LETTRE XIV
S**, ce 24 décembre.
Si tu ^eux absoluinent ine rendre folle , il feut me le dire , je le deviendrai- Encore une ou deuit querelles, et je perds le peu d^esprit qui me reste. Aussi bien il me semble que déjà je n'en ai plus.
On croirait à de plus grands miracles^ à
force de les entendre prêcher; et ^ dans toutes^tes lettres^ tu ne me prêches pas autrechose, sais-tu? Dieu sait que je n'ai pas- d'amour-propre; mais enfin on n'est pas insensible au blâme; et^ malgré mes erreurs d'observation, qui sont nom*^ breuses, je mérite bien un peu d'indul- ^nce...
Mais, voyons, que me deniandes-tu?
la vérité? Eh bien, je la cherche. Attends que je l'aie trouvée. Jusqu'à cette heure, que t'ai-je dit? rien de positif.
Le doute prudent a presque toujours impose de la retenue au bavardage de ma plume. Ma dernière lettre encore n'était que le récit fidèle d'une conversation. Si j'y ai risqué quelques observations, c'est en dépit de moi et à mon corps défendant. On n'est pas de roc, et l'humaine nature a hes petites faiblesses. Maintenant, veux-tu savoir ce que
tu gagnes à me quereller sans cesse sur tout ce que je remarque? Le voici : fai découi^ert la vérité; et cette vérité que je souligne, afin qu^elle te frappe mieux, tu ne la connaîtras que dans tuit jours, dans quinze jours , lorsqu'apres mille et une observations nouvelles , très-faciles
1(M me dans le feu pour obtenir de toi Fexplioation d'une ligne... C'est la dernière de ta lettre, Sophie. Sophie, bonne Sophie, une pensée m'effraie... est-ce que nçus jurions vécu jusqu'à cette heure ^ans confiance, l'une pouir l'autre? En supposant que moi, je ne t'aie pas tout dit , aurais-tu bien;^ toi^ le cœur de me cacher plus long-temps quelques-unes de tes peines ? Oh ! ce n'est point une ftivole curiosité, sois sure* C'est amour, sympathie, désir de te soulager si tu souffres.,. Si mes soupçonë étaient fondés, et si toi tu les changeais en certitude par l'autorité d'une demi-confidence, que de reproches n'aurais-je pas à me ftdre pour le ton léger avec lequel j'ai pu te parler de certaines choses?., mais aussi que de soins ne prendrais-je pas , à l'avenir , pour éviter qu'un mot ne blessât ta pauvre ame ? Toute la folle gaieté
de mes lettres, je l'effacerais avec mes larmes ; j'implorerais mon pardon à deux genoux, Sophie , et ce parilon peutr-étre tu me l'accorderais:... car c'est, malgré moi, poussée par une irrésistible douleur, que j'ai osé te demander compte de tes chagrins ! Tu vois bien , par le com-
cœur. J'avais cru entendre le tien qui se plaignait, et j'étais accourue le consoler.
Chère amie y puisses-tu me dire sans colère que je me*suis trovipëe!... Tu me rendrais deux fois heureuse.
liSTiPRB xy.
Paris , ce a4 décembre.
Je ne saia pas où tu prends toutes les folies qui te passent par la tète; mais^ en vérité, c'est à n'y rien comprendre. Un mot sans importance , arraché par une ^ mauvaise humeur accidentelle , par une petite brouille de ménage, te &it battre
^05 U Itirihipàgùe, et te vdilà fei$sM <ké com^ ihèntâîired ï perte tf e vue «ur les chcf^es tes plus hiuoeenteset les plds Siin|]fle8.
m. Ciàmbdn , "puisqu'il ftiut te dire tout , M. Càmboh/ pendant <^ue j'achevais ina lettre, est entre dans mon cieibittet avec lin air bouddiif que je tiè lùiaviakii^ vu de ma Vîè. n lii'â reproché... qtie te diraije? tout fcelâ ekt hbrfiWeiilènt ridicule, et un qàart dTïeure aptes, hi hii. ni moi n'y songions plus. Ainsi , promets^moi de' né pàé revenir sur fcette gràiSdSe dispute co!nfugâIè , qui i*m, terminée par aa.baîsc*, et que ma plume chagrine aurait Méii dû te révéler tout-à-irit , puisque tu ittteif*prètes si étrâilgemcsttt.la demi-^cohfidénce oii le dépit m'a emportée malgt^ ttiol. Mais je te pardonne, car il y a plus de ma &ute que de \A tienne.
Tu vois que j'y ttiets de la franchise.
Mon pranîer ♦ort a été de mettre trop
de chaleur peut-être dans mes recommandations à l'égard de. mon neveu; mon second tort, de te laisser voir que j'étais triste sans t'expliquer la cause de cette tristesse; et mon troisième tort (car j'en ai eu trois ) , de ne pas supposer que tu m's^imerais assez pour te tourmenter d'une petite douleur qui, n'étant rien au fond^ devait néanmoins te paraître grave^ puisque je ne t'en disais pas la nature.
A présent que te voilà instruite, j'espère bien, Thérèse, que tu imposeras silence à tes interprétations absurdes (pour ne pas t'affliger par un mot plusfprt), et que cette fois est la dernière oii j'aurai à rougir de tes soupçons ; il me semble pourtant qu'aux yeux de personne (aux tiens- moins encore qu'à tous auU*es), je ne devrais passer pour ce que tu crois , lorsque ma vive tendresse pour M. Cam-
>ior
bon et le désir pressant (}ue j'ai de voir mon neveu s'unir à sa cousine , prouvent la pureté...
Je ne veux pas ajouter un mot de plus, car je me fâcherais sérieusement et ne te reverrais de ma vie. Laisse-moi^ tu m'affliges... et cependant, te le dirai-je ? une chose méfait plaisir et me réconcilie avec toi dans tout cela ! Pauvre amie, comme la fin de ta lettre est bonne î toi si gaie , comme tout à coup tu étais devenue bien triste ! comme tu m'aimes , excellente Thérèse! Oh! crois-le bien, j'ai compris les trésors d^amitié qu'il y a dans ton cœur, et si jamais il m'arrive une peine assez violente pour s'échapper de moi , c'est en toi que je la verserai, Thérèse. . . . Mais, jusqu'à présent, Dieu merci! jen'ai rien à te confier que mon bonheur;., je suis heureuse , ma bonne Thérèse , trèsheureuse, je t'assure; ... ne me dis jamais
que tu en doutes : cette pensée me touruieçtpfait pour tpi;^ ?t puisi elle serçiit injuste.. . mais c'est là la moindre cl^osç.
^ propos, jeteser£|isiniîniinentobligée dejfu'^prendre ce que mon grave neveu pense de ton caractère et ce qu,ç tu penses, tpi^deses étranges opinionssv^r notre sexe ; ppii;iions d'à citant plus fâcheuses, j'sdlais dire humiliantes pour nous, ma chère Thérèse, que Hepri est vpx homme plein de rm^po.^. Plein de r^isop^.^je vais un peu trop loin, ce me semble. Hçnri n'est .ppi^ aussi parfait que naon aveuglement fie tant» jurait* bien vo^lu te le persuader. H a certajlnes idées fort déplaisantes et fort peu censées sur notre compte.
Plus j'y 8png(^, pjus je reconnais avec tqi rimpossibilité qu'une femme s'attache à hiiprofondén^^tt Son caractère n'est pas aiipable , tant s'ei^ faut. Je l'ai souvent entendu traiter les femmes et l'amour
^09 surtout avec une irrévérence peu fciîtè pour lui attirer les coeurs... Il prétehd qfu'tfmer est chose trop basse pour ùA homme. Qu'est-ce que tueifi dis? le singu^ lier philosophe! Ahçal contiiiu&^ild^krç en guerre avec nous ? La paix que mon amitié n'avait pu obtenir de ce ferouche, l'amour l'a-t-il enfin conquise ? en es-tu certaine ? tes réticences me le feraient croire. Explique-toi donc \ Pauvre Henri y il doit être bien honteux si sa dignité (f homme s'est humiUée jusqu'à reconnaître notre puissance dans une petite campagnarde d'Auvergne.
M. Cambon se rappelle à ton bon souvenir. Il n'est pas de choses affables qu'il ne te dise. Excellent homme! firanchement, je me félicite tous les jours d'avoir uni mon sort à celui de cet aimable vieillard. Quelle différence avec ces fiers jeunes gens d'aujourd'hui qui
sage que certes je ne te retracerai pas et auquel cependant j'ai pris garde; mais moins ^ je te jure, à cause du paysage en lui-même "fiy'à caji^^-jp!]^ j qui n'y fit pas plus attention qu'elle ne fait à tout autre chose. Cette malheureuse jeune fille n'aime rien au monde. Je me trompe.
La semaine dernière elle daigna paraître sensible au malheur d'un oranger.
Cétaitcemi^^aprèldd^uner. Ilavait fortement gelé durant la ntiit.Les chemins étaient secs , et il faisait un beau soleil.
Madame de Montalte , cette dame dont je t'ai parlé déjà , ce me semble , nous propose une petite excursion dans le voisinage des montagnes. Marie se hâta d'accepter. Je ^iTiH»1u«^fiR$^p]9^e^'un
Bvk ixmtfàir® au«îfMiV^^^^u?if ^if^W^ Mon oncy i^âi* ,^iv^né]^..,$^ijpÈfx^^}L je nie sais qiidlè pw^ 4^, p^çîsjijf ja rivière; enfin noii^ iétiî^vçi^Jbs. . ,.
J'av^ \àmé par tiir ces deux danieç en avant. Mçtdame dé Montalte donnait le bras à Marie, et quelquefois elle l'entrai^ naitencourant.Moi je marchais lentement et peu pressé deles joindre. Il mesemblait que Marie eut pu, sous un préteste quelconque, ne pas aller si vite ou m'atten*dre. C'est ce que j'eusse &it à sa place.
Je les TÎs h\m ^ retourner de temps à autre, et je lés entendis J)ien m'appeler et m'engager à courir pour les atteindre, imi» outre que je ne me souciais pas de lisa poursuivre puisqu'elles me fuyaient , je n'avais que médiocrement Fenyie d-arriver près d'elles. L'odieuse politesse jn'eùt &it uijie nécessité sans doute d'of-^ frir le bras à toutes deux, et cela m'eut mis au supplice. J'aimais mieuxmarcher seul que d'avoir à mes côtés une autre femme avec Marie.
Le but djs j^otre promenade était une I. ' 8
échappée de vu^que Foi^ découvre après avoir gravi un coteau peu rapide. Arrivé sur la hauteur, je me récriai avec sur* prisé. C'était vraiment délicieui. Ob eht dit un paysage suisse. Ma première émo* tien pas^e^ je me tour](iai vers Marie pour jouiï* avec elle de soq bonheur...
Elle riait avec eettç folle madame de Moùtalte^ qui est^ je ne sais pourquoi , l'amie de ma tante ; mais le rire , mwne dans labouchedèsfemmes, a son terme, et quand je m'attendais enfin à voir sé« admiration éclater danst tin mot , dtes un geste ^ elle s^assit à l'écart snr unft large pierre > e% dît d'une yoix t»an^ quille : «Je ne veux pàs^ m'assôoir sur la terre, cela gâtetaît ma robe ! »
Malgré tous meê effortè pour maîtriser mon indignatidn, il ne me fat pas possible de lui dire sans^ une sorte d*em^ portement : — Quoi ! mademoiselle > ce
4U p<Httl de vue nf tous cmiae aueuiipln* m ? TOUS ne Tadmirez pqs ?
Elle FQugit; ballmtia et me dit mfia :
— ^ Pacdonnez-^moi, Henri; je trompe cela fort beati. C'est mi^jBâficpie !
Je la regardai avec plus de pitié tm* oeare que de dcmletir. th- Elle rougit de noiiveau, essaya de donaer bbb autre fSnrme à son faux emhouaiaame^ et s'en put^ yeair à bout, car ^Ue mentût seiemmept. Je ne voulus pas lui en £iire un reproche: ler^oche eut pris, mal^ gré moi 9 l'accent de la colère; mfôs je pensai q»e cette habitude du menscHige, jmnte à h, sëdierease prosaïque de sen ame, ne me laissakijue peu d'espoir de ehangfpr jamais en une iemikie , digpe de ce noin 9 la jeune fille pour <|uiîe saeriifierais tout/ si elle voulait èlre borne et m'aiQier!
Maii<lle nemi^aimepaa! l'amfiur Taïu-
Ai 6
rait faite déjà telle que j'aurais souhaité qu'elle devînt par* l'éducation; l'amour s'échapperait d'elle en cris de s^sibilité; l'amour réchaufferait^ d'enthousiasme; l'amour lui donnerait un cœur ^ des larmes, tout cequil^i manque!... OPaul, si ëHe pouvait m'airaer ! mais pourquoi ne m'aimerait-elle pas? Qu'ai-je donc en moi de si fâcheux qui la repousse ? mes études m'ont fait grave, mais j'ai le cœur jeune, ef j'aime pour la première fois!.., penses-tu donc qu'à trente ans j'aie passé l'âge de plaire à upe fenune?
Paul, Paul, si elle voulait seulement ne pas me haïr ! vingt fois j'ai eu le des^ jsein de lui deniander : — Marie, m'ailiiez-yous? et vingt fois le eourâge m'a manqué. Toujours j'ai eu peur qu'elle ne me répondît : Non !
Cependant ma résolution est prise.
Avant qudiques jours je connaîtrai mon