‹ Les femmes sous La TerreurChapitre 8 sur 21 · SOUPER CHEZ CAMILLE DESMOULINS ET LE TOCSIN DU 10 AOUT · texte numérisé non relu

SOUPER CHEZ CAMILLE DESMOULINS ET LE TOCSIN DU 10 AOUT

Nous touchons au moment le plus solennel, à l'épisode le plus dramatique de la révolution. Il ne s'agit plus ici de discours, ni de phrases de sentiment, les digues sont rompues, les flots débordent, la mer est en tourmente, la révolution est vaincue ou la royauté est déchue.

La journée du 10 août approchait.

Quant à ceux qui ont accumulé les insultes contre les* auteurs de cette mémorable journée, qu'ils lisent, et soujffrent qu'on leur reproduise la vérité. S'ils n'avaient pas agi, Paris était mitraillé, et la France envahie par l'étranger. Voici l'écrit qui courait alors, et dont nous ne citons que quelques passages. Il était signé du prince de Brunswick, au nom du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche.

9 à ces grands intérêts se joint encore un but également » important, et qui tient à cœur aux deux souverains, » c'est de faire cesser l'anarchie dans l'intérieur de la » France, d'arrêter les attaques portées au trtoe et à » l'autel, de rétablir le pouvoir légal, de rendre au roi la » sûreté et la liberté dont il est privé, et de le mettre en » état d'exercer a l'autorité légitime qui lui est due. »

C'est à peu près comme si l'on vous eût dit : vous avez un lion très-vorace dans une bonne cage. Ce Uon a encore été aigri par vous, aujourd'hui il vous en veut incontestablement, mais ouvrez lui la cage, et exposez-vous à sa voracité et à sa furie.

Plus loin on lisait encore :

a Les généraux, officiers, bas officiers et soldats des troupes de ligne française sont sommés de revenir à leur ancienne fidélité, et de b^ soumettre sur-le-champ au roi, leur légitime souverain.

B Les habitants des villes, bourgs et villages, qui oseraient se défendre contre les troupes de leurs Majestés impériale et royale, et tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées.

» La ville de Paris et tous ses habitants, sans distinction, seront tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, etc., etc.

D... Leurs Majestés impériale et royale rendant personnellement responsables de tous les événements, sur leurs têtes, pour être jugés militairement sans espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée nationale, du dépar-

tentent, du district, de la municipalité et de la garde nationale de Paris, les juges de paix et tout autre qu'il appartiendra, etc.

»... Déclarent que si non... il sera tiré une vengeance exemplaire et à jamais mémorable de la ville de Paris, qu'elle sera livrée à une exécution militaire et à une subvention totale, et les révoltés coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités. »

Etc., etc....

Cet écrit, reproduit dans tous les journaux royalistes, était loin d'éteindre, on le supposé, les haines, et de ramener les jacobins à la modération.

Avouons que ce n'était point fait pour cela, et que la royauté avait des amis bien maladroits.

Il n'en était pas moins vrai que la situation était des plus critiques. La France, moins forte évidemment que toute l'Europe qui s'armait contre elle, était entourée d'espions et de traîtres. Elle en avait jusque dans son sein, et jusque dans ses Assemblées. Ses généraux pouvaient la trahir, car plusieurs, comme Dumouriez, Lafayette, Luckner, ne devaient inspirer aucune confiance. N assurait-on pas déjà que Dumouriez passait à l'ennemi et que Lafayette marchait sur Paris?

On tenait cet avis de Luckner lui-même, vieillard mobile, d'un esprit faible, niant ce qu'il avait dit la veille et ne sachant ce qu'il ferait le lendemain.

Quant à la royauté, elle manifestait hautement son idée de ressaissir le pouvoir.

Des préparatifs d'attaque et de défense, se faisaient secrètement au château, affirme un historien digne de foi. Les appartements intérieurs du roi étaient remplis

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de nobles et d'émigrés rentrés. L'état-major de la garde nationale conspirait avec la cour. Le Carroossel et le jardin des Tuileries étaient un camp, le château une forteresse prête à vomir la mitraille et l'incendie sur Paris.

Le peuple ne se hasardait pas aussi dans ces parages qu'il traitait de terre maudite. Tout bon citoyen s'en interdissait l'entrée. Entre le jardin des Tuileries et la terrasse des Feuillants, on lisait sur un ruban tricolore tendu pour toute barrière :

< Tyran, notre colère tient à un ruban, ta couronne tient à un fil. »

Il était évident que l'insurrection allait éclater. Il était même de nécessité qu'elle éclatât. Le retard d'un seul jour pouvait amener à jamais la perte de la nation. L'Assemblée discourait inutilement. Il appartenait au peuple et aux hommes d'action qui le dirigeaient de prendre l'initiative. Ces deux camps s'armaient en silence ; et l'ennemi menaçait nos frontières.

Dans les premiers jours du moi d'août, pendant qu'à rAssemblée, Péthion, maire de Paris, demandait la déchéance de Louis XYI, et prouvait dans son accusation la conduite à double face de la cour et que l'Assemblée hésitante remettait le vote en question au 9 du mois, quelques girondins et plusieurs principaux chefs popujaires se réunissaient dans un cabinet d'un petit restaurateur de la rue Saint-Antoine : Au Soleil-dCOr,

Le 4 août, la même réunion avait lieu sur le boulevard de la Bastille : Au Cadran-Bleu, Là, la parole mordante et railleuse de Camille Desmoulins se fit entendre et eut les rugissements de Danton.

lie 9, ils se trouvaient rue Saint-Honoré, en face de

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rAssomption^ dans la chambre d'Antoine^ ex-consti* tuant, et dans la même maison qu'habitait Robespierre.

Le 8, le plan de l'insurrection était combiné; et la cour, l'Assemblée^ le peuple, tous se regardaient avec terreur, ignorant ce qui allait se passer, et personne n'osant répondre des événements.

La famille royale, enfermée dans ses triples murailles et gardée par une quantité imposante de troupes, ne soufflait mot, et se renforçant des émigrés, des serviteurs et des chevaliers du poignard attendait dans une morne attitude.

L'Assemblée, indécise, agitée, ne savait quel parti 'prendre et prêtait l'oreille, écoutant les bruits du dehors.

-^ Que Péthion nous réponde de la tranquilité publique, avait dit un membre.

— Et le roi, dit Guadet, a-t-il les moyens de sauver Tordre public et de protéger l'Empire?

Grangeneuve, Isnard et quelques autres girondins faisaient assaut d'éloquence. Quant au peuple, il était partout. Le comité insurrectionnel, formé sur trois points, occupait les principaux quartiers. Fournier organisait le faubourg Saint-Marceau. Santerre et Westermann parcouraient le faubourg Saint-Antoine. Danton, Carra et Camille Desmoulins étaient aux Cordeliers avec les Marseillais. Quant à Barbaroux, disposant des courriers pour les routes du Midi, il se multipliait.

Mais la nuit approche. Le tambour bat le rappel dans les quartiers les plus reculés et aux extrémités de la ville. La garde nationale s'arme, et, fusils chargés, se réunit sur tous les points principaux. Les sections se remplis-

sent des plus ardents patriotes. Les Gordeliers, les Jacobins^ les Feuillants sont envahis par la foule. Les troupes commencent à sillonner les mes. Des bandes d'hommes du peuple les traversent en tous sens et s'amassent sur les places. Tout le monde est dans la stupeur, l'effroi et dans une agitation extrême. Que vat-il se passer?

Soudain Camille Desmoulins qui avait quitté les Cordeliers y court de nouveau et fait placer les Marseillais aux portes. Le tocsin sonna lentement et cessa sur l'ordre de Danton.

— Tout n'est pas prêt, dit le tribun.

Barbaroux, le front en sueur, l'habit négligé^ ses magnifiques cheveux rejetés sur le derrière de la tête et l'œil en feu, était chez W^ Roland et aux pieds de Gabrielle, qui le suppliait de ne pas se compromettre davantage.

Le jeune homme regarda celle-ci avec un sourire triste.

— Et la patrie, fit-il.

— Et moi, répondit-elle, jetant ses bras autour du cou de son héros.

— Toi après, je te le jure, dit le jeune député de Marseille, cette journée accomplie, je ne veux plus être que ton mari.

Gabrielle, avec un mouchoir, essuyait la sueur qui coulait du front du girondin. Celui-ci se pencha pour l'embrasser. Gabrielle fit un mouvement en arrière et elle entraîna Barbaroux qui, dans l'effort qu'il fit pour se relever, laissa échapper de la poche de son gilet une petite cassolette d'or.

— Qu'est-ce que cela? demanda Gabrielle.

— Rieu, fit Barbaroux.

Mais Gabrielle avait le bijou dans ses mains.

— Je veuK savoir, dit-elle.

Elle se disposa à l'ouvrir.

— N'ouvrez pas, cria Barbaroux, je vous en conjure*

— Mais qu'est-ce donc ? fit Gabrielle effrayée.

— Rien.

— Vous avez bien peu de confiance en moi, dit Gabrielle, si vous ne pouvez répondre à une question aussi simple. Croyez-vous, par exemple, que cette demande est dictée par un sentiment de jalousie? Ce serait me juger bien mal, Barbaroux. Quand votre vie est en danger, je ne songe guère à mon amour que pour vous en couvrir comme d'un égide, et pour m'en souvenir dans mes prières.

— Eh bien, dit le girondin, qui reprit la cassolette qu'il fit disparaître, c'est du poison.

— Du poison, juste ciell et pour qui, mon Dieu!

— Aimeriez-vous mieux me savoir dans les m^s de nos ennemis, Gabrielle?

— Non, dit la jeune fille avec force, j'aimerai mieux vous savoir mort, Barbaroux.

— Voilà comme je vous aime.

— Mais le poison, vous le gardez encore sur vous?

— Le péril est-il loin?

— Mais ne vous en servez pas au moins?

— Ohl les femmes! fit le ])eau girondin qui mit un genou en terre devant la sœur de René d'Aubersac, et s'empara de ses deux mains qu'il couvrit de baisers. Dieu

les a faites belles, bonnes, aimantes, courageuses.... et pradentes, ajouta-t-il en souriant, il leur a tout donné.

— Tout, et vous, messieurs?...

Gabrielle plongeait ses deux yeux d'un bleu limpide dans les yeux noirs et profonds de son fiancé.

— Oh! nous, il a donné bien plus, fit-il.

— Et quoi donc?

— Le don de vous aimer.

— Dites celui d'être aimé.

Mais l'heure s'écoulait, l'heure rapide, implacable. Les deux amants, un instant avaient oublié cpi'il y avait un monde autour d'eux et que le canon se disposait à gronder solennel et terrible dans la nuit sombre.

-^ Je pars, dit Barbaroux.

— Ah! c'est horrible, fit la jeune fille.

— Du courage!

— Oh! il vous est facile à vous autres hommes de parler de courage. Vous vous exposez, vous marchez ce avant ; mais nous qui sommes là à attendre, incertaines de l'événement.

La porte s'ouvrit, et René pâle et défait entra. Le pauvre jeune homme n'avait jamais retrouvé Thérèse. Il la croyait morte et il la pleurait dans son cœur, espérant tous les jours que le moment était venu pour lui de la rejoindre. Mais l'espoir d'une lutte et d'un triomphe populaire le réconciliait depuis peu à la vie. Quoique pâle et défait, son œil rayonnait.

— Barbaroux, fît-il en entrant, je sors de chez Camille; il t'attend.

— Chez lui?

— Oui. Sa jeune femme arrive à l'instant de la cam-

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pagne; elle est tout éplorée, et Camille &e peut raison* nablement la quitter sans avoir passé quelques heures avec elle. Notre présence n'est nécessaire aux Gordetiers qu'à minuit; on a décidé que 'nous dînerions tous chez lui.

— Mais Rebecqui?

— Je l'ai vu, et j'ai sa parole ainsi que celle de Fréron.

— Allons chez Camille, dit Barbaroux; c'est peut-être le dernier souper d'amis que nous ferons jamais.

— Encore ces vilaines pensées, dit Gabrielle.

— Partons-nous? pressa René.

— Si M"*® Roland était ici^ nous irions avec vous, fit (labrielle.

— Que ne viens-tu? dit René.

i>^^-Jiais ce soir? objectaBarbaroux.

per soir, le§ femmes resteront ensemble ; et, réunies^ es nous attendront avec moins de frayeur, Gabrielle, toute prête déjà, était entre son frère et soii

fla^cé, les couvrant tous deux du regard empreint de

son. ineffaËle tendresse.

. -^ Mon Dieul se disait-elle, dissimulant les transes de spàcœur, si Tun ou l'autre allait ne plus revenir. . Tous trois partirent et arrivèrent chez Camille Desmoulins. La table était prête; on les attendait. Le repas commença et eut quelque chose de solennel.

Dans quelques heures devsdt éclater l'insurrection. C'était la mort de la royauté ou l'agonie convulsive de la révolution. Le roi pouvait périr; tous les hommes qui étaient là et tous ceux qui^ dans l'ombre, se disposaient

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à doimer la fôgnal, ris^joaient ioui amplement leur tête.

Tms feauÉles arttrîstaient et poétisaient le repas de GamiQe* Gaibrielle^ triaie et résignée; madame Duplèssis, la belle*mère da jeune journaliste, une femme belle et fièse cpii ayeàt compris Tamonr de sa fille et n'avait point réaeté à ses larmes ; Lneile, la femme de Camille. Gidle^i avait dSx-baii ans; mais nous l'avons dit et noios' a:vonfi fait son; portrait» Dirons-nons quelque ohose do nonvean en parlant de l'amour qu'elle portait à son mari? Gf était plus que de l'amour, c'était de la passion. Esprit souple et dominant, elle savait se plier à sa nature et faire ployer celle-ci selon ses vues. Ardente et pénétrée dé l'aiâour enthousiaste de la liberté, eDe^rgctcourageait Camille dans sa lnUe contre la royauté, au iuai'. de k combattre, et plus d'une fois lui dicta la conduite» qu'il avait à teiiir dans de périlleuses circonstances. 9tàé depuis quelque temps, elle tremblait pour tut. Son rép1ll|b blieanisme s'^a^t devant les craintes de son cœur. Soi^i^ amour inq^osait silence à son patriotisme. %

— Prends garde, Camille, disait-elle.

— Ne crains rien, ma bonne amie, répondait Camil]p, je suis l'ami de Robespierre, ou Danton me protège, oui les girondins sont avec moi. 9;

Esprit mobile, Camille manquait de persévérance dans . ses volontés et ne marchait pas toujours d'un pas assez» aasujfé vers le but qu'il s'était donné. Tour à tour instru-; ment des hommes d'action^ il leur servit à tous et se. brisa dans leurs mains. Robespierre pleurait son Camille le jour qu'E le hùssait mourir.

— C'est lui qui Ta voulu, c'est lui, se répétait le tri-

bon pour comprimer les remords et le chagrin qui Fétouffaient.

Camille ne fut pas le génie de la révolution, il en fut l'éclair. La foudre qui en jaillit l'écrasa. Petit, maigre, sans voix, Camille avait pei^ de succès à la tribune, et Danton n'avait qu'à paraître pour l'écraser de son geste et de sa parole. Mais l'écrivain se vengeait dans le silence du cabinet. Toute l'éloquence classique jaillissait B0U8 la plume du pamphlétaire et du journaliste. La cour le baissait et le redoutait, les girondins s'en méfiaient, Robespierre et Danton, tour à tour, s'en servaient. Pour Lucilei il n'y avait pas un homme qui égalât son Camille,

— Mes amis, disait^il, nous pouvons tous jurer, tous jusqu'aux agitateurs des sections, nous pouvons jurer q«e nous avions rêvé la déchéance de Louis XYI sans efilision de sang. Dieu est témoin que c'est la royauté allo-mème qui nous pousse et commande à l'acte terrible qui cotte nuit va s'accomplir. Demain, noussonmies perdus, si nous n'agissons pas cette nuit. Si nous succombons, c'est que Dieu ne prend pas en pitié la cause du peuple, et que nous n'avons pas assez souffert pour mériter la liberté.

Le repas finissait.

Camille s'apercevant que ses paroles, loin de rendre le courage à Luoile et à sa mère, les attristaient davantage, cessa un instant pour recommencer sur le ton railleur qui lui servait si bien. Il fit tant qu'il dérida les fronts et qu'il fallut rire. Gabrielle seule, les larmes dans les yeux, et jetant parfois un regard à la dérobée sur Bcu:baroux et sur son frère, ne prétait qu'une médiocre

attention aux saillies de Camille. Dix heures sonnèrent. Tous les convives se levèrent et se regardèrent.

— Déjà dix heures, fit Lucile.

— Danton m'attend, fit Camille, accompagnez-moi.

— Nous ne te quitterons pas, dit la jeune femme. Danton fut rencontré au moment où il se disposait à

s'éloigner.

— Je partais sans vous, dit-il; vous voilà, bravo I

Il traduisait sur son visage la jovialité de son caractère. Rien n'indiquait chez lui qu'il allait assister à un grand spectacle. Le tumulte plaisait à Danton. Il y était dans son élément, et le pressentiment lui disait qu'il y avait, dans la nuit prochaine, de la popularité à acquérir. Aussi, jamais ne l'avait-on vu plus calme, plus rassuré et plus joyeux. Lucile avait alors pris le dessus et riait comme une folle. Elle assurait qu'on allait se battre et que la cause du peuple triompherait.

— Peut-on rire ainsi, dit M™ Danton, dans un mo^ ment aussi grave, vilaine enfant.

Elle la regarda en souriant.

— Hélas! dit Lucile, qui n'était gaie que pour ne pas paraître triste, et surtout pour ne pas affliger Camille, cela me présage que je verrai peut-être bien des larmes ce soir.

Quant à M°* Danton, elle n'avait pas le courage de dissimuler. Elle pleurait, et auprès d'elle son petit enfant qui voyait s'éloigner son père et qui avait peur.

Il était dix heures.

— Je pars, dit Barbaroux.

— De grâce, pas encore, dit Gabrielle.

Barbaroux s'assit dans un coin isolé de la chambre, et^

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Jbidsant à pluBieurs reprked les deux m^ios nie GablâeUet il lui parla cpielques HÛnntes.

— Par^z donc, dit la jeune fille deyecniiB forte» Soa ii'ère vint Tembrasser.

— Toi aussi, fit-elle, va, et veille ^lar lui* Il m'a promis de veiller sur tpi, et j'ai foi en vous de^^P*

Barbaroux, René d'Aubersac et Rebecqui s'éloigaàFeQt.

— Attendez-moi 1 eria Danton de sa voi?L tomiftiitef je pars avec vous.

— Mon ami... commença sa jeune femm^.

— Je reviens, dit le tribun, il me fai^t seul^ent paraître.

Les femmes restèrent seules {^vec C^M^iiUe Desmoulias et Frérên. Ce dernier se réjouissait dans la pensée qae sa dernière heure était venue. C'était un tout jeune homme, écrivain coi^me Camille, et déjà désillusionné des choses de la vie. Il ne croyait pas à Tavenir rayonjoant, il croyait à la mort, et eût volontiers, comme Socrate, trempé ses lèvres dans la coupe empoisonnée pour montrer à ses semblables le mépris qu'il avait de l'existence. Il n'avait point de femme, et on ne lui connaissait point de maîtresse. Mais déjà on entendait comme un bruit sourd qui grondait au loin.

— Descendons, dit Lucile, ici on étouffé; il me semble que j -ai tmsoin d'air.

Us franchirent le seuil de la niaison et recQnduisirent chez elle M°* Charpentier, la mère de M"** DwtW..

— Quelle belle nuit pour mourir! dit I?rérpn.

— Dites pour espérer, reprit Lucile.

La nuit, en efibt, était magnifique le del transparent, étoile, l'air pur et vif. La lunc^, nu u^^taat vcdlée

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par Içs i^a^g^, xesgiBuààsmi dans XhQTi;^Jx bnimeux, blanchidsant les fardes élevées et irréguUère^ ^^sli^olîes maisons. C'était une de ces premières wît^ d'ai:^tomne qui fajçleni encore dn printemps et cfa^saent la pensée 4'mi hiver prochain.

— r U fait bon sq proniener^ dit Lucil^.

Soudain débouchèrent de plusieurs rues & la |bis d^ hommes du peuple coiffés du bonnet phryg^n^ ^ fusil sur V^aule et de lougs s^ea e,u côté.

— Lucile et G^hrieUet fçîas^Aèrent.

Quelques-uns de ces bomiqes recomiureut Camille, et,

tirfiâei^t leurs sablées qu'ils élevèrent en l'air, et dont les larmes étincelèrent aux lueurs pàJes de la biM, ils crièreut : Vive Camille DemmUnsl

liucile., avec ^Q. éri de frayeur, se blottit près de son mari.

— A toui; à l'heure, mes amis, dit celui-cL

Les houmies du peuple passèrent, et leurs pas résonnèrent longtemps sur le pavé.

— Folle jf dit CanùUe à Lucile, tu vois bien ^ue ces honmies ne nous veulent pas de mal.

— Vous avez peur, dit M"® Danton, à ^n tour; moi, ce ne sont pas les tumultes de la ru^ qui m'effraient; il a bien faUu m'y habituée dep^ qae je 8ui3 mariée.

Des troupes à cheval sillonnèrent la rue.

— Eemontons, dit Lucile, la terreur me gagne.

Les femmes gravirent l'escalier. Elles trouvèrent chez Banton M*^® Robert, la femme d'un patriote, puis Camille et Fréron, qui étaient d^à arrivés et se préparèrent au départ.

-— ^ Que fais-iu? cria LucUe.

— Tu le vois bien, dit tranquillement Camille, je charge mon fusil.

— mon Dieu I

La jeune femme était prise d'une terreur indicible qu'elle ne pouvait vaincre, et elle se réfugiait jusque dans l'alcôve. Camille courut à elle, la raisonna doucement et essuya ses larmes.

— Vois Gabrielle, lui dit-il.

— Croyez- vous que je ne souffre pas, dit celle-ci.

— Consolez-la, pria Camille Desmoulins.

— J'essaierai, répondit Gabrielle.

— Mais, mon ami, j'ai d'horribles pressentiments, souffla Lucile à l'oreille de son mari.

— Ils sont faux, dit celui-ci; mais, seraient-ils vrais, tu sais que je ne m'appartiens plus. On nous attend aux sections.

— Aleajacta est, dit Fréron. L'heure sonne, Camille.

— Je reviendrai cette nuit, cria Camille. Lucile, au revoir.

— Parti 1 fit la jeune femme. Mon Dieu! qu'allonsnous devenir 1

Elle raconte elle-même :

« J'écoutai tout et ne dis pas une parole. Bientôt je vis chacun s'armer. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. Dieu! je m'enfonçai dans l'alcôve, et je me cachai avec mes deux mains, me mis à pleurer ; cependant, ne voulant point montrer tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas qu'il se mêlât dans tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant qu'il ne quitterait

pas Danton. J'ai sa depuis qu'il s'était exposé. Fréron avait l'air d'être déterminé à mourir, o Je suis las de la vie, disait-il, je ne cherche qu'à mourir. » Chaque patrouille qui venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J'allais me fourrer dans le salon qui était sans lumière, pour ne pas voir tous ces apprêts. Personne dans la rue. Tout le monde était rentré. Nos patriotes partirent. Je fus m'asseoir près d'un lit, accablée, anéantie, m'assoupissant parfois et lorsque îe voulais parler je déraisonnais, Danton vint se coucher. Il n'avait pas l'air fort empressé; il ne sortit presque point. Minuit approchait. On vint le chercher plusieurs fois ; enfin il partit pour la Commune. Le toscin des Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de cette fatale cloche. En vain venait-on me consoler. Le jour qui avait précédé cette fatale nuit me semblait être le dernier. Danton revint. »

Il était onze heures et un quart.

En effet, on frappa doucement : c'était Danton, sa jeune femme courut à lui et lui prit la tête dans ses deux mains et l'embrassa. Danton s'assit un moment et raconta tout ce qui se passait. Le peuple déjà s'amassait dans les sections, et se disposait pour le lendemain. Les troupes, de leur côté, entouraient le château. La journée . sera chaude, conclut Danton.

— Avez-vous vu Camille? demanda Lucile, il sort d'ici.

— Je l'ai rencontré, il court aux Cordeliers; on le réclamait déjà et on s'étonnait de son absence,

— Mon Dieu I

PAUYRE ROlI... TRISTE REINE !...

Remontons de quelques heures les événements, et, avant d'assister au drame palpitant de la rue, assistons au drame intime et non moins poignant de la royauté.

Minuit sonnait...

Un escadron de gendarmerie départementale gagnait la place du Carrousel et en occupait les abords.

Trois pièces d'artillerie et douze pièces de canon s'établissaient sur les côtés de la grande porte du Louvre.

Six cents cavaliers se rangaient en bataille.

Mandat, commandant général de la garde nationale, paraissait à la tète de seize bataillons.

C'étaient deux à trois mille gardes nationaux que le tambour avait appelés autour du château.

La gendarmerie à pied envahissait la cour du Louvre.

M. de Mailledoz disposait sur les deux rangs les bataiUoDs des Suisses, au nombre de neuf cents.

Baëhmann, d'Affry et d'Erlach^ officiers nouvellement promus, distribuaient un autre bataillon des Suisses dans les cours, dans les escaliers, dans les vestibules, dans les corridors, partout, jusqu'aux portes des appar« tements royaux.

Le cbàteau, depuis le perron et les souterrains jusqu'au faite des toits et les logements du commun, regorgeait de monde. Depuis plusieurs semaines, on se préparait à une défense imposante. Avant de songer à se défendre, la reine avait songé à une attaque. Des gentilshommes accourus de province, les uns fidèles au malheur, les autres fidèles à la haine, des serviteurs, des salariés, des vendus, des étrangers, des officiers tenant à conserver les grades qu'ils tenaient de la libéralité royale et des magnificences de Marie-Antoinette grossissaient le nombre des Chevaliers du poignard. On pouvait alors compter sept à huit mille honmies prêts à se dévouer à la défense de la royauté. On attendait...

Mais que faisait le roi? que faisait la reine pendant que les deux camps se préparaient à la lutte du lendemain, pendant que la générale était battue dans toute la ville et que le tocsin sonnait dans tous les qucu*tiers?

Voyons le roî..l Enfermé dans son cabinet, il s'entretenait avec l'abbé Hébert. Ce dernier élait son confesseur. De tout temps, Louis XYI avait eu grande confiance dans les prêtres. Le roi se confessa. Et, ayant reçu l'absolution, il se jeta tout habillé sur son lit et dormi d'un profond sommeil jusqu'à quatre heures du matin.

156' BUCEÈKBJfQHETr

Voyons la reine... Bntonrée des deinters âourtistois de la royanié el des femmes de sa compagnie, rile criait aux premievs : « courage; » aux seconds : < eq^iinr. » Tour à tonr irritée, coorroncée, énme, afiEkigée et abattue^ on semblant le paraiftie, elle promettait, suppliait, menagait, donnait des ordresy dictait des loîs^ app^ait aux armes ses braves chevaliers, prêtant à sa vbix te> mâle accent de Théroâsme ;. pvis, du sourd appel descendant aux larmes, rejetant ses longs oheyeux, le Visagetout attristé, elle élevait dans ses bras ses enfants, et moAlrant l'héritier du trône, qu'elle «Bbrassait avec ardeur : «r Ijaissares-vous périr aux mains de cette pa-* palace le descendant de vos illustres rois! » s'écriaitdie.

— Non, non, répondaient quelques vieax servîteursy payant de leur exaltation le pain blanc de la domesticité.

A quatre heures» Louis XYI reparut au milieu de sa famille.

La reine fut honteuse de le voir ainsi : les yeux gon^ fiés, les joues tirées, sans apprêt dans sa toilette, sans nouvelle poudre dans ses cheveux, relevés d'un côté et aplatis de l'autre; on eût dît plutdtun abbé en quèie d'un bon lit que d'un roi de France en péril.

Louis XYI habitait aux Tuileries les appartements du premier; mais ces appartements communiquaient à de petits cabinets séparés et dont l'ameublement était pins rustique. C'était' li que le pauvre roi aimait se retirerr Il y passait quelquefois tout le jour, oubliant qu'il était roi et se faisant volontiers peuple en se livrant à des travaux manudis. La serrurerie lui donna plus de soucis

LES AMOURS DBS 6IR0NDIK8 IST

que les tracas dn trône. H était plnsfier de ses talents de «mécamcien que des honneurs de son rang. Si la reine n'y avait mis ordre, un matin on n'aurait plus retrouTé de roi sur le trône ; Louis XYI aurait déménagpé dans la nnity laissant là les attributs de la royauté et n'emportant que ses outils de serrurerie.

Etait-ce là un méchant roi? non, certes, mais à cMé du roi il y avait la reine et au-dessous de la rdne la courtisane.

Il était cinq heures du matin. Péthion, maire de

Paris, vint rendre compte au roi de la situation de la

ville. Louis XYI le reçut avec indifférence, et Marie- An-

' toinette avec hauteur. De Péthion dépendait beaucoup

la marche des événements, et il s'éloigna justement

irrité.

A peine celui-ci iùt-il hors des appartements royaux qu'il fut entouré, et que les baïonnettes de troupes royales se dirigèrent sur lui. Il ne dut de n'être pas assassiné qu'à un officier qui parvint à faire comprendre à ceux-ci que le maire de Paris était un étage dont on pourrait se servir à l'occasion.

Deux heures après, Péthion fut réclamé par la municipalité, et les hommes qui avaient le courage de l'assassinat et de la préméditation du crime n'eurent pas celui de la résistance.

Péthion fut rendu.

Il était près de six heures. Le peuple s'amassait aux portes et devant les guichets du Louvre. Les quais, les ponts, les rues avoisinant les Tuileries se remplissaient d'une foule compacte. On entendit de nouveau le tambour qui battait la générale et le tocsin recommença à

aoDner aux Jacobins et aox Cordeliers. Bientôt tous les dochers répondirent, et ce fut on bruit effrayant et lugubre.

Le roi se montra avec la reine aux derniers courtisans de sa fortune, Sénsy, Sulean, Ghampanetz, écrivains royalistes, dont la plume se payait sur la liste dvile, BIM. de Vioménil, Glermont-d'Amboise, de Bouves, Maillé, d'Halouyille, d'Antichamp et plusieurs autres» tels que Sennecé, de Kérardec, de Maupertuis et un vieillard dont la présence fit sensation et qu'on nommait le duc d'Aubersac.

n arrivait de Goblentz, où il avait laissé son fils unique, dit-il, ayant eu le malheur de perdre le cadet dans une horrible catastrophe et ayant depuis longtemps renié le plus jetine, ainsi qu'une fille que le bon Dieu lui avait donnée pour la honte de ses cheveux blancs.

Chacun s'empressait autour de ce vieillard, un des plus beaux noms de France, et débris vivant de la veille monarchie. *• .

— Mais pourquoi ce seul fils qui vous reste, ne vous a-t-il pas accompagné? demanda le baron de Sennecé au vieillard.

— Le marquis d'Aubersac est resté pour diriger les opérations d'un escadron de cavalerie, répondit-il, qui doit servir d'avant-garde à un des corps de l'armée alliée.

— Mais c'est un poste d'honneur, fit-on.

Le vieux duc s'inclina.

La vérité était, que le piteux marquis, ne redoutant rien plus que de se hasarder en France, avait préféré, en effet, accepter ce poste qui lui permettait de gagner du

temps, que de suivre son père qu'il savait brave et aventureux.

Ces quelques gentilshommes réunis formaient une compagnie d'élite, dont messieurs de Puységur et Pont- Labbé prirent ]e commandement sous les ordres du maréchal de Mailly.

La reine, dont Toeil pétillait et dont la tète fière se redressait, passa au front du bataillon.

— Sa Majesté attend tout de votre courage, dit^elle, même son trône ébranlé.

— Vive le roil cria-t-on.

— Au milieu de vous, il ne doute plus du succès de sa cause.

Ce furent des cris d'enthousiasme, des vivats fanatiques, des protestations, des gestes, un triomphe pour la reine.

Heureuse, elle le recueillit, causant avec l'un et avec l'autre, et cherchant à faire partager à chacun ses coupables espérances.

Mais les gardes nationaux et les artilleurs surtout qui entendirent ces cris, et aperçurent la reine, ne frayant qu^avec la noblesse et faisant mine de ne point les approcher, eux qui allaient donner leur sang pour la royauté à laquelle ils ne croyaient pas, comprirent qu'on les dédaignait même à l'heure du sacrifice, et commencèrent à murmurer.

Aussitôt quelques compagnies passèrent au peuple et les artilleurs firent signe à la foule qu'ils n'étaient pas disposés à tirer sur des compatriotes.

— Nous sommes perdus, dit le roi, qui apprit cette première défection.

— Non, dit la reine, venez.

Et elle entraîna le roi dans une revue générale.

Un roi qui passe en revue des troupes fidèles qui vont combattre pour sa vie et pour son trône porte en lui •quelque chose d'héroïque et de fatal. Sa présence seule doit exciter le plus noble enthousiasme, son geste, son regard, sa parole doivent porter l'électricité dans le cœur du plus humble de ses soldats. D'où vint qu'à l'apparition de Louis XYl aucun cri n'éclata, et que le silence fut toute l'ovation brillante que d'abord il recueillit?

C'est qu'au lieu d'un homme traversant les rangs de son année sur un cheval de batedlle, épée au poing, l'œil fier et digne, au lieu d'un vieillard à la tête vénérable, venant tn costume sévère et le visage grave, plaider sa «ause dtvant une vaillante armée, au lieu d'un roi, d'un père, d'un héros ou d'un martyr, ce fut un homme ennuyé qui vint, un homme qu'on avait dérangé de son aommeil et qu'on forait à parader quand îl n'en avait pas l'envie, ce fut un mari qui se présenta, un mari suivi de sa femme, sous la volonté de laquelle il s'inclinait.

Le roi était pâle, mais non de cette pâleur fière que fait naître Témotion ou la colère, mais de cette pâleur maladive, bilieuse et sans intérêt. Il souriait d'un sourire banal, et ses yeux gonflés annonçaient qu'il avait pleuré ou trop dormi. Les muscles de son visage étaient détendus et paraissaient flasques et sans vigueur. iSon regard errant, indécis, sans fierté, sans audace, sans dignité même, se fixait au hasard, n'osant s'arrêter nulle part. On eût dit qu'il avait peur, et que, se sentant coupable, il n'osait lever les yeux devant ses complices ou ses juges.

Il " - I

Sans bottes, sans éperons^ en souliers à boucl^g, en bas de soie blancs^ frisé sans goût et poudré à demi, le chapeau sous le bras et en habit violet, habit de cour et habit de deuil, le pauvre roi se promenait au milieu de :ses troupes comme un candidat qui aspire à des suffrages qu^on ne lui promet pas, comme un débiteur qui implore un sursis qu'on lui refuse.

Ssms majesté, sans attitude, sans t^ue, sans un geste qui ie relève et un mot puissant qui peigne sa situation terrible et excuse son abattQmeQ>t mortel, liouis XVI n'avait de roi que le nom.

Ceux qui en doutaient encore n'en doutèrent plus à s^i vue et à celle de Marie-Antoinette qui, tout bas, devant l'armée, conseillait son mari, et, souriant aux uns, parlant aux autres, saluait le drapeau que l'on inclinait sur son passage. Un instant, elle s'exalta à tel poiiU qu'elle arracha deux pistolets de la ceinture d'un officier, et, les donnant au roi :

— Osez, dit-elle.

Le roi prit les pistolets, les considéra quelques secondes et les rendit tranquillement à l'officier.

Mais si le silence avait d'abord été toute la victoire de Louis XVI, il s'aperçut qu'il allait en être autrement aussitôt qu'il aurait franchi les baies des gardes suisses, les seuls dévoués à sa cause, parce que, soldats étrangers, ils étaient payés et avaient peu à s'occuper du droit français.

Plus loin, des cris de : Vive la nation 1 se faisaient entendre, et ces cris étaient hostiles à la royauté.

Plusieurs y répondaient plus énergiques et plus sanglants : Vive le Peuple l A bas VAutricUennel

161 ECGËNB MOBBT

La présence de celle^^i et son air altier avaient indisposé la garde nationale.

— Les Français ne se battent pas pour des rois en qnenonille, disait-on autour de lui.

Le iMLtaillon des Marseillais s'éloignait en bon ordre et abandonnait le château. Celui de l'Oratoire l'imita, et, sortant par le pont tournant, défila par les quais.

— La dame Antoinette nous &it faire ici un vilain métier, avait dit le commandant, mon avis est que nous nous retirions.

— Partez, madame, dit Louis XYI à la reine, ne me suivez pas plus loin.

Marie-Antoinette quitta à grand regret son poste de parade, suivie de la princesse de Lamballe, de ses en- &nts et de M** de Tourzel. Puis, enfermée dans ses appartements, elle versa les larmes qu'elle avait eu la force de retenir jusque-là.

Mais, essuyant ses yeux et reprenant son regard impérieux :

— Demain, demain, dit-elle.

Le roi continuait sa revue et rentra chez la reine p&Ie, défait, se tenant à peine sur les jambes.

Il avait été témoin de la défection de la garde nationale, et de douloureux avertissements l'avaient presque partout accablé sur son passage.

Les artilleurs, à la vue du roi, avaient déchargé leurs pièces à terre et éteint les mèches.

C'était une défection complète. 11 ne restait point quatre cents gardes nationaux avec le bataillon des Suisses.

— Nous sommes perdus, dit le roi.

— Nous vaincroDs, dit la reine.

Et aussitôt elle donne de nouveaux ordres, et messieurs le baron de Viomesnil, le comte d*Hervilly, le marquis du Pujet et le duc du Châtelet sont désignés à dijQTérents commandements dans l'intérieur du palab.

Cinq pièces de canon sont braquées sur le peuple et gardent la grande porte des Tuileries.

Rœderer, procureur-syndic du département, entre respectueusement, et, après quelques paroles chaleureuses, conclut en conseillant au roi de se rendre à TAssemblée. Là, sa personne sacrée et inviolable n'aura rien à craindre des excès de la multitude. Le roi hésite.

— Non, mille fois non, s'écrie la reine; nous avons des forces ici, il est temps de savoir enfin qui l'emportera du roi ou des factions.

Rœderer se retira consterné.

En ce moment, on apprend que Mandat, dans lequel Louis XYI avait toute confiance, venait d'être assassiné sur les marches de l'Hôtel-de- Ville.

— Nous triompherons, dit la reine, le droit est pour nous.

Santerre est nommé, en remplacement de Mandat^ commandant général de la garde nationale.

— C'est un ennemi, dit le roi.

— Qui criera grâce, répond la reine, dont l'exaltation est au comble.

Elle avait envoyé des troupes à l'Hôtel-de-Ville et d'autre^ au passage du Pont-Neuf.

On apprend que le peuple est en mouvement. Danton, Camille Desmoulins, Barbaroux, Rebecqui, d'Eglantine, Carra, ont donné l'impulsion aux Cordeliers.

1614 EUaianS MORET

— Aux armes! avait crié Danton de sa voix tannante, qae le tocsin sonne la dernière heure des rois et la pre- 'inière heure de la liberté.

Ces colonnes se sont formées, se sont avancées, le Pont-Neuf a été forcé, ainsi que les arcades défendues de l'Hôtel-de-Ville ; «pûnze mille hommes débouchent du faubourg Saint-Antoine, six mille Marseillais traversent le faubourg Saint-Marceau, le peuple arrive en masse .sur la place du Carrousel, et Westerm^nn, Prus&iea d'origine, patriote zélé, en prend le commandement et dispose son corps d'armée en bataille.

Le roi, assis et abattu, pleurait comme un enfant.

La reùie, droite, agitée, se prcmienant devant les fenêtres, montrait les derniers courtisans àe la royauté au roi et lui parlait encore de triomi^e.

Soudain la porte s'ouvrit violemment, et Eœderer reparut accompagné de M. Gerdret, administrateur du département.

— Sire, dit le premier, la défection est complète. Il n'y a plus de sûreté pour Yotre Majesté que dans le sein de l'Assemblée.

Louis XYI regarda Marie - Antoinette comme pour l'interroger.

— Non, non, non, dit ceUe-ci.

— Mais vous n'y songez pas, madame, s'écrie M. Gerdret, tout à l'heure...

La reine se tom^ne vers l'administrateur, et le toisant msolemment.

— Taisez-vous, fit-elle, il ne vous appartient pas d'élever ici la voix.

— Sire, insista Rœderer, la situation est des plus cri-

titilles, les vôtres vous abandonnent, confiez-vous à la justice des représentants de la nation.

Le roi indécis ne répondait toujours pas.

— Monsieur, s'écria la reine, que parlez-vous de situation critique et de défection, nous avons des forces, et nous nous défendrons.

— Sire, reprit Roederer, sans répondre à la reine^ je ne puis ni ne dois vous céder. Permettez-nous de vous faire violence ?

La reine vit alors que tout était perdu, et se laissa tomber sur son tabouret.

Rœderer profita de cet instant d'abattement et entraîna le roi.

— Allons, messieurs, fit la reine plus courroucée que résignée, puisqu'il le faut, nous vous suivons. Mais avant, répondez-vous de la vie du roi?

— Je ne réponds de rien, si vous tardez, dit le procureur-général; venez.

Quelques minutes après toute la famille royale se dirigeait vers l'Assemblée législative. Elle se tenait alors dfiuis la salle du Manège, donnant sur les Tuileries, et s'était réunie dans la nuit. On l'avertit de l'arrivée du roi et eUe se tint prête à le recevoir.

Il était un peu plus de huit heures. Le tocsin continuait à sonner et le tambour ù battre. Le bruit des armes et les cris de la garde nationale mécontente de voir le roi s'éloigner après avoir prêché le courage à ses troupes se mêlaient aux clameurs de la foule qui remplissait les quais. Le roi, entouré de sa famille et accompagné de quelques courtisans et du procureur-général-syndic, traversait lentement le jardin des Toileries.

C'était une journée magnifique. Le soleil dardait ses chauds rayons sur les longues allées sablées. Une brise légère faisait frissonner les feuilles dont quelques-unes roulaient jusqu'aux pieds des fugitifs. Les oiseaux se jouaient sur les branches et caquetaient en se poursuivant.

Les fleurs s'épanouissaient au baiser lascif du soleil, et entrouvraient leur corolle à la rosée rafraîchissante. La royauté descendait de son trône et courait chercher un abri loin du château royal.

Un moment Louis XVI ne sut s'il devait avancer ou reculer; dans le doute et la crainte, il s'arrêta et essaya la sueur qui lui coulait du front.

Derrière, devant, à droite, à gauche, partout de nouveaux ennemis se dressaient pâles et menaçants.

Il eût voulu un instant se réjouir avec la nature, et les outrages d'une foule séditieuse arrivaient jusqu'à ses oreilles et l'étourdissaient.

Le roi entra tête découverte dans l'Assemblée.

— Messieurs, dit-il, je suis venu ici pour éviter un grand crime.

On l'en félicita, et on lui promit protection, mais la constitution ne permettant pas de délibérer devant le roi, on fut obligé, pour tout concilier, de lui désigner la loge du logographe, comme seule place qu'il lui fût permis d'occuper.

Louis XVI se soumit, et s'assit sur le banc de devant h côté do la reine, qui se blottit dans l'angle pour dissifOulor son visage que la colère pâlissait. Les enfants de l^'ruuce, quelques gentilshommes, M"' de Tourzel et les laK^g'^&P^^^ ^ tinrent entassés au fond de la loge.

Od y étouffait, et la foule que Ton entendait gronder au dehors pouvait, d'un moment à l'autre, enfoncer les portes, pénétrer dans l'Assemblée, et tuer le roi qui se trouvait isolé.

Aussitôt Yergniaud, qui présidait, donna Tordre que les barreaux de fer de la loge fussent arrachés, afin que si le roi était menacé, il pût, ainsi que sa famille, se réfugier au milieu de l'Assemblée.

L'ordre donné, les représentants les plus rapprochés de la loge unirent leurs efforts pour l'exécuter. Le roi lui-même, habitué à de rudes travaux et se réveillant dans son élément prêta ma^n-forte. En un instant les liarreaux furent renversés et la loge ouverte.

La séance continua.

Pendant seize heures le roi resta dans cet antre obscur. Devant lui passaient et repassaient les ennemis de la couronne, ceux qu'il pouvait, à juste titre, considérer comme les auteurs de tous ses malheurs. Il les entendait causer, discuter et blâmer ses actes et sa politiipie. A ses oreilles, on parlait de la reine en termes irrévérencieux, et on flétrissait sa conduite. Un peu plus loin, c'était la fusillade et le canon qui grondaient. La lutte était décidément engagée entre le peuple et le château ; les destinées de la royauté et de la révolution s'accomplissaient.

168 EUGËNB MORET

GOMME QUOI, EN SE VENGEANT, THÉROIGNE SUT VENGER LA CAUSE DE TOUTES LES FEMMES

Avant l'attaque générale du château, un drame isolé avait eu lieu dans les environs de la place du Carrousel.

La veille au soir, et dans la nuit, la cour envoyait de nombreuses patrouilles dans les rues voisines des Tuileries et jusque dans les Champs-Elysées.

Une de ces patrouilles avait été prise par le peuple, désarmée et conduite sous bonne escorte dans un poste de gardes nationaux.

Quelques gentilshommes trahis par leur carte d'entrée au château avaient été de même faits prisonniers. De ce nombre se trouvaient l'abbé Bourgon, Vigier, M. de Solminiac, ancien garde du roi, Suleau, écrivain royaliste, jeune homme plein de verve, de talent, d'enthousiasme, brave jusqu'à la témérité, et que les larmes de la

reine avaient toaché, et enfin le marqais de Beiram arrêté vers minuit, sur la route de Versailles, entre le Point-du-Jour et Billancourt.

Yers les huit heures, au moment où le roi fuyait les Tuileries, et où le peuple commentât à se grouper sur les points principaux où l'insurrection pouvait éclater, une foule compacte s'amassait autour du poste qui renfermait les prisonniers, et les réclamait à grands cris.

Il n'y avait là à la vérité que de pauvres hères déguenillés, gens afiamés, aigris par la misère et la honte, quelques mendiants et rôdeurs de nuit, ayant des vengeances à satisfaire, le peuple, le vrai peuple marchait en colonne serrée sous les ordres de Westermann, emplissait la place du Carrousel ou descendait les faubourgs. Il écoutait la parole de Danton aux Gordeliers et, déployant le drapeau de la liberté, se rangeait en bataille, faisant d'avance le sacrifice de sa vie pour l'avenir de sa patrie.

Il ne s'attardait pas autour d'un poste où gisaient quelques malheureux que le hasard avait rendus prisonniers.

Mais les cris redoublaient, le poste menaçait d'être renversé, les gardes nationaux qui le gardaient virent que toute résistance était impossible, et firent sortir les prisonniers, les exposant bien malgré eux aux regards de la multitude.

La haine de celle-ci redoubla quand elle reconnut des gentilshommes, c'est-à-dire des courtiers de la royauté et des ennemis jurés.

Puis on s'attendait à vingt-deux victimes, et il n'en paraissait que onze.

Les onze autres furent réclamés, mais il fut donné immédiatement des preuves que les Suisses avaient pris la fuite.

La colère^ sourde d'abord, gronda et gagna dans la foule.

Les prisonniers allaient être massacrés.

Mais une voix s'éleva, menaçante, reprochant à ce peuple de perdre un temps précieux quand le combat l'attendait. Ce n'est pas contre des ennemis vaincus qu'il faut assouvir votre haine, mais contre ceux qui sont armés et qui vont nous mitrailler, dit cette voix. Que pèse l'existence de quelques pauvres diables tombés en votre pouvoir et que votre justice peut poursuivre à toute heure! C'est ceux qui ont veillé toute la nuit, derrière les canons des TuUeries, qu'il faut craindre ; c'est contre ceux-là qu'il faut attiser notre colère

Aux armes, mes amis!

Le peuple n'a que faire d'ennemis renversés.

Que tout patriote me suive, je cours aux Tuileries.

— Il a raison, firent plusieurs individus, contre quelques autres qui murmuraient, et voulant donner l'exemple ou animés par l'enthousiasme qui avait respiré dans les paroles de l'inconnu, se rangèrent derrière lui et le suivirent du côté de la place du Carrousel.

Les gardes nationaux, profitant du moment favorable, avaient fait rentrer les prisonniers et applaudissaient à la voix de Finconnu.

Celui-ci, certain de sa victoire, s'était éloigné, entraînant une partie de cette foule vers le point où l'action devait inévitablement s'engager.

Cet inconnu, «c'était René d'Aubersac. Il s'était donné

rendez-vous aviec Bideauré, commandant un détachement de Marseillais que lui avait confié Barbarouz^ sur les quais des Tuileries, près du Pont-Tournant.

Or, René venait de ravir à la mort, sans le savoir, il est vrai, le marquis de Beiram.

Mais la sécurité de ces derniers ne devait pas être de longue durée.

Une petite troupe armée de piques débouchait de la rue Saint-Nicaise, et arrivait jusqu'au rassemblement provoqué par le dernier événement.

— Que fait-on là? demanda la voix du chef.

Un homme de la foule se découvrit et raconta les péripéties du drame dont le dénoûment, selon lui, avait élé manqué.

— Ce sont cependant bien des aristocrates, ceux-là, dit un autre, on ne me dira pas que non. Je les connais.

— Bah! quelques Suisses, fit-on.

— Et le marquis de Beiram que j'ai reconnu, et ce méchant écrivain Suleau... et...

— Beiram I Suleau 1 répéta avec une expression de haine contenue le chef de la nouvelle troupe. Mes amis, c'est Dieu qui nous envoie, et, se tournant vers le chef du poste : Toi, livre-nous tes prisonniers, à l'instant, il nous les faut. Fais vite, le tyran attend, les secondes sont des heures.

— Mais... voulut objecter celui-ci.

La rumeur de la foule lui répondit qu'il n'avait plus qu'à obéir et se soumettre. Théroigne de Méricourt, commandait.

C'était, en effet, Théroigne de Méricourt dont les lèvres avaient poli au seul nom de Beiram. Le nom de

Suleau avait paru moins faire d'impression sur elle, mais rayait encore excitée. C'était elle, une femme, qai menait an combat trois ou quatre cents hommes rangés sous ses ordres, et devant laquelle toute une multitude se découvrait.

Or, dans cette journée du 10 août, la fatalité jetait sous les pistolets de l'amante outragée et de la patriote exaltée deux ennemis dont elle avait juré la mort, de Beiram.le séducteur, de Suleau, l'ami de la reine, l'écrivain royaliste qui l'avait insultée, traînée dans la boue et vouée aux gémonies.

— Il m'a traitée de hyène du ruisseau, se dit Théroigne brandissant son sabre, j'en serai la Némésis, et je vengerai dans sa personne les lettres et mon nom.

Les prisonniers sont de nouveau réclamés, cette fois avec menaces et injures.

Les gardes nationaux, hésitent.

Mais Suleau a reconnu la voix de Théroigne. Il sait qu'il n'a rien à obtenu* de la femme qu'il a lui-même, dans ses écrits, vouée à la mort et à l'exécration publique.

Il est brave, courageux; il espère qu'une victime suffira à la rage populaire, et que Théroigne, débarrassée d'un mortel ennemi, se montrera généreuse à l'égard de ses compagnons d'infortune. Il écarte cenx qui veulent le retenir, et se présente hardiment à la multitude.

Théroigne ne l'a jamais vu. Elle reste frappée de la beauté de son visage et de sa aère stature. Mais Suleau se livrant s'est promis de se défendre. Une lutte s'engage et l'avantage est pour lui. Théroigne s'indigne, elle a présent à la mémoire la froide ironie de l'écrivain et ses

LES ÂMOUBS DBS GIBONDINS 17S

affreux libelles. Elle excite le meurtre. Suleau est en-* touré, il tombe percé de coups, et meurt bravement, en soldat et en homme dont le cœur a pu s'égarer, mais d<mt le caractère est celui d'un héros.

-— Les autres I crie la multitude.

Vigier, de Solminiac, l'abbé Bougon sortent et se disposent à vendre chèrement km* vie.

— Beiram! demeuide Théroigne qui dédaigne les nouveaux ennemis qui s'offrent à sa colère.

Le marquis est traqué dans le poste et amené devant Théroigne.

C'est le seul qui faiblit et dont le visage convulsé accuse la crainte de la mort.

Cest que la culpabilité crie dans son cœur plus haut que tout autre sentiment.

Il sait que le peuple, souvent aveugle dans ses vengeances, est cette fois l'instrument de la justice humaine .et le doigt de la Providence.

Il n'a ni le courage de se défendre, ni celui d'accepter bravement la mort qu'il mérite. Il demande à parler à Danton qui est son ami. On lui rit au nez. Pâle, défait, il fuit les piques, et s'affaisse à deux genoux sous le sabot du cheval de Théroigne.

Il crie : Grâce.

— Souviens-toi, lui dit simplement celle-ci; je ne te cherchais pas, mais je t'ai dit : Notre rencontre sera le signal de ta mort.

Il tend encore deux mains suppliantes.

Théroigne, implacable dans sa vengeance, s'efface avec mépris, et, se courbant sur sa monture, lui brise la tète d'un coup de pistolet.

Le malheureux roule ensanglanté sous l'arme meurtrière de la femme, qui,\>as assez grande pour pardonner, a vengé non-seulement son honneur et sa vie perdue, mais l'honneur et la vie de vingt autres victimes d'un amour impudique, l'honneur et la vie de la pauvre Marthe dont le corps tiède encore repose depuis quelques heures à peine sous deux pieds de terre souillée de sang.

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