LETTRE VU
S***, près Glérmont, et 6 noTembre.
J'accepte à genoux la paix que m'offre toa indulgence y et je me hâte de passer outre dans la crainte d'une nou^ veUe déclaration de guerre. Paiiom vite
IS
Ëh bien! que t'en semble? moi si prompte à prendre une résolution, mais si lente à la tenir; moi qui n'ai , s'il allait t'en croire , nulle persévérance dans mes volontés, je suis en Auvergne, et j'habite S^**, oîi j'exerce dignement déjà les hautes fonctions dont tu m'as investie.
C'est del'activité cela, j'espère! oui, oui, vante bien haut mon dévouement j écrismoi que les plus gi*ands sacrifices me sont £acUes à accomplir, porte jusqu'aux nues mon hérqïque amitié, libre à toi; mais , au nom de la vérité, ne m'accuse plus de paresse ! ^
J'aurais bien envie de te laisser van- • • •
ter et célébrei^ mon héroïsme jusqu'au bout afin de t'ëx:<iter toi-même à quelque grand acte de vertu , comme, par exemple , d'abandonner les beaux mes-
«eiirs de Paris pourlea paysans de Booiv bonnais. Mais^ au, risque d'être séparée de foi loDg^temps encore y ne vaut-*il pas mienz te parler avec franchise? et d'ailleurs n'est-ce pas à èause de ma frand^se même que tu m'as nommée ton charge (T^air^s à S*** ? te tromper en celte occasion serait un double crime. Eh bien! non, ma chère Sophie, je ne me suis pas Mp violence pour nie mettre en TàHtie au mon^t iiovembrte ; non, je ne suis point un mbdèle de dévou^ent* Le jour où ta lettre m'est parvenwtf, je me rencontrais dans les db^MÎtions de jambes les plus voyageuses du monde.
Mon fils, qui sort du collège un il a terminé ses études avec ud succès prévue* muraiiuleux, me. tourmentait, le pauvre W&nt^ pout* lui foire voir quelque grande viUe> Clerinonl ou Poitiers^ Nonsétions indécis encolle; cependant ta lettre ar* I. l
rive et trouve nos malles faites^ Tu juges!
notre embarras cesse; le terme de notre voyage est connu; notre grande ville devient une campagne... Qu'importe «près tout? une charmante propriété située au bas des montagnes ne vaut-elle pas mille fois mieux que notre abominable Cusset? Mesxlents claquaient d'épouvante à la seule idée d'y passer l'hiver par une saison aussi froide. Que devenir dans notre froide et triste petite ville!
quelle différence avec la saison des eaux!
quelle différence surtout avec ce bel et bon printempâboj^u te partageas entre Vichy et moi! chère et tendre amie ! quels souvenirs pleins de charme! comme ton t vieux mari te dorlotait à grand renfort d'eau gazeuse! comme tu te croyais bien consciencieusement malade! comme j'admirais ta.bonne grosse santé ! comme tu te fâchais bien contre moi parce que je
5^ ne Yonlais pas te plamdre!* comme nou5 nous disputions avec- qmôui*! comme tu te plaisais à yenirme svM^prendi^^ je matin , à pied, daii» inbn %omble g^d village îcQmmé je te menaçais d'une ordonnance de médecin ! et toi , tomme tû me menaçais de te mieux porter et de repartir bien vite pour Paris , si je te raillais encore! Les heures charmantes que nous avons passées ensemble cette annéelà ! pourquoi donc as-tu ciessé de te croire attaquée d'une gastrite ? pourquoi, depuis trois ans, ne t'es-tu pas mis' en tête une seule foisd'être malade? Les feauk de Vichy ont cependant conservé toute leur vertu, méchante ; et Vichy n'est toujours qu'à une demiJieue de Cusset. N6t# cela sur tes tablettes.
A propos , la fomeuse lettre diploma-
tique (i) dont, tu me parlais ^ lettre où tu aunonces ma visite à M. Darcey> où tu expliques^ par un inexplicable caprice de f^mme^ un besoin de campagne plus inexplicable encore, vu la saison où nous «Qmmes; cette admirable lettre qui de* yait m'ouyrir tputes les portes h, deux battans^ et me. précéder à S*** de quinze jours au ^loins (tu comptais sans mon empressement à partir); cette merveilleuse lettre, chef-d'œuvre d'inyraisemhlance^l^ poste nel'a rei^ue ici qi^e deux genres après mpn arrivée. Conçois-tu pwwQ enpiharr^ ! }^ descends de vpi,ture , et je m'ayperçois queje ne suis pas attepdue. Op. me dçmande qw jcj suis, d'où je 4^i<eiis et çomi^nt pn m'appelle^ J'béçite^ je balbutie... on me regarde presque
M) Celte lettre n'a pu être retrouvée.
{Note de VÉdit^ur.)
comme une avei^torière. H songe à- retournée 8ur mes pas ; mais tout à coup , par nne inspiration du cœur, je te nomme, et les physionomies changent. On me fait mille instances , on m'entoure de soins , on ih'étouffede caresses. M. D»cey mfe donne éa parole que je suis une femme charmaiite ; pour m» le'prouver, il m'embrasse quatre fois de suite , et jure p^ tous les saints qu'il connaît (en suppo^ sant qu'il en connaisse un seul ) , que hii sanscërëmoniede mon installation chez lui Y honore infiniment et le charme aU^ delà de tout ce qu'on peut droipe. Le cU^ gne habitant de la limagne! au premier coup d'œil, c'est bien l'homme que tu m'a^s dépeint; tout affable, tout ou*vert, tout retentissant d'une bruyante et grosse^ joie. Il ritt de tout, partout et avec tputle monde. Ce caractère va fort à mon humeur. Je m'en suis arrangée
sur-le-champ^ et tout d'abord je me suis mise k l'aise dans sa maison comme si elle était la mienne. Il faut te dire aussi qu'après force conapliiïiens, force protestations de tendresse, ton insouciant beaujfrère m'a tourné le dos sans plus de façon. Conmie il m'avait accueillie^ il m'a quittée, en vieille connaissance. Cela m'a fait rire; il a ri plus fort que moi, sans savoir ni la cause de ma gaieté, pi le sujet de la sienne. En vérité, fut-il un million de fois ton beau-frère, je ne puis te cacher ce quç j'en pense : c'est une moitié d'original , un philosophe incomplet, ou plutôt un homme parfaitement à plaindre. « Il faut rire pour être heu- » reux » , me disait-il ce matin. Je ne comprends pas trop cette maxime : rire par système, ce n'est pas là le bon rire, qu'en dis-tu ? à tout prendre , j'aijpie mieux être moi que d'être lui ; lui qui
rit pour ètte heureux ^ moi qui ris parce que je suia heureuse. . .
Certainement cet homme est en contradiction avec sa propre nature. Sous l'éclat perpétuel de sa joie perce Tétudeet Teffbrt. Pour un œil attentif (mais quel œil prend la peine de regarder attentivement ! ) le mensonge du fond se révèle par l'exagération dans la forme.
M. Darcey rit trop haut et trop souvent pour être franchement gai ; je vois en lui un homme qui s'est fait du rire une habitude, un système, une nécessité. . .peutêtre pour s'étourdir sur quelque grand malheur, peut-rêtre mais il ne m'appartient pas de fouiller si av^nt dans l'ame de ton beau-frère; tu ne m'as pas envoyée à S** pour y surprendre des secrets de famille.
Avoue cependant que j'ai deviné juste^ avoue que le talent d'observation dont tu
me fais boniieur n'a pas fsnlli en cette circonstance. Ton beau-frère a été inalheureux, conviens^en. Il me serait cruel de penser qu'il l'est encore... Rassuren^oi I^'hIcssus.
De ton neveu et de ta nièce , les deux personnages qui t'intéressent le plus, les deux seuls dont j'aie vraiment à il'occuper> je n'ai pas encore le plus petit mot à te dire. Je ne veux pas risquer une fausse opinion. Il faut attendre. Mais si jusqu'à cette heure je me renferme dans up prudent silence, ne t'imagine pas que je m'endorme; j'ai les deux yeux tout grands ouverts. Leur amour ne saurait m'échapper; repose-toi sur mon zèle.
Ma prochaine lèvera un coin du voile dont ils se couvrent; mais un coin seulement, car ce n'est pas en huit, ni même en quinze jours, comme tu le croyais, qu'pp pfgut posséder le secret de deux
cœurs ^ dont un de femme et l'autre de philosophe. A cette étude je cours grand risque d'employer une bonne partie de mon hiver, avec de la neige jusqu'au menton et de la pluie jusque dans la gorge. Mais ne crains rien , je m'accommoderai merveilleusement de cet état, par la pensée que c'est un peu pour te plaire que je m'enrhume.
Adieu, boupe et yieillç aipie, je t'embrasse aussi fort que toujours, et je t'aime comme si nous jouions encore dans les vastes jardins de notre pension Lagrange (i). En ce temps-là, Sophie, loin de me quereller, tu me protégeais, tu me défendais contre les attaques des grandes; tu m'appelais ta petite sœur.,.
JNous ne l'avons oublié ni Tune lii l'autre.
(1) Lagrange est le uora du chef de la pension où ces daines furent élevées.
{Note de r Éditeur.)
LETTRE TIII.
9^ |l«itl k ^jrttff •
Paris, ce 10 noTembre.
Est-il bien possible! Henri m'a garde fidèle souvenirs, quoiqu'il existe ! . . . Oh ! combien de fois, en songe.ant à toi , oublieux ou mort, ce qui est même chose, combien de fois ne me suis-je pas pris à
pleurer^ le soir, la tête cachée dana mes deux mains! Seul, me disais^je, il me Baudra vivre seul ! Après avoir toutperdu^ maîtresses, illusions, foi aux hommes, foi en Dieu, je perds encore Famé de mon ame : mon unique ami !
C'ét^ait là une bien vieillissante pensëe^ n'estrce pas? Aussi mes cheveux^ déjàgrisonnans avant l'âge ^ achevaient de blanchir dans les larmes. Mes rides creusées par le soc profond des peines , à Tardeur fébrile des passions , s'élargissaient encore, ainsi que fait un avide cancer sur b peau d'un mourant. O Henri! quelle douce chose cela est que d'être consolé par la voix d'un an^i au moment où le désespoir se vient loger dans le cœur!
mille fois remercié sois-tu! Mon corpé était sans vie , parce que ma vie était seule. A présent lui voilà une compagne.... Encore une fois, merci!
Tu me demandes si j'ai publie mon second Tolume des Mélancoliques ? on voit 1h<mi que tu fl'es plus au courant de tout ce qui se fait en littérature. . . Aujourd'hui les libraires veuleât du gai, de l'amusant, comme ils disent. Ils prétendent que le genre triste (ils appell^t cela un gdnre!) commence à passer (Jc'mode.
Mes Mélancoliqxws ne conviennent plus à ces messieurs; ils préfèrent les calertibours et les chansons apparemment.
Les* imbéciles ! pourquoi n'exigent-ils pas de moi' que je retrouve les femmes qui m'onjt quitté , les illusions qui m'ont fui ? S'ils, veulent que je leur fasse de la poésie gaie, que ne me rendent- ils ma jeunesse , nies amours, mes cheveux noirs, et surtout Dieu , que l'abominable phit- Ipsophie des encyclopédistes a chassé de ma croyance!
Rire ! et comment donc rir7ai8»-je si je
(54 pleure? Pour leur complaire et leur fabriquer de la poésie qui s^ achète, puU*^ forcer ma bouche flétri^ à chanter des hymnes de joie ? — Mais la gloire, disent^ ils , cette gloire dont vous vouliez tai*tr la coupe, nous l'éloignerons à jamais de vos lèvres! -^ Et que mMmporte votre gloire? U y a long-temps que j^ai dit avec Childe-HâU'old : « Je ne suis point assez jeune pour regarder les applaudissen^ens pu les dédains du monde comme unie perte ou une récompense digne d'envie. »
Laisse^-^moi, et dites à d'autresqu'ils vous vendent, pour une bulle de savon , leur sourire, d'emprunt et leur gaieté menteuse. Aceprix,nonpliisqu'à tout autre, je n^ me ferai débitant de folles grimace^.
Je paifle du cœur, et, comme mon cœur, ma voix est triste : l'expérience m'a fait épouser la mélancolie.
Mais comment s'est-il fait que la tris-
là
tesse soit devenue aussi ton épouse^ à toi , que j'ai toujours vu plein de confiance en Favenir? Par quel miracle le découragement a-t-il appesanti sur toi ses mains décharnées et vides ? — Tu aimes ! ... Ah!
oui, c'est là tout un gouffre d'amères douleurs. Tu y puiseras une à une les désillusions où ma jeunesse s'est abîmée en un jour. . . Pauvre ami ! déjà tu t'es aperçu qu'elle ne peut te comprendre. Et qui donc lui aurait donné cette puissance de s'élever à la hauteur de certaines âmes faites comme les nôtres? Les femmes , vois-tu , ne savent ni comprendre ni aimer les poètes. Quelles ne doivent pas être les femmes de province, si , moi , dans Paris, au centre de l'atmosphère électrique des passions, à peine j'ai heurté une femme capable de répondre, par un éclair fugitif, au tonnerre dévorant de mon amour. Ce qu'il faut à ces créatures
l^ères^ ce font des amours de iea follet comme) il eB fout aux papUhms. Les papillons se laissait prendre à la faible lueur d'une chanddle^ mais ils ne se jouent point à la flamme des volcans.
N'attends de moi ni reproches^ ni consolations; je n'ai rien à te dire. Âime^ puisque telle est ta fantaisie; aime, puisque ton cœur est assez crédule encore pour se laisser leuirer ^ des semblans d'amour. Quant à moi, Océan desséché, je n'aurai pas la folie de croire qu'un faible ruisseau peut combler le vide immense de mon lit. Je laisse la femme couler entre ses deux misérables rives, ^t je l'abandonne à la tendi^esse mesquine des fleuves où son penchant l'entraîne...
O Henri! qu'as-tu fait de ta sagesse ?
ne te souvient-il plus de ces vers Amantes que je te chantais au retour de mon
voyage en Grèce? « Femme , qu'ai-je ga- » gné en mettant ma main surtcm mn?
» bon sein était froid, mai^ ma main est » resftée brûlante. »
Amère déception que tout cela! Si elle te hait, le désespoir devient ton Dieu ; si eile t'aime, c'est la honte. Oui, k honte ; semblables au Bertram et à FImogkie dû terrible Mathurin , voué vous rencoiitrerce dans.le délire , et vous vous quitterez dans ie crime...
Ne me dis pas que tu veux en^faîre ton épouse; ce ne peut être. Tu ne trahiras pas àceporntla maîtresse de toute ta vie :
k liberté. A cet amour ardent de k liberté , joins le p©u de cas que tu fois des femmes, et décide. Adieu. Pourquoi t'en écrirais-je davantage? à tpute^ tes plaintes je n'ai qu'un seul mot à répondre : Tu me fais pitié.