Ton me couperait le cou que je n'en voudrais pas à mes juges.
— Sais-tu que nous en prenons le chemin? dit Mon« travel.
— Puisse ce sang féconder le sol de la liberté I s'écrîa René d'Âubersac.
Us étaient arrivés, ils entrèrent et se trouvèrent au milieu d'amis dévoués.
Il y avait là Bideauré, Marcel, blessé et revenu près de la pauvre Marguerite, la Palférine, triste et sombre, et pleurant Montsabray, Thérèse pleurant Marthe tremblant pour René; Lodoiska entourant Louvet de ses bras désespérés, Gabrielle, la tête renversée dans les bras de Barbaroux, Buzot, plongé dans le souvenir de M"' Roland, déjà prisonnière ; une dernière nuit les trouvait ensemble. A diverses heures de la nuit, les uns et les autres devaient fuir par des routes ditférentes. La mort seule désormais devait les réunir.
Dans cette nuit et celles qui suivirent, les départements furent sillonnés de malheureux fuyant Paris. Grangeneuve gagna Bordeaux, Chasset et Biroteau I purent parvenir à se cacher à Lyon, Brissot s'enfuit à liliulins, Rabaut Saint-Etienne à Nimes, Barbaroux, Guadet, Buzot, Salles, Péthion, Lesage, Cussy, Kervélégen, Lanjuinais, Bergoing, Louvet, purent échapper
à la vigilance des espions attachés à leurs personnes et parvinrent à Caen.
Bientôt à eux se joignirent Gorsas, Boutadouk, du Chestel, Larivière, Lesage, Meilhan^ Valady, Pitiou, Mollerault, des écrivains comme Marchenna, Riouffe et Gircy-Dupré, des patiûotes comme Montravel et René d'Aubersac.
Les girondins furent accueillis avec enthousiasme par les départements, et Tinsurrection éclata de tous les côtés contre Paris.
Menacer Paris, faute énorme, qui fut le malheur de la Gironde.
On s'/arma, troupes vendues, volontaires, les départements en armes rêvèrent de descendre sur Paris, les gi« rondins découragés et sentant leur impuissance et la grandeur de leur faute^ restèrent simples spectateurs de rémeute.
Ils laissèrent faire et ce fut un crime.
Us auraient pu alors mourir en combattant, ils mou« rurent en fuyant.
Mais c'est alors que se place, à cette époque d'héroïsme et de terreur^ un autre drame non moins palpitant, celui d'une idole qui tombe, d'un homme qu'on assassine et d'une femme qui se dévoue.
Le drame sombre d'une femme coupable et héroïque.
CHARLOTTE GORDAY
Les girondins proscrits frappaient donc ^x portes de la province et se dispersaient dans les départements. Vingt-deux étaient prisonniers; les autres essayaient d'échapper à la puissance des jacobins. Beaucoup, comme nous l'avons dit, sillonnaient la Normandie, et avedeut leur point central à Caen. Ils exaltaient la population, et la jeunesse voulait se dévouer pour faire cortège à leur éloquence et à leur talent.
Le 7 juillet 1793, on battit la générale dans les rues de Caen, et quelques volontaires accoururent pour voler à la défense de leurs amis.
Il était surtout un nom exécré qui courait sur toutes les lèvres comme celui de l'ennemi public. Marat. Nous vivons déjà, dans ce récit, entrevu Marat, nous le re-
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verrons encore. Pour comprendre Marat, il faut se placer à un point de vue particulier. Cet homme résumait en lui la fièvre, la souffrance, la misère, toute la haine du peuple; c'était un monstre, mais un monstre qui, les flancs déchirés, se défend et se venge contre une meute acharnée jetée à sa poursuite. Pour des jeunes gens beaux, éloquents, nourris de la moelle antique plus que de la misère du peuple, on comprend que Marat fut un objet d'horreur. D'ailleurs la guerre était déclarée entre eux. Marat avait demandé la tète des girondins, ceux-ci réclamaient sa mort.
Or, à Caen, il n'y avait qu'un cri : Guerre à mort à Marat,
Malheureusement-, Tenthousiasme et la haine ne suffisaient pas encore à entraîner les ennemis des jacobins, car ce jour-là les volontaires se comptèrent.
Ils étaient trente.
Trente... chiffre dérisoire... trente pour lutter contre Paris à feu et à sang. Une jeune fille qui se trouvait là pour applaudir à leur départ en fut toute triste et afQigée.
Péthion crut que l'enfant avait là, dans les rangs, celui qu'elle aimait, et qu'elle se désolait de son départ.
Il la plaisanta doucement.
Celle-ci répondit avec un sourire pâle.
— Je n'ai personne, que ma patrie... et je la vois abandonnée.
Elle s'en alla toute désespérée, et à partir de ce jour, de cette heure, elle eut une idée fixe qui la poursuivit et la tourmenta :
364 EUGÈNE MQRET
Tuer Marat.
Elle se nommait Charlotte Gorday-d' Armant, quelques auteurs écrivent d'Armans, elle était fille de François de Corday-d' Armant, gentilhomme de province sans forttine, et qui cultivait de ses mains la terre qui le nourrissait lui et sa famille.
Le peuple, qui fait peu de cas de la longueur d*im nom, mais aime à en préciser le caractère, et quand il le conçoit, lui prtte volontiers sa valeur et son énergie, n'a retenu de ce nom banal Corday-d* Armant, que la signification nette et colorée : Charlotte Cordât/.
Elevée au couvent, de bonne heure elle s'isola et s'apprit à penser. Tout enfant, elle montra une piété fervente, puis, peu à peu se détachant des liens superstitieux de la religion, elle conçut l'amour de la patrie et rêva de faire quelque chose pour elle.
Ne voulant faire peu, elle fit trop.
Mais-n'anticipons pas. On supprima les monastères, elle avait dix-neuf ans, elle songea à rentrer chez son père, mais le gentilhomme était presque misérable; elle avait deux frères, mais engagés au service du roi, ils avaient émigré, une de ses sœurs était morte, l'autre soignait le ménage de son père. Il mourut, elle ne sut de quel côté tourner ses pas. Une vieille tante. M"*® Bretteville lui offrit un asile, Charlotte l'accepta, elle vint habiter à Caen chez sa tante.
Les journées s'écoulaient tristes et silencieuses dans la compagnie d'une vieille femme et de quelques-unes de ses amies aussi âgées que celle-ci.
Point de gaieté, de jeunesse dans cet asile de calme et de paix.
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Mais Charlotte vivait avec le passé plus qu'avec le présent. Ni fragile, ni coquette, ni dévote, mais versée dans la lecture des anciens, elle représentait une de ces vertueuses Spartiates et fières Romaines qu'ont dessinées Plutarque et Tite-Live. Elle voyait dans Marat, dit un historien^ plus qu'un Hippias, qu'un Tarquin ou qu'un Âppius Claudius. Heureuse si elle eut pu le frapper au milieu d'une fête ou d'un combat, ou l'atteindre dans sa chaise curule.
C'est que, tout au passé qui la séduisait par sa peinture héroïque, elle prêta l'oreille néanmoins aux événements contemporains et, en secret, alors qu'autour d'elle on émettait des regrets sur l'ancien régime et qu'on gémissait sur l'ère nouvelle, elle nourissait des espérances sur l'avenir de la République.
La présence des girondins enflammait surtout son fmagination et, .les voyant malheureux, persécutés, honnis, poursuivis et destinés à la mort, elle chercha leur ennemi et crut le trouver dans Vami du peuple.
C'était en effet Marat leur ennemi le plus implacable. Il détestait tout dans les girondins, la jeunesse, la beauté, l'éloquence, le talent et toutes les défaillances communes à l'humanité. Il n'avait pas de faiblesse, lui, il n'avait que des passions confondues dans un seule, sa haine et son amour, sa haine pour l'aristocratie et son amour pour le peuple.
Il avait l'aigreur de l'homme qui toute la vie a souffert, il jugeait à travers sa haine et sa colère. Il était mauvais juge, mais il sentait juste parfois. Charlotte Gorday ne vit en lui que le bourreau de là République, alors qu'il en était peut-être le grand justicier.
Elle le condamna à mort et quitta Gaen un matin pour venir à Paris.
Elle fît ce raisonnement : La Loi est la. paix même. Qui a tué la Loi au 2 juin ? Marat surtout. Le meurtrier de la Loi tué, la Paix va refleurir. La mort d'un seul sera la vie de tous.
Telle fut toute sa pensée. Pour sa vie^ à elle-même, qu'elle donnait, elle n'y songea point.
Pensée étroite, autant que haute, dit Michelet. Elle vit tout en un homme; dans le fil d'une vie elle crut couper celui de nos mauvaises destinées, nettement, simplement, comme elle coupait, fille laborieuse, celui de son fuseau.
Qu'on ne croie pas voir en M"® Corday une virago farouche qui ne comptait pour rien le sang. Tout au contraire, ce fut pour l'épargner qu'elle se décida à frapper ce coup. Elle crut sauver tout un monde en exterminant l'exterminateur. Elle avait un cœfur de femme tendre et doux. L'acte qu'elle s'imposa fut un acte de pitié.
Dans l'unique portrait qui reste d'elle, et qu'on a fait au moment de sa mort, on sent son extrême douceur. Rien qui soit moins en rapport avec le sanglant souvenir que rappelle son nom. C'est la figure d'une jeune demoiselle normande, figure vierge, s'il en fut, l'éclat doux du pommier en fleur. Elle parait beaucoup plus jeune que son âge de vinq-cinq ans. On croit entendre sa voix un peu enfantine, les mots mêmes qu'elle écrivit à son p'fere, dans l'orthographe qui représente la pronondation traînante de Normandie ; «Pardonnais-moi, mon papa... »
LES DRAMES DE LA ftONVENTION 367
Dans ce tragique portrait elle paraît infiniment sensée, raisonnable, sérieuse, comme sont les femmes de son pays. Prend-elle légèrement son sort? point du tout, il n'y a rien là du faux héroïsme. Il faut songer qu'elle était à une demi-heure avant la terrible épreuve. Wa-telle pas un peu de l'enfant boudeur? Je le croirais ; en regardant bien, l'on surprend, sur sa lèvre un léger mouvement, à peine une petite moue. Quoi! si peu d'irritation contre la mort I... contre l'ennemi barbare qui va trancher cette charmante vie, tant d'amours et de romans possibles. On est renversé, de la voir si douce ; le cœur échappe, les yeux s'obscurcissent ; il faut regarder ailleurs.
Le peintre a créé pour les hommes un désespoir, un regret éternel. Nul qui puisse la voir sans dire en son cœur : « Oh 1 que je sois né si tardl... Ohl combien je l'aurais aimée ! »
Elle a les cheveux cendrés du plus doux reflet : bonnet blanc et robe blanche. Est-ce en signe de son innocence et comme justification visible? je ne sais. Il y a dans ses yeux du doute et de la tristesse. Triste de son sort, je ne le crois pas; mais de son acte, peut-être... Le plus ferme qui frappe un tel coup, quelle que soit sa foi, voit souvent, au dernier moment, s'élever d'étrangeg doutes.
En regardant bien ses yeux tristes et doux, on sent encore une chose, qui peut-être explique toute sa des . tinée : Elle avait toujours été seule.
Oui, c'est là l'unique chose qu'on trouve peu rassurante en elle. Dans cet être charmant et bon, il y eu cette sinistre puissance, le démon de la solitude.
368 EUGÈNE MORBT
Elle était de celles qui peuvent traverser impunément les livres et les opinions sans que leur pureté en soit altérée. Elle garda, dans la science du bien et du mal, un don singulier de virg^ité morale et comme d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les intentions d'une voix presque enfantine, d*un timbre argentin, où Ton sentait parfaitement que la personne était entière, que rien n'avait encore fléchi. On pouvait oublier peut-être les traits de M^ Corday, mais sa voix, jamais. Une personne qui Fentendit une fois à Caen, dans une occasion sans importance, dix ans après, avait encore dans l'oreille cette voix unique et l'eût pu noter.
Cette voix enfantine, assure l'historien de la révolution, était unie à une beauté sérieuse, virile par Texpression, quoique délicate par les traits. Ce contraste avait l'elFet double de séduire et d'imposer.
Les girondins qui la virent éprouvèrent cette séduction et ce respect. Pour eux elle éprouva de l'enthousiasme et pour quelques-uns de l'admiration, mais pas d'amour.
Elle n'en aima aucun. Ni Péthion qui était tout à ses enfants, Louvet tout à Lodoïska, Buzot au souvenir de M'"*' Roland, Barbaroux à Gabrielle d'Aubersac; elle les approcha et s'entretint avec eux des espérances de la France et de l'avenir de la République, mais aucun autre sentiment que celui du patriotisme ne trouva d'issue dans son cœur.
Elle n'aima pas davantage un jeune gentilhomme du nom de Franquelin, engagé dans le bataillon des volontaires de Caen. Ceci est du roman dans l'histoire, nous, nous faisons.de l'histoire dans du roman.
Elle quitta sa ville poursuivie par un sentiment exa-
géré de patriotisme. On peut condamner son acte, mais on n'a pas le droit de le calomnier.
Ciomme dit Michelet, les historiens romanesques ne tiennent jamais quitte leur héroïne, sans essayer de prouver qu'elle a dû être amoureuse. CeUe-ci probablement, disent-ils, l'aura été de Barbaroux. D'autres, sur un mot d'ime vieille servante, ont imaginé un certain Franquelin, jeune homme sensible et bien tourné, qui aurait eu l'insigne honneur d'être aimé de M"' Gorday et de lui coûter des larmes. C'est peu connaître la nature humaine. De tels actes supposent l'austère virginité du cœur. Si la prêtresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c'est que nul amour humain n'avait amolli son cœur. — Le plus absurde de tous, c'est Wimpfen, qui la fait d'abord royaliste! amoureuse du royaliste Belzunce I
Mais elle s'éloigne de Gaen ; accompagnons-la jusqu'à Paris.
Avant de partir elle distribue ses livres et va rendre visite à son père, à Argentan. Se croyant libre après, elle prend la route de Parisety arrive le jeudi 11 juillet, vers midi, et descend rue des Vieux- Augustins, à l'hôtel de la Providence.
Il faisait une chaude et belle journée, mais soit qu'elle fût trop préoccupée ou que la fatigue la vainquit, elle n'eut pas le courage de sortir et se coucha.
Elle dormit d'un profond sommeil.
Le lendemain, elle s'habilla simplement et sortit de l'hôtel, elle alla, dans ce Paris qu'elle ne connaissait pas, à la recherche d'un député nommé Duperret, pour lequel elle avait sollicité une lettre de recommandation de Bar- J
370 EUGÈNE MOBET
baronx ; elle ne le trouva pas ; elle rentra à l'hôtel, passa la journée dans sa chambre et y retourna le soir. Ï31e le vit et tons deux causèrent. Après cette Tisite et quittant le député qui l'aTait accompagnée, elle se dirigea vers le Palais-Royal, et, allant droit à la boutique d'un coutelier, elle acheta un couteau qu'elle paya quarante sous.
L'arme qui devait tuer Marat était trouvée.
Le lendemain, elle se présenta chez le farouche ami du peuple. Elle avait appris qu'il n'allait plus à la Convention, qu'il ne sortait plus, qu'il se tenait enfermé diez lui. C'est là qu'elle résolut de l'aller chercher.
Marat ne pouvait la recevoir.
Nos lecteurs se rappellent l'intérieur de Marat, que nous avons décrit dans le cours de ce récit. On se souvient qu'il habitait au premier étage d'une maison misérable de la rue des Cordeliers, aujourd'hui rue de l'Ecolede-Médecine, numéro 18, à la hauteur du passage du Commerce. Charlotte ne put pénétrer que dans la première pièce, et, interrogée par Catherine Evrard, autrement dit Albertine Marat, la femme du tribun devant Dieu, elle fut obligée de demander audience par lettre.
Elle écrivit : Votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la République. Je me présenterai chez vous vers une heure, ayez la bonté de me recevoir et de m'accorcîcr un moment d'entretien. Je vous mettrai dans le cas de rendre un grand service à la France.
Ce billet était plus qu'une faute, c'était un crime. Charlotte le comprit à la dernière heure, et s'en est repentie.
Elle n'avait pas le droit de surprendre un cœur (ju'elle allait frapper.
Mais Charlotte faisait bonne garde, et elle voulait approcher de la victime que son patriotisme lui désignait.
Elle indiqua l'heure à laquelle elle reviendrait, et ne put cette fois encore être introduite.
Elle laissa un nouveau billet :
Marat, disait-elle, faisant appel à la générosité de son cœur, je vous ai écrit ce matin, avez-vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on me refuse votre portel J'espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Gaen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté. Je suis malheureuse ; il suffit que je le sois pour avoir droit à votre patriotisme.
Elle partit et revint le même jour à sept heures du soir.
Elle était mise toujours avec sa simplicité habituelle, mais néanmoins avec quelque recherche. Un fichu de soie recouvrait ses épaules, et, se croisant sur sa poitrine, se nouait derrière sa taille. Sa robe était blanche et presque neuve. Un ruban de soie serrait autour de sa tète sa coiffe normande dont les dentelles flottaient au vent. De cette coiffe s'échappaient ses cheveux, dont quelques boucles s'ébattaient sur son cou.
Elle était belle ainsi, et à voir sa tenue noble, ses manières dignes et la sérénité de son regard, personne ne se fût douté que cette femme allait tuer un homme.
Elle monta dans une voiture publique à la place def
Victoires, traversa le Pont-Neuf et desceDcUt au numéro 20 de la rue des Gordeliers.
Bile était de nouveau en face de la porte de Marat; elle monta.
Il était sept heures du soir, avons nous dit, et, quoique en juillet, le jour commençait à baisser. Le temps était gris et terne, peut-être à cause du quartier aux maisons hautes et sombres.
Charlotte, dans l'escalier, fut rappellée par la portière, mais elle fit la sourde oreille et continua à monter.
La portière insista, et Charlotte ne se montra que plus opiniâtre.
Au bruit qui s'ensuivit, Albertine^entr'ouvrlt la porte et un débat s'éleva.
Charlotte suppliait qu'on la laissât pénétrer jusqu'à l'ami du peuple. Albertine Marat infusait obstinément, menaçant de fermer la porte au nez de la jeune fille.
Charlotte allait encore échouer contre l'ombrageuse susceptibilité de la femme dévouée, quand Marat, qui était au bain et entendit le colloque, ordonna que l'étrangère fût introduite.
Elle entra.
Elle traversa rapidement l'intérieur étrange et misérable du journaliste. C'étaient de vieux meubles, des journaux partout, des paperasses sur toutes les chaises, les pièces étaient semblées et obscures; le parquet gris et taché. Charlotte ne détourna même pas la tète. EUle n'osait croire encore à son succès. Albertine la suivait en maugréant, montrant visiblement qu'elle n'obéissait qu'à regret et qu'avant que celle-ci ne fût arrivée près de
Marat^ elle n'épiait qu'âne occasion pour la repousser.
E31e ne se présenta pas assez vite, et Charlotte Corday pénétra dans ]a cl^ambre dcf rami du peuple.
ËUe était petite et à peine éclairée. Charlotte n'eut pas le temps d'examiner et s'approcha tout près de la baignoire dans laquelle reposait Marat.
Un drap sale dissimulait son eorps^ une plandie mal rabotée sur laquelle il écrivait ne laissait passer que sa tête et le haut de ses épaules.
Cette tête était enveloppée d'un mouchoir; et la peau jaune de sa face semblait se détendre sous les ardeurs de la fièvre. Cet homme était horrible ainsi. Le peuple suait sa misère et ses souffrances, sa haine et ses colères par les pores de ce corps grêle et misérable.
— C'est toi qui es venue déjà trois fois dq^uis hier? dit-il, levant ses deux yeux perçants sur la belle fille.
— Oui, répondit-elle sans émotion dans la voix.
— Que me veux- tu?
— T'entretenir dans l'intérêt de la République.
— Parle.
— J'arrive de Caen.
— Et tu as vu sans doute les infâmes girondins? — ' Tous ceux qui ont fui de ce côté.
— Les scélérats !
ïSlle se tut et attendit, voulant le laisser venir et s'ap prêtant déjà à frapper.
— Dis-moi les noms de tous ces misérables.
— Les voici.
— Attends, je vais les écrire sous ta dictée et ce sera une liste de proscription.
Charlotte frémit.
— Allons, nomme-les.
Charlotte parât chercher dans ses souvenirs et nomma chaque girondin.
Marat trempa sa plume dans l'encrier sordide posé sur un billot près de lui et les traça sur une feuille blanche.
Mais à chaque nom qu'elle prononçait, Charlotte se rapprochait de la baignoire, et sa voix prenait un accent détourné.
Buzot, Péthion, Barbaroux... quand elle arriva à ce çom, elle eut un tressaillement par tout le corps, et tout doucement elle se pencha sur la baignoire.
— Cest tout? fit Uami du peuple.
— Oui, fit-elle d'une voix sombre et alors égarée.
— C'est bien, dit- il, avant huit jours ils iront tous à la guillotine.
Il n avait pas terminé que le couteau était tiré de son sein, et que, le soulevant de sa main frêle; elle le plongeait jusqu'au manche dcms le corps de sa victime.
— Â moi, ma chère amiel à moi! cria Marat.
11 expire, et le couteau retiré de la plaie sanglante glisse sur le parquet.
La femme entre, le commissionnaire... Ils trouvent Charlotte, debout et comme pétrifiée, près de la fenêtre, dit Michelet.
L'homme lui lance un coup de chaise à la tête, barre la porte pour qu'elle ne sorte. Mais elle ne bougeait pas. Aux cris, les voisins accoururent, tous les passants. On appelle le chirurgien, qui ne trouve plus qu'un mort. Cependant la garde nati^ale avait empêché qu'on ne mit Charlotte en pièceâ; on lui tenait les
deux mains. Elle ne songeait guère à s'en servir. Immobile, elle regardait d'un œil terne et froid. Un perruquier du quartier qui avait pris le couteau, le brandissait en criant. Elle n'y prenait pas garde. La seule chose qui semblait l'étonner, et qui (elle l'a dit elle-même) la faisait souffrir, c'étaient les cris de Catherine Marat. Elle lui donnait la première et pénible idée « qu'après tout Marat était homme. » Elle avait l'air de se dire : « Quoi donc ! il était aimé! »
Le commissaire de police arriva bientôt, à sept heures trois quarts, puis les administrateurs de police, Louvçt et Marino, enfin les députés Maure, Chabot, Drouet, et Legendre, accourus de la Convention pour voir le monstre.
Ils furent bien étonnés de trouver entre les soldats qui tenaient ses mains, une belle jeune demoiselle, fort calme, qui répondait à tout avec fermeté et simplicité, sans timidité, sans emphase.
Mais alors ce fut bientôt à qui se jetterait sur elle, la déchirerait, lui ferait endurer mille morts. On eut toutes les peines du monde à l'arracher au fanatisme de la foule de gens qui accouraient de tous côtés.
Mais Charlotte ne fut émue que des cris d'Albertine. Les menaces qui s'adressaient à elle, les invectives et les impréciations dont on l'accablait, ne faisaient rien sur elle, la douleur d'une femme seule remua ses entrailles. Elle fut tout étonnée qu'un homme comme Marat eût eu aussi une femme qui pleurât sa mort.
On la conduisit à l'Abbaye, le 16 au matin eUe fut transférée à la Conciergerie.
Nous ne la suivrons pas dans les .différents înterroga-
376 EUGÈNE MORBT
toires qu'on loi fit subir, à quoi bon? Nous savons tons ce qu'elle pensait et quel mobile l'avait fait agir.
Devant le tribunal révolutionnaire, elle fut ce qu'elle devait être, sublime et béroique comme une héroïne de Corneille.
« Qui vous inspira tant de haine? lui demanda-t-on. — Je n'avais pas besoin de la haine des autres, j'avais assez de la mienne, répondit-elle. »
« Cet acte a dû vous être suggéré? — On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même, o
.a Que haîssiez-vous en lui? — Ses crimes. »
<( Qu'entendez-vous par là? — Les ravages de la France. »
a Qu'espériez-vous en le tuant? — Rendre la paix à mon pays. »
(( Croyez-vous donc avoir tué tous les Marat? — Celui-là mort, les autres auront peur, peut-être. »
« Depuis quand aviez-vous formé ce dessein? — • Depuis le 31 mai, où l'on arrêta ici les représentants du peuple. »
Le président, après une déposition qui la charge.
« Que répondez-vous à cela? — Rien, sinon, que j'ai réussi. »
Sa véracité ne se démentit qu'en un point. Elle soutint qu'à la revue de Caen il y avait trente mille hommes. Elle voulait faire peur à Paris.
Plusieurs réponses montrèrent que ce cœur si résolu n'était pourtant nullement étranger à la nature. Elle ne put entendre jusqu'au bout la déposition que la femme de Marat faisait à travers ses sanglots; elle se hâta de dire : « Oui, c'est moi qui l'ai tué. »
Elle eut aussi un mouvement quand on lui montra le couteau. Elle détourna la vue^ et^ l'éloignant de la main, elle dit d'une voix entrecoupée : a Oui, je le reconnais, je le reconnais...»
Fouquier-TinviUe fit observer qu'elle avait frappé d'en haut, pour ne pas manquer son coup; autrement elle eût pu rencontrer une côte et ne pas tuer; et il ajouta : (( Apparemment, vous vous étiez d'avance bien exercée?... — Ohl le monstre! s'écria- t-elle. Il me prend pour un assassin I »
Ce mot, dit Ghauveau-Lagarde, fut comme un coup de foudre. Les débats furent clos. Ils avaient duré en tout une demi-heure.
Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots qui sont dessous, elle sourit à ses compagnons de prison, qui la regardaient passer, et s'excusa près du concierge Richard et de sa femme, avec qui elle avait promis de déjeuner. Elle reçut la visite d'un prêtre qui lui offrait son ministère, et réconduisit poliment : a Remerciez pour moi, dit elle, les personnes ■ qui vous ont envoyé. »
Elle avait remarqué pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir ses traits, et la regardait avec un vif intérêt. Elle s'était tournée vers lui. Elle le fit appeler après le jugement, et lui donna les derniers moments qui lui restaient avant l'exécution.
Après le prêtre et. le peintre, ce fut le tour du bourreau, elle se livra au dernier, remit une boucle de ses beaux cheveux à M. Hauer, le peintre, qui toujours essayait de saisir ses traits pour la postérité.
pile le remercia affectueusement, remercia tout le
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monde, geôlier, exécuteur, et vêtue de la toilette des condamnés, elle monta dans la fatale charrette.
C'est alors, dit l'historien de la révolution, que la foule, anhnée de deux fanatismes contraires, de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau rouge, la nature sembla s'associer à la passion humaine, un violent orage éclata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle apparut au Pont-Neuf et qu'elle avançait lentement par la rue Saint-Honoré. Le soleil revint haut et fort ; il n'était par sept heures du soir (19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relevaient d'une manière étrange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.
On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins se placèrent sur son passage et la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus terrible que la Némésis révolutionnaire, elle troublait les cœurs, les laissait pleins d'étonnement.
Alors le ciel s'était éclairé, la pluie qui collait ses vêtements sur ses membres dessinait sous la laine humide les gracieux contours de son corps, comme ceux d'une femme sortant du bain. Ses mains liées derrière le dos la forçaient à relever la tête. Cette contrainte de muscles, dit Lamartine, donnait plus de fixité à son attitude et faisait ressortir les courbes de sa stature. Le soleil couchant éclairait son front de rayons semblables à une auréole.
Les couleurs de ses joues, relevées par les reflets de sa chemise rouge, donnaient à son visage une splendeur dont les veux étaient éblouis. On ne savait si c'était
l'apothéose ou le supplice de la beauté qui suivait ce tumultueux cortège.
Arrivée sur l'échafaud, elle ne fit qu'un mouvement quand le bourreau lui arracha le fichu qui se croisait sur sa poitrine. Mais elle se remit aussitôt et courut au-devant de la mort en présentant sa tête à l'exécuteur.
Cette belle tête tomba.
Un aide, un fanatique, un misérable la prit, cette belle tête, l'empoigna brutalement et la souffleta.
Elle rougit...
Plusieurs contemporains l'affirment... la face rougit et un frisson d'horreur glaça la foule.
Marat avait payé sa dette au peuple, Charlotte Corday avait payé celle de la bourgeoisie.
Tous deux avaient le mépris de la vie et tous deux furent sublimes et coupables; ils méritaient de mourir et méritaient d'être pardonné par l'histoire. Tous deux eurent leur raison d'être : Marat, proclamant les droits irréconciliables du peuple et en proclamant ces droits dans le sang des privilégiés, et Charlotte Corday en écoutant le cri de son cœur indigné.