‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 4 sur 21 · DES PASSE-TEMPS DES AMIS DU ROI · texte numérisé non relu

DES PASSE-TEMPS DES AMIS DU ROI

Mais pendant qne ces grands événements s'acéomplissaient, et que la cour recevait un nouvel échec, le drame intime de nos personnages se dénouait tristement dans Tombre. Jamais la petite mansarde de Marthe n'avait été si désolée. L'enfant avait perdu sa sœur. 11 lui restait encore un autre ami^ René ; mais Marcel et René rivalisaient avec elle en abattement et en désespoir.

Marcel, renseigné par Suzanne, savait que Marguerite existait; mais cette assurance n'avait que plus augmenté sa douleur.

Elle existait; mais, où était-elle? comment vivaitelle?

N'était-elle pas foUe?

Elle avait, dans cette nuit de folie de Versailles, et

dans le tumulte de Témeute, échappé à la vigilance de Suzanne.

Depuis, toutes les démarches avaient été infructueuses ; on n'avait jamais pu retrouver sa trace.

Le patriotisme de la pauvre Marthe souffrait tous les jours, de la souffrance intime "de son frère et de celui qu'elle considérait comme tel, et c'est à peine, depuis la disparition de Thérèse, si elle prenait intérêt à la chose publique.

Elle négligeait jusqu'à ses fleurs, qu'elle arrosait si bien autrefois tous les matins.

Un soir, elle s'était endormie sans sourire au ciel bleu qui ranimait souvent, cependant, l'espérance dans son âme attristée, sans jeter un regard attendri sur la cage où s'ébattaient l'essaim joyeux de ses petits oiseaux.

Les petits oiseaux que Thérèse aimait tant à nourrir de ses mains et rafraîchir de ses lèM:es.

Mais il vint un moment où, sans motifs apparents, Marthe se montra toute différente. Elle jouait avec ses oiseaux, elle arrosait ses fleurs, elle en prenait même un soin particulier; elle souriait au soleil qui entrait tout joyeux dans sa petite chambre ; elle interrogeait le ciel, et faisait la moue aux gros nuages gris qui assombrissaient et menaçaient de lui troubler sa journée. Depuis longtemps on ne l'avait vue ainsi. Si ce n'eût été le pli qui contractait son beau front, on eût juré qu'elle était heureuse. Elle ne l'était pas cependant, la gentille Marthe, mais elle espérait... L'espérance, la consolation de tous les affligés, le dernier mot des persécutés, descendait lentement dans son cœur et envahissait tout l'espace

que remplissait autrefois la douleur. Une après-midi, on frappait discrètement à sa porte, et un homme jeune encore se présentait.

— Mademoiselle, fit-il, je viens vous trouver de la part du marquis de Beiram.

— Du marquis de Beiram, répéta Marthe que ce grand nom n'eflfrayait pas, mais je croyais qu'il n'y avait plus de marquis.

— Pardon, la preuve est que je viens de la part de celui-là.

— Et que me veut-il, ce marquis? demanda Marthe avec la même insouciance qu'elle en avait mise à recevoir l'étrange visiteur.

— Mais... fit celui-ci assez embarrassé, il vous veut du bien.

— C'est bien honnête de sa part.

Et Marthe rangeait son ouvrage pour se diriger vers la porte, et l'ouvrir toute grande à l'ambassadeur de ce bon marquis de Beiram qui lui voulait du bien, quand l'ouvrage lui tomba des mains de surprise et d'effroi.

— La preuve encore que M. le marquis vous veut du bien, disait le messager, c'est qu'ayant appris l'amitié que vous portez à M"® Thérèse Bideauré, il m'envoie vous prévenir qu'elle court en ce moment un grand danger.

— Un grand danger, répéta Marthe, vous dites... mais comment?... Que puis-je y faire ? s'exclama-t-elle effrayée.

— Je ne serais pas venu vers vous, si votre concours était inutile.

— Parlez, vous savez bien que Thérèse n'est pas seulement une amie pour moi, c'est une sœur qui m'est plus chère que moi-même.

— Il faut d'abord que vous me suiviez.

— Vous suivre, dit Marthe qui réfléchit, mais il faut auparavant que Vous me disiez...

— Je ne sais rien. On ne m'a rien appris. Votre amie est en péril. Vous seule sans doute pouvez la sauver. Le marquis qui s'intéresse à elle m'a ordonné de venir vous chercher. Ne me demandez rien de plus.

— Mais Thérèse, où est-elle?

— Je l'ignore.

— Où me conduisez-vous alors?

— A l'hôtel du marquis.

— Je n'irai pas.

L'homme fit mine de s'éloigner.

— Je vous suis, dit Marthe, torturant son esprit en conjectures, et bravant le soupçon qui la gagnait devant l'imminence du péril qu'on lui signalait.

— Je ne monterai dans aucune maison, se dit-.elle en route, je vais me tenir sur mes gardes.

ËUe était alors dans le faubourg Saint- Germain, au haut de la rue de l'Université, près de l'hôtel des Invalides.

Il était six heures du soir. Le jour baissait lentement. La rue était déserte. L'inconnu quitta Marthe et disparut derrière une porte cochère qui dissimulait la cour d'un grand hôtel. Quelques minutes après un jeune homme descendait. C'était le marquis de Beiram en personne.

— Gomment, ma belle, fit-il, quand un cas aussi grave

que celui qui se présente vous appelle, vous craignez de vous compromettre.

— Il s'agit bien de ma réputation, monsieur, répondit Marthe, quand il s'agit de mon amie, mais encore fautil que je sache pourquoi vous me faites appeler. Votre domestique n'a répondu à aucune de mes questions. Depuis cinq mois, nous cherchons partout la malheureuse jeune fille, et personne n'a pu nous renseigner sur elle. Je n'apprends qu'elle existe que pour apprendre qu'elle court un danger peut-être plus grave que la mort. De grâce, instruisez-moi, et sauvez<-la, si cela est en votre pouvoir.

— Cela est en mon pouvoir si vous voulez m'aider, répondit le marquis.

— Si je le veux, mais je me dévouerai s'il le faut.

— C'est moins du dévouement que de la confiance de votre part que j'ai besoin de trouver en vous.

— Vous seriez un infâme si vous me tronquiez, dit Marthe.

— M'en croyez-vous capable?

— Non, mais jurez-moi que vous agissez au nom de la vérité.

— Je vous le jure.

— Je vous appartiens, monsieur. Que faut-il faire?

— Attendre maintenant à demain. Thérèse n'est point susceptible de mourir d'un jour à l'autre. Le péril qui la menace n'est pas la mort. Il est plus grave que celui-là, et moins précipité.

— Mais par un mot délivrez-moi de l'incertitude qui me dévore. Est-elle en prison? sous le coup d'une loi sanguinaire ou d'une haine atroce?

— Non. Elle est tout simplement tombée dans un horrible guet-apens, où il m'est impossible de la faire sortir sans un aide, sans l'aide d'une femme, sans l'aide d'une femme en qui elle-même ait pleine confiance.

— Vous m'effrayez, dit Marthe.

— Rassurez-vous, au contraire.

— Dites-moi ce qu'il faut faire, je le ferai.

Le visage du marquis de Beiram rayonna, mais Marthe, tout occupée de la pensée de Thérèse, ne s'en aperçut pas.

— Attendre, répéta-t-il, je vous l'ai dit. Demain à cinq heures de l'après-midi trouvez-vous dans le jardin du Palais-Royal, près du théâtre de la Liberté. J'y serai, et, vous instruisant davantage, nous combineronsje plan de sauver la malheureuse enfant.

Marthe s'éloigna, promettant l'exactitude au rendez vous du marquis, et après avoir aussi promis le plus grand silehee sur cette entente et les événements qui suivraient.

— Une indiscrétion ferait tout perdre, avait dit le marquis.

Marthe jurait de se conformer à la volonté du marquis, sans rechercher quelle raison pouvait commander ce silence ; et sans même songer, tant son coeur était inquiet, à la cause qui le faisait agir dans l'intérêt qu'il semblait porter à Thérèse, qu'il n'avait cependant jamais dû approcher.

Le lendemain, Marthe s'était bien gardée de manquer au rendez-vous. Le marquis s'y trouvait. Mais il était trop tard et> trop tôt. Il fallait attendre. Tous les jours, vers les quatre à cinq heures, Marthe s'échappait de sa

petite chambre, et courait au Palais-Royal. Le marquis avait toujours quelques bonnes nouvelles à lui apprendre. C'est ce qui entretenait la jeune fille dans l'espoir qui s'était emparé d'elle au premier mot qui lui avait été dit de Thérèse. Elle était jeune, naïve, elle ne 'doutait de la parole de personne.

Il faut avouer que celui-ci n'avait jamais parlé à la jeune fille un autre langage que celui qu'il lui avait tenu le premier jour. Il était question de Thérèse, et rien de plus. Marthe n'avait vu dans le marquis de Beiram qu'un homme de bien qui s'était juré d'accomplir une bonne action ; et le marquis n'avait rien fait qui pût faire supposer à Marthe qu'elle s'était trompée. Aussi, bientôt sa confiance s'accrut-elle en ce dernier à un tel point , qu'elle appartenait tout entière à cet homme. Celui-ci s'en aperçut. C'était le point qu'il désirait atteindre. Sûr alors de réussir dans le projet qu'il avait combiné, il le mit à exécution ; et la confiance de Marthe lui prouva qu'il ne s'était pas trop avancé.

Le soir de cette journée, René et Marcel ne virent pas Marthe, le lendemain, ils se demandèrent avec stupeur ce qu'elle était devenue, et s'ils allaient se mettre encore à la recherche de celle-là comme de Thérèse.

Le marquis de Beiram n'avait point perdu de temps. Le jour où Marcel et René d'Aubersac se désolaient de la disparition de Marthe, comme cinq mois auparavant ils s'étaient désolés de celle de Thérèse, la jeune fille était en sa possession.

— Il faut aviser à l'instant même, lui avait-il dit.

Une voiture attendait rue Richelieu. Le marquis y fit monter la jeune fille.

66 EUGÈNE MORBT

Elle voulut faire une objection^ le marquis la prévint.

— Vous serez de retour avant ce soir, dit-il.

La voiture prit par la rue Saint-Honoré et gagna les quais par la place de la Révolution. Elle traversait ensuite Auteuil, le Point-du-Jour, Billancourt et s'arrêtait à Sèvres. Marthe déjà inquiète s'aperçut qu'on changeait les chevaux.

— Mais où me menez-vous? demanda-t-elle.

— Vers votre amie.

— Vous le jurez.

— Ce doute n'est pas digne de votre cœur, dit le marquis d'uQ ton sentencieux.

La voiture roula de nouveau. Elle traversa avec rapidité la ville, brûlant le pavé, et ne se ralentissant pas sur la grande route. Les premières maisons de Ghâville apparurent à Marthe.

— Est-ce ici? demanda-t-elle avec inquiétude.

— Pas encore... mais bientôt.

Marthe ne parut pas rassurée.

Les maisons avaient disparu. C'était la campagne qui se dessinait des deux côtés de la route. Des pelouses vertes, peu accidentées, divisées par des palissades en bois et rappelant les sites brumeux et peu réjouissants des campagnes de l'Angleterre. Le crépuscule du soir, colorant d'un rouge ardent l'occident assombri et jetant aux deux horisons des ombres épaisses, ajoutait à cette ressemblance. Marthe se sentit prise soudain d'un froid au cœur, et sa tête retomba attristée sur les coussins de la voiture.

— Si on me trompait, se dit-elle*

Quelques maisons se groupaient des deux côtés. Elle interrogea le marquis.

— Non, fit celui-ci, mais nous y touchons, à notre but. Dans dix minutes nou!t:;^&ommes arrivés. Ici c'est Viroflay, et nous descendrons à Versailles.

— Versailles I s'exclama Marthe.

Et l'effroi se peignit sur son visage.

— Versailles est une belle ville, mon enfant, que la royauté regrette. Une ville où la noblesse se plait mieux qu'à Paris, dit le marquis, qui devina la pensée de l'enfant.

— Oui, oui, je sais, dit Marthe.

La barrière était franchie, encore quelques secondes et l'avenue de Paris disparaissait. La voiture alors traversait la place d'armes, passant devant le château de carte de Louis XIII dissimulant le palais de marbre de Louis XIV.

Arrivé près de la rue des Récollets, le cocher parut indécis.

— Boulevard de la reine? demanda -t-il.

— Non, fit le marquis, rue du Vieux- Versailles d'abord.

Le cocher comprit.

Il tourna bride, longea la rue de la Chancellerie^ passa devant l'ancien hôtel de la guerre, détourna à la rue de Gravelle, coupa par la rue du Jeu-de-Paume, et faisant trembler les vitres de la fameuse salle à jamais célèbre, joignit la rue du Vieux-Versailles. Il s'arrêta devant la porte cochère d'un petit hôtel dont les fenêtres et les contre-vents étaient hermétiquement fermés. Audessus de la porte on lisait : Hâtel de Brissac.

Le marquis de Beiram tenait cet hôtel du vieux duc de Brissac, et, jugeant plus prudent, par le temps qui courait, de ne pas afficher son nom, laissait celui du vieux duc rayonner sur la pierre vermoulue. Du reste, il lui appartenait depuis peu. Après avoir été ruiné, comme on s'en souvient, et avoir abandonné Versailles, il avait fait un nouvel et immense héritage qui le remettait à flot et lui permettait de reparaître à Versailles et de se jeter dans de nouvelles aventures. Cet homme, qui parfois composait avec l'émeute et frissonnait à la pensée de la révolution, dans d'autres moments l'oubliait complètement et redevenait l'homme de Tancien régime, l'homme qui avait été le séducteur de Théroîgne de M éricourt et de Suzanne Bideauré.

La lourde porte s'ouvrit, la voiture pénétra dans l'intérieur, et le marquis, sautant sur le pavé, offrit galamment la main à Marthe qui ne savait si elle devait se réjouir ou se désoler de son arrivée. Quand elle eut gravi les marches d'un superbe escalier éclairé par des lampes d'argent suspendues à la voûte de niarbre par des étoffes de soies lamées d'or, et qu'une porte lourde roulant lentement sur ses gonds se fût refermée sur elle, Marthe se retrouva seule avec le marquis dans ulie grande pièce meublée de chêne, tendue de damas vert et d'une imposante simplicité. De Beiram lui désigna un siège et s'assit respectueusement à quelques pas d'elle.

— Vous souvenez-vous bien de toutes mes paroles, mon enfant lui dit-il, et avez-vous toujours toute confiance en moi?

— Puisque je suis ici, fit Marthe, qui baissa la tête et fut prête à pleurer.

— Mon enfant, reprit le marquis de Beiram, qui, enveloppé dans une longue houppelande, les cheveux sans poudre et négligés, le visage sérieux et la parole grave, avait plutôt Fair d'un père de famille que la mine d'un séducteur, mon enfant, écoutez-moi bien, je vais vous répéter, en partie, ce que vous savez déjà, afin de bien vous convaincre de la nécessité de votre personne et de votre confiance. Thérèse est tombée dans les mains ou plutôt elle a été livrée dans les mains d'un misérable qui a juré son déshonneur. La malheureuse lutte^ et luttera jusqu'à son dernier souffle. Mais un moment viendra, et ce moment approche, où ses forces l'abandonneront et où il lui faudra céder. Gomme le physique, le moral s'épuise dans ce combat horrible de la vertu contre l'infamie, déshonorée, Thérèse se tuera.

— O mon Dieu ! laissa échapper la pauvre Marthe, ô vous, monsieur, vous ne ressemblez pas à ce méchant homme, vous la défendrez, vous l'arracherez à la mort et à l'ignominie I

— Je ferai mon possible comme je l'ai fait déjà, répondit froidement le marquis, mais jusqu'ici mes e£fbrts ont été impuissants, parce que je n'ai pas été secondé. Ami du séducteur, j'ai été suspect aux yeux de la malheureuse. Viveur moi-même, il faut l'avouer, et de cette classe que la fille du peuple a entendu condamner, je ne devais lui inspirer aucune confiance. Touché de ses larmes, de son désespoir, le cœur ému à la vue d'une désolation aussi grande, je lui ai tendu les mains, je lui ai crié : Sauvez-vous I Elle m'a regardé avec stupéfaction. a Je ne vous crois pas, a-trelle dit, je vous hais, je vous méprise à l'égal de mon bourreau. Vous êtes du même

monde, vous ne pouvez avoir d'autres principes. Perdue pour perdue, mieux vaut ne pas m'abandonner à de folles espérances. » Vous voyez si seul, je puis quelque chose pour elle, mais ce soir, ajouta le marquis, vous allez paraître devant elle, vous serez à mon bras, vous m'accompagnerez. Votre vue la décidera à l'instant.

— Ètes-vous sûr?

— Comment supposer qu'elle doute de l'homme dans lequel vous avez placé votre confiance. Elle vous suivra. Je lui parlerai. Mes plans sont traces. Cette nuit même elle sera réunie à vous, et la même voiture qui seule vous a amenée, vous ramènera toutes deux à Paris..

— Que Dieu vous entende I exclama Marthe, qui pensa à la joie qu'allait éprouver René en retrouvant Thérèse.

Page 1