‹ Les femmes vengées, Volume 1Chapitre 33 sur 39 · LETTRE XLIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLIII

s***, 45 mar«, .

Elle va mieux; elle est sauvée; et cela depuis avant-hier au soir seulement. La fièvre a cédé , mais quelle fièvre , Sophie ! Ce que c'est que notre pauvre raison 1 Non, je ne me souviens pas d'avoir riei»

3iÂ

vu de plus triste. Â peine la maladie lui a-t-elle donné, de temps à autre, quelques heures de calme. C'était un délire presque continu. Le nom de Henri lui échappait sans cesse au milieu des larmes, et elle criait en sanglotant : « Pardonnez-moi , je ne suis pas coupable ! »

Evidemment le délire seul de la fièvre pouvait lui faire dire ces choses, car personne au monde ne lui a reproché la plus petite faute, que je sache, personne; à moins que Henri ne l'ait accusée, lui, de torts imaginaires. Cette interprétation me paraît la plus naturelle , et sans doute c'est après l'avoir faussement accusée de je ne sais quel criçie absurde , que , sans attendre la justification de Marie , il se sera enfui comme un insensé. J'es-^ ][)éràis savoir au juste la vérité, mai»

impo^ble. Des parois confuses, incohérentes, les quatre ou cinq mots que

je t'ai dits, des soupirs étouffés, des lar* lues, voilà toute la confidence que m'a faite sa douleur. Moi seule et Catherine, une jeune servante qui l'aime beaucoup, avons veillé constamment à son chevet.

Je sui3 épuisée. Onze nuits sans dormir !

J'ai surpris plusieurs fois le pauvre M. Darcey, l'oreille collée à la chambre de sa fille, et pleurant comme s'il n'^t fait autre chose de sa vie. Je crois vraiment que le désespoir de cet homme , si gai d'h2d)itude, m'a fait plus de mal que tout le reste. « £h bien , madame, me disait-^il, comment va-t-elle? » Eti^'ayant pas la force d'attendre ma réponse, qu'il lisait d'avance sur mon visage abattu, il s'éloi^piait «n poussant des sanglots.

' Aujourd'hui le pauvre cher homme est si heureux qn^ïL fait retentir toute la maison de ses cris de joie. Il diante à tue-téte; c'est à peine si nous pouvons

le Éaire taire une demi-minute^ en lui disant que Marie^ convalescente, a besoin de repos; il prétend la rétablir plus vite à force de tapage; cela l'égaie / dit-il.

Ce matin ^ il a invité tout le voisinage à déjeuner chez lui y il a fallu toute Tautorité sévère du médecin pour rempécher de tuer sa fille par quelque grosse indigestion ; il ne voulait pas s'ôter de Tidée que Marie doit avoir une faim terrible; vu rétat de maigreur où la fièvreramise.

Cependant il s'est rendu à nos raisons, tout en les taxant de folie. '

Je ne te parlerai pas de mon fils en cette malheureuse circonstance. Son inquiétude a été excesM.ve y mais décente • il ne m'a demandé qu'une seule fois la permission de voir la malade ; permission que je lui ai refusée, comme tu le penses bien; il en a compris tout de suite la cause et s'est tu.

Maiûienant mon silence de quinze jours t^est expliqué : tu conçois à naerveille que, tout entière à Marie, je n'avais pas Une seconda à moi; d'ailleurs je comptais sur M. Darcey pour te tenit* au courant de la maladie de sa fille; il m'avait promis de t'écrire; un jour même il m'a montré une lettre conmiencée; mais il paraît que <;ette lettre n'a jamais été finie. JExcuse-le plus que moi encore, il était dans une douleur à fsàve pitié. Sa fille est son idolç. Et comment un père ne l'adorerait-il pas , cette douce et belle personne? c'est depuis sa convalescence surtout que j'admire tout ce qu'il y 3 de noble et de bon dans cette jeune ame.

Je voudrais que tu fusses témoin de toutes les. amitiés qu'elle me fait,, de tous les sourires qu'elle me donne pour les soins bien naturels que j'ai pris de sa santé.

Elle se rappelle m'a voir vue SQuvent prè?

de son lit, et elle m'eù remercie avec une effusion charmante; elle me nomme sa mère. . .

Tout à rheure elle me demandait , avec une inquiétude visible , mais que je calmai bientôt, si, dans le délire de sa fièvre, elle n'avait rien dit qui pût me déplaire. . . . w Quand on est malade, ajoutât-elle, on est maussade, et souvent on peut offenser les personnes qu'on chérit le plus. » Je l'assurai que là bonté de son cœur avait survécu à sa raison; et elle m^embrassa, tout heureuse.

Sans doute son inquiétude n'était pas pour moi seule; elle craignait encore d'avoir trahi le secret de son coeur; elle cherchait à savoir si la fièvre ne lui avait pas feit dire un amour qu'elle croit ignoré dt tous. . . Ma réponse a continué son erreur, car elle n'est pas assez bien portante pour que le nom de Henri puisse

lui être murmuré à Foreille^ sans péril pour sa santé; et cependant je vbis^ aux par<^ .qu'elle m'adresse , que ce nom lui pèse sur le cœur, qu'il la tourmente^ qu'il l'agite, et que ses yeux, ses mains, tout cela regarde et cherche l'amant qui n'est plus là. Quant à moi, pour lui pai^ 1er de Henri , j'attendrai qu'elle m'en parie la première, car je me^croirais cou^ pable dé rouvrir ses cruelles blessures ; mais depuis sa convalescence elle n'a pas prononcé une seule fois le nom qui la poursuivait sans relâche dans le tnmuke de ses rêves. Que cette contrmnte doit lui faire de mal, la pauvre enfant, et combien moÎHfnême je souffre de n'oser pas lui dire, quand je la vois tressaillir, se lever à demi sur son séant , et prêter une oreille avide à tous les pas qui viennent : « Marie , l'homme qui passe près de votre porte, ce n'est pas Henri.

Il est bien loin ; mais espérez^ il ne vous a quittée que parce qu'il doutait de votre amour; le connaissant, il reviendra. »

Quoi ! il ne t'a pas écrit ! mais le malheureux , s'il savait quel bonheur l'attend, comme il se hâterait de t'indiquer la ville, le désert où il se. consume d'un inutile désespoir!.. Te figures-tu que son oncle n'a rien reçu delui non plus qu'un très-court billet écrit le jour de son départ, et daté de Clermont? Tq nous accuses d'insouciance > pour n'avoir pas demandé aux bureaux des diligences son introuvable domicile; mais c'est plutôt lui qu'il faut accuser d'ingratitude, lui qui se cache de toi, lui qui ne s'informe même pas dé Marie, de cette Marie qui l'aime assez pour retomber malade, s'il né revient pas bien vite».. Si j'étais derrière lui, comme je lé pousserais ver^ Clermont, l'heureux fou !

Ne voulant plus m'attirer tes reprothes, tout injustes qu'ils puissent être ^ je pars demain pour Clermônt ; et là, je demande à son de trompe, et dans tous les bureaux de messageries, si personne ne sait ce qu'est devenu un pauvre amoureux, âgé de trente ans, brun , haut de taille , le visage oval , le nez romain et le cœur dans un état qui me ferait rire , pour peu que j'en e^jsse envie; mais je n'en ai pas envie le moins du monde* Adieu,

Page 1