‹ Les femmes vengées, Volume 1Chapitre 3 sur 39 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

9t iK* 9«fiCjrs à mtihHmg SiafUu (l[«mh0n.

S*** près Germont, ce ao octobre 483*.

Je vous souhaite bien le bonjour, ma chèrebell6-8œur,etjevou&embra88e trèscordialement ainsi q[ue M. Cambon, votre cher ëpouxl Marie devait vous écrire tout cela, mais il lui est venu un bobo à la

iuam.droite qui est cause que je suisobltgë de &ire sa correspomlance. Les jeunes filles, voussayezy sont sujettes aux maux d'aventure. Au reste, puisque cette circonstance me procure l'honneur de vous offtir mes hommages, j*^en suis fort aise, qumque ye n'aie pas la mam absolument habile à la plume ; maî^ vous excuserez l'orthographe par l'intention du bon cœur-

Voici ce qae €'ea| r Voilà l'hiver et nous avons besoin de musique ; car, ma chère sœur^ je n^ai rien perdu de ma vieille gaieté ecj'aime toujours passionnément le petite chanson. Que devenir Thiver, à la campagne, si l'on ne chante pas? donc c'eat de la nmsique qu'il nous faudrait , mais de la bonne musique , s'entend, et non pas de ces romances langoureuses qui m'endorment tout de suite- après dîner. J'ai mes habitudes etje ne me sou-

cie pas de me coucher avant dix heures.

C'est pourquoi je prends la liberté de vous prier dem'envoyer quelques bonnes chaQson^ nouvelles pour piano; des chansons gaies et qui fassent rire. Il n^ a que cela de bon, voyez-vous.

J'avais d'abord prié Henri de vous écrire à cette intention, mais il n'a pas voulu. Je lui ai demandé pourquoi ; il ne m'a rien dit. C'est un bon garçon, mais un original; et puisque nous parlons de lui , j'aime autant tout vous dire.

Quand il est arrivé chez nous^ il a com- ' menée par faire un doigt de cour à ma fille ; du moins c^est ce que tout le monde disait , mais je ne m'en suis jamais aperçu, il faut être juste. Bref ,^ moi qui ne connaissais pas trop son caractère , je voyais cemariageavecplaisir. Cousins germains, et tous deux ayant de la fortune , cela m'allait. Depuis, comme je lui ai trouvé

Tair un peu drôle, aèsez brusque , triste comme un bonnet de nuit^ et même maladif ^ j'ai fiait mes réflexions. . ..... Je

l'aime bien pour neveu ^ mais pour gendre, votre serviteur très-humble ! Moi il me feut un gendre bien portant , «t ayant quelquefois le mot pour rire. Â la campagne, où l'on ne voit presque personne, un gendre gai est encore plus utile qu'à la ville*

Mais il n'est plus question de ce mariage. Henri a fini par y renoncer de lui-même, et, en bonne conscience, je crois qu'il a tout aussi bien hàt : le pauvre garçon y aurait perdu ses peines. Ma fille, qui est habituée à ne voir autour d'elle que des figures riantes, n'aurait jamais pu tomber amoureuse d'un homme co^mole ce cher Henri , qui, d'ailleurs, avec saline froide, ne me feût pas l'effet d'être très-passionné; qu'en dites-

vous? Du reste ^. c'est uu bon enfent à qui il ne manque qu'un peu d'en train.

Envoyez-^aous donc promptement de la musique ^ ma cbèrè sœm*^ si vous Touiez que nous déridions la figuré de votare ^ber neveu. Je oe veux pas qu'il soit dit que ce gaiUard-ià n'a pas ri une seule fois pendant tout le temps qu'il a passé chez moi. Ma fitle prétend qu'il travaille à un grand livre de science. 4 la bonne beure; ^^is le diable m'eitipbrte si jamais je lis son, livre ! j^ n'ai pasi envie de mourir de chagrin.

Adieu, ma chère sœur f je n'aurais jamais cru pouvoir vous en àrire aussi loag^ c'est la &ute du mauvrà temps qu'il £ait. La pluie tombe à verse , et je ne, pemi pas sortir . Ëxcusez-moi.

P. S. N'oubliée pas notre musique. A propos, je prends la liberté de faire mettre pour Tous^ À la diligence de Paris,

un excellent fromage de la forme d'Âuvèrgne; il ne pèse que cinquante livres ; c'est un petit cadeau deprovince. On dit qu^ils entretiennent l'amitië. Puisse mon fromage durer toujours !

Je voiis salue derechef et cordialement.

LiETTRE III.

Wt màbitnu S^ofhit ^Samhon k mahê^mt ht

Paris, ce ^4 octobre.

Sitaneim'aspasoiibliée^situ m'aimes^ si tu es lihre de ton temps ^ situ n'as rien de mieux à £aire , si un voyage de douze à quinze lieues ne t'effraie pas à l'entrée de Fhiver> si tu veux me rendre service

enfin, et que^ te mettre en route ne contrarie pas trop fort tes goûts, tes in* térèts y tout ce qu'il te plaira y il &ut que tu partes le plus tôt possible, il £aut que tu ailles à S**, petite maison de campagne de inon beau-firère. La correspondance de Gusset t'y conduira en dix ou douze heures. Là, en huit jours de temps, et. avec Tesprit d'observation que je te connais , tu découvriras aisément la vérité qu'il m'importe de savoir. J!^ n'ai pas le temps de t'en dire davantage aujourd'hui. <]'est un déplacement de huit jours que je te demande, rien de plus.

Moi , retenue.à Paris auprès de M. Cambon , que les brouillards d'automne fatiguent hônîblement, je ne puis m'assurer par moi-mémedece qui m'inquiète. . .

. Je t'ai souvent parlé de Henri, mon neveu y il s'agit de hii , de son bonheur 3 il ne m'écrit pas; il est malheureux, j'en

«tiîs«ûre; H cfaînt de m'affliger ; son sifeiioe m'effraie. Ma bonne Thérèse , je t*en SQpplie, par^ vite. Tu ne saurais <îdin prendre à quel point je désira le voir heureux, marié. Il aime «a cousine, m'écrîtHon. Vois si oela est vrai; vois si elle est digifê de son amour, si die le partage ; vois si le pauvre Henri ne se consume pas en d'inutiles douleurs ! Il aime donc enfin ! et celle qu'il aime est sa cousine, une jeune fille libre de son coeur ! Pourvu que ce mariage se fasse! pourvu qu'elle i'aime cmnme il mérite d'être ahné !

Ne t'étonne pas, T^i^, de l'intérêt que je porte à cette union.' Henri est mon neveu, Marie ma nièce ^ je n'aurai jamais le bonheur d'être làère , et je les regarde l'un et l'autre comine mes enfans...

Henri était grave , mais je ne Fai ja* •nais TU triste , et mon beau-frère m'é^

^5 çrit que ries n'égale m imélancolie! Malheureux Henri 1 aimérai^^il mm eâpë« ranoe?./. Mais qii'eôt-ce^que M. Darcey p«il en savoir? Je ne le crms pas très* ^ €lairv<>yant de sa nature. Cest un rieiir sempitamdy pas autre chose; et quand oiD ne rit pas avec intempérance, il vons accuse de tristçai^. Et puis #e connalt-Û ^A ftmour? J'en doute« Toi, en hnil joors^ ttt en «auras plus que lui en un an.

Adieu. Faîs-moi promptement connàîtl?ej;es ibtenÉions. Peux-tu me donner bmt ymtê de ta vie? — Je compte sur toi particitlià*emeut pour exdter aa coih stne h r^aîmér. Nous noms entraînons to* lontiers les imes les autres, et l'homme qu'une feÉime vante à une autre femmeest bien près d'être aimé de celle-kîi , pourvu cependant qu'Ole ait le Cûem^ libre»

Je t'éorié au courant de h f^ume, sans

ordFe , et peuirétre sans clarté; mais tu me comprends, à demi-mot.

Réponds-moi courrier pour courrier.

Mais non^ avant de me faire la réponse nég^ative que je crains, réfléchis çncore un peu , de grâce. — Tiens , je te donne une semaine entière pour te décider; mais je ne puis feire plus. J^attendrai donc huit grands jours. Emploie-les à repasser en ton cœur notre vieille amitié d'enfance.

A tout événement, j'envoie à mon beau-frère, avec un ballot de musique qu'il me demande , une lettre où je le préviens, adroitement de la possibilité de ta visite. tTaime mieux l'avertir d'avance -afin de lui donner le temps de te recevoir <^omme il convient. Si tu ne peux te mettre en route, ma lettre restera sans effet , voilà tout. Mon beau-frère t'aura vainement attendue ^ et moi je me dirai :

Certainement Thérèse a bat tout ce qu'il lui était moralement possible pour me tirer d'inquiétude^ mais la douce paresse a paralysé ses £b'fctà ; e»t-ce sa faute si ses jambes ne valent pas son cœur !

Adieu , Thérèse, aime-moi de tout ton courage.

tETTEBïy.

S# mêhmm^hg Mùntàlit kmtûtumt i(0)irl»ir

Gusset, ce a8 octobre iSy.

Si je t'avai» oubliée, ri je ne t'aimais plus ; ri je n'étais pas maîtresse de mon temps , si j'avais quelque chose de mieux à fctire^ si un voyage de douze à quinze lieues m'effrayait au commencement de

^9 l'hiver.^ si je ne voulais pas te rendre service^ si me mettre en route contrariait tirop fort mes goûts ^ mes intérêts, tout ce qu'il te plaira, ma bonne Sophie, je n'en partirais pas moins, et bien vite, pour lamaison de campagne de ton beaufrère; car, pour t'abandonner aux cruelles inquiétudes que tu montres , il ne faudrait pas être femme, et tu sais si je le suis. Personne n'est plus de mon sexe quç ta très-Uumble servante. Les qualités qu'on nous refuse , je veux bien ne pas les avoir toutes, mais les dé&uts qu'on nous prête , je me flatte de les posséder sans nulle exception , la curiosité comprise.

En supposant l'impossible, je veux dire le courage affreux de résister k ta douleur, résisterais-je, crois-tu? à la démangeaison de connaître ton idole , ton engouement , ce cher et rare neveu dont

tu m'as entretenue tant de foi* , ce phénomène y ce miracle de raison pour qui tu fais éclater une tendresse si vive , que des personnes étrangères à ton cœur y pourraient voir un peu plus que l'amitié d'une tante? Pardon de cette folie. Sans doute tti ne me soupçonnes pas capable d'avoir sérieusement une pareille idée ^ puisque j'ose en rire avec toi, et que d^ailleurs ton empressement à marier ton neveu est une preuve assez éclatante de rintérêt naturel et doux que tu portes à son bonheur. . . . Encore mi coup, excuse-moi. Je ne sais vraiment pas comment je me suis laissée entraînera te dire cette extravagance. Il y a des jours oii je n'ai pas le sens commun : je suis dans un de ces mauvais jours-là. Aussi n'est-ce pas même ce matin , mais bien hier soir, au reçu de ta lettre , que j'ai pris la rai- -sohnable décision de partir pour S**;

car je vais partir à l'instant même...

Âh ! tu t'imagines que j'ai besoin de huit jours de réfleiiôu ! Mais tu Teux donc me faii^ mourir ? grand merci de l'expédient. Ce que je dois fiaire la semaine prochaine, je ne le ferais pas tout de suite? Il £aut que tu me croies bieç ennemie de mon repos ! Non , non ^ mb belle, pas sk folle! fUp^adant que tu me crois indolemment étendue sur le canapé de mon joli salou bleu, oii je me décide àt'obéirie plus lentement possible; pendant que tu me crois occupée, comme la femmed'Ulysse, à défaire lesoir mes malles que j'ai faites le matin ; pendant que tu m'accuses de paresse, oii charge mes bagages sur la voiture, on attelle les chevaux, je t'écris et je pars. Adieu.

Réponds - moi à S**, j'y coucherai ce soir.

Un moment. Recordons ^ nous, s'il

voua plaît. He&ri^ toa chçr neveu , s'est pria d'amour pour sa belle cousine. Il s'agit de savoir si la belle cousine l'aime^ et^ si die ne l'aime pas^ de* lui persua* der qu'elle doit le trouver à son goût. La p^rsuasipn , en pareil cas , me semble difficile; mais enfin^pui^ue tu ne veuxpas^ jMtr intérêt pour Henri , que ce cher neveu aime tout aeul^ je ferai en sorte que ta nièce l'adore. Avoue que je vais jouer là un singulier r^e. Pour m'achever, il ne me manquerait plus que deux choses :

c'est que ton neveu fut aimable^ et qu'il se mît en tête dame ti'ouver jolie. Tu aurais. envoyé là un beau prédicateur, et ta pauvre, petite nièce n'aurait qu'à se bien tenir.

Tu vois que je suis incorrigible. Mille amitiés. On nous appelle^ il me reste à peine le temps de te baiser sur une joue.

Je baise l'autre ^n courant. ..

LETTRE y.

Qqe jdevjieD^tu» ix^op c)»^r Pliul ? jCSoBoe me;yt yofïf. liç^ plaisirs? (^ )£9\iHia 4e h yie? Et HAf luw^^ Qt ,t4:#anté, ^ itout ceila en est-il ? S'ainiise-t-opii un ,peu à K«r rJLS ? jtfpi^ pexrdu au m\i^ 4^ mcwMtgia^

d'Auvergne , je ne «ais rien , je ne suis rien; j'aî cessé de vivre. Donne-moi donc quelques nouvelles qui me fassent apercevoir que j'existe. As-tu publié ton secondyolixmèdesMéiahcôlîquesPQii^estce qu'en ont dit les journaux ? Ecris-moi, je t'en supplie. Un mot de toi me ferait tant de bien! Jamais je n'eus autant besoin de mes amis. Je suis seul , seul ici,

pour me défendre dé moi-même

Plains-moi, Paul,, ou plutôt secoursnioi , car je manque de cotfrage dans mon malheur...

Si je ne te savais le plus indulgent des hommes , je me garderais bien de t'ouvrir mon cœur et de t'y donner le lâche spectacle de toutes mes faiblesses; tu me n^priderâi^ ttùp. Mais , Paul, est-ce mal te connaître que d'espérer beaucoup en ton amitié? Di^, ne feras-tupas taire un moxn^t ton inflexible ràiscM pour ne

S5 lakser parler que ta tendresse? Si- tu m'abandonnes^ que deviendrai-je?

Je t'assure que je n'ai pas cédé sans combattre. J'ai lutté trois mois^ trois mois tout entiers. Je me raidissais de tous mes efforts contre le pouvoir fatal qui m'a

vaincu Pouvais-je mieux faire ? A ma

place^ toi; si philosophe^ si inébranlable dans ton cœur^ tu eusses faibli comme j'ai faibli moi-même... Car, il faut bien te l'avouer, Paul , j'aime, j'aime violemment, et, pour comble de misère, la femme que mon cœur aime, mon esprit la déteste. . . Je n'y coniprends rien ; c'est une ineïjplicable contradiction, une bizarrerie funeste qui ne saurait se dire. Je me perds dans ces ténèbres; j'y marche à tâtons , j'ignore où je vais, et quand je veux m'arréter par crainte de l'avenir, une invincible puissance me pousse en avant. . . H semble que j'aie cessé de m'ap-

parte^iîr^ et qu'un autre e^t maître 4e moi...

Par moiiuent je pleure de me «vipir t.ombé si bas. Je medemaode avec éppuvaiite si le destin de l'homme sur la terre Ç8t de vivre en contradiction pa^^pétuelle avec ses volontés, jouet déplorable des cinçQPStances qu'un hasard perfide oppose sans cesse aux calculs de sa raison.

Je ne t'ai jamais fait mystère de mon peu d'esitime pour les femmes. La frivolité de leur éducation, leur habitude de coquetterie , de fausse pudeur, résultat de cettp ^djucation bâtie sur le mensonge, tout en elles me choque et;me blesse. Et puis ce^ impertinent amour -propre, qui tput d'abord leur persuade qu'un homme ne peut les regarder au visage sans tombi^r aussitôt à leurs pieds ! . . . N'est^e pas iur croyable 7 Ce sont pourtant cjes poètes ridicules du dernier siècle qui les op]t

S7 trompées è ce poiot, «ur leur dxgajié et sur h nôtre , qu'elles mettent to^t km* orgi^eil à rendre vil rhomn^e qui les aime! Plus nous nous humilions pour elr les^ plus nous nous rehaussons dans leur ^time. Pauvres et folles créatures !

Quanta moi ^porterais-je dans le cœur plus d'amour qu'il n'en £aut pour Êiire ployer un géant et lui briser les genqui, je ne me courberais point devant une bSole femme, assez ennemie de mon honneur pour sourire à mon abaisse*^ ment. Dans cet excès de dégradation m l'homme lutte de bassesse avec la femme, je vois mi>ins l'amour d'un sexe pour l'autre, qijie la haine de l'un et de l'autre sexe pour tout ce qui élève et purifie l'âme. Ce n'est point là s'aimer, c'est se mépriser aveuglément et avec passion.

Je te le répète, Paul, j'ai de l'Amour

une opinion trop haute pour le feîre dèscendre aux petitesses de cette prétendue galanterie française y qui nous a rendus et nous rrad encore la fable des nations sérieuses de l'Europe. A quoi sert qu'un peuple vieillisse , si l'âge ne lui donne ni réflexions ni pensées graves ? A quoi donc m'aurait servi à moi-même d'avoir vécu trente ans , de m'étre lait contre toutes les attaques passionnées un sévère rem* part de philosophie? Quel fruit aurais-je tiré de la lecture des anciens? quel fruit de mes études sur l'homme? quel fruit de mes longues méditations sur le changement que doit apporter dans nos mœurs la terrible expérience des révolutions modernes? Et enfin, de quel front oseraisje me dire l'enfant du dix-neuvième siècle, si, au milieu dé ce siècle mûri pour de grandes choses , je végétais avec les idées puériles et rampantes d'un autre

â^? Noii> croisr^ite bien^ je serai plu$ fort que la détestable passion qui est venue se loger en moi ; je l'arracherai de mon cœur^ et lorsque mon cœur saignera ^ séparé de ce qu^il aimait^ je ne pousserai pas un soupir... mais j'en mourrai. O Paul, Paul, mon bon et excellent ami, mon frère , pourquoi m'abandonnes-tu? Si tu savais- ce que je souffre! je Taime et je la hais, je l'adore et je la méprise ! c'est la bonté et le mensonge, cette femme! c'est Dieu et Satan.

En lisant cette lettre, que vas-tu penser de ton pauvre ami ? me plaindras-tu ?

njais d'abord, pourras-tu me comprendre? J'en doute . Il y a trois mois, tu m'au* rais écrit ce que je t'écris là, je n'aurais su que penser de ta raison^ je l'aurai»

crue malade; et peut-être quand tu m'aurais dit : « Mon mal, c'est de l'qmour, »

peut-être m'eùt-il été impossible alors de

te répondre autrettient qàc par de froides plaisanteries^ tant nous avon^ peu derespiect pour la douleur qui nous est inconnue, tant nous sommes injustes et icruels à regard dé nos amis les plus chers, si ^ par hasard, ils souffrent d'une psfôsion que le sang -froid ou la légèreté de notre humeur nous montre sous les couleurs de la faiblesse ou du ridicule ! Toi cependant dont je me fusse moqué, Paul, moins âgé que moi de «ix années, tu aurais eu pour excuse les faciles illusions de ta jeunesse; illusions qui ne me serviront pas d'excuse à moi , vieux jeune homme de trente an^. . . L-expérience de la vie , mes opinions depuis long-temps arrêtées sûr le tjaractère frivole et men-* te«ir des femmes^ tout devait me mettre à l'abri de cette folie du cœur que Van nomme J'amour. J'ai succombé cepeaadant, et cela sans pouvoir rien invoqwer

pour ma dëfenêîB. Je connais tous les délants de la femme que j'aime^ et je Taime mvec tous ses déEsuts... Te dirai-je plusf Je crois (6 mon Dieu, 08erais->je bien te dite cda ! ) je crois que ce sont ses âé^ fsLnts même qui me Font fait aimer...

N'est-ce pas le dernier degré de la démence !

Souvent je descends au fond de moi et j'y dierche la cause d'un amour si insensé. Autant qu'il me semble, voici commentée malheur ip'est venu . Écoute^ moi bien.

Tu te rappelles ce pauvre Frédéric , mon cousin germain^ qui, l'an dernier, mourut à Paris d'unemaladie de poitrine.

Frédéric était également le cousiû ger-^ main de Marie; car Marie est son nom^ Paul^ die se nomme Marie* Jamais nom plus doux ne fut mieux approprié, en apparence^ qu'à cette douce figure de

vierge. Une bonté charmante brille dan»

«es yeux bleus, sourit sur ses lèvres entr'ouvertes, arrondit tous, ses mou vemens empreints de je ne sais quelle grâce adorable. Dehors séduisans qui cachent une ame froide et sans pitié !... Malheureux que je suis !

Je voyais Frédéric chez notre bonne tante commune , madame Sophie Cambon, oii je t'ai mené souvent en soirée. . .

Quelle spirituelle et excellente femme , n'est-ce pas ? et puis si affectueuse , si bonne pour moi ! elle seule a pu me consoler d'être orphelin. Quand tu la verras, Paul , répète-lui cent fois que si je n'ai pas encore répondu à sa lettre du dix courant, ce n'est pas oubli, mais crainte, maishonte; il est certaines choses dont on ne se soucie pas de parler à une femme, . .

et je ne saurais parler à ma tante même d'une autre femme que de Marie !... D

est vrai*qtte Marie est sa nièce y et qii'en cette conndératioii... oui ^ je lui écrirai un de ces jours. En attendant ne manque pas de m'excuser près d'elle.

Que te disais-je ddnfc ? ah, Frédéric !

Eh bien, ce malheureux Frédéric meurt, comme tu sais. Ma tante désolée pour dle-mibne , mais dP&ayée surtout pour sa soeuï*, m'engage trèsi-fortement à partir pour l'Auvergne , afin d'annoncer , avec tous les ménagemens possibles, cette mauvaise nouvelle à la mère de Frédéric.

« D'ailleurs, me ditma tante, c'est unet)ccasion pour vous d'embrasser des parens qui vousaiment et quevous n'avez pas vus depciis votre enfance. » J'aurais attendu de grand cœur une occasion moins triste , mais je ne sus pas résister aux vœux de ma seconde inère. Je partis.

Par une fiitalité déplorable , quand j'aitivai à Glennont, toute la famille ' I. 3

SA

cpnnaisaait la mort de Frédéric. Marie et son père, venu» en grande hâte de S** (la maison de campagne d'où.je t'écris et qui est sitnée à deux petites lieues- de Clennont) , ^$ayaient de consoler la pauvre femmey veuve dfc scm unique enfant. C'étaient des cris affreux* À peine si ]'on prit garde à. moi; à pdne si lamalheureusenrère vivait encore. Elle était assise suf sqn lit, p^le, ses cheveux gris en désordre^. le délire dans la voix ; différentes personnes la soutenaient en sanglotant. Marie seule ne pleurait point; loin delà^ «elle s'efforçait degarder bonne contenance. M. Consolez-vous, ma tante, lui disait-^e , consolez-vous... pto . de chose est changé à votre position... Frédéric habitait Paris ; rarement venaitrjl vous voir... yous étie? seule, une partie de Tannée.. . il est mort. . ..c'est toujours pour yous la même solitude. »

Je regardai attentivement et avec sarpriflB la jeune fille qui tenait ce langa^ps» Elle me parut avoir dix-huit ans, e(; être d'uoe beauté peu commune. Une pe^ sëe me vint, c'est que, pour dopn^r de pareilles consolations , il ne £piut pas comprendre la douleur ; il fout manquer d'ame... Cette pensée mç fil mal. Une fille ^i jeune et si belle !

Cependant la pauvre mère poussait d'horribles sanglots.. Les froides consolations de Marie lui avment déchiré le cœur ; elle s'écria :

— Parce qu'il vivait loin de moi, vous TOUS figurez que j'étais seule, et vou^me dites : « A peine le voyiez- vous une fois par an,., il est mort... c'est po\ir vous la même solitude. » Oh! cruelle enfant, ne me parl^ pas ai^si! je l'attendais chaque automne... on n est, pas seule quand on attend ^

Ce cri vrai , échappé dhiu cœur de mère, si on le compare aux misérables raisbnnemens de Marie, faisait ressortir avec ^ plus d^évidencé encore l'insensibilîté de cette jeune fille qui, ayant à consoler une tante et à pleurer un parent, ne trouvait pas une larme 'au fond de son ame. Elle seiïtit sa faute, j'allais dire son crime, et, toute honteuse , tout émue , elle quitta la chambre. . .

Dané la journée, je me permis , en ma qualité de son cousin- gernïain, le plus proche de ses parens après son frère, de lui soumettre mes doutés sur la convenancedes paroles qu'elle avait dites. Je m'attendais à quelque brusque repartie; point du tout, elle me remercia en rougissant, et, pleurant presque, elle me répondit qu'effrayée du désesjpoîr où sa tante s'abandonnait, et ne sachant plus comment s'y prendre pour apporter

quelque adoucissement à son malheur , elle avait (Ut cela ^ croyant bien faire...

A mon tour je me reprochai mes re^ montrances. Sa peine m'affligea; je crus à la sincérité de son repentir ; et de ce que j'avais vu et de ce que je venais d^entendre^ je tirai cette conclusion^ que Marie ^ douée d'une raison au-dessus de son âge^ reconnaissait elle-même les torts de son cœur. Peut-être ce cœur 6ommeillait-il dans l'ignorance du bien et du mal... En le touchant^ il ne me semblait pas impossible d'y éveiller le bien. Je résolus d'être son guide. Ce r61e plaisait à mon caractère un peu gravé.

. Plus d'une fois, pendant les quinze jours que nous passâmes ensemble chez là triste mère dé Frédéric, l'occasion s'offirit de reprendre Marie sur certaines choses qui prouvaient en elle moins de senfflbiUté que de bon sens. EUe.m'éi^

coûtait toujours avec soumisaion ;

bientôt je m^Éqperçus qu'elle me crai-

gmitt.

J'ai bièD peur qu'elle n'ait fini par tiie prendre en haine. . . tu en jugeras. Ma suite fttanie de la redreeser ènt tout;, pWce que dur tout je la voulais voir parfeite , a dû me rendre insupportable à ses yeux... Il est des jours où je crois, eh vérité; qu'elle me dételé ; des jours (ceux-là sont lès plus cruels) oii je terôis que je lui Mis indi^rfent... mais îl en 6st d'autres aussi oii je crpis qu'elle tn'âime...

Et personne pour me conduire dans ces d)>s<^uritésd'tniepassionqiii me ronge sourdëmentet me taeJ

Oomme je te le disais y les défiants que j'ai reconnus en Marie , s'il est vrai que je ne me sois pas trompé ( l'éducation Hbi^ârde qu'on donne aux femmes dissi^

mule idlem^t letirs v^rtut €t leé^pare si lû(» de vioes qu'elles B'oût pem--étre pas ! ) ces défiauts m'ont attaicbé singulieraient à elle. La graceqa'elle mettait ï con¥eiiir(^ise8imper£eGtioD0, lapo»-* sibiiité de Itd' faire imcxBnr plein de tendresse^ son admiration nsycve peup ma science^ Poiigueil que je fessentais à lui ^rire «ompveodre ma aipëriorite f lesé^orts où queUpiefab je l^at vue se )i*^ vrer potir corriger lea feuljss de sonëdu^ oatton ou desa 'na^pre^ enfin mon amourn propreflattëdel'iespoir que je dfaangaraia ce coeur i ma guiae et tjue j'y régnera^ bientôt en maître^ tout cela m'étourdât^ m'enivra^ et je poursutTta mon orgueillaux métier de pédagogue ^awsfii'i^i^^ Q^oîrque^ee n'est point à Tâge lie Marie qu'qn iaiozM les bommes duntîea^ lonh-.

qu'on les craint ou qu'on les respecte. - Je ne cesse île la gronder^ de ta bla-

mer sur tout ce qu'elle fait. Comment veux-tu donc qu'elle m'aime?.., insensé que je suis !

j'ai eu tort, je le sens à l'hepre qu'il est; mais, hélas ! le mal agenné, et> à présait, pour l'empêcher de grandir, il est trop tard...

Pourra-t-elle jamais comprendre que si je l'aimais moins je la flatterais davan-tage?... cependant elle a une raison plus forte que ne l'ont d'habitude les femmes de son âge; G^est la smle chose qid me rassure... Mais qu'importe ?, . . n'est-rclle pas femme avant tout!

Si je te racontais mille petites scènea de toutes les heures , de tous lesinstans, tu cesserais de croire à la possibilité de mon amour , ou biai tu ne croirais plus à ma raison. Adieu.

p. S. Il vient d'arriver ici une jeune

femme de trente-quatre à trente-six ans avec monsieur son fils qui en a seize ou dix «sept. C'est un grand garçon^ tout frais échappé du collège^ où il a remporté une foule de prix. Madame sa mère l'écoute ^ dit-on y comme un oracle. U est allé se promener ce matin avec Marie... J'ignore d'où viennent ces gens et ce qu'ils nous veulent.

Je ne les ai Picore vtis ni l'un ni l'autre. . . Oh! Paul, Paul, ne vois-tu pas que le monde entier conspire contre mon re<^ pos!

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