‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 3 sur 21 · BARBAROUX, SON GÉNIB^ SON AUDACE ET SON AMOUR · texte numérisé non relu

BARBAROUX, SON GÉNIB^ SON AUDACE ET SON AMOUR

La manifestation du 20 juin avait réveillé la haine de la cour^ de la noblesse et donné on nouvel élan à la révolution.

Une continuelle agitation régnait dans rAssemblée, et le peuple se ruait dans les clubs.

Lafayette, pour se donner une nouvelle importance et reconquérir la popularité qui l'abandonnait, quitte subi* tement l'armée et vient en pleine assemblée réclamer contre la journée du 20 juin.

C'était un fait accompli sur lequel personne ne peut revenir. Lafayette est mal accueilli.

Guadet monte à la tribune, et au lieu de répondre au général, comme celui-ci s'y attendait, commence par lui demander ce qu'il fait à Paris.

— L'Europe est donc pacifiée, nos ennemis vaineas, nos frontières respectées, s'écrie le jeune girondin, que Lafayette n'est plus dans les camps ou sur les champs de bataille.

Lafayette balbutie, et ne retire que la honte de son action ridicule.

Cependant, la révolution tente à perdre tous les jours de son caractère grandiose. On parle partout de trahison, et jusque dans l'armée. Les émigrés répandent dans les camps les bruits les plus infâmes et parviennent à y semer le désordre et l'anarchie.

La terreur y est à l'ordre, du jour.

Nos troupes fuient à Quiévrain, et deux fois nos armées sont vaincues sans avoir combattu.

Le général Dillon est menacé par ses propres soldats, lesquelles ne savent à qui s'en prendre de leur défaite et croient voir un traître dans chacun de leurs compagnons d'armes.

C'en est trop.

La France, à Tintérieur, est en pleine insurrection.

Une panique mortelle s'empare de tous les esprits.

— Nous sommes perdus I disent les patriotes.

— iourage, disent les royalistes, le roi est sauvé, et l'étranger dans huit jours est à Paris.

La cour lutte avec désesppir. Elle noue des intelligences avec les hommes les plus violents du parti extrême, en même temps qu'elle cherche à rallier à sa cause ceux des partis modérés.

Guadet, cet orateur passionné de la Gironde, moins splendide que Yergniaud, mais aussi profond ; moins admiré, mais aussi aimé et redouté, reçoit un message se-

cret de la reine. Guadet, que la vie politique a arraché à sa ville natale, à son foyer tranquille, à sa famille respectable et à Tamour d'une jeune et belle femme qu'il aime avec tout l'enthousiasme de sa nature ardente, Guadet n'ose refuser le sacrifice de sa popularité à une autre femme qui est jeune et belle aussi.

Un soir il se dirige vers le château, et, par un escalier dérobé, il est introduit dans un petit cabinet réservé aux Tuileries. Le roi et la reine sont seuls et l'attendent.

— Êtes- vous pour nous? lui demande Louis XYI.

— Non, dit le représentant du peuple.

— Nous l'espérions presque, cependant, hasarda la reine, dont la beauté, pâlie "par de récentes larmes, a quelque chose de séraphique.

— Je le déplore avec vous, dit Guadet, je le regrette, mais j'appartiens à la nation.

— Qui dit nation, aujourd'hui, dit ennemi de la royauté, fait observer la reine.

— Au moins, conseillez-nous, dit le roi.

— Je le ferai de grand cœur! s'écria Guadet.

Il parle, on l'écoute.

Le roi parait satisfait de ses avis, et la reine, comme si elle eût cru inutile de masquer son visage devant un homme comme Guadet. se laisse aller à des sanglots.

L'heure sonne.

— Tout n'est pas perdu, madame, dit Guadet, qui songe à s'éloigner. Pour mon compte, je vous jure que je n*ai jamais rêvé la chute de la royauté, mais une royauté constitutionnelle.

•^ Mais on nous craint donc bien, dit la reine ; notre tyrannie c^t donc si effroyable?

Guadet sourit.

La reine est belle, et cette beauté superbe est voilée par des larmes qui la rehaussent encore.

— Lisez l'histoire, dit-il, refoulant une flatterie que lui défend la gravité des circonstances.

Guadet s'est levé et salue avec respect.

La reine voit que le girondin lui échappe et avec lui son parti.

— Yous partez? dit-elle.

— Mais l'heure est avancée.

— C'est égal, restez.

Guadet s'excuse.

— Venez au moins voir mon fils.

La reine prend elle-même un flambeau, précède le représentant du peuple qui la suit, et, élevant son flambeau d'une main, de l'autre elle entr'ouvre des rideaux blâncç et montre à Guadet interdit le visage souriant de l'enfant endormi.

Le jeune homme s'approche.

Les yeux huniides de la reine semblent implorer un bon mouvement.

Guadet le comprend. Il a une jeune femme aussi, lui, une jeune femme que les joies et les douleurs de la maternité attendent, et qui lui saura gré de cette concession à une autre mère malheureuse.

— Madame, dit-il, permettez-moi de l'embrasser.

La reine triomphante écarte les rideaux violenuuent, et désigne la tète du Dauphin.

— Elevez-le pour la liberté, madame, dit Guadet l'embrassant au front, elle est la condition de sa vie.

Un instant après, le jeune homme sortait du château

pour n'y jamais rentrer. Son cœur était ému, et il se reprochait presque son émotion. Il ne l'eût pas avoué à M"* Roland qui l'eût cependant bien compris. Il l'écrivit dans une longue lettre à la douce compagne qu'il avait laissée à Bordeaux dans sa famille, craignant pour elle les agitations de sa vie publique.

Celle-ci lui répondit : Tu as bien fait Guadet. Un homme peut sans crainte avouer son émotion devant les larmes d'une femme, cette femme fût-elle coupable, cette femme fût-elle reine.

Guadet n'avait point été inflexible devant l'infortune; comme Barnave, la douleur d'autrui avait trouvé accès dans son àme, mais comme Mirabeau, Lafayette et autres âmes vénales, Guadet ne s'était point vendu.

Le 14 juillet 1792 approchait, la fête de la fédération eut lieu.

Ce n'était plus ni cet autel magnifiquement desservi par trois cents prêtres, ni ce vaste champ couvert de soixante mille gardes nationaux, richement vêtus et régulièrement organisés ; ni ces gradins latéraux chargés d'une foule immense, ni enfin ce balcon où les ministres, la famille royale et l'Assemblée assistaient à la première fédération. Tout était changé, dit M. Thiers. Tous les emblèmes annonçaient la guerre. Quatre-vingt-trois tentes figuraient les quatre-vingt-trois départements. A côté de chacune était un peuplier, au sommet duquel flottaient des banderoUes aux trois couleurs. Une grande tente était destinée au roi, à l'Assemblée, et une autre au corps administratif.

L'autel de la Patrie n'était plus qu'une colonne tronquée. Placé au milieu, un monument s'élevait d'un côté

pour les patriotes qui allaient être victimes des guerres, et de l'autre apparaissait un immense bûcher recouvert de tous les insignes de la vieille noblesse et des anciens préjugés, tels que manteaux d'hermine, tiare, armoiries, écussons, bonnets de docteur, chapeaux de cardinaux, couronnes, clefs de saint Pierre, cordons bleus.

La foule fit irruption au Champ de Mars, et le roi entouré de sa cour, y parut, mais la tristesse de cette dernière contrastait avec l'ivresse du peuple.

Le roi descendit de son balcon, et, au milieu des troupes, se dirigea vers l'autel de la Patrie et prêta serment.

Serment menteur qu'il se promettait bien de ne pas tenir.

On l'invita à mettre le feu à l'arbre de la féodalité.

Il se replia vers ses troupes et fit la sourde oreille.

Le peuple courut à l'arbre ; et le vaste bûcher flamba.

La reine en aperçut les flammes et pous$a un soupir.

— Si l'on brûle les hochets avec lesquels on achète et Ton amuse le peuple, pensait-elle, comment les rois se feront-ils respecter.

On avait détruit la Bastille, il ne manquait plus que de brûler les rubans.

Mais la cour espérait.

M""^ de Staël et M. de Narbonne, ces deux amants habitant les nuages d'un électisme impossible, rêvent la fuite du roi et la combinent en secret.

L'ennemi touche nos frontières de ses avant-postes, et Goblentz retentit de cris de joie comme si d^à la révolution était vaincue.

Roland, pâle, abattu, rencontre Rebecqui et Barba-

roux aux Champs-Elysées^ et tous les trois tombent dans les bras Tun de l'autre.

— Nous sommes perdus, s'écrie Roland, la liberté est en péril et la Patrie en danger. Les royalistes ont raison, dans huit jours les Autrichiens seront à Paris.

— Âttendez-moi cette nuit, dit Barbaroux.

— Où?

— Chez vous, nous viendrons, Rebecqui et moi. Nous étudierons la question ensemble, et demain notre cause sera gagnée.

— Je vous attendrai, dit Roland.

Quel était donc ce jeune homme assez puissant pour changer une dituation politique après une détermination, et en qui Roland, l'homme mûri, vieilli, l'ancien ministre, l'austère philosophe paraissait avoir une si grande confiance.

Barbaroux commandait à 20,000 Marseillais attendus d'un jour à Toutre à Paris.

Il était le roi de ces hommes énergiques, de ces hommes intrépides que la misère et les tortures n'auraient pu vaincre. Nés au bord des mers, ces hommes aux formes athlétiques, aux bras musculeux, colorés dans leur langage comme passionnés dans leur enthousiasme, et que rien ne faisait trembler, obéissaient sur un signe à Barbaroux, leur compatriote et leur idole.

Barbaroux était un homme de vingt-six ans. On ne le connaissait que sous le nom d'Antinous, tant sa beauté avait d'éclat. D'une taille moyenne, mais admirablement modelée, svelte, flexible, élancée, sa tète ondulait comme les vagues tourmentées d'une mer orageuse, et sur son visage au profil grec et fier se reflétait le jeu mo-

bile des passions et des sentiments qui surgissaient dans l'humanité.

Enthousiaste, fanatique, triste et mélancolique à la fois, son front resplendissait comme éclairé d'une lumière intérieure. Ses grands yeux disaient toute son àme, émue, convulsive et attristée. Tout en lui respirait l'amour des grandes choses et la lassitude du désespoir. Il y avait deux hommes dans Barbaroux, l'homme d'ac* tion et l'homme de pensée, le jeune honmie passionné et le vieillard réfléchi, le soldat et le poète.

Il était né dans la bourgeoisie, mais sa £amille, enrichie dans 1^ navigation, descendait du peuple. Remontez à la source de tous ces noms qu'illustre un matin le héros ou l'homme de génie qui le porte, vous y trouverez toujours un paysan ou un artisan.

Reçu avocat^ et ne trouvant point de causes à sa taille, il avait attendu dans l'inaction l'heure de se rendre utile à la Patrie commune. Retiré dans une des tçnres appartenant à un des membres de sa famille, il s'était renfermé dans la solitude pour y étudier et rêver à l'aise. Les sciences Toocupèrent longtemps, puis, son esprit, grandi soudain par les premières rumeurs de la révolution, peu* l'intuition peut-être des grands événements qui se préparaient, et par la vue du site alpestre qu'il habitait, s'élança dans la poésie.

On a retrouvé quelques pièces fugitives du futur girondin. Elles peignent les aspirations élevées de son ardente nature, les incertitudes de son esprit brûlant, les appréhensions de son cœur sensible, les mystérieuses rêveries de l'homme avide de science, et d'amour.

Barbaroux occupa ensuite divers epiplpiâ supérieurs

qui veille à ses côtés, et s'achemine avec lui dans la route ; cette femme est l'ange gardien du malheureux. Elle devine sa pensée, elle prévoit ses besoins, elle se réjouit avec lui dans le bonheur, elle pleure avec lui dans les jours d'affliction. C'est elle, le plus souvent, qui reprend courage la première pour recommencer la lutte.

« C'est encore elle qui lui voile le passé triste, et jetant l'oubli dans son âme, lui montre d'un doigt l'avenir souriant et radieux.

« L'avenir, c'est la tombe, la femme y place un berceau. S'il en est ainsi pour l'hommç ordinaire, quelle doit être cette femme pour l'homme intelligent, pour celui qui sent dans son cœur le désir de toutes les grandes choses et un ardent amour pour la liberté?...

« Quelle doit être cette femme, s'il l'a su choisir, et si tous deux, nés peut-ètise d'un bout du monde à l'autre, sont assez prédestinés duciel pour se joindre sur la terre et marcher dans la même route.

a Voulez-vous être cette femme, Gabrielle?

« Je ne m'appartiens pas tout entier. Je dois à notre patrie mon sang, mon énergie, mon expérience des choses et mon enthousiasme, je lui dois peut-être plus encore, mais l'heure du triomphe pour tous sera aussi, pour moi et pour nos vaillants amis, l'heure de la délivrance.

« Gabrielle, je vous aime.

« Libre, mon bonheur sera de vous consacrer un reste de ma vie ; et de lier mon existence à la vôtre.

<( Me donnez-vous le droit d'espérer?

« BARBARomc. »

LES AMOUfiS DES GIRONDINS 53

La lettre échappa des mains de Gabrielle et roula sur le parquet. La jeune fille n'osait en croire ses yeux, et des larmes sillonnaient ses joues. Elle frissonnait, son cœur battait, tout son 'être tressaillait :

— M'aurait-il devinée? disait-elle.

Et elle répétait avec émotion le nom de Barbaroux.

Il semblait que ce nom fut harmonieux sur ses lèvres. Elle en avait prononcé de plus pompeux, de plus brillants; elle n'en avait jamais rencontré un aussi beau.

— Barbaroux 1

Lui, ce jeune homme si intelligent que les masses se courbaient devant lui, si intrépide que les rois tremblaient à son nom, si sympathique que tout le monde l'aimait, si bon que ses ennemis même le défendaient, si juste que ces mêmes ennemis le respectaient ; lui, si patriote, si éloquent, si brave, si généreux, et si beau que j|me Roland avait eu peur de lui.

Il avait jeté les yeux sur elle, la pauvre fille isolée, malheureuse, pleurant sa famille décimée et ses beaux jours évanouis.

Gabrielle relisait sa lettre... lettre idéale que toute femme recevra au moins une fois dans sa vie.

— Il ne ment pas, ses lèvres sont trop pures pour avoir jamais distillé le mensonge, se disait-elle.

Et elle pensait à M°* Roland, qui le trouvait trop beau.

— Esl-ce sa faute, se disait Gabrielle.

Toute cette nuit-là elle ne dormit pas et se retraça les différentes fois qu'elle avait vu Barbaroux, l'effet qu'il avait produit sur elle, les paroles qu'ils avaient prononcées. Un nouveau monde s'ouvrait pour la jeune fille.

Son frère, un jour, en badinant, lui avait fait un reproche :

— Tu n'as pas encore aimé, lui avait-il dit.

— Je ne veux aimer jamais que toi.

René avait souri, comme il souriait, lui, avec la tristesse des désabusés.

Le matin, Gabrielle avait les yeux tout rouges, et, indécise sur ce qu'elle devait répondre à Barbaroux, elle parla d'une indisposition, et toute la journée s'enferma dans sa chambre. Indécise encore le soir, elle ne répondit rien. Barbaroux vint, et elle se déroba à sa vue. Un soir, elle ne put lui échapper, et les deux jeunes gens eurent une longue conversation. Gabrielle parlait de retraite, de couvent ; elle n'en pensait pas un mot. Barbaroux, l'homme énergique, eut de vraies larmes aux yeux et avec cela l'éloquence de la persuasion.

— Mais pourquoi m'aimez-vous, moi? disait GabrieUe; je ne suis pas une patriote, je suis une aristocrate, une de ces femmes que vous poursuivez de votre haine. Je n'ai point au cœur ces grands sentiments qui vous enflamment. J'admire M"* Roland sans l'imiter ni pouvoir la suivre. Mon rôle est modeste, humble, et peu à la hauteur de celui auquel votre génie et votre ardeur vous appellent.

— Je vous aime ainsi, et autrement vous ne seriez pas la femme que je rêve.

— Vous n'êtes pas un homme d'État, Barbaroux.

— Près de vous, je ne veux être qu'un poète.

— Et moi, moi... mon cœur, je ne l'interroge pas, monsieur Barbaroux, je me défie de lui. C'est mon frère seul qui est mon juge.

— Je sais tout, dit deux jours après M"* Roland à Gabrielle; pardonnez- moi les paroles qui me sont échappées sur ce noble jeune homme, que j'ai jugé d'abord trop sévèrement. Vous, Gabrielle, vous pouvez me pardonner, car vous connaissez mon excuse.

— Merci, madame, dit Gabrielle, qui baissa les yeux.

— Ne craignez rien, reprit M™ Roland, et aimez sans contrainte. Barbaroux est un homme incapable de vous tromper. Il vous aime, et je réponds de ses sentiments.

— Et mon frère?...

— Confiez-vous à lui.

— Enfant, fît René à Gabrielle, Barbaroux m'a tout appris, et je n'attendais plus que cet aveu de ta part pour me réjouir de ton bonheur et en attendre avec toi le dénoûment prochain.

Mais la nuit était arrivée où Roland et quelques girondins, réunis dans la petite chambre de la rue Saint- Jacques, veillaient dans l'attente de Barbaroux et de Rébecqui. Rébecqui ne quittait pas plus Barbaroux que Saint-Just ne quittait Robespierre, Fréron Camille Desmoulins, et Buzot M™* Roland. Vers les minuit, les deux jeunes gens se présentèrent. Une table était au milieu de la chambre. On s'assit autour, et des cartes géogra-pbiques déroulées, on étudia la question. En tenant compte de tous les retards et des incertitudes probables, les Autrichiens, pressés par la cour, pouvaient être à Paris à la fin d'août. On était alors en juillet, et les chefs de l'insurrection n'étaient pas prêts pour agir.

— Il faut appeler vos Marseillais, Barbaroux, dit M"' Roland.

— C'est mon avis, dit le jeune homme, eux seuls trancheront le nœud gordien.

Gabrielle tremblait et son cœur palpitait d'aise à la vue de son fiancé, dont le visage, éclairé par le reflet de la lampe, se transformait et s'illuminait dans la chaleur de la discussion.

— Quel jour peuvent-ils être ici? demanda Roland.

— Le 30 du mois.

— C'est notre dernier mot, Barbaroux.

Le 30, en effet, les Marseillais entraient à Paris par la barrière de Charenton.

Barbaroux et ses amis avaient été à leur rencontre.

A l'apparition de ces hommes que le génie d'un seul homme dominait et qui paraissaient exaltés et comme fanatisés par la révolution, la royauté se crut perdue et résolut de leur porter un coup immédiat. Tout fut préparé à cet ejffet. On savait d'avance que les sections de Paris devaient donner un banquet aux bataillons de Marseille, et que ce banquet était préj are chez un restaurateur aux Champs-Elysées.

Personne ne parut s'en offenser d'abord, et les évtoements suivirent leur cours.

Le lendemain de leur arrivée, les Marseillais, entourés par le peuple qui les fêtait, choquaient le verre, s'encourageant de chants patriotiques et d'acclamations enthousiastes. L'harmonie la plus complète régnait parmi eux. Aucun ne songeait à troubler la belle journée qui lui était offerte, et tous se croyaient les bienvenus dans la capitale.

Mais soudain, un peu plus loin, des milliers de tables se dressent, et une foule immense, accourant de tous

côtés, les envahit dans un instant. C'est un repas de royalistes qui se prépare. On a prétendu que ce rapprochement était dû au hasard. Le moyen de croire à un hasard aussi à propos et si bien combiné !

Les royalistes prennent place. Ce sont des serviteurs de la cour, des écrivains soldés par la liste civile, des officiers et des soldats des régiments du roi, militaires qui ont refusé de marcher à l'ennemi et ont déserté leur poste ; des misérables sans principes, ambitieux d'argent et avides de sang, intrus salariés par la cour et par les émigrés, des bandits enrôlés sous le nom de Chevaliers du poignard.

Ils sont en nombre, en force et bien armés sous leurs habits. Ils boivent, s'exaltent, raillent à haute voix, et se retournant du côté des Marseillais, crient :

— Vive le roi 1

A ce cri, les Marseillais répondent par :

— Vive la nation !

Les royalistes se lèvent. Les Marseillais les imitent. Quelques injures s'échangent. Les bouteiUes volent dans les deux camps, et retombent en éclats. Les visages meurtris montrent des faces ensanglantées. La colère, sourde d'abord, grandit et fermente dans les bataillons des jeunes Marseillais.

Le peuple s'en mêle. La troupe accourt, et des accapareurs, se transformant en meneurs et reconnus dans les groupes de royalistes, sont arrêtés par elle. On ne se connaît plus : les armes sont tirées, la lutte a lieu, terrible, acharnée; blessés et mourants roulent pêle-mêle dans la poussière teinte de sang.

Barbaroux lui-même, qid jusqu'alors s^était tenu à

58 EUGÈNE MORBT

l'écart, donne Texemple de la défensive , et, les pistolets aux poings, repousse les lâches agresseurs.

Le combat n'est pas long et se termine à la honte de ces derniers. Ils fuient, non dispersés et au hasard, mais dans la direction du château. Ils s'engouffrent par le pont tournant, près la terrasse des Feuillants, et les portes du jardin s'ouvrent toutes grandes pour les recevoir. Des lits sont prêts pour les blessés. Des femmes, anges de charité, à qui l'héroïsme et le dévouement feraient tout pardonner, les attendent, les mains blanches et le front pâle, l'œil animé et le cœur palpitant, pour se désespérer avec eux et les récompenser d'un sourire.

Il y a de l'enthousiasme dans les plus mauvaises causes.

La femme agit dans le cercle où elle est née ; il lui est permis de ne point se porter au delà. Le sentiment chez elle domine tout. Merci à celles qui soignent toutes les blessures. Manches retroussées, elles vont, distribuant le baume sur les plaies et des consolations aux vaincus. Elles espéraient des triomphateurs, et elles n'ont que des fuyards. La poésie dont leur cœur déborde les aveugle, et transforme ces courtisans de la servitude et ces spa* dassins de grand'route en héros, victimes de l'action in-^ trépide et malheureuse.

Mais le lendemain on demandait l'expulsion des Marseillais; et la cour faisait grand esclandre. Le tour était joué : mais il avait eu le tort de ne pas réussir. C'est le patriotisme qui arme, et non l'or d'une liste civile. Pour la patrie seule on se dévoue. On meurt pour une nation, pour un principe, pour une idée... pour une fenmie, pour un frère... on ne meurt pas pour un roi.

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