‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 7 sur 21 · Des balles? Que me chantes-tu là · texte numérisé non relu

Des balles? Que me chantes-tu là

— Ah! ah! puisqu'il est question de défendre les Tuileries.

— Laissez donc, dit de Beiram, ce n'est pas encore pour demain. J'arrive^ de Paris, tout est tranquille. A vrai dire, je ne me suis occupé que de l'adorable femme que je me suis promis de vous présenter.

— Il veut me donner le change, pensa de Maupertuis, coquin de marquis, va ! Mais où diable est-il donc blessé?., il ne paraît pas beaucoup soufirir, il boit, il mange, il rit, il cause et il se démène comme un possédé. Ouel honmie!

Thérèse, elle, remonta de bonne heure dans sa chambre.

— Tous êtes blessé, fit-ellé à voix basse au comte de Montravel d'une voix déchirante.

— Une égratignure.

— Vous mentez.

— Je voua jure.

— J'ai été bien imprudente de consentir...

Le comte l'arrêta.

— Remettez-vous^ et nous recommencerons.

— Ôh!

— Autrement. Ce sera moins dangereux, et ce sera plus sûr.

— Nous verrons, dit Thérèse, mais je ne souffrirai plus que vous vous exposassiez de nouveau pour moi.

Elle s'éloigna, et le comte de Montravel s'effaça dans l'ombre et lui baisa la main.

Il se retourna. Le chevalier de Maupertuis ne détachait point ses yeux du marquis de Beiram.

— Que diable lui veut-il? se dît le comte.

Deux heures après, une partie des convives avaient quitté la table, le chevalier de Maupertuis s'approcha de Beiram, et l'entraîna dans une embrasure de croisée, derrière deux grands rideaux.

— Nous sommes seuls, lui dit-il d'un air important. Eh bien?

— £h bien! quoi? fit l'autre au hasard.

— Cette nuit?

— Eh bîeni quoi, cette nuit? fit-il étonné.

— Hein! ♦

— Hein I ah ça, veux-tu prendre la peine de t'expliquer?

— Y reviendras-tu?

— Si j'y reviendrai, mais certainement que j'y reviendrai, mais où d'abord?

— Comment, tu n'es pas guéri?

f- Moi, guéri} ffiftis je suis donc malade?

r- Farceur.

— Chevalier, cria de Beiram, tu commences à me fatiguer fort, et je te préviens que je suis las de toutes tes sornettes avec lesquelles tu m'étourdis depuis une heure.

— C'est bien, se dit de Maupertuis, il ne veut pas que je lui rappelle l'affaire.

— Une bonne fois, que veux-tu?

— Rien, du moment que...

— Est-ce de notre jeu de l'autre nuit qu'il s'agit?

— Non pas, non pas, tu ne le crois pas, cher ami. C'était de... mais je suis vraiment bien bon, tu le sais mieux que moi et je prends la peine de te mettre le doi^ dessus.

— Va au diable! cria de Beiram qui prit son chapeau.

— Souffres- tu beaucoup enfin?

— Moi?

— Vraiment je suis fâché, car j'aurais pu te tuer, ^et c'eût été dommage, tu m'en verrais inconsolable, mais dans de tels moments on n'est pas maître de soi.

De Beiram, sur le point de s'éloigner, son chapeau sous le bras, regardait le chevalier de Maupertuis, admirait son sang-froid et i'écoutait en frappant du pied.

— Pourquoi t'exposer à un si grand malheur, continua de Maupertuis. Je l'aurais regretté certainement, mais le coup fait, mes regrets ne t'auraient pas ressuscité.

— Chevalier de Maupertuis, cria de Beiram, tu deviens fou!.

— Quel entêtement, prononça le chevalier.

— Mais pourquoi, mordieu!

— Puisque je sais tout, avoue donc?

De Beiram planta son chapeau sur sa tète, et s'appro* chant de de Maupertuis avec un semblant d'intérêt.

— Chevalier, dit-il, je me repens de t'avoir brusqué tout à l'heure.

— Ah! enfin, je savais bien, moi.

— Tu n'es point fou.

— Pardieu I

— Mais tu es malade, très-malade, tiens, regarde-toi, de grâce, dans ce miroir; tu es tout pâle.

— Je le crois bien, après les émotions que tu m'as données.

— Que je t'ai données, oui, tues bien malade. Soignetoi, mon bon.

— Mais toi ?

Moi... encore, pensa-t-ii.

— Oui, soigne-toi.

— Je suis^donc aussi malade, moi I je ne suis point pâle cependant.

— Non, tu es coloré, mais, crois-moi, tu as encore besoin d'une seconde saignée. Quelle histoire heini où as-tu été touché?

— Encore une fois, va au diable I cria de Beiram furieux, qui s'éloigna en jurant ses grands dieux que le chevalier de Maupertuis était fou, archi-fou.

Un instant après, il se disait : s'il est vraiment fou, ce pauvre chevalier, c'est un grand malheur, mais je n'en tirerai que mieux mon épingle du jeu.

Le lendemain, de Maupertuis s'étant promis de ne plus reparler de l'affaire à de Beiram, puisque celui-ci paraissait décider à faire la sourde oreille, de Beiram fut obligé de s'avouer que de Maupertuis n'avait donné

Le marqais avait la sueur au front et son cœur battait à se rompre, tant la rage lui montait à la tête.

— Quoi! se disait-il, lui, de Maupertuis, un homme aussi infâme, a pu séduire une femme devant laquelle, moi, de Beiram, je dois reculer? Je n'aurai que des dédains et des outrages de la fenmie qui l'accable de ses carresses et des protestations de son amour. Si c'est faux, si elle ne l'aime pas, si elle a obéi à une pression vio* lente en se livrant à lui, elle ne s'en est pas moins livrée, elle ne lui en est pas moins fidèle, la malheureuse. Cet homme, n'inspiràt-il que la crainte, sait inspirer un sentiment. Elle ne me craint point, moi, elle m'outrage comme si je n'avais dans les mains aucune arme possible du vengeance. Quoil moi, de Beiram, je m'avouerai vaincu; ohl non, non, toute ma fortune y passera, ma vie, l'enfer, je l'aurai I

Arrivé au paroxisme de la fureur, le marquis de Beiram. se disposa à sortir dans le but de retrouver de Maupertuis.

Marthe, droite à quelques pas, le considérait en silence.

— Où allez-vous I s'écria-t-elle, abandonnez-vous votre projet de la sauver?

Le marquis se retourna.

Marthe, l'œil allumé et humide, le visage découvert et illuminé par les reflets tempérés des lumières qui éclairaient les autres pièces, les cheveux d'un blond cendré et soyeux, déooués et retombant en grappes échevelées sur ses épaules et le long de ses joues pâlies, Marthe apparut divinement belle à l'imagination du marquis,

— Je suis bien fou, se dit-il.

Il s'approcha.

— Oui, dit-il doucement, j'abandonne mon projet.

Il prit la main de Marthe, et celle-ci vivement la retira.

— Avez-vous peur? dit-il,

— Non, mais Thérèse, Thérèse, ils vont la tuer I

— Eh bienl écoutez, dit le marquis, mon honheurest engagé dans la promesse que je vous ai faite, et je vais encore tout essayer pour vous la rendre.

— Oh ! merci, merci, monsieur.

Marthe croisa les maios, et mit presqu'un genou en terre.

— Mais cet essai va peutrétre me coûter ma fortune entière.

— Votre fortune?

— Oui, je vais jouer, je vais jouer tout ce que je possède.

Le chevalier de Maupertuis est avare, il jouera. Mais si je perds je suis ruiné.

— N'est-il pas un moyen...

— Moins chanceux. Non.

Marthe baissa la tète.

Elle n'osait pas crier au marquis : Faites le sacrifice de votre fortune pour deux femmes qui ne vous sont rien.

— Que me conseillez-vous? fit-il doucement.

— Je ne sais.

— A ipa place, que feriez-vousl

^— Ohl moi, dit Marthe, je n'hésiterais pas.

•*— Eh bien, moi non plus, dit le mau'quis résolument.

128 EU6ËNB MORET

Il était résolu en effet, et tenait à le paraître encore davantage.

— Quoi! vous feriez cela, monsieur le marquis, s'écria Marthe, ah I je vous jure que notre reconnaissance à nous tous sera éternelle, quant à moi, pauvre fille, ma vie entière... .

Le xparquis l'arrêta,

— Votre vie entière, mon enfant, ditril, m'^mez-vous donc un peu?

Marthe eut la rougeur au front.

— Oui, dit-elle vivement, je vous aimerai bien.

— Maintenant?

— Je ne sais, monsieur le marquis, de grâce, ne perdez pas une minute, Thérèse souffre peut-être en ce moment.

— Eh bien, oui, je vais la disputer à son bourreau, s'écria de Beiram avec impétuosité. Oui, je vais jouer sa liberté ou ma ruine sur un coup, de dé. Oui, je vais faire cela, aujourd'hui, à l'instant, pour vous, Marthe.

— Pour moi? mais je suis indigne...

— Pour vous, parce que je vous aime ! parce que je suis fou de vous! parce que votre bonheur parle plus haut chez moi que toutes les jouissances humaines! parce que vous posséder serait pour moi un rêve si beau que je voudrais être tué après pour mourir avec son souvenir!

— Monsieur! monsieur! s'écria Marthe, qui voulut s'échapper.

Mais le marquis lui barrait .tout passage, et serrait ses mains dans les siennes.

— Nous sommes seuls, lui dit-il à voix basse, je ne

Les âmoubs des girondins 129

vous quitte que pour acheter la liberté de la fiancée de René d'Aubersac. Si je perds, si je suis ruiné, je la joue sur un coup d'épée, et elle est libre pu je suis mort, ajouta-t-il.

Le marquis disait vrai. Il s'était dit, je l'arracherai à de Maupertuis, il ne disait point pourquoi, mais il parlait avec l'accent de la vérité.

Marthe l'écoutait tremblante.

— Allez, dit-elle froidement.

— Mali si je meurs...

— Mon Dieul que me voulez-vous?

Je n'ai point de fiancé, se répéta Marthe, ma mère est morte, je ne me dois à personne. Jamais je n'aimerai, moi, mon cœur est fermé d'avance.

Le marquis la pressait toujours.

Thérèse est attendue, se dit encore Marthe^ elle est aimée, elle aime, c'est ma sœur, la seule femme au monde pour qui j'ai eu de l'attachement.

— Marthe ! fit la voi!c du marquis de Beiram*

Si elle ne revient pas près de René, René se tuera ; Thérèse loin de René mourra, mon frère sans René n'aura plus rien à faire sur la terre, moi sans Thérèse queferai-je?

C'était la nuit. Le ciel était couvert. Les lumières du salon s'éteignaient. Les joyeux convives disparaissaient un à un. La maison devenait peu à peu silencieuse.

— Elle me devra son bonheur, se dit Marthe.

Le chevalier de Maupertuis et le marquis de Beiram étaient en présence.

— Nous passerons plutôt la nuit, disait de Beiram, et j'y perdrai ma dernière pistole, mais je ne te céderai pas, marquis.

— Tu tiens donc bien à cette femme?

— Tu le vois.

— En effet, tu me Tas prouvé l'autre fois en te risquant sur une pauvre échelle de soie. Si tu n'es point mort cette nuit-là, ce n'est pas ma faute. *

— Encore tes lubies qui te reprennent. Jouons gros jeu, mort-dieu.

Les deux gentilshommes jouaient depuis deux heures, et de Beiram perdait toujours.

— Pauvre marquis, disait de Maupertuis.

— Jouons, jouons, je ne suis pas ruiné.

— Tant pis. Tu serais peut^^tre alors plus raisonnable.

— Il serait temps.

Et il laissa retomber les dés.

— Gagné I fit de Maupertuis, pas de bonheur, ce pauvre de Beiram.

— Morbleu ! Il me reste un hôtel à Paris.

— Rue Saint-Dominique.

— Je le joue.

— Mais il te fieiut bien un coin pour te loger, marquis.

— Bah! bah! j'ai de belles relations de par le monde.

— Jouons.

— Ahl fit de Maupertuis, trois, cinq, c'est peu.

— Cinq, six, perdu, de Maupertuis.

LE5 AMOURS DES GIRONDINS ISl

— Je n'aime plus Paris.

— Je joue la Roche-d'Aigues.

— Contre?..,

— Mon hôtel pardieu ! puisqu'il ne me reste plus que ça.

— Deux, quatre.

— Cinq, huit. Pardieu, s'exclama de Beiram, voilà la cliance qui revient.

— Je joue Maillehois.

— Perdu, saerebleu.

— Je joue ma villa, mon hôtel de Beiram, ViUarey, Sémancourt.

— Un instant.

— Perdu, perdu, chevalier, je joue Fontenay.

— Non, dit le chevalier se levant, je garde Fontenay, prends la femme.

— Morbleu 1 jura de Beiram, je triomphe donc enfin. Le chevalier de Maupertuis, la tête en feu, le visage

bouleversé, sentit qu'il avait besoin d'air, et traversant le vestibule, franchissant le perron, descendit sur le boulevard.

— Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il.

Une douzaine d'individus cernaient l'hôtel.

Un homme s'avança jusqu'au cheyalier de Maupertuis.

— Monsieur le chevalier, dit cet homme, si vous n'obéissez pas à l'instant aux ordres que je vais vous dicter, voilà là bas des gens à mine suspecte qui vont piller votre maison, et tuer les indignes valets de l'indigne maître.

Le chevalier de Maupertuis mit l'épée à la main.

— Le comte de Montravel, fit-il, avec un ton de reproche.

— Lui-même.

— Et quels sont vos ordres, monsieur,? fit le chevalier avec ironie.

— Vous avez chez vous une femme que vous retenez par la force. Cette femme ne vous est rien que votre victime. Je vous somme de la livrer entre mes mains.

Le chevalier pouvait considérer ce doute émis sur ses droits d'amant comme le plus sanglant outrage.

Le comte s'y attendait, et Tépée au poing ne quittait pas le chevalier des yeux. Mais soudain celui-ci s'effaça.

— Allez la prendre, monsieur, fit-il, cette femme en effet ne me regarde plus.

— Je ne vous comprends pas.

— Entrez. Vous comprendrez. Les droits que vous suspectez je les ai cédés au marquis de Beiram.

— Infamie.

Le comte fit un signe avec son épée, et les gens qui entouraient l'hôtel se rapprochèrent.

— Suivez moi, leur ordonna-t-il

— C'est un siège en règle, se dit de Maupertuis tellement abasourdi qu'il n*eût pas la présence d'esprit de défendre sa maison, ni de donner des ordres à sa valetaille.

— Ce pauvre de Beiram, fit-il, seulement il n'a vraiment pas de chance.

Le marquis de Beiram présentait alors à un des gardiens de Thérèse un papier signé du nom de Maupertuis, et sans attendre une réponse, voulait, dans sa joie et s^ rage, forcer la porte de la chambre de celle-ci.

LES AMÔUHd DES GIRONDINS 133

Le c&Me de Moûtravel arriva, et lui présenta la pointé de son épée.

— Un instant, cria le marquis, je ne tiens pas en ce moment à me couper la gorge.

— Je n'ai point de temps à perdre, monsieur.

— Prenez garde, si vous m'y contraignez...

Soudain un cri perçant retentit dans toute la maison,

et le comte de Montravel, reconnaissant la voix de Thérèse, abandonna le marquis, et courut du côté d*où avait parti le cri.

C'était à l'étage inférieur, il le descendit rapidement.

Dans une vaste pièce éclairée par une seule lumière, il aperçut, couchée sur le tapis, pantelante dans son sang, la jeune fille qu'il reconnut pour éti'e celle qu'avait accompagnée au souper le marquis de Beiram. Le visage convulsé, l'œil morne et terne, un poignard planté dans le cœur et les mains glacées, son corps raidi, inspirait toute l'horreur d'un cadavre. A quelques pas, à genouit, était Thérèse, Thérèse qui, fuyant le marquis de Beiram qu'elle avait entendu, s'était échappée par une porte derrière, et était accourue se réfugier dans cette pièce, alors qu'elle reculait saisie d'effi^oi à la vue de Marthe baignée dans son sang.

Elle s'approcha, l'enfant était déjà froide, elle était morte.

Un papier était attaché an pommeau dé l'arme qui avait consommé le suicide.

Ce papier, Thérèse s'en saisit et le lut :

C'est alors qu'elle avait poussé ce cri aigu qui avait attiré le comté de Moûtravel, et que, tombant à deux

genoux, la tète renversée et les bras tendus vers le cadavre de Marthe, elle s'était évanouie.

Le comte s'avança vers Thérèse et trouva à ses pieds le papier qui l'avait impressionnée.

Il ne contenait que ces lignes :

(( Thérèse pardonne-moi ma mort. J'ai eu le courage » du sacrifice et je n'ai pas eu celui de la honte. J'ai » préféré mourir que de vivre déshonorée.

» Marthe. »

Le marquis de Bèiram, poursuivi par les gens du comte de Montravel, franchissait le seuil de la chambre de deuil.

— Lisez, monsieur, lui dit le comte lui tendant le vélin déjà taché de sang.

— Le marquis pâlit.

— Je suis à vos ordres, monsieur, lui dit-il à voix basse.

— Et moi je ne suis pas aux vôtres, monsieur, fit le comte, ce n'est pas par un duel qu'on lave de semblables crimes, c'est par le plus profond mépris.

— Monsieur.

— Monsieur le marquis, reprit le comte, on se prépare à la lutte, cette nuit à Paris. Demain la ville sera à feu, à sang et le château de vos rois au pillage.

C'est là qu'il vous faut aller mourir.

— Vous avez raison, monsieur le comte, dit de Beiram, remettant son épée au fourreau, et pour la première fois de ma vie, j'accepte une leçon.

— ' Allez donc, monsieur... Laissez passer, cria le comte

à ses gens qai gardaient le corridor, laissez passer M. le marquis de Beiram.

Celui ciy déjà éloigné, revint sur ses pas.

— J'aurai, sans doute, l'honneur de vous rencontrer aux Tuileries, dit-il.

— Oui, fit le comte de Montravel, sûrement, mais pas dans les rangs des hommes qui me font horreur et n'ont rien su faire pour eux-mêmes, mais dans les rangs du peuple qui combat pour la liberté.

136 EUGÈNE MOBET

Page 1