I.ETTRE XI
Paris , ce 9 décembre.
J'ai relu ta lettre; elle est d'un bout à l'autre Fœuvre d'un insensé. Diffuse , obscure , entachée de perpétuelles contradictions^ ellem'étonneetm'épouTante.
Si tu n'étais pas mon ami le plus cher^
je t'al)aiidQpnerai8 à ton malhetir^tànt je trouve indigûe de toi et de moi le sujet qui nous occupe^ mais je trenAle pour ta raison que je veux sauver^ s'il m'est possil^, Car la raison est nécessaire à l'homme^ ne fÙt-ce que pour reconnaître que tout ici4)as est foJie;
i'jai réiQéchi. Tu m'écriras^ j'y liens ^ au besoin , je l'exigerais mèftie^ mon amitié m'en donne le droit, fo veux te suivre dans chaque phase de ta démence. Il me parakxurieux de savoir àqtteUe{>rofon* deur de déraison un homme peut de^ cendre, lorsqu'une passion aussi aveugle que l'aniour se charge de le conduire...
J'attendrai tes lettre3 avec tout Pintérèt qu'il m'est peitnis de donner aux événement les plus extraordinaires -de la vie.. . - '
Mais^avant touty il serait opportun' qile tuTÙe misses au fait de ta parti^.^ ïus-
qu'à cette heure ma vue s'égare. parmi les nombreux ramieaux de ta famille.
Comptons les branches, je te prie. D'a^ bord Marie est ta cousine germaine, c'est bien j Frédéric elle et toi vous êtes donc enfans de trois sœurs qui sont: Tamèare, la mère de Frédéric et madame Darcey, que je suppose morte. Reste une quatrième sœur sans enfans : madame Sophie Camion. Quelle famille !... malheureux Henri! comme la mort a fauché dans tpn champ ! toi orphelin; M. Darcey veuf ', madame Sophie Cambon en puissance de mari> mais veiive de progéniture; La mère de Frédéric sans enfans et sans époux peut-^ètre !!!
— Insensé! et tu fais des projets! tu t'attaches à des créatures vivantes, tu bâtisipour l'avenir, quand la mort fait de larges trouées dans l'arbre de ta luxuriante &mille; quand la mort infotiga-
ble &appe . autour de toi des coups si pressés >et si funestes que le terrain où tu mardies est' jonché de caïkvr^! Là où la mort sème à pleins sillons^ espëres*-tu recueillir autre chose que des cendres?.. ^ Adieu.
Je vis hier au soir ta tante Sophie. Je lui parlai de toi^ mais non de ton amour.
Elle panôssait inquiète de ton long séjour en AuTergne» Elle s'affligeait de ton absence^ et s'étonnait surtout que tu ne misses pas plus d'empressement à révenir, lorsqu'il s'agissait poUt toi de perdre toute chance de nomination à la chaire ' de professeur-suppléant de phi-^ losophie^ place où tu bornais ta modeste ambition. Tu as appris sans doute par les journaux que P***, ton indigne compétiteur, l'a emporté sur toi. Ton absence en est la seule cause. Madame Gambon s'en désole sincèrement, car
SI
cette femme t'aime autant qu'une femme peut aimer, jfe la souffre à cause deeda; maia^mtîâgré cela même, ai f étais bomme à me paasiôQcn^ pour quoi que ce soit au moiide> sois sur que je la dâ:esteqrai9 de tout mon cœur. . . Sa froide politesse touche *a^ limdtes de l'impertinence.
Le pis> c'^st qu'eUb se croit un hm\ de raison : qui.ne.marche pàsi^danssavoie, naufrpig^ ^pn éi^ écùéils.Les fdlote^ de ce tempa luiscmblenittcms plus ou moins malades de la calenture. l^ous ne savoirs ou nous allers ; ce qui nous paraît une île heureuse i^'est qu'ua rocher fertile enlichen^; ejttfîn le vaisseau qui pàrfe notre siècle'^ l'avenir fait eau dé toutes parte 9 ej dgà restitue aux vagues de l'océan ce qu'elle nomme le vide et la turbu-»lènee det nos idées... Gértaes il y a bien qui3ltiu^mbr^ de raison en tda ; mais la mauvais humeur dé ses quarante ans
l'abuse loi^u'eUe dh <|iie Focéan boira tout. Deux.<m trois idées Buraagerooi^ celle-ci entre autres : qiie tont le rèle de la femndbe doit se borner aux fouctipiis de mère. Tel m'est pas absolument tpni ^vis^ je le sais; tii.veux ks £éikiines 'in-* «truites et f(H*tie» ; moi. . . Mais pourquoi te répéteraisHJe œ que je t'ai d^ dit ^ satiété?
Je ne termineBai pa» eetie lettre sens te reprocher tonindif féreace po^r Ibdes* criptif. Quoi! pas unmotsur FAuvergaei pas une ligne qui sente le terroir! rien qui aie colore le cadxeoti tu enfermes ta vie! Datée delaBeausge ou de la Brîé^ la letire ue coulerait en un style ni pfais plat ni moins accidenté. J'ai aouiteni en^ (eâdu vanter les montagnes d^Â^pei^ gne; &is-les moi gravir. A quoi ressend* bleai-ieUes , pourrais^^tu m© rapprendre ? si je m'en &is une idée juste y elles
doivent aVoir plus d'un point de redséinblance avec les femmes : dehors blanchâtres, cœur de. roc et tête de neige.
Dbnne-moi donc quelques détails sur la physionomie générale de ces contrées; ou plutôt ne m'en donne aucun ^ car en vérité je ne s^is rien qui soit digne' de
Tattention d'un homme de sens. Bona-
parte , qui fut assez déraisonnable pour s'éprendre de la gloire, convenait* luimême que « rien ne vaut la peine de rien. r>
Mais pour comprendre cette vérité qu'il reconnut seulement à Sainte^Hélène , n'attendons pas / comme lui, l'heure où la mort viendra nous arracher violemment à nos rêves pour nous re- |d^ongerdans unsommeU où l'on ne rêve plus...
Henri, sois homme, et, si tu tiens à n'être pas trompé dans tes espérances.
ne mets ta foi qu'en un seul Dieu : le néant.
Adieu.. Quand je touche du doigt la base mouvante où nous appuyons nos affections de tous les jours , à peine oséje me donner encore le titre de toa ami.