‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 19 sur 21 · LE CONDAMNÉ A MORT · texte numérisé non relu

LE CONDAMNÉ A MORT

Tous les jours les charrettes de Fouquier-Tinville vidaient les prisons, emportant vers la place de la Révolution les bons et les méchants, les violents et les faibles, les ennemis du peuple et les modérés, vengeant à la fois le despotisme passé et enrayant l'avenir.

Us mouraient tous sans murmures, sans récriminations... vieillards, femmes, enfants. Epoque héroïque et étrange... On s'embrassait et l'on se donnait la mort.

Les princes, les ducs, les marquis, les Viviane, les Marchangy, les Montravel, les Roucher, les Ghenier, les défenseurs du droit divin et les amis timorés de la grande cause, ils tombaient tous, tous ceux que nous avons haïs ou aimés dans le cours de ce récit, c'était le

glaive égalitaîre s'abattant sans colère mais sans repos sur les tètes jeunes, belles ou avides d'oubli.

Le sang, et souvent un sang pur et généreux, lavait le sol fangeux de la grande nation qui contenait, dans son sein, les tronçons pourris et les membres infectes de plusieurs générations gangrenées.

Ils tombaient tous, les uns après les autres, ils allaient tous tomber, après les Girondins, madame Roland, après madame Roland, Danton, Camille Desmoulins.

Tous, jusqu'à Robespierre, que la réaction un jour assassinera lâchement, ainsi que Saint-Just, le grand et stoïque républicain.

' Nous raconterons quelque jour sa mort héroïque et fatale.

De toutes ces femmes sublimes qui ont traversé ce récit en courant, toutes avaient payé leur dette à la liberté naissante ou étaient à la veille du sacrifice, toutes, jusqu'à la Dubarry qui se débattait en vain contre la main du bourreau, qui l'étreignait, toutes, jusqu'à la Palférine qui, dans son propre sang, purifia les fautes de sa jeunesse, toutes, jusqu'à la belle Théroïgne de Méricourt qui, déshabillée un jour par une troupe d'infâmes mégères qu'on nommait les fu/ries de la gvillotvfie, disparut et devint folle.

On la crut morte et elle passa pour telle.

Plût au ciel qu'elle le fClt; mais elle vécut celle-là, elle vécut folle toute sa vie, et mourut vingt ans après à l'hôpital de la Salpétrière.

n n'est pas jusqu'à Lucile, Lucile l'immortelle qui ne suivit à l'échafaud son bien aimé GamiUe.

Ils s'étaient aimés dans la vie et avaient vécu du même

souffle et des mêmes transes; ils se suivirent sur la route terrible et leurs lèvres, encore tièdes du baiser de leur amour, se retrouvèrent dans la mort.

De toutes ces fenmies qui avaient joué un rôle dans ces journées chaudes d'enthousiasme et d'inspirations grandioses^ il n'en resta qu'une qui vécut longtemps après, et qui vécut trop pour sa gloire.

Thérézia Gabarrus.

Nous la retrouverons dans les Muscadins du Directoire, pages émues des heures convulsives des derniers jours de la Révolution, dont les Amow^s cTun Garde française ont salué l'aurore.

Madame Roland fut le génie de la liberté ; Thérézia Gabarrus, autrement dît madame Tallien, morte princesse de Chimay, fut le génie de la réaction.

Elle tua Robespierre et salua Bonaparte.

Elle enterra la République et amena l'Empire.

Mais laissons, pour l'heure, ces grandes figures dans lombre, et finissons cette longue Odyssée par le tableau ému de l'événement capital qui doit en être le dénoûment.

René d'Aubersac était toujours à la Conciergerie : condamné à mort en même temps que les Girondins, son nom n'avait pas encore été appelé pat la voix sinistre du pourvoyeur de Sanson. Qu'attendait-on ?

Lui-même l'ignorait et ne savait que supposer. L'oubliait-on. Il souriait à cette pensée et n'y croyait guère. Ancien officier du roi, protégé de Marie-Antoinette, ami des Girondins, ses crimes étaient flagrants. Il devait, jusqu'au bout, accomplir sa destinée, et cela d'ailleurs ne lui déplaisait pas de mourir.

Ses adieux étaient faits. li était prêt, et s'impatientait que le moment tardât tant.

Tous les jours, le geôlier entrait dans la prison et lisait à haute voix une longue liste.

C'étaient les noms de la funèbre journée.

René prêtait l'oreille.

« Allons, se disait-il, ce n'est pas encore pour aujourd'hui, alors c'est pour demain. »

Une après-midi qu'il venait d'entendre nommer les noms des tristes élus du jour, et qu'il se réfugiait, soucieux et sombre, au fond de la prison, se demandant de quel droit on prolongeait ainsi son supplice, on vint l'avertir que quelqu'un le demandait au parloir.

Etonné, il se rendit à l'invitalion.

Ce n'était pas Thérèse certainement qui venait une fois de plus attrister ses derniers moments, Thérèse était venue la veille et avait promis de ne plus reparaître.

Oh ! la scène avait été déchirante I

Depuis un an, les deux amants étaient deux époux.

Dans les bras de l'épouse, il y avait un enfant issu d'une union sainte et légitime, mais que la loi, exigeante dans sa forme, n'avait pas voulu légaliser.

— Ma pauvre Thérèse, avait dit René en sanglotant, le temps va nous manquer pour être l'un à l'autre devant les hommes.

— Qu'importe, répondit celle-ci, ne sommes-nous pas mariés devant Dieu, et mon père ne nous a-t-il pas fiancés lui-même, au nom de noire amour et de nos malheurs ?

— Mais cet enfant?

— Il s'appelera René comme toi.

— Oui, René... mais...

— Eh bien! René d'Aubersac ou René Bideauré, que t'importe... Il est notre sang, notre vie à tous deux, s'il ne porte pas le beau nom que tu as, il aura tés vertus et ton grand cœur.

Ainsi avait parlé Thérèse la républicaine devant le condamné à mort; ainsi avait-elle parlé pour ne pas désespérer la conscience du malheureux père ; mais il n*est pas besoin de dire tout ce qu'au fond du cœur elle souffrait de la fausse situation qui était faite à son enfant.

Rendons-lui justice, pour elle, elle n'y songeait pas.

Cette dernière entrevue avait été, disions-nous, déchirante.

Elle avait eu lieu entre les barreaux de fer d'un guichot aux deux côtés duquel veillaient deux geôliers.

Le mari et la femme n'avaient pu se donner le baiser suprême qu'entre ces barreaux.

Un moment la mère avait élevé le petit être innocent et insouciant, et avait approché sa tête des froids bar* reaiix.

— Embrasse-le I s'était-elle écrié.

René s'était penché, et, au milieu d'un sanglot, avait appuyé ses lèvres brûlantes sur le front de l'enfant qui était son fils et qu'il étaif certain de ne plus jamais revoir.

Jamais, car une heure après cette scène on devait appeler la liste du jour, et il était convaincu que son nom ne pouvait y être omis.

Après l'enfant, ce fut la mère qui colla sa joue contre les barreaux.

— MliTfeérèse...

Ce fut tout ce qu'il put dire, le vaillant et beau René qui, dans une seconde, entrevit toute sa vie et les heures chaudes de sa jeunesse passées aux genoux de la fille du peuple.

Ce fut tout aussi ce qu'on lui permit de dire, car le. temps accordé à la visite étant écoulé^ les geôliers fermèrent le guichet.

On poussa Thérèse dehors, et elle alla tomber dans les bras de son père qui l'attendait, et l'emporta plus morte que vive par les rue§ de Paris.

Elle voulait aller l'attendre sur le passage de la charrette.

— Tu n'iras pas, lui dit Bideauré.

Elle obéit machinalement et se laissa emmener.

Il était temps d'ailleurs qu'elle rentrât, elle grelottait la fièvre, et dans les rues on eût dit une folle.

Mais ce joiir là passa pour René sans qu'on l'appelât.

Le lendemain de même.

C'est alors qu'il s'étonnait et s'inquiétait même de cette prolongation du supplice, quand on vint l'avertir que quelqu'un l'attendait au parloir.

Sa première pensée fut pour Thérèse, mais aussitôt il se dit que c'était impossible et que celle-ci ne pouvait désirer renouveler l'horrible scène de la veille.

Il entra dans le parloir, et, chose éti^ange^ dans un parloir ouvert, sans guichet et sans gardiens.

Quel était donc le personnage qui venait le visiter, le personnage assez puissant pour faire ouvrir toutes les portes et obtenir le droit d'approcher du condamné à mort ?

Il regarda devant lui et ne le devina pas.

C'était une femme vêtue à la grande mode du temps et avec une exquise élégance. Cette femme devait être jeune^ à en juger par la souplesse de sa taille^ mais quant à son visage, il était dissimulé par un voile fort épais, et la pièce étant déjà obscure, il fut impossible à René de découvrir ses traits.

Mais comme elle restait muette, droite devant lui, il l'interpella doucement.

— Est-ce bien moi, madame, dit-il, que vous venez chercher jusqu'au fond de cet antre de mort?

— M. le comte René d'Aubersac, c'est bien vous, n'est-ce pas? dit la jeune femme avec une grande douceur dans la voix.

Il sourit.

— Je m'appelle René d'Aubersac tout simplement, répondit-il, et c'est bien assez, madame, je vous jure, pour un homme qui a si peu de temps à vivre.

— Qu'en savez-vous?

— Ma condamnation est prononcée.

— Oui, mais le bourreau ne Ta pas encore exécutée.

— Cette voix... murmura René.

— Vous la connaissez? fit vivement la jeune femme.

— Mademoiselle de Noverre, dit René.

— Moi-même.

Et la jeune femme soulevant son voile, montra le plus joli visage qu'on pût voir.

René ne pût s'empêcher, malgré le peu d'intérêt et de sympathie qui l'attirait vers cette femme, de lui en faire compliment.

Elle était belle ^comme au temps où elle souriait au

petit souper de Trianon et était demoiselle d'honneur de la reine Marie-Antoinette. Elle était plus belle encore, car elle était femme complète, femme superbe et brillante. Sa voix était vibrante, son œil plein d'éclat, sa bouche fraîche et pleine, on eût dit que la Révolution que l'on traversait et qui était fatale à tous les gens

de sa classe, était son élément et qu'elle y puisait la force, la santé et la vie.

— Vous paraissez étonné de me voir, René? fit-elle.

— De vous voir, oui, mais de vous rencontrer si belle et si rayonnante surtout.

— Pourquoi?

-^ Mais... tout répond à mon étonnement, quand ce ne serait que l'endroit où nous nous trouvons.

— En effet, dit-elle, je conçois votre étonnement, mais je vais bien plus vous étonner encore. D'abord, asseyons-nous, nous avons des chaises, la République fait bien les choses.

— En effet, dit René qui se rappela conmient la veille il lui avait été permis de voir une dernière fois sa femme et son fils, et qui vit deux chaises auprès de lui, asseyons-nous.

— René, reprit Caroline de Noverre, je vais aller droit au but, vous vous rappelez la scène du château de Versailles dans la salle des Gardes, alors que vous refusâtes de jurer de venger...

Il l'arrêta.

— Est-ce ainsi, fit-il, que vous allez droit à un but que j'ignore? Celte scène que vous rappelez est loin, nous étions jeunes alors, j'étais jeune, veux-je dire, car,

4M EUGÈNE MORFT

81 je jage par les heures qu'il me reste à viTre, je sais un vieillard.

— Ety comme tous les hommes arrivés an dédin de la vie, vous déplorez les fautes de votre jeunesse.

— Que voulez-vous dire?

— Tu ne te repens pas? René.

— De quoi donc?

Elle rapprocha sa chaise de la sienne.

— De Toutraçe que tu m'as fait.

Il passa sa main sur son front.

— J'ai toujours déploré cette scène^ dit-il ; jamais je n'y ai pensé qu'avez regret et qu'avec douleur^ car elle a été la conséquence de grands malheurs, mais quant à bl&xaer la conduite que j'ai tenue alors, je o'y ai pas songé.

— - Tant piSy dit CaroUne de Noverre avec une certain^e sécheresse daujs la voix, j'aurais espéré qu'éclairé par les événements, victime des principes invoqués alors, instrument d'hommes ambitieux et sanguinaires, vous seriez revenu, René, à des idées plus saipes et plus nobles.

René, se souleva sur sa chaise et le visage comme transfiguré.

— Caroline, dit-il d'une voix profondémen.t accentuée, souveujçz-vous de ceci, afin de vous le redirç un jour, si, comme tout semble le faire prévoir, vous vivez longtemps après moi, à la veille de porter ma tête sur réchafaud, condamné à mort par des Républicains, je nQ renie rien de moi^ passé, et je suis prêt à refaire, tout ce que j'ai fait.

— Mai 5 c*oA de la folie.

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Il sourit.

— Voyez, reprit -elle, récapitulez tout ce que vous avez donné à la Révolution, et ce que vous avez reçu en échange, votre titre, votre fortune, votre grade, TafiTection de votre famille, votre... honneur.

11 l'arrêta.

— Pardonnez-moi le mot... et enfin... et enfin pour votre dévouement vous qui êtes eu prison, et demain...

— Et demain à Téchafaud, n'esinse pas... voilà la vérité... Eh bien! après, je suis une victime... il en faut beaucoup pour cimenter la liberté, je me glorifie d'en être une.

— Allons, dit la belle Caroline de Noverre, je vois que vous êtes fanatisé, je n'essaierai pas de vous combattre... René, vous m'avez outragée et j'ai oublié que vous m'aviez sauvé la vie, car j'ai essayé plusieurs fois de me venger.

— ' Vous avez eu tort.

— Oui, mais aujourd'hui je me souviens que vous m'avez une seconde fois arrachée à la mort.

— Moi!

— Lors des journées de septembre.

— Je ne m'en souvenais plus.

Elle sourit à son tour.

— Je vous dois aussi la vie de mon père, qui, grâce a vous, est aujourd'hui à l'étranger et vit tranquille à l'abri des orages révolutionnaires.

— Je m'en félicite.

Elle se leva.

— A mon tour, je viens vous sauver et vous arracher de cette prison.

Elle s'attendait à une explosion de joie et à nn cri de remerdment.

René resta froid et calme.

— Gomment la fille du duc de Noveire peut-elle être assez paissante^ dit-il, ponr apporter la liberté à on piisonnier de la République?

— Que vous importe si je vous sauve.

— Je veux savoir qui me sauve.

— Mais vous me connaissez.

— Non, il doit y avoir en vous une autre femme que je ne connais pas.

— Eh bien , vous avez raison , dit la jeune fenune avec assurance, et telle que vous me voyez, René, vous avez devant vous une républicaine superbe, j'ai tout pouvoir, je suis la maîtresse d'un de vos maîtres, du plus terrible, parce qu'il est le plus audacieux et le plus sanguinaire. Cette main fière et blanche que je vous ofire, tous les matins signe un arrêt de mort ou de liberté.

René recula comme saisi d'épouvante.

— Et vous osez faire un tel aveu?

— Oui, et à vous je le ferai complet. Vous avez fait, vous, le sacrifice de votre honneur à la liberté.

— Jamais !

Elle continua :

— Moi, je l'ai fait aux mânes de mon frère, de mes oncles, de mes amis, de tous les miens, moins mon père sauvé par vous, et voilà pourquoi je vous épargne, je hais la révolution et les révolutionnaires, la république et les républicains, et je veux venger ma famille et mon roi, la monarchie décapitée et le long supplice de la

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reine... alors j'ai crié : Vive la République! plus haut que toi, René, que l'on guillotine comme trop modéré, je me suis fait la compagne d'un de ses séïdes et j'ai mis ainsi ta tète à l'abri.

— C'est de la lâcheté, cela.

— Oui, mais ce qui n'est pas de la lâcheté, c'est l'œuvre que j'accomplis tous les jours, je poursuis le malheureux qui croit à mon amour et saura un jour toute ma haine au meurtre et au crime. Tous les jours j'efface dix noms sur la liste et j'en ajoute vingt. D'une main je sauve les royalistes et je fais assassiner les républicains. Elle se décapite elle-même ta République,, et le jour où le dernier républicain aura vécu, nous reparaîtrons, nous, et nous redeviendrons Les maîtres.

René était atterré.

— Sois avec moi, René, dit Caroline de Noverre qui était belle de passion et de haine.

— Laissez-moi mourir en paix, madame, dit-il.

— Ahl... c'est ainsi.

~ Oui.

— Ne sais-tu doue pas que c'est' grâce à moi que tu (ris encore, que voilà trois fois que j'efface ton nom et jue demain je peux le laisser?

— C'est la dernière grâce que j'implore de vous, Caroline, dit René vivement affecté^ et qui se leva comme >our la congédier.

— Un dernier mot.

— C'est inutile.

— Mais tu ne verras plus Thérèse.

Elle dit cela avec rage.

— Ne la tues pas celle-là, répondit René avec calme.

4IS EUGÈNE MOBET

souviens-toi aa^^si que ta me dois de vivre, c'est tont œ que j'implore de toi.

— Oh 1 toi parti.

— Cet entretien me &tigae et devient ponr moi trop pénible.

— Adieu donc, René... et à demain an pied de Técha- £Emd.

— Adieu, fit René se dirigeant vers la porte qni conduisait à sa prison et sans détourner la tète.

Cette femme lui faisait horreur, et il ne roulait pas la maudire.

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