‹ Les femmes vengées, Volume 1Chapitre 7 sur 39 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

S***, ce i3 novembre,

Un domestique de la maison ^ qui ce matin est allé à la ville pour affiranchir une lettre , est venu me dire qu'il y avait pour moi à la poste un paquet timbre de Paris. Le paquet doit ren-

fermer quatre ou cinq bonnes pages de ton écriture; je voudrais déjà le tenir.

Mais on n'a pas voulu le donner à notre lourdeau. Au facteur seul appartient le droit de me le remettre en mains propres. Je le recevrai dans la soirée ; pa* tience.Mais, en attendant, je ne. puis résister à te barbouiller ce chiffon de let-^ tre et à le foire partir tout de suite. De ce que je vais te dire ^ tu tireras telles conséquences qu'il te plaira. Quant à moi, je n'ose me permettre de' rien décider. La question est trop grave.

Tout à l'heure je .m'étais mise à ma fenêtre, sous le prétexte banal de regarder le temps qu'il fait , comme si cela m'eût inquiété le moins du monde; Aussi le temps n'eut-il pas plus l'air de se soucier de moi^que je ne me soudais de lui ; il resta le même, et fit tout aussi bien. Je lui rendis la pareille en ne bou-

géant pas plus qu'un terme, malgré la neige qu'il m'envoyait % gros flocon»

par le visage, car il neigeait , pour que tu n'en ignores.

Marie , qui n'aime pas plus la neige qu'il ne convient à une femme, longeait rapidement le jardin dans l'intention de mettre à l'abin deux ou trois caisses d'oranger^ que des enfans avaient traînées hors de la serre.

Alors ton cher neveu revenait de je ne sais où, blanc comme ferine, trempé comme pluie , çt ne voyant ni moi , ni Mari« , ni la neige sans doute. H rêvassait, selon sa cruelle habitude.

Marie et lui se rencontrèrent «actemaiit MUS ma fenêtre , qui a vue sur le jardin.

Voici mot poar mot leur conversataon , avec accompagnement de pantomime.

H. ( iun ton de philosopha ifui U^ibe d0t$ nue$ ). D'où veoez^vous^ Marie?

M. {défaire une femm^ ^4u^rgn4 qui se trouve face à face avec un philo-sçphe parisien , c est-a-dire J^un air embarrassé). Je vieu8... je vaÎ8... M#$ pauvres orangers qui sont dehors !

H. ( et une voix qui peut-être s^humanise). Vous les plaignez?... Votre cœur s'émeut pour des arbres !

M. ( avec précipitation ). Sans doute, il feut que je coure...

H. ( même voix, et la retenant du geste), yous paraissez bien empressée de me... {se reprenant) de rentrer ces caisses.

M . ( ^ même , et faisant un pas en avant). Ne voyez-vous pas comme la neige tombe?

H. ( même voix , mais oii perce la surprise ). Ah ! il neige !

M. (de même).> Voulez-vous m'aider à porter les caisses dans la serré , mon cousin ? je ne suis pas assez forte toute seule.

H. ( (ïun ton légèrement courroucé).

Que. je vous aide à rentrer vos caisses?

( Asfec une apparente douceur.) Certainement, Marie., si la force vous manque... Mais pourquoi entreprendre audessus de vos forces? et d'ailleurs pourquoi vous occuper de choses si futiles?

{Essayant de la retenir par la main.) Est-il bien raisonnable que des orangers...

M. ( se débarrassant de lui^ et lapant en ïair un des doigts de la main qu'il youlait prendre). Mais regardez donc le temps affreux qu'il fait !

H. ( se décidant a regarder , et tout a coup m' aperce\fànt ) . Ah ! ... ( Murmu-

rant entre ses dents et s'en alianl.) Race maudite que toutes ces femmes I

Qu'en dis-tu? il est gentil ton neveu.

Je descendis en toute hâte , et j'aidai Marie à mettre ses caisses à couvert de la neige. Cependant une chose m'inquiétait, et tu devines bien quoi. Pendant tout son dialogue avec le philosophe , Marie me savait*eUe à ma fenêtre, et n'étaitrce pas moi , plutôt que le ciel , que son doigt craintif désignait à Henri?

Je lui en fis la question, avec tous les ménage9;iQns convetiahles; elle rougit, mais de la pensée qu'elle me supposait sans doute y et me dit avec une grâce charmante : — Aurais-je pu vous voir, et ne pas vous saluer, madame?

Puis, cbmme pour m'en donner une preuve certaine, elle me sauta au cou et m'embrassa. Douce et naïve. en£ant!

^—Pourquoi, lui demandai*-je ensuite.

Vôtre cot^sin vous blâm^h-i t de teotîtet

ces caisse?

*— Je ûé sais , me(Utr-«tke»sKitirii^t, ïmfA cduslûf ti'ftîa^ peût^re pas le»

kptès qffôi ^ 6lk m'entrâitisi hors du jsrdin éî tttms reiitrâm^*.

Adieu !

Ah ! éens toi-méine à ton Henri dé ^ foire aimable s'il vent qu'on Faimé^ eàv, malgré nia bonûé éiivie de suivre t^ ingfcrnctioûô, il me serait difficile d^eogager Marie à ^'ëprendlre de éâ personne j quant à rengager , lui, à s'éprendre de Marie, c'est ce que la jolie figure de ta nièce saura biêiî faire touteseuleén apposant qne ton flegmatique parent puisse s'édbauiiÊtf m^ se^ pour tomber sérîeusemei^tdanj^Ift passion. Marîelui plftk sansdù^ie; elle plaît à tout le nkmde. Il la retient en plei» air, sous la neige, c'est on ne peut plnsi gtfkat;

il lui parle quelquefois avec douceur^ c'est on ne peut plus poli; mais au bout du compte, qu'est-ce que cela prouve? De ce sauvage mi-civilisé à un véritable amoureux il y a toute la distance d'un philosophe à un homme aimable. Adieu donc.

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