UN ÉTRANGE ENJEU
Le lendemain on attendait la soirée avec impatience. Tous avaient entendu parler de la beauté dé la fiancée da René et de l'amour passionné qu'il? ressentaient l'un pour l'autre. Quelques-uns même l'avaient vue et les avaient vus ensemble. Leur pensée avait été celle qu'il n'était pas de femme à la cour dont la beauté égalât celle de cette fille du peuple; et que tous deux s'aimaient à la folie.
On ne pouvait donc croire à la promesse du chevalier de Maupertuis. Cependant, son assurance, jointe à son nom, à sa fortune, à sa position d'attaché secret à la haute police directe de la royauté, et surtout à sa réputation de Lovelace heureux, chassait le doute dans la pensée des plus incrédules.
Ûeux hommes seulement persistaient à douter : ces
deux hommes étaient le comte de Montravel et le H&arquis de Beiram.
Le premier, par la bonne opinion qu'il avait des femmes, le second par la mauvaise qu'il avait du chevalier de Maupertuis.
Ce dernier était un Lovelace, il est vrai, mais un Lovelace incompréhensible.
Sa galerie comptait les portraits des plus jolies fenunes de Paris, mais de toutes ces femmes qu'il avait possédées, pas une seule ne l'avait aimé.
On citait ses bonnes fortunes, on aurait été bien en peine de citer une passion, ni même un caprice qu'il aurait fait naître.
On lui cédait sans amour on le quittait sans haine.
C'était un bel homme, cependant, payant de sa haute taille^ de son visage et probablement de sa bourse.
L'histoire assurait qu'il ne payait pa3 autrement, et qu'il avait bien tort de compromettre les femmes
Mais le chevalier de Maupertuis était un habile duelliste, un homme bien en cour, et un homme redoutable, on se taisait autour de lui.
Si l'on n'avait vu que des ingrates à son bras, on parlait tout bas de ses victimes ; victimes autres que celles que fait l'amour et que sa justice avait condamnées.
L'histoire en question ne s'était donc jamais ébruitée.
Le chevalier de Maupertuis restait pour tous un séducteur étourdissant de bonheur et un don Juan de premier ordre.
— Messieurs, avait dit la veille le chevalier, demain orgie complète; amenez des femmes, je vous présenterai la mienne.
86 EUGÈNE MOHET
découvrirent des visages jeunes et beaux, mais de cette beauté ingrate et glacée, que les nuits ont flétrie, que les plaisirs ont dépouillée de toute fraîcheur, de ces fronts calmes où la pensée ne traduit aucune sensation et où aucune émotion ne s'allume.
— Le vôtre, madame, dit toujours souriant le chevalier de Maupertuis^ se tournant vers la jeune fenmie qui avait pris place à ses côtés.
— Non... jamais, fit-elle à voix basse.
— Prenez garde, dit de Maupertuis, j'ai votre parole, j'exigerai plus, je me vengerai.
Par un geste impérieux, celle-ci arracha le masque noir qui roula à terre et montra à nu son visage.
Hommes et femmes poussèrent un cri d'admiration.
Le chevalier de Maupertuis se pencha à son oreille avec un air triomphant.
— Madame, lui dit-il, ne vous ofifensez pas de cette exclamation, c'est un hommage rendu à votre beauté.
Le marquis de Beiram, détournant la tête, avait retenu un cri de rage.
Le regard ardemment fixé sur elle, le comte de Montravel la regardait avec stupéfaction.
Quant à Thérèse, car c'était elle, courbant d'abord la tète, elle l'avait subitemment relevée, et sur tous les assistants promenait .un œil tranquille et assuré.
Mais son courage était à bout, ses forces la trahissaient, la pâleur lui montait au visage, un voile de sang s'étendait devant ses yeux.
Elle rencontra le regard ému et pénétrant du comte de Montravel, et soit qu'elle lût soudain dans cette âme le combat qui Cy livrait, la surprise, la déception, 1(^
LBS AMOURÔ DES GIRONDINS 87
douleur, la commisération, tous les sentiments qui s'y heurtaient, soit hasard, elle tendit vers lui deux hras désespérés et sans pousser un cri, sans prononcer un mot, elle glissa de son tabouret, et roula sur le tapis.
De la pâleur de la mort, son visage ne donnait aucun signe de vie, et sa tête se renversa en arrière, laissant flotter autour d'elle les ondes épaisses de ses cheveux noirs.
Le comte de Montravel ne fit qu'un bond, et s'élança du côté de Thérèse pour la retenir, et lui porter les premiers soins.
D'un geste impérieux, le chevalier de Maupertuis l'arrêta.
— Cette femme est à moi, dit-il, personne autre n'a le droit de l'approcher.
Le comte de Montravel s'effaça, lançant à de Maupertuis un regard qui disait toute la haine qu'il avait subitement conçue pour cet homme.
Si quelqu'un, après cette scène avait douté encore que Thérèse fût la maîtresse de Maupertuis, personne n'eût osé en douter quelques jours après.
Elle était de tous les soupers et l'accompagnait dans toutes ses folles équipées.
Sombre, pâle, la voix brève, parfois il aiflvait, soit pour s'étourdir ou qu'elle y prit plaisir, qu'elle bût, chantât comme les autres, et répondit aux avances du chevalier.
Le lendemain, il est vrai, le masque reprenait son immobilité. On ne la voyait ni boire, ni manger, ni sourire. Le front courbé, comme sous une honte qui la dévorait, la joue pâlie et l'œil morne, elle assistait, aux
orgies et aux fêtes avec une insouciance et une indifférence étranges. On eût dit un blanc fantôme errant dans ces vastes salles et appartenant au souvenir. Jolie femme^ disait-on; beau marbre, ajoutait-on. Mais elle ne quittait pas le chevalier de Maupertuis, et pour lui seul adoucissait le feu de son regard implacable pour tous.
Or, aucun n'en doutait maintenant, ni le marquis de Beiram, ni le comte de Montravel, Thérèse n'était pas heureuse, peut-être, sûrement même, des remords cuisants la torturaient; le chevalier avait peut-être usé avec elle de moyens infâmes, il en était capable et n*était sans doute pas à son coup d'essai, mais le fait était là, horri])le, affreux mais irrécusable : Thérèse, la chaste fiancée du vicomte René d'Aubersac, était l'impudique maîtresse du chevalier de Maupertuis.
— Je la lui volerai, se dit de Beiram; bah! j'ai bien eu l'aînée.
— Je la vengerai, se dit le comte de MontraveL
On se souvient du portrait du marquis de Beiram que nous avons esquissé lors de sa rencontre bizarre avec Danton.
Cet homme, vaniteux à l'excès, débauché émérite, faisant parade de ses vices comme un autre de ses vertus ou de son génie, cet homme rivalisant en conduite honteuse avec les esprits les plus dépravés de son époque, et jusqu'avec la mémoire de son père, qu'il prétendait éclipser par l'éclat de ses largesses, le luxe de sa maison et le bruit de ses aventures, cet homme n'était point fait pour rester ridicule spectateur d'un succès si inouï qu'il effaçait tous les siens de ce genre.
Il connaissait Thérèse pour. l'avoir vue au bras de
René. Il n'ignorait rien des détails de ce premier amour éclos dans deux belles âmes dignes de se comprendre et faites pour s'aimer.
Tout corrompu qu'il était, de Beiram, à la vue de René, n'avait pu se défendre d'un certain respect pour la personne et pour le caractère de ce jeune homme qui avait préféré abdiquer un grand nom et de hauts privilèges que de renoncer à ses idées et à celle qu'il aimait, n avait peut-être lin instant envié leur bonheur. Les plus grands débauchés ont certaines heures de misanthropie où ils ne rêvent rien moins que le cloître avec l'abstinence et les macérations. Chez de Beiram, cet instant avait été de peu de durée ; mais il s'était éloigné le cœur légèrement ému et l'esprit profondément cbnvaincu qu'il n'y avait rien à tenter de ce côté.
Quel fut donc son étonnement quand il entendit la voix aigre du chevalier de Maupertuis faisant sonner bien haut ses prétentions sur cette belle et pure jeune fille, et quelle fut surtout sa déception quand le lendemain il fut convaincu de la vérité des promesses du chevalier.
— Eh bien, si de Maupertuis a réussi, je réussirai aussi, moi, se dît-il.
Et, dès ce moment, l'idée fixe du marquis de Beiram fut d'enlever Thérèse à celui qu'il croyait être son amant. 11 dressa ses plans en conséquence et chercha tous les moyens de la rencontrer. La chose n'était pas facile, à ce qu'il s'aperçut. 11 s'en fallut peu même que la jeune tille ne fût gardée à vue. 11 redoubla d'adresse et de vigîlance, et parvint, non sans peine, à l'aborder un soir qu'elle était presque isplée.
— Mademoiselle^ lui dit-il, je connais René; il fat dans nn temps mon ami, et je ne l'ai pas oublié. Vous pouvez vous confier à moi et me conter vos douleurs...
Le marquis de Beiram allait continuer, et Thérèse^ l'interrompant, se disposait à lui répondre, quand elle sentit qu'elle était surveillée.
— Monsieur, fit elle, je ne vous connais pas; et elle s'éloigna.
— Bon, se dit le marquis, me voilà fixé. Elle n'aime plus le vicomte; peut-être ne l'a-t-elle jamais aimé. Si elle ne lui est plus attachée, et elle me la prouvé par sa froide réponse, elle s'est livrée à de Maupertuis volontairement. Or, qui se livre à de Maupertuis se donne à de Beiram I
Fier de ce nouveau raisonnement, il rechercha de nouveau Thérèse, et ayant été assez heureux pour l'entraîner dans une pièce où personne ne pouvait les voir ni les entendre, il se jeta à ses pieds et lui parla un langage passionné.
Thérèse eut tout simplemeet peur de ce roué si habile qui s'imaginait si bien avoir touché la corde sensible.
Elle l'interrompit et elle lui échappa.
— Ne me parlez jamais, monsieur, fit-elle ; je vous méprise, je vous hais.
— C'est étrange, se dit de Beiram, cherchant à donner un prétexte à sa défaite.
Il crut l'avoir trouvé, et la première fois qu'il rencontra Thérèse, il ne lui parla plus de son amour, il ne dit pas un mot de lui-même. Il ne fut question que du chevalier de Maupertuis.
— J'ai tout deviné, lui dit-il, c'est un misérable^ il
vous a attirée ici dans un piège infâme^ et il ne vous y retient que par l'effroi qu'il vous inspire. Ne craignez rien. 11 n'est point aussi redoutable que vous pourriez le croire. Je me charge de vous en délivrer, moi, pour peu que vous ayez confiance dans mon dévouement.
Thérèse détourna la tète, et refusa d'en écouter davantage.
La seconde fois, elle hésita ; et devinant un sourire de joie sur les lèvres du marquis qui, certain de son triomphe, redoublait d'éloquence, elle se contint encore et ne répondit pas.
Puis un jour, obsédée, elle éclata :
— Eh bien, oui, fit-elle, j'ai été trompée, retenue par
la force; oui, ici je ne suis que prisonnière et je n'aspire
qu'à ma liberté ; oui, je hais votre chevalier de Mau-
pertuis, et je le voue à la vengeance des miens ; oui, je
suis malheureuse, perdue, la mort me semblerait un
bien, un refuge contre mon horrible situation. Tout
telsL est vrai. Mais ce qui l'est aussi, c'est que dans ma
haine je confonds tous ceux qui m'approchent, tous
ceux qui assistent à ma honte, tous ceux qui peut-être
l'ont combinée avec lui. Je vous hais tous, autant que
lui, plus que lui. Vous vous valez, vous êtes tous dignes
de vous entendre. Vous, marquis de Beiram, ce n'est
^as la première fois, croyez-le, que votre nom frappe
mon oreille. Depuis longtemps, dans ma pensée, il est
synonyme dé débauché, de séducteur méprisable, pour
qui rien n'est sacré. Laissez-moi, je ne vous connais pas.
Thérèse ne savait pas dire vrai. Elle n'invoquait ici qu'un bruit vague. Elle ignorait encore avoir devant elle le séducteur de Suzanne.
9% EUaÊNB MORET
Le marquis de Beiram ne se tînt pas néanmoins pour battu et revint à la charge, mais repoussé avec plus de violence, il se tourna d'un autre côté, et s'adressa au chevalier de Maupertuis.
— N'es-tu pas bientôt las de ta nouvelle conquête? lui dit-il.
— Non, fit l'autre.
— Tant pis.
— Que veut dire cette expression de regret ?
— Elle signifie que moi je suis las de ma propriété def Fontenay.
— Allons donc, une propriété charmante.
— C'est vrai.
— Grandiose, des bois de hautes futaies, un parc déli* cieux.
— C'est vrai.
— Une route royale, une rivière, un lac, que sais-je^ des massifs adorables, du poisson et du gibier. On ne se^ lasse pas ainsi d'une semblalile habitation, surtout quand on la tient récemment comme toi d'un vieil oncle, qui a^ été assez bète pour se laisser mourir, ayant derrière lui pour plusieurs millions de revenus.
— Que veux-tu, c'est peut-être parce qu'elle ne m'a rien coûté que j'en suis las.
— Et tu veux vendre?
— Non, je veux jouer.
— Jouer, grand Dieu I et contre quoi?
11 faut dire que le chevalier de Maupertuis adorait la propriété. Paysan dans la force du terme, il n'avait pas un louis vaillant qu'il achetait un pouce de terrain de plus. Il ne rêvait qme s'agrandir, pujs s'arrondir et s'al-
longer. Une nuit qu'il était ivre, et qu'il avait gagné quelques ducats à la bassette, il demandait si la Normandie était à vendre.
Or, depuis longtemps il lorgnait la propriété de Fontenay que le marquis de Beiram possédait, comme nous avons dit depuis peu.
De Maupertuis avait des domaines qui ne le cédaient en rien à cette propriété, ce qui ne Tempèchait.pas de s'écrier toutes les fois qu'il apercevait de Beiram :
— Heureux de Beiram I heureux propriétaire de Fontenay ! seigneur tout puissant des domaines de Fontenay I heureux de Beiram.
Ce dernier se frottait les mains, et se disait à part lui, je te vois bien venir, chevalier, mais tu perds ton temps, chevalier, tu ne l'auras pas.
Cette fois, il en était bien différent, et de Beiram abordait de Maupertuis avec une idée bien arrêtée.
— Jouer, jouer la propriété de Fontenay, et contre quoi, grand Dieu ! répétait de Maupertuis.
— Contre celle de Villa-Seymour.
— Oh! non.
— Contre celle des Rochers-d'Arpaigny.
— Ohl non.
Du moment qu'il s'agissait de propriété contre propriété, le chevalier de Maupertuis n'eût jamais consenti, quand bien même la sienne eût valu cent fois moins.
— On, ne se sépare pas ainsi d'un champ qu'on à défriché, disait le chevalier.
— Eh bien, s'écria de Beiram, je te joue ma propriété contre une femme.
— Contre une femme! s'écria l'autre, es-tu fou?
— Est-ce dit?
— Mais quelle femme vaut Fontenay, dit de Mauper* tais en riant.
— Ta nouyelle maîtresse.
Le chevalier se mit à rire.
— La proposition est plaisante, dit-il.
— Tu sais que je suis un original.
— Je ne te le savais pas à un tel point.
— Gonsens-tu?
— Permets-moi de réfléchir, fit de Maupertuis se grattant Toreille, que diable! ça demande réflexion. Car enfin, si je perds...
— Eh bien tu paieras.
— Certainement, et c'est pourquoi...
— Mais si tu gagnes...
— Ah! dam! j'aurai la propriété, je serai seigneur de Fontenay. C'est toi, mon cher, qui l'auras voulu.
— Est-ce fait?
— Eh bien, oui, cria de Maupertuis, que décidément la propriété tentait.
— A l'instant.
— Non, cette nuit, dans la galerie Fragonard.
— C'est entendu.
Le lendemain, le marquis de Beiram apparut pâle, défait, négligé dans sa toilette, l'œil abattu, le front moite, l'air consterné. Il avait perdu dans la fameuse nuit sa magnifique propriété de Fontenay, celle de Maillebois, celle de Yisconti, celle de la Roche-d'Aigues; une villa à deux lieux de Saint-Germain, hôtel de Brissac, rue du Vieux-Versailles, et cinq cents ducats. Il ne lui restait plus qu'un grand hôtel rue Saint-Domini-
que, à Paris, et deux ou trois châteaux en province. Il faut dire que le diable d'oncle dont il avait hérité avait bien fait les choses. C'était néanmoins jouer de malheur, d'autant plus que Thérèse restait à de Maupertuis, qui, ayant l'éveil, s'était promis désormais de se tenir sur ses gardes et de ne pas trop exposer celle-ci aux attaques désespérées du malheureux marquis.
96 EUGÈNE MORBT
j,*ÉCHEIiLE DE SOIE
Hais pendant que la fiancée de René devenait dans une nuit de débauche l'enjeu d'une partie de lansquenet, un ennemi inconnu se dressait dans l'oipbre contre les deux séducteurs.
Cet ennemi, c'était le jeune comte de Montravel.
On l'a vu se révolter contre la supposition que la fiancée d'un gentilhomme, qu'il avait entendu citer pour son honneur et pour son courage, pût se prostituer pour un homme tel que le chevalier de Maupertuis. Le fait étant avéré, le jeune homme en reçut une profonde blessure. Sans connaître René, il en souffrit pour lui.
D'une extrême jeunesse, et entraîné dans la vie de plaisirs des autres gentilshommes, il était loin de partar ger comme eux les erreurs de la noblesse et leur mépris pour le peuple. Croyant à la majesté du malheur aussi bien qu'à la majesté royale, il se fût battu pour son roii
beaucoup plus parce qu'il était malheureux que parce que c'était son devoir.
Il n'en voulait donc pas à René de sa désertion qu'il excusait et qu'il comprenait presque à la vue de l'inconduite de cette noblesse si fière et si arrogante. L'action de Thérèse^ qu'il jugea du point où il était placé^ lui fit regretter de ne point connaître René, afin de pleurer avec lui l'ingratitude de celle qu'il aimait.
De Montravel crut René d'autant plus sensible à cet abandon, qu'il fut soudain frappé de la beauté extraordinaire de Thérèse. Il voulut en vain en chasser le souvenir, Tinsultant et la méprisant dans sa pensée ; ce fut une lutte de tous les instants où sa raison eut le dessous. 11 la revit, lui pardonna sans l'entendre, et l'aima d'un amour profond et caché. Bientôt il remarqua sa pâleur, son air maladif, les sombres préoccupations qui, au milieu des plaisirs les plus bruyants, l'isolaient complètement; il devina qu'elle souffrait, et pressentit un malheur. Il étudia tous ses mouvements; et les manières du chevalier de Maupertuis. Au bout de quelques jours, il était convaincu que Thérèse n'était pas coupable, et qu'elle était victime d'un infâme guet-apens. C'est alors qu'il se promit de la venger et de la sauver. Depuis qu'il croyait à l'innocence de Thérèse, son amour avait grandi, et ne se contenait qu'avec peine. Inactif à une époque de tourmente, il était heureux de trouver une occasion de faire quelque chose qui eût un semblant héroïque. Il avait vingt ans. Sa mère lui avait mis au cœur une profonde vénération pour toutes les femmes. Le culte qu'il lui avait conservé était la garantie de son amour pour tous.
Aussiy différant en cela des jeunes gens qai Tentouraient^ il croyait à la verta avant de soupçonner le vice; et se fût avoué le chevalier de la première femme qui fût venue à lui. Le but de sauver Thérèse bien arrêté dans son esprit, il résolut de le mettre aussitôt à exécution. D'abord, il se montra doux, soumis et respectueux pour la jeune fille toutes les fois qu'il se rencontra avec elle. Il eut de ces prévenances dont une femme seule comprend la portée, et lui rendit de ces légers services qu'une femme ne peut oublier.
Il savait les sujets de conversation qu'il fallait choisir devant elle, et ceux qu'il fallait rigoureusement écarter, n se trouvait toujours là pour la sauver d'une mauvaise compagnie et lui éviter de méchants propos ou de sots compliments. Jamais il ne Tinterrogeait, et faisait mine de ne rien voir quand il apercevait des larmes dans ses yeux. Un jour, il brisa un verre au nez du baron de Sennecé pour détourner son regard trop complaî^amment attaché sur elle.
Rien n'échappait à Thérèse qui dans son cœur remerciait son jeune protecteur.
— Mais à quoi bon, disait-elle, son dévouement ne me sauverait pas.
De Montravel découvrit alors la passion du marquis de Beiram> et il trembla deux fois pour la victime.
— Mademoiselle, lui dit-il, le soir même, je vous jure que je suis votre ami. Confiez-vous à moi, et méfiez-vous de Beiram.
— Merci, dit-elle, en souriant, mais la recommandation était inutile.
— Tant mieux. Mais moi, me redoutez-vous?
— Je ne vous connais pas.
— Je vous jure...
Quelqu'un arrivait. Ils ne purent cette fois en dire plus long. Mais la voix de Thérèse avait été douce. On sentait que la jeune fille ne demandait qu'à être convaincue pour s'abandonner à son nouveau protecteur.
— Vous ne pouvez rien pour moi, lui dit-elle un soir.
— Mais cependant...
— Je suis prisonnière ici, mais toutes les portes s'ouvriraient que je ne chercherais pas à m'évader.
— Voilà qui est étrange.
— Votre estime me fait du bien, dit Thérèse, plaignez-moi, mais ne tentez rien pour ma délivrance, je ne puis l'accepter.
Le jeune comte de Montravel pesa toutes les paroles de la jeune fille, et se tortura l'esprit pour les cx)mprendre sans pouvoir y parvenir.
— Elle est malheureuse, victime d'un infâme qu'elle méprise, privée de sa liberté, loin de celui qu'elle aime ; je lui offre de la sauver... et elle refuse. Voilà qui confond l'imagination la plus féconde, se dit le comte aux abois.
— J'y suis 1 sécria-t-il trois jours après celte prière de Thérèse; c'est cela. Gomment n'ai -je pas deviné plus tôt?
Il n'eut pas un instant de repos avant qu'il eût rencontré la jeune fille, et là, l'attirant à l'écart :
— Au nom de l'amitié respeclueuse que j'ai ressentie pour vous, au nom de l'intérêt que je vous porte, au nom de votre amour pour le fiancé de votre jeunesse, au
nom de tout ce qu'il y a de plus sacré pour vous sur la terre, je vous conjure d'avoir confiance en moi et de tout m'avouer. Je soupçonne dans tout ceci quelque menée infâme dont vous êtes, je le suppose, la victime et la complice à la fois. Eclairez-moi, et je vous sauve ?
— Mais puisque je ne yeux pas être sauvée.
— Est-ce possible.
— Comprenez donc, que m'importerait la liberté, si le vicomte d'Aubersac ne retrouvait la siemae que dans la tombe I
— C'est là la menace qu'il vous a faite, n'est-ce pas I s'exclama le comte de Montravel, qui bondit sur le fauteuil où il était assis.
— Taisez-vous, de grâce I
— Et vous, parlez, il y va de votre honneur. Thérèse, je vous sauverai!
La jeune fille regarda autour d'elle, mit un doigt sur la bouche du comte et parla à voix basse.
— Ecoutez-moi donc, fit-elle, je me confie à vous comme vous m'en avez suppliée. Vous saurez tout.
— Parlez, je suis d'aujourd'hui votre ami, votre frère.
Ici Thérèse expliqua comment elle avait été arrêtée à la place de son fiancé, et comment il se faisait qu'elle avait été amenée dans cette maison.
Le comte l'écoutait avec attention.
— Enfermée, continua-t-elle, dans un petit appartement, situé au-dessus de celui-ci et qui est resté le mien, je vis le lendemain entrer le chevalier de Maupertuis.
— Mademoiselle, me dit-il, votre dévouement, comme
je vous l'ai dit hier, a été inutile. Le vicomte René d'Aubersac est mon prisonnier. Son salut est entre vos mains, et j'ai droit de vie où de mort sur lui.
— Monsieur, m*écriai-je, vous aurez pitié de mon désespoir I
— Oui, si vous faites quelque chose pour moi?
— Parlez, monsieur.
Je tremblais de tous mes membres.
— La révolution nous fait des loisirs, fit-il s' asseyant en face de moi, nous sommes ici dix ou douze vauriens qui tuons le temps comme nous pouvons en attendant qu'il nous le rende. Or, chacun, comme vous le pensez bien, a ici sa maîtresse, et c'est à celui de nous qui aura le bonheur de posséder la plus jolie. Que voulez-vous, rhomme est vaniteux, c'est dans sa nature.
Je n'entendais plus. Le sang me bourdonnait aux oreilles, et des nuages passaient devant mes yeux.
— Continez, monsieur, balbutiai-je.
Sans paraître s'apercevoir de mon état, le chevalier s'inclina avec un respect dont Tironie m'épouvanta, et il reprit :
— Cette vanité que je reproche à mes amis, je la possède à un plus haut point qu'eux tous; je suis, je l'avoue à ma honte, vaniteux à l'excès. Riche, généreux, toute ma fortune je la prodigue pour paraître être aimé de quelques femmes d'une beauté contestable. Or, si vous, Thérèse, vous qui êtes vraiment belle, vraiment digne de rendre un homme fier, si vous vouliez...
— Monsieur, l'interrompis-je, pas un mot de plus, je vous prie.
— Vous avez tort, et ce n'est point montrer que
votre amour ponr le vicomte d' Aubersac est bien sincère que de refuser de le sauver...
— Serait-ce donc lui prouver un bien grand amour que de le sacrifier à un autre ! m'écriai-je emportée par la fureur.
— Qui vous a dit un mot de cela?
— Mais...
— Pas un mot, répéta-t-il.
— Oui, j'entends, fis-je, vous ne demandez pas la sincérité dans Taffection, vous, peu vous importe qu'on vous aime ou qu'on vous méprise, pourvu qu'on vous appartienne.
— Mais je n'ai pas dit un mot de tout cela, fit encore le chevalier.
— Quoi, dis-je, vous me respecteriez?
— Mais certes.
Je regardais le chevalier de Maupertuis en face.
— Ecoutez-moi, fit-il, je veux vous avoir à mon bras, je veux vous promener au milieu de mes amis, je veux avoir le droit de leur dire que vous êtes à moi, que vous êtes ma maîtresse.
Je courbai la tète.
— Mais je vous jure que, compromise devant une douzaine de vauriens, vous ne le serez jamais au dehors, vous ne sortirez pas de cette maison, mais vous ne manquerez de rien qui fait la vie douce et belle.
— Ah ! fis-je, c'est beaucoup, promettre, monsieur le chevalier.
— Dans trois mois, dans deux, dans un peut-être je prétendrai être las de votre personne, et j'annoncerai
^ ■ - - -i -1 riri-M T-»M^
une nouvelle conquête, vous aurez alors votre liberté et vous sortirez d'ici aussi pure que vous y êtes entrée.
— Vous le jurez, m'écriai-je.
— Je vous le jure.
— Mais René?
— Il restera mon prisonnier pour me garantir votre fidélité à nos conventions et à votre discrétion. Dans trois mois au plus il sera libre avec vous, et il aura le droit de venir me demander raison. Mais jusque-là voilà ce que j'exige de vous pour la vie de votre amant.
— J'accepte, fis-je, étouffant mes sanglots, et je me fie à votre honneur.
— Réfléchissez, dit le chevalier, vous êtes libre encore de refuser, et les portes de cette maison s'ouvriront devant vous.
— Mais René, qu'en ferez-vous?
— Je le livrerai au tribunal secret des royalistes, à la justice de ceux que vous appeler les Chevaliers du poignard.
— Et qu'en adviendra-t-il?
— Sa mort.
— J'accepte ! j'accepte I m'écriai-je, mais n'exigez rien de plus, monsieur, je vous préviens, car j'ai une arme sur moi, et je prétends la conserver.
— Je n^y vois pas d'inconvénient.
— Ne me demandez, en outre, rien autre chose que le respect de nos conventions, car vous me feriez souvenir que je peux vous méprber.
Cet homme sans cœur, sans conscience, eut le courage de sourire.
— Vous verrez que vous m'estimerez un peu, fit-il.
104 EUGÈNE MORFT
Je âétooniai la fête, et je lai demandai la grâce d'être seule.
Yoîlà toute la Térité, monsieur de MontraTel, dit Thérèse, mais pas un mot, il y ya de la yie de René.
— A demain, dit le comte, à demain, et j'espère tous instruire à mon tour.
— Thérèse, Thérèse, lui dit-il le même soir, je n'ai point eu besoin d'attendre jusqu'à demain pour savoir ce qu'il me fallait savoir.
— Que voulez-vous dire?
— René n'a jamais été prisonnier. Il est libre. Il vous pleure tous les jours et vous croit morte. Que faites-vous ici maintenant?
La joie faillit rendre Thérèse folle.
— Libre! s'écria- t-elle, vous avez raison. Ici je n'ai plus rien à faire qu*à relever la tète. Conduisez-moi au chevalier.
— Y songez-vous? Croyez-moi, le chevalier est un méchant homme qui vous tuera plutôt que d'avouer qu'il nous a trompés tous, et que vous n'êtes pas sa maitresse. 11 a des raisons, je crois, pour cela. Peut-être n*a-t-il jamais eu une femme autrement qu'il ne vous possède. Ces hommes-là, frappés par l'impuissance, sont implacables quand ils sont découverts.
— Que me conseillez-vous?
— De veiller la nuit prochaine, et d'ouvrir votre fenêtre quand trois heures sonneront.
— Vous ne me trompez pas, vous? dit Thérèse qui darda ses grands yeux noirs dans les yeux du jeune homme.
— Vous m'attristez, répondit simplement celui-ci.
Thérèse vit qu'il paraissait si peiné du doute qu'elle avait formulé, qu'elle s'en repentit aussitôt, et lui demanda pardon.
— Ordonnez, fit- elle, je me livre à vous.
— Eh bien I cette nuit, à trois heures précises, vous attacherez solidement cette échelle de soie que voilà aux barreaux de la fenêtre que vous ouvrirez et vous la laisserez pendre au dehors. Cinq minutes après, vous m'entendrez monter, et vous ne ferez aucun mouvement. Arrivé à la hauteur de votre fenêtre, je vous enlèverai dans mes bras, et deux minutes après vous serez à terre et libre, trois heures après vous serez dans les bras du vicomte d'Aubersac.
— Je m'abandonne à vous.
— Vous n'aurez point peur?
— Peur, moi? fit Thérèse avec dignité, je suis la fill« de Bideauré.
Le comte de Montravel sourit.
— A cette nuit donc.
— A cette nuit.
Au souper, Thérèse ne se montra pas trop soucieuse, et parut prendre quelque plaisir.
Le chevalier de Maupertuis fêtait ses amis à propos, disait- il, d'un héritage qui lui était survenu la nuit dernière pendant qu'il sommeillait profondément.
Les meilleurs vins coulaient à -flots.
— Je suis riche, plus riche que le roi, s'écriait de Maupertuis, versant et buvant, demain j'achète les Tuileries et le palais de Versailles.
— Mais qu'a donc de Beiram? disaient tous les convives, lui, toujours si gai, lui, le bout-en-train de toutes
nos réunions, il ne dit pas un mot, il ne boit pas, il ne parle pas de jouer ni de courir les ruelles.
C'est un fait étrange.
Le comte de Montravel paraissait joyeux et de franche humeur, mais, vidant fort les flacons autour de lui, il se montrait parcimonieux à son égard, n'efQeurant chaque fois son verre que du bout des lèvres.
— Mais qu'à donc le marquis? répétaient les convives. La nuit vint.
— Je me retire, dit Thérèse, j'ai besoin de repos.
— Au revoir, ma toute belle, cria de Maupertuis, souhaite une bonne nuit à ce pauvre de Bèiram, il a la maladie du million, il rêve qu'il est ruiné.
Thérèse salua froidement la noble compagnie et s'échappa.
Il était alors une heure du matin, et les tètes commençaient à s'échauffer.
— Je rentre chez moi, dit de Beiram.
— Chez vous jusqu'à la fin de la saison, dit de Maupertuis à l'oreille de ce dernier, je vous l'ai dit, je ne peux pas plus.
— Je sais, je sais, fit celui-ci dont les poings se crispèrent
Le comte de Montravel profita de la désertion du marquis de Beiram et du baron de Sennecé pour se lever et s'éloigner.
— Eh bien! nous messieurs, nous coucherons ici, dit de Maupertuis à ceux des gentilshommes qui restaient.
— Diable, se dit de Montravel qui entendit.
— Non, non, firent-ils tous, nous partons.
— Soit, messieurs, dit de Maupertuis, la suite à
demain alors , je vous dis que mes moyens me permettent d'acheter Versailles. On parle de bouleverser la société et de supprimer la royauté, mais je vous dis que nous rirons bien. Ma cave est pleine, je la veux à sec.
Les jeunes gens s'éloignèrent, et le chevalier de Maupertuis se sentant seul, et pensant à de Beiram, retrouva peu à peu sa raison.
— Cet honmie-là, se dit-il, doit m'en vouloir à mort, prenons nos précautions. Mais, ah ! ça, cette Thérèse lui a donc bien tourné la tète, que contre elle il a pu jouer son patrimoine en partie. Il est foui... or, un fou fait des folies, veillons sur lui. Il est évident qu'il va tout mettre en œuvre pour me l'enlever. Il doit maintenant, dans cette affaire, considérer son honneur en jeu. Mais, en effet, je lui ai trouvé l'air étrange ce soir.
Le chevalier de Maupertuis chancelait et balbutiait, mais la pensée d'un danger quelconque le tenait en éveil et combattant son ivresse :
— Pourquoi n'a-t-il pas voulu boire quand la gaité était générale ? se dit le chevalier déjà beaucoup plus assuré sur ses jambes. Mais j'y songe, c'est lui le premier qui a donné le signal du départ, lui qui, à l'ordinaire, est toujours le dernier. Il avait donc quelque chose qui l'attirait au dehors. Je lui ai trouvé l'air sombre, l'œil menaçant, la démarche fatale.
Le chevalier de Maupertuis, tout en parlant, s'approchait de sa fenêtre, siuée au premier étage et légèrement effacée de celle de Thérèse, qu'il ne pouvait apercevoir qu'en se penchant à mi-corps et se renversant la tête de beaucoup en arrière. A peine l'ivresse se remarquait-elle alors en lui.
soin. Mais le chevalier de Maupertuis, préoccupé de la pensée que Beiram avait combiné le plan de lui enlever Thérèse et entendant un léger froissement, ouvrait doucement sa fenêtre, et se renversant en arrière, avait jeté les yeux vers celle de la chambre de la jeune fille.
Alors aux lueurs de la lune il avait parfaitement distingué un individu enveloppé d'un manteau noir mais dont il ne pouvait reconnaître le visage.
Cet individu grimpait le long du mur, se dirigeant vers la fenêtre en question.
— C'est ce gueux de Beiram, se dit de Maupertuis sans plus chercher.
Un pistolet tout chargé était à sa portée, il le prit, l'amorça et ajusta.
— Nous allons bien voir, grommela-t-il.
C'était le moment où Thérèse mettait le pied sur le fatal échelon. Soudain, elle poussa un cri et s'effaça dans l'embrasure de la fenêtre. Un coup de feu avait déchiré l'air, troublant le silence de la nuit et sifflant à son oreille.
Un cri plus terrible lui échappa, et elle retomba évanouie dans l'intérieur de la chambre. Le comte de Montravel n'était plus derrière elle, et il n'avait pas répondu à son premier cri.
Touché évidemment par cette balle à laquelle elle n'avait que miraculeusement échappé, le malheureux avait dû lâcher l'échelle, et se laisser rouler de quatre étages. Si le coup de feu ne l'avait pas tué, il s'était alors achevé dans son horrible chute, ou il agonisait sur le pavé.
Thérèse avait eu le temps d'envisager toute l'horreur
de cette situation, et folle, insensée, Appelant la mort pour elle, elle avait perdu connaissance.
Cependant le comte de Montravel n'était point mort.
Qu'on se souvienne dans quelle position le coup de feu l'avait surpris. Soutenant d'un bras Thérèse qui se penchait vers lui, de l'autre il se cramponnait à l'échelle. Ce bras seul donnait assistance à son corps, en supportant tout le poids et le retenant suspendu au-dessus de l'abîme. Alors la balle avait frappé. Elle avait efiQeuré le front penché de Thérèse et avait passé droit jusqu'à la muraille. De là elle avait rebondi, heurtant la fenêtre, puis, trop violente encore pour retomber, elle avait ricoché, s'amortissant une troisième fois contre un corps solide.
Mais cette fois le corps solide était sensible. C'était le bras d'une utilité si incontestable à l'équilibre du comte de Montravel. Un l)ras, si vigoureux qu'on puisse le supposer, ne reçoit pas un tel choc sans en être ébranlé. Bientôt il se lassa, s'engourdit; la main se raidit, les doigts se détendirent, le comte disparut. Il était mort un million de fois sans un bonheur inouï. Soit qu'il ait eu pensée d'une chance de salut, soit que dans sa chute il songea à implorer le ciel, soit le pur hasard qui préside aux destinées humaines, le comte, se sentant perdu, eut la présence d'esprit de lever le bras valide qui lui restait, et ce bras eut la chance de rencontrer les fils de soie de l'échelle après lesquels il s'accrocha.
L'échelle, éprouvée par une violente secousse, se rompît en partie, craqua, mais ne céda pas. Le comte, qui avait un peu perdu la tête dans le trajet qu'il venait de parcourir, revint peu à peu à lui et se convainquit^
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après mûre réflexion que s'il Tayait échappé belle, il n'était point encore positivement en sûreté. En effet, le bras se fatiguait, et d'un autre côté, il y avait à craindre que le moindre effort tenté pour sortir de cette situation n'entraînât l'échelle qu'il eutendait tout doucement cra* qner.
Comme on le voit, le comte de Montravel n'était point mort, mais son état n'en était guère plus rassurant, vu l'imminence du péril.
C'est alors que le comte, jugeant sans doute que plus la situation se prolongeait plus elle s'aggravait, résolut de risquer le tout pour le tout. Recommandant son âme à Dieu et mettant à profit ses connaissances gymnastiques, il se haussa légèrement, et se raidissant, lâcha l'échelle et la ressaisit trois échelons plus bas. L'échelle craqua abominablement, s'allongea de quelques centimètres et le balança effroyablement.
— C'est trop, pensa-t-il tout étourdi, un échelon suffît. Il recommença : tout allait bien, la main s'habituait â se rattraper à l'échelon inférieur, et le corps supportait assez bien les secousses successives, mais la diable d'échelle, à force de se démener, ne tenait plus à la fenêtre du quatrième que par quelques fils racornis.
Le comte se voua à tous les saints du paradis et activa ses mouvements de rotation. Une première fois, il eut encore le bonheur de se retenir â l'échelon libérateur, puis une deuxième... mais la troisième, il ne sentit plus rien... que le vide. Un bruit sourd l'avertit que l'échelle était loin ; et il n'eut point le temps de penser qu'il allait la rejoindre qu'il y était déjà. Il y était, et ne se montra point fâché d'y être. Les reins légèrement rompus, il se
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ipouva quQ l'échelle ne l'avait abandonné qu'à cinq pieds au-dessus du sol. Et il s'en félicita quand un nouveau coup de feu retentit, et qu'il entendit le sifQement d'une balle qui fondait l'air au-dessus de sa tète. Ne jugeant pas prudent d'attendre un nouvel essai du chasseur maladroit, le comte de Montravel, retrouvant.l'usagedeses jambes, en profita pour s'esquiver et prendre le chemia de son hôtel, remettant à un moment plus propice le soin de la vengeance et de la réflexion.
Le chevalier de Maupertuis ne s'était toujours pas éloigné de la salle du festin, et avait continué à faire honneur aux flaco^3 qui garnissaient la table. Maugréant contre le marquis de Beiram qu'il croyait atteint mortellement par son dernier coup de pistolet il remplissait et vidait son verre avec une adresse bien au-dessus de celle qu'il avait déployée dans sa sortie bruyante.
— Pauvre de Beiram I exclamait-il, le sot, l'imbécile, l'intrus, le malappris, malheureux marquis! il est trépassé I
Soudain une pensée lui traversa l'esprit.
Il brisa son verre et crispa les poings de colère.
— Qu'ai-je fait! s'écria-t-il, mais si je l'ai tué, je suis perdu 1 Perdu sans ressource. Je ne possède aucun ti^re de mes propriétés. Le voleur, l'eseroc, l'assassin, il meurt propriétaire de mon hôtel de Brissac, de ma propriété de Yisconti, de Maillebois, de la Roche-d'Âigues, de mes cinq cents ducats^ de ma villa et de, ma propriété de Fontena^.
Celle-là surtout tenait au cœur du chevalier.
Il était ivre : il pleura.
^— - si je l'ai tué, le misérable^, le. volçur, l'assassin^
Le chevalier n'y tint plus. Le remords le torturait. Il sortit; tourna la maison et arriva sous les fenêtres de Thérèse.
Il regarda et ne distingua rien que quelques gouttes de sang sur le pavé. Quant à l'échelle, elle avait dispara; et quant au cadavre du marquis, il n'y en avait nulle trace.
— Je suis perdu, se répéta de Maupertuis.
— Le corps a été enlevé par ses domestiques. Mais il est mort, bien mort. Voilà du sang à cette place, et ce ne peut être que le sang de mon ami de Beiram, de mon malheureux ami. Le voleur, l'escroc, il est mort sans payer ses dettes, il est mort propriétaire de Fontenay .
De Maupertuis rentra chez lui dans la désolation, ne pensant pas plus à Thérèse que si elle n'avait jamais existé pour lui, et tout entier aux regrets que lui laissait le soi-disant trépas du marquis de Beiram.
Celui-ci, cette nuit là, avait dormi, bien profondément, se consolant de son peu de réussite au jeu; et se réveillait alors, cherchant un nouveau moven de tromper la vigilance de Maupertuis et de vaincre la répugnance de Thérèse à son égard. C'est alors qu'il songea pour la première fois à la sœur de Marcel, à Marthe, qu'il savait Tintime amie de Thérèse, et qu'il n'aurait pas de peine à attirer dans un piège, et à attacher à ses intérêts.
Quant à Thérèse, il était grand jour quand elle se réveilla de son long évanouissement. D'abord elle ne se souvint de rien, et courut à sa fenêtre restée entr'ouverte. Quelques bouts de soie flottant au vent lui rappelèrent le drame de la nuit^ et la convainquirent de soq
profond malheur. Elle eut des larmes et des sanglots qui la soulagèrent. Quand le chevalier de Maupertuis^ revenu à lui-même^ envoya savoir de ses nouvelles, on la trouva couchée au travers de son lit avec la fièvre et dans un état d'assoupissement douloureux. Les médecins furent appelés et ordonnèrent la chambre. Le chevalier de Maupertuis se dispensa de monter, et se souvenant vaguement de ce qui lui était survenu dans la nuit, ne. se confirma que d'une chose, c'est qu'il avait tué le marquis de Beiram, et qu'il n'avait en sa possession aucun titre de la propriété de Fontenay. Avec une anxiété qu'il est facile de comprendre, il atttendit ses convives habituels pour le déjeuner. Plusieurs manquaient; de ce nombre étaient le comte de Montravel et le marquis de Beiram.
De Maupertuis ne remarqua que l'absence de ce dernier ; et sa ruine ne lui parut que plus certaine. Pour lui, c'était la ruine de n'être point propriétaire du domaine de Fontenay après avoir cru l'être, comme c'eût été son déshonneur de lui jeter au visage qu'il n'était point l'amant de Thérèse et de toutes les jeunes et jolies femmes dont il s'était fait le cavalier servant. Il fut si convaincu de cette ruine qu'il n'osa interroger ses amis, et n'en invita aucun pour le soir.
Les événements politiques étaient alors d'une gravité telle, et occupaient à un si haut point les esprits que les convives ne s'aperçurent pas du visage soucieux du chevalier de Maupertuis. Il ne s'agissait plus cette fois d'une, rixe avec les Marseillais, ni de quelques bravades insolentes et ridicules, mais de l'arrivée des étrangers et d'une victoire complète sur le peuple^ ou d'une défense*
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désespérée du château des Tuileries et des derniers jours de la royauté.
Le marquis, se promenant de long en large dans ses appartements, passa une journée pitoyable. A l'heure du diner, il s'enferma chez lui et refusa de manger.
C'était le fameux souper du soir qu'il attendait ; ce souper-là devait èlre le dernier mot de sa condamnation.
Tous les convives étaient réunis, et jusqu'à Thérèse qui avait prétendu que les médecins n'entendaient rien à sa maladie en lui prescrivant la chambre, et qu'elle avait besoin d'air et de mouvement. Or, elle était descendue résolument et avait pris place à la table, prévenant qu'elle ne pourrait manger, mais qu'elle ne cherchait qu'une distraction dans sa présence au souper.
Le chevalier ne souffla mot, et comprit qu'elle n'y assistait en réalité que pour savoir à quoi s'en tenir sur les événements de la nuit. De Maupertuis ne se trompait que sur un point que le lecteur a deviné. Le nom du comte de Montravel dormait au profond du cœur de la jeune fille, et celui du toarquis de Beiram courait sur les lèvres de de Maupertuis.
Tous les convives étaient réunis, avons-nous dit, moins quelques-uns, quand le comte de Montravel parut.
Son apparition ne fit aucune sensation.
Il prit sa place habituelle, interpella chacun, parla avec chaleur de la politique du moment, du manifeste des princes alliés, de la politique sourde et ténébreuse de Dumouriez, de la vénalité de Lafayette qu'il n'aimait pas. et dans lecpel il n'avait. nulle confiance, il. parla de
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tout, excepté de lui-même, et au milieu du souper en était arrivé à se montrer d'une gaieté folle.
Une seule personne le copsidérait attentivement, pâlissant et rougissant tour à tour. C'était Thérèse, heureuse et tout émue, lia jeune fille se confirmait que le comte était sauvé, mais elle était trop femme et trop intéressée dans la question pour ne point s'apercevoir qu'il devait souffrir. Il discutait et avait garde de manger. Quelquefois les traits de son visage se bouleversaient et son œil s'allumait. Il se reposait un instant, paraissait réfléchir et parvenait à se remettre.
Quel courage, se disait Thérèse oubliant elle-même ses propres souffrances, quel malheur qu'il ne soit pas patriote !
Gomme René aimerait ce jeune homme.
Mais ,1e marquis de Beiram n'arrivait pas, et de Maupertuis,* absorbé dans ses pensées, ch^chait de son côté à dissimuler sa pâleur et son peu d'appétit, se figurant J>ien à tort que tout le monde avait les yeux fixés sur lui.
lie Qom de Beiram lui brûlait les lèvres.
n n'y tint plus et l'échappa.
Il eût bien voulu le ressaisir, mais il n'y avait plus moyen. On l'avait entendu et ch^cup disait son mpt sur l'absent.
G*est étonnant, il ne vient pas, faisait observer le bfi^*on de Senpecé.
Le comte de E^érarder appuyait que le marquis de Beiram était amoureux.
— Allons donc, fit le comte de Montravel pour dire quelque chose.
— Je VOUS dis qu'il est amoureux, amoureux fou, insista le vicomte. Vous ne l'avez doue pas remarqué hier au souper? cette pâleur, cette sobriété, tout, jusqu'à son silence, n'est-il pas un indice.
Le chevalier de Maupertuis était sur des charbons ardents.
Il eût bien voulu interroger, et il n'osait pas.
Un mot pouvait le compromettre, et c'était déjà bien assez d'avoir perdu une si belle occasion d'être riche, sans encore être poursuivi pour un crime dont il ne se repentait que trop.
— L'avez -vous vu? demanda au hasard l'un des convives.
De Maupertuis tendit l'oreille.
— Pas du tout.
— Où diable est-il passé?
De Maupertuis avait le front en suôur, et avoua en confidence à son voisin, qui ne le lui demandait pas, qu'il était horriblement fatigué.
— Dam! vous voulez faire le jeune homme.
De Maupertuis sourit, mais son sourire se glaça quand il se rappela cette dernière phrase : Où diable est-il passé?
— Il doit être malade, fit un convive.
De Maupertuis déclara ne plus pouvoir rester debout.
— Si on envoyait chez lui? dit le baron de Sennecé. De Maupertuis fut pris d'une violente démangeaison,
celle d'envoyer son assiette à la tête du maladroit baron.
— C'est cela, fit-on en chœur.
— C'est cela, répéta de Maupertuis, qui déjà avait perdu toute dignité dans ses confidences, et qui alors était comme ivre.
— Il vaudrait mieux y aller nous-mêmes, dit le vicomte de Kerardec.
— Oui, nous mêmes, partons, cria de Maupertuis.
-— Un instant, fit l'auteur de la proposition, après souper.
Le chevalier de Maupertuis retomba sur sa chaise, respira et s'essuya la sueur qui lui coulait du front.
— Horrible nuit, murmura-t-il, horrible nuit.
En ce moment, ce ne fut qu'un cri général et une exclamation joyeuse.
Le chevalier de Maupertuis seul était terrifié.
On entendait la voix du marquis de Beiram, et, tout en gambadant, il fit son entrée.
— Lui I s'écria-t-on.
— Quand je vous disais qu'il n'était pas malade.
— Quand je vous soutenais qu'il n'était point amoureux.
— Amoureux! s'exclama de Beiram, pardieu! si, amoureux, je le suis, et d'une femme charmante, messieurs, ravissante, foi de roué I Belle comme pas une de votre connaissance, excepté vous, mademoiselle, fit-il se tournant galamment vers Thérèse.
— Il est plus gai qu'hier, fit-on.
— Il n'est donc point mort, se disait de Maupertuis, qui de pâle devenait vert. Sans doute, puisque le voilà I mais si, puisque je l'ai tuél mon Dieu! je suis fou! Je crois voir son ombre me suivre partout.
Quand le chevalier, se remettant peu à peu, fut bien
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eonvaincu que ce n'était pas un fantôme qu'il avait âevant lai, mais bien de Beiram en chair et en 6s, il fut pris d'une hilarité extravagante qui tcfuchait de bien prés à la folié.
n se leva de table, et s'approcha dé lui, afin de l'efiQéurer, et de s'assurer par lui-mèine s'il n'avait pas quelque côté douloureux sur le corps.
— Yeux-tu me dépouiller? cria de Beiram, trouvant étrange l'inspection que de Maupertuis faisait de sa personne.
— .Non, je cherche si tu n'as pas sur toi un tàliéman.
— Un talisitian... pourquoi faire?