LETTRE XXII
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Paris, ce 4 janvier.
Je voulais dissimuler avec toi, ma chère Thérèse, mais je ne m'en sens pas le courage , et je vais te dire franchement ce que j'ai sur le cœur. Le séjour de ton fils auprès de Marie m'inquiète. Je ne me
doutais guère que déjà ton Armand fut presque un homme. Tout ce que tu me racontes me fait craindre que sa présence à S *** ne devienne un obstacle au mariage de Henri avec sa cousine... Metstoi à ma'place, ne tremblerais^tu pas de tous tes membres ? Armand et Marie sont Ju même âge , et ton fils en est encore à son premier enthousiasme. Réfléchis à cela, prends .mes craintes^ en pitié; évite qu'ils ne se trouvent trèp fréquemment ensemble... Tu dis avec raison que ce mariage.est impossible ; qu'ils sont trop jeunes l'un pour l'autre. Mais si, par malheur, ils viennent à s'aimer ? adieu tous mes beaux projets ! il me faut renoncer à .cette union d'oùd^pend le bonheur de trois personnes... Éloigner ton fik, oh non! ce ji'est pas ce que je veux te dire, Dieu m'en préserve! mais du moins redouble de surveiUaiice; songe^ à mon
^€5 inquiétude^ et dans mon intérêt comme dans letien^ comme danscelui d'Ârmmid et de ma nièce, arrange-toi pour que l'amour frivole d'un en£ant ne trouble pa8 l'avenir d'un homme.
La fin de ta lettre, oii tu raconter «i gaiement tes prévisions terribles, est d'un romanesque qui m'a toute bouleversée.
Que parles-tu d'^nlèveméns, de tribunaux, d'inconnus, et de mille autres histoires folles? J'espère qu'aucune de tes prédictions ne s'accomplira et que toi-rmème tu serais désespérée de n'être pas un faux prophète.
Adieu. Tu me tournes la tête au point qve j'ai cru rencontrer et reconnaître hier soir ton mari dans un monsieur fort élégant qui jouait un jeu d'enfer chez madame la baronne G ***. H faut bien que tu me fasses extravaguer pour que cette vision ait pu m'apparaître un mo-
ment comme une réalité. M. deMontalte est encore en Angleterre} autrement ne t'aurait-il pas prévenue de son retour ?
Adieu. Pèae bien tout ce que je t'ai dit.
Aime-moi comme je t'aime. Mille tendres baisers.
LETTRE XXin.
9t ^jmn à |)«til.
Ce 9 jaBTier, quatre heures du inatiB.
J'ai la tète brûlante^ le cœur perdu.
Le tumulte des danses me poursuit jus^ que dans ma chambre. Je ne peux ni ne veux dormir. Je repousse un sommeil qui m'empêcherait de comprendre et de
goûter mon mal. . . Il y a dans le déses-^
poir quelque chose de terrible qui est
bon à sentir. Je ne* sais (Juelle idée de
vengeance s'y mêle. . . Je jouis pleinement
de tout moA malheur.
• Je t'ai parle d'une grande partie de
chasse. Elle a eu lieu. Madame de Mon-
talte, qui d'abord voulait les suivre en
chaise à porteur , s'est décidée à garder
la maison...
Sa continuelle présence ne me permit pas de dire un seul mpt à Marie ^ qu'elle ne quitte pas plus que son ombre. Je m'en indignais alors , maintenant j'en suis fort aise j ... à quoi tout cela m'eùt-il servi ?
On les attendait 1q soir même; ils n'arrivèrent pas. Le lendemain de leur départ^ qui est hier, Marie était lev^e bien avant lé soleil. Madame de Montalte, inquiète pour son fils, courait
^69 déjà sur le chemin par où on espérait de les voir revenir. Mais une neige épaisse qui était tombée toute la nuit ^ les avait empêchés peut-être de retrouver leur route.
Tout le monde était debout ici , moi des premiers. •'-^ L'inquiétude générale ayant fini pai* me troubler moi-même , je ne songeais plus à mon amour. . . Pourquoi «ont-ils revenus si tôt?
Vers les neufs heures du matin , un effroyable bruit d'hommes et de chiens se fit. entendra. C'étaient les chasseurs.
Un d'entre eux criait plus fort que toute la troupe ensemble : c'était N. Armand, le héros de la fete^ Ce monsieur avait tué un aigle. Te figures-tu ce que peut être la sotte joie d'un écolier qui abat un aigle par quelque coup de maladresse ?
Ses dignes compagnons le portaient sur un lit de brandies d'arbres , et mon on-
cle, aussi enfant que les autres^ se prêtait à ce ridicule triomphe.
Je te ferai grâce des récits pompeux dont les chasseurs assaisonnèrent la mort de Taigle, M. Armand n'était ni plus ni moins qia'un grand homme. Jamais on n'avait vu coup d'œil plus juste, intrépidité plus grande. Peu s'en &llait que l'aigle tué sur les escarpemens d'une montagne que l'on nomme, je croîs, le Puy-Chopine3 ne leur parût mériter les honneurs du poème épique. Déjà pour chanter l'aigle et son vainqueur on parlait d'envoyer chercher quelque Homère auvergnat. On ne se fait pas idée d'une admiration plus niaise. Le bel effort de génie que de mettre un fusil enjoué et de lâcher une détente! Le premier automate venu ferait ces' merveilles* Mais les hommesi , je devrais dirie les femmes surtout, ne trouvent rien de
. n4 plus sublime que cçs sortes de talens.
Aussi M. Armand fut-il vanté ^ célébré y embrassé par tout le monde, y compris les servantes. Sa mère pleurait de tendresse.
Marie^ Marie , cette femme que j'aime, promenait sur lui des regards brillans de surprise et d'enthousiasme. Un aigle!
s'écriaît-elle ; il a tué un aigle !
Eh ! oui y mademoiselle , il a tué un aigle, parce qu'il avait un fusil, et que l'aigle a passé sur sa tète ! . . après ? . . n'al^ lez-yous pas crier au miracle! en vérité les femmes sont bien sottes !
Il lui demanda hardiment la faveur de l'embrasser , et elle y consentit.
Tu vas voir. Ils étaient au moins une douzaine de chasseurs, les uns jeunes, les autres vieux , tous propriétaires du voisinage, amis démon oncle, et, comme lui, fort disposés à se réjouir. Ils ne
comprennent que cela. Tout à -coup ^ et par une inspiration diabolique, mon oncle prépose de fêter à table l'illustre tueur d'aigle. Cette proposition est acceptée par un hourra général. On se hâte de dresser les tables > on chante, on boit, on s'enivre- En sa qualité de triomphateur, M. Armand est placé àla droite de Marie. Il lui parle bas; ielle le souffre et lui sourit. Je quitte la chambre.Tersonne ne remarque mon absence, pa^sonne, pas même eUe, qui, un quart d'heure après seulement, entre dans le jardin pour y chercher sans doute quelques-uns de ces fruits qui ne sont mûrs qu'en hiver...
Ma Vue paraît la surprendre. Oh; mon Dieu,. me dit-elle avec une pitié fante , que faites-vous là tout seul , Henri .^ seriez-vous malade? venez donc l
tioùs 8omm^ au dessert^ et M .Armand va chanter.
Je ne me rappelle plus ma réponse; je ne sais pas même si je lui en fis. une:
mais ^ en tout cas ^ l'expression démon visage dut parler plus haut que n'au* raient £ait mes paroles. Je me sentais trembler et pâlir. Elle vit ma douleur et elle ne s'empressa point de la calmer. . . quelqu'un parut à la porte du salon.
C'était encore M. Armand! Marie me quitta tout de suite. Comme elle passait près du chasseur ; elle lui fit un geste du doigt y en désignant le jardin. Était-ce moi que son doigt montrait ainsi ? qu'avait-elle besoin de parler de moi à cet homme?... Ils rentrèrent ensemble , et, plus malheureux que jamais, je continuai d'errer seul sous les arbres flétris dont le vent d'hiver avait emporté les feuilles. . .
Mais les violons ont cessé. Les danseurs tumultueux rejoignent leurs appartemens. Le jour parait. Je me sens plus calme. Adieu.
On ouvre ma porte. Quelqu'un entre.
C'est une femme !.. attends.