‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 5 sur 21 · COMMENT ON SAVAIT S' AMUSER ET SE VENGER · texte numérisé non relu

COMMENT ON SAVAIT S' AMUSER ET SE VENGER

Le plus étrange dans tout ceci, c'est que le marquis ne mentait qu'à moitié. A quoi bon mentir^ puisque la vérité le servait si bien. Thérèse en effet était tombée au pouvoir d'un infâme. Il se nommait le chevalier de Maupertuis. Ce chevalier, gentilhomme de l'ancienne cour et homme plus orgueilleux et haineux que débauché, avait occupé quelque temps des fonctions secrètes auprès de Louis XVI. C'était lui qui avait envoyé des agents pour dépister René d'Aubersac. Apprenant qae le jeune homme était pris, et recevant en même temps de sa majesté royale l'ordre de ne plus sévir, vu l'état alarmant du moment, il avait à son tour donné des ordres pour que René fut mis en liberté, se réservant de s'en débarrasser d'une autie manière. En conséquence.

il avait mis en avant ses limiers de première classe^ tel que le comte de Francheville. Ce dernier, comme on sait, avait payé pour tous.

— L'imbécile! s'était écrié de Maupertuis, il ne. m'a pas compris.

Mais sachant le comte de Francheville de l'autre monde et le vicomte d'Aubersac en liberté dans celui-ci, quelle avait été sa surprise quand on était venu l'avertir que ce même vicomte était détenu prisonnier à Paris depuis deux jours. Il se sera fait reprendre, se dit le chevalier, les sots, n'avons-nous pas maintenant assez d'ennemis sur le dos, sans envenimer les choses? Il attendit le vicomte d'Aubersac, se promettant d'excuser ses agents auprès de lui, et prit d'avance un visage aimable et souriant. Celui-ci fut amené.

Le chevalier de Maupertuis bondit sur son fauteuil. Il connaissait de longue date le vicomte d'Aubersac, et il ne ressemblait en rien au jeune muscadin qu'il avait devant lui.

— C'est vous qui vous nommez le vicomte d'Aubersac? dit Maupertuis.

— Moi-même, monsieur, dit Thérèse d'une voix brève.

Le marquis fit signe aux agents de s'éloigner, puis quand il fut seul en présence de Thérèse, il se jeta dans son fauteuil riant aux éclats et regardant la jeune fille en face. Celie-cf commença à trembler.

— Les yeux ravissants que vous avez, monsieur le vicomte, fit le chevalier dont l'hilarité redoublait.

Thérèse sentit la rougeur lui monter au front, et elle baissa la tête.

Il se leva et voulut lui passer la main sous le menton.

— Monsieur, dit Thérèse avec dignité et se reculant de quelques pas, puisque vous avez découvert la supercherie, il est inutile de poursuivre cette comédie plus longtemps.

— Quoi! vous n'êtes pas le vicomte d'Aubersac? fit le chevalier de Maupertuîs avec semblant de colère.

Thérèse haussa les épaules.

Le chevalier appela :

— Reconduisez-moi Ihonsieur dans sa prison, dit-il aux agents. Vous me répondez de sa personne, ajouta-t-il d'un ton sec.

Ce fut plus de deux heures après que Thérèse fut reconduite devant lui.

— Mademoiselle, lui dit-il, si j'ai été un peu sévère pour vous tout à l'heure, veuillez me le pardonner. J'étais outré de la bêtise de mes agents et du peu de succès de mes combinaisons. Tous devez comprendre que lorsque Ton est certain de tenir un prisonnier d'état, il en coûte de se voir déchu dons un espoir aussi légitime. Maintenant, vous me voyez rassuré. Pendant que ces idiots vous acceptaient comme étant celui qu'ils avaient l'ordre de saisir, d'autres agents s'emparaient de M. le vicomte en personne.

— Ce n'est pas possible I s'exclama Thérèse.

— Très-possible, dit tranquillement le chevalier ; en voici les preuves, des pièces à l'appui : l'ordre d'arrestation d'abord, les rapports des agents. Tenez en voici un qui relate l'affaire au complet. M. le vicomte d'Auber- Siic a été arrêté à minuit et quelques minutes, dnns sa

demeure. Il sortait du club ; il s'était encore attardé en route et rentrait chez lui. Vous voyez que la chose est assez claire et assez rassurante pour moi, continua le chevalier. Je vous avoue qu'un instant j'ai été effrayé. Songez qu'il s'agit d'un prisonnier important, je vous le répète, et votre dévouement que j'admire maintenant tout à mon aise, depuis que je ne le crains plus, a failli me mettre dans un bien cruel embarras.

Thérèse était d'une pâleur livide.

— Le sort de René est-il en vôtre pouvoir ? demandairclle au marquis avec des sanglots dans la voix.

— Entièrement.

— Et vous aurez le courage de le persécuter?

— Le vicomte d'Aubersac a trahi son Dieu et son roi, dit le chevalier de Maupertuis d'une voix sévère : il a brisé son épée de gentilhomme, et, par son infâme conduite, il est de ceux qui, dans ces derniers temps, ont le plus déshonoré la noblesse. Il mérite un châtiment.

Thérèse regarda cet homme à deux fois pour savoir ce qu'elle devait croire et rejeter de ses paroles.

— Passez dans cette pièce dont la porte est entr'ouverte, dit alors celui-ci, vous y trouverez les habits de votre sexe. La bienséance ne'permet pas que vous restiez plus longtemps costumée de la sorte.

— Mais, à quoi bon? Venue ainsi, ne puis-je...

— Faites ce que je vous dis. Cette pièce et cette autre chambre sont à votre disposition et constituent votre appartement. Les habits que vous trouverez sont les vôtres. Si quelque chose a été omis, appelez, et deux domestiques sont à vos ordres. Vos heures de repas sont réglées, et vous avez toute liberté dans votre apparte-

nent. Je pense^ en outre, que vous ne serez pas mécontente du lit que j'ai fait porter dans votre chambre. Quant à. concevoir quelque crainte pour la nuit, rassurez-vous. Deux factionnaires veillent à la grande porte ; plusieurs valets me répondent sur leur tète du moindre esclandre ; les fenêtres sont hautes et le pavé anguleux.

— Je suis donc prisonnière I s'écria Thérèse.

— Point de vilains mots, dit tranquillement le chevalier; une charmante enfant comme vous, prisonnière, allons donc I

Et se tournant vers elle avec un sourire apprêté :

— Combien voulez-vous d'esclaves à votre service?

— Je veux*, je veux ma Uberté I s'exclama Thérèse, que la douceur du chevalier épouvantait plus que ne l'aurait fait de dures paroles.

— Demain, dit-il en se levant lentement et en se dirigeant tranquillement vers la porte opposée à celle qu'il avait désignée, demain j'aurai l'honneur de vous faire demander la faveur d'un entretien. Peut-être, et je l'espère, aurais-je le bonheur d'être mieux compris qu'aujourd'hui.

Une porte s'ouvrit et se referma lourdement. Le chevalier de Maupertuis avait disparu.

— C'est horrible I se dit Thérèse, se tordant les mains de désespoir, René aux mains de ses bourreaux, et moi, moi, à la disposition de cet homme.

Une draperie se souleva, et un domestique en riche livrée se montra.

— J'attends les ordres de mademoiselle, dit-il d'une voix respectueuse.

Thérèse fit un signe négatif.

— Laissez-moi, dit-elle, je n'ai besoin de rien.

Celui-ci s'éloigna, la draperie retomba et Thérèse se retrouva dans la solitude, le cœur torturé par un monde de pensées.

Le soir même de cette scène, dans une pièce retirée d'un petit hôtel isolé du boulevard de la Reine, un souper avait lieu. Ce souper, qui se récidivait chaque soir dans ce même endroit, chaque soir aussi dégénérait en orgie. C'était une orgie de grand seigneur, où le vin, le jeu et les femmes faisaient merveille. C'est une chose déplorable à avouer, mais la conduite de la noblesse, à cette époque, appartient à l'histoire aussi bien que ceUe du peuple. Tous les nobles, qui n'avaient pas émigré, tous ceux qui n'étaient pas à Cobleutz, prêchant la guerre extérieure et la guerre civile, allumant les partis, réchauflFant les vieilles haines et menaçant leur propre pays, tous ceux qui n'étaient point des misérables, avides du sang français, étaient des lâches enfermés au fond de Içurs hôtels ou de leurs châteaux, des lâches prophétisant, au bruit de leurs festins honteux, la ruine publique, le règne du despotisme et la venue de l'étranger. Il y avait certes les exceptions : le vicomte René d'Aubersac, Hérault de Séchelles et plusieurs autres relevaient; par leur conduite leur caste déshonorée.

Mais pour un homme de cœur, que de tristes hères.

C'étaient donc là ces grands seigneurs, ces noms illustres, ces guerriers, ces diplomates, ces défenseurs zélés d'une royauté légitime. Le droit divin, préjugé, sottise, ridicule drapeau avec les haillons duquel on affublait nos grands-pères au berceau.

Or, par le temps où toutes les poitrines dlionoimes

battaient pour la chose publicpie, où toutes les tètes ardentes s'enthousiasmaient pour la patrie en péril, où tous les fronts intelligents pensaient^ où tous les bras agissaient, quelques grands seigneurs se réunissaient dans un coin de Versailles pour s'enivrer et i*ire au fond du verre de l'enthousiasme général.

Ce soir-là le souper n'avait pas été moins joyeux qu'à l'ordinaire. On s'était entretenu des discours de l'Assemblée et des personnages de la révolution. On avait trouvé bien profondément ridicules certains hommes comme Yergniaud, Louvet, Condorcet et autres, des gens de rien, sans nom, sans patrimoine, sans éclat dans le moode, et qui déclaraient que tout homme était libre, comme s'il n'avait pas de tout temps existé deux classes dans la société : l'une nombreuse et misérable, composée de pauvres hères condamnés à tous les rudes labeurs, et sans autres droits que celui de vivre quand elle le pouvait ; l'autre, restreinte dans le nombre, mais opulente, et joignant à la fortune tous les privilèges; comme si aussi l'homme pouvait se gouverner seul, sans qu'une main de fer s'appesantit sur lui, sans lois arbitraires, sans soldats, sans geôliers, sans bourreaux. G'étaient-là de la folie et de radieuses utopies dont l'étranger allait faire justice.

Ils ne se trompaient pas tout à fait, nos marquis; mais f Europe décimée apprit aussi à ses dépens que la justice coûte cher. La conversation variant à l'infini, le nom du vicomte René d'Auhersac se trouva sur le tapis. Le chevalier de Maupertuis, qui présidait en quelque sorte la soirée, résolut de ne point le laisser tomber.

— Messieurs, disait à propos le marquis de Beiram, je

déplore avec vous la retraite de d'Aubersac, mais je ne puis m'empècher de lui reconnaître les qualités essentielles qui font le gentilhomme.

— Allons donc 1 dit de Maupertuis, lui qui a déserté la cause de son roi.

— Je reconnais ses torts; mais souvenez-vous que c'était un des meilleurs officiers de notre armée.

— Du reste, dit un des convives^ il ne fait plus partie des nôtres. C'est un transfuge, il n'a plus droit à notre estime.

— Son père, le duc, et son ainé^ le marquis, l'ont depuis longtemps renié.

— N'a-t-il pas été cause, dit un autre, du suicide de son cadet?

— J'ignore cette histoire, dit le marquis de Fontange.

— Mais oui, répondit-on, le comte d'Aubersac s'est suicidé dans un incendie terrible qu'il avait allumé luimême dans un accès de désespoir.

— - Dites de démence, fît un tout jeune convive que l'on nonmiait le comte de Montravel.

Cette parole ne fut pas relevée, et la conversation continua.

— Le vieux duc n'est-il pas en Suisse? demanda de Beiram.

— Non, dit de Maupertuis, il est à Coblentz, où son fils, le marquis, dit-on, l'a rejoint dans un si piteux état, que chacun oubliant ses propres douleurs s'est ému de pitié pour une aussi grande infortune.

— Il était blessé?

— Mais non... je crois qu'il était fou.

— A propos, monsieur^ dit de Maupertuis, connaissez-

vous une nommée... attendez donc, mais aidez-moi donc, le nom ne me vient plus.

— C'est assez difficile ...

— Mais vous la connaissez : Thérèse, Thérèse.

— C'est cela, une nommée Thérèse Bideauré.

— N'est-ce pas la fille d'un homme qui a fait tant parler de lui ?

— Justement, l'assassin de Gameirio.

— Mais c'est, la sœur de la Palférine, la séduisante Palférine.

— Je ne savais pas cela.

— Bien belle fille, dit-on.

— Dites une des plus jolies femmes de Paris, s'écria le baron de Sennecé.

De Beiram, pendant ces quelques mots, n'avait pas soufflé.

Il pâlit un moment et la sueur lui coula du front. Mais se remettant aussitôt.

— Eh! mais, dit-il, c'est la maîtresse du vicomte d'Aubersac.

— Dites sa fiancée, fit le comte de Montravel avec humeur.

— Messieurs, si vous touchez à la vertu des femmes, vous vous ferez un ennemi de notre jeune comte, fit le marquis de Beiram tout à fait remis.

— De Montravel a raison, dit de Maupertuis, la jolie fille en question n'est que la fiancée de d'Aubersac. Tellement sa fiancée, qu'il l'épousera sûrement si nous n'y mettons ordre.

— Nous? fit de Montravel.

80 EUGÈNE MOBET

— Sans doute, répondit de Maupertuis, si nous le voulons bien, nous empêcherons ce mariage.

— Je ne crois pas, monsieur, dit de Montravel, d'Aubersac est un méridional, il est têtu, et il aime fort cette belle fille.

— Ehl bien, soit, mais nous rendrons alors ce mariage si odieux, que s'il se fait, il déshononera à jamais celui qui le fera.

— Et pourquoi déshonorer d'Aubersac?

De Maupertuis se leva la haine dans les yeux.

— Parce qu'il nous a tous déshonorés en déshonorant la noblesse.

— C'est vrai, dirent tous les convives, l'idée est bonne, mais comment faire?...

— C'est bien simple, répondit de Maupertuis. Cette fille, comme toutes ses pareilles, est ambitieuse. C'est ce qui fait son dévouement pour l'homme qu'elle espère duper. Ne croyez pas à l'amour de ces filles-là. Que quelqu'un se présente, mieux appuyé en fortune et en position que d'Aubersac, et .elle l'acceptera.

Le comte de Montravel regardait de Maupertuis avec effroi.

Le marquis s'aperçut de ce froid regard braqué sur lui, et se tournant vers le tout jeune homme.

— Ne trouvez -vous pas, monsieur de Montravel, que cette fille-là a toutes les qualités requises pour faire, une adorable maîtresse, dit le chevalier avec affectation.

— Je ne la connais pas, répondit le comte sèchement*

— Mais vous avez eu un instant l'envie de la défendre avec une chaleur*. •

— Parce qu'elle était insultée gratuitement, mais je ne Tai jamais vue.

— £h bien! monsieur le comte, félicitez- vous, demain vous la verrez,

— Demain?

— Demain, ainsi que tous ces messieurs, du reste, ajouta le chevalier se tournant vers tous les convives.

— Demain, répéta de Montravel.

— Ici même, à cette table, au milieu de cette réunion.

— Si tu fais cela, de Maupertuis, s'écria le marquis de Beiram, avec un air de doute qui n'échappa à aucun des convives, je te déclare le roi des roués.

— Buvons donc à ma royauté, s'exclama le chevalier, car je me regarde comme un roi heureux. La ravissante fiancée de d'Aubersac, la future comtesse n'est rien pour moi aujourd'hui, demain je vous présenterai : la divine maîtresse du chevalier de Maupertuis.

— Je ne vous crois pas, dit le comte de Montravel, à qui Tàge fît excuser, tout ce que ce doute avait de blessant pour l'honneur du chevalier.

— Monsieur, vous serez demain des nôtres^ dit simplement et froidement le chevalier.

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