CHAPITRE V
La médication lactique n’est pas à proprement parler une innovation thérapeutique. Sans remonter au temps de Pline ou suivant certains auteurs, on faisait déjà usage de lait caillé, nous dirons que l'acide lactique a depuis longtemps été employé à titre d’antiseptique dans les affections gastro-intestinales. Hayem a de bonne heure préconisé l'emploi de l'acide lactique dans les infections intestinales aiguës, diarrhées, et dans la fièvre typhoïde et obtenu d’heureux résultats. L’acide lactique est encore employé surtout dans les affections gastro-intestinales des nourrissons, mais ses effets sont inconstants ; c’est un acide organique instable et en parcourant le tube digestifil se neutralise en partie et se transforme en lactate avant d'arriver à l'intestin.
Bien plus, c’est une médication que l’on ne saurait conseiller longtemps en raison des troubles digestifs dont elle peut être la cause en portant atteinte à la réaction gastrique. Pour toutes ces raisons les ferments lactiques ont pris la place de la potion d’acide lactique.
COMMENT AGIT LE FERMENT LACTIQUE. — On a
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précisément voulu expliquer l’action des ferments lactiques par les propriétés bactéricides de l'acide lactique lui-même. Cet acide élaboré par les bactéries agit simplement comme un antiseptique en s’opposant au développement des bactéries de putréfaction. Cette explication trop simpliste ne correspond qu’à une partie de la réalité ; l’action du ferment lactique est plus complexe. La production acide ne résume pas tous les phénomènes vitaux dont la cellule des bactéries lactiques est le siège. Il y a élaboration et sécrétion de substances mal définies et que nos moyens d’investigation ne nous permettent pas de déceler, mais qui en quantité infinitésimale sont capables de réaliser une action empêchante énergique vis-à-vis d’autres micro-organismes. C'est d’ailleurs l’opinion de Bélonowsky.
ETUDE BACTÉRIOLOGIQUE DU FERMENT LACTIQUE.
— Les bacilles lactiques sont innombrables ; les diverses variétés ont été utilisées : Le para lactique, le strepto-bacille de Pasteur, le bacille bulgare ou bacille de Massol.
L'observation clinique a très nettement montré que c’est à cette dernière variété que l’on devra de préférence s'adresser en thérapeutique. Ce qui constitue la particularité essentielle du bacille bulgare c’est une puissance vitale quatre fois plus élevée que celle des autres ferments lactiques. Le para lactique comme le strepto-bacille ne sont que des espèces d’une intensité vitale moindre, d’une faculté de pullulation inférieure.
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Pour ces raisons, elles réaliseront moins sûrement et moins rapidement l'ensemencement du milieu intestinal, sans présenter aucun autre avantage par ailleurs ; il n’y aura donc pas lieu d’employer ces formes atténuées dans un but thérapeutique. Il faudra au contraire s'adresser à l'espèce la plus active, celle qui pousse le mieux, qui se défend avec plus d'énergie, le gros bâtonnet bulgare.
MorPnoLoGre. — Le bacille bulgare se présente sous la forme d’un gros bàtonnet qui rappelle le bacille du charbon, quoique sensiblement moins long 2 à 20 4. Il ne donne pas de spore, c’est un microbe immobile, un bacille facultatif, s’accommodant indifféremment de l’aérobiose ou de l’anaérobiose. Il coagule le lait en même temps qu'il saponifie les graisses, aussi Le lait caillé préparé avec ses cultures présente-t-il un goût désagréable.
Cultivé sur milieu solide il se met en chaînettes et ses articles se raccourcissent ; ses milieux de culture les plus favorables sont le lait, le bouillon peptoné, la gélose sucrée.
ASSOCIATIONS LACTIQUES. — On a songé également à renforcer l'action des ferments lactiques par l'association du strepto-bacille au ferment bulgare. Cette symbiose ne présente thérapeutiquement aucun intérêt. La présence d'un élément moins résistant ne fera que diminuer l'action de l’ensemble.
De plus l'équilibre est difficile à garder dans
Et cette association, l’une des deux variétés empiétant sur l’autre.
DIVERSES FORMES DES FERMENTS LACTIQUES. — Donc, parmi les bactéries lactiques une variété s'impose par sa vitalité intense, sa résistance considérable, c’est le bacille bulgare. Il nous restera à chercher les diverses formes des ferments lactiques et à préciser leurs qualités respectives.
Lair aiGri. — Le lait aigri se présente sous deux formes, lait caillé spontanément par simple exposition à l'air et à une température douce; le ferment lactique qui se trouve dans l'air tombe dans le lait, s’y développe rapidement et d'autant mieux que la température est plus douce; le ferment transforme la lactose en acide lactique d'où réaction acide déterminant la coagulation de la caséine…
Le lait aigri peut enfin être préparé à l’aide d'une culture pure de ferment bulgare.
Quelle que soit la forme sous laquelle on le prescrive nous dirons que le lait aigri n’est indi- ? qué que lorsque le régime lacté absolu s'impose. En dehors de ces cas on doit lui préférer les cultures sèches de ferment lactique pour les raisons suivantes :
7 4° On est aujourd’hui d'accord pour reconnaître que la majorité des entérites chroniques sont aggravées par le lait ;
®æ Les intolérances de l'adulte pour le lait ne sont pas rares;
3° L'acidité du lait aigri est souvent contre-in-
ee diquée par elle-même, il contient huit à dix pour mille d'acide lactique préformé, c’est donc une potion acide qui peut dans certains cas porter atteinte à la réaction gastrique et causer des phénomènes d’intolérance ;
4° Enfin la répugnance qu'ont certains malades pour tout ce qui est laitage s’exagère souvent pour le lait aigri avec ferment bulgare ;
5° De plus la préparation délicate du lait aigri et sa conservation limitée, sont des raisons d’ordre pratique qui rendent cette médication d’un maniement difficile.
Képayr ET Koumiss. — Comme le lait caillé spontanément le Képhyr et le Koumiss sont le siège d’une flore variée dans laquelle les ferments lactiques sont en symbiose avec des levures et divers micro-organismes. Au point de vue thérapeutique ces préparations comparables au lait aigri, sont passibles des mêmes reproches.
Ce sont les divers inconvénients du lait aigri qui ont amené les cliniciens à une autre forme de la médication lactique, les bouillons de culture.
BouiLLons DE CULTURE. — Les bouillons lactiques sont des cultures de bactéries lactiques sur différents milieux liquides. Les plus généralement employés sont des milieux, peptonés maltosés ou sucrés.
Les bouillons présentent les mêmes imperfecions que le lait aigri:
1° La répugnance que certains malades éprou-
RSTreT vent vis-à-vis des bouillons est encore plus grandeque pour le lait caillé ;
2°. Comme le lait caillé le bouillon de culture est acide, et son acidité s'accroît chaque jour. Il risquera donc de troubler la réaction digestive et de causer par son emploi prolongé des intolérances gastriques. On aurait même observé des hématémèses favorisés par l'ingestion de bouillons de cultures lactiques ;
3° Mais ici encore la conservation limitée est une grave imperfection. En effet toute culture liquide perd rapidement son activité pour les raisons suivantes :
a) Appauvrissement du milieu.
Les aliments du milieudiminuent à mesure que les bactéries vivent à leur dépens.
b) Souillure du milieu.
Les déchets de nutrition, qui sont toujours toxiques pour l'espèce qui les a élaborés, rendent bientôt le bouillon impropre à la vie du ferment.
c) Encombrement.
C’est là une loi biologique sans exception, tous les bactériologues savent qu’il est nécessaire pour conserver une culture dans son activité de faire un réensemencement fréquent (toutes les 12 ou
.24 heures).
4 Nous ajouterons même que dansles bouillons peuvent exister des impuretés assez rares pour passer inaperçues au microscope mais qui, au bout d’un temps plus ou moins long, finiront par envahir la culture à mesure qu'elle s’affai-
blira et par se substituer au bacille lactique.
Tant que le bouillon est frais et que la culture est vivace les impuretés ne se développeront pas, mais les bactéries vont pulluler en transformant les sucres en acide lactique ; à mesure que les sucres diminuent la teneur en acide lactique augmente, et le milieu est de moins en moins favorable ; bientôt les bacilles lactiques dégénèrent, leur vitalité s’atténue et ils disparaissent d’un milieu ne répondant plus à leurs exigences vitales. C’est alors que les rares impuretés passées inaperçues, pourront eniamer une lutte efficace et se substituer au ferment qui n'aura plus la force nécessaire pour les tenir en respect. Le flacon de culture resté hermétiquement clos, présentera après quelques semaines une flore essentiellement différente, dont le ferment lactique en poursuivant son évolution aura préparé le terrain. Il résulte de cette constatation bactériologique qu'il ÿ aura toujours lieu de redouter avec les cultures liquides anciennes une substitution de flore qui peut ne pas être sans danger.
C'est pourquoi le bouillon de culture ne pourra être conseillé qu’à proximité d’un laboratoire préparant chaque jour des cultures fraîches.
Pour toutes ces raisons, l'administration des bouillons à été abandonnée dans la pratique et les formes sèches ont pris leur place.
FoRMES SÈCHES. — Les préparations sèches ont permis à la médication par les ferments lactiques d'entrer dans la pratique ». Des données bacté-
riologiques indiscutables établissent que la plu- part des microbes sont susceptibles à l’état sec, d’une conservation indéfinie en adoptant un état de vie ralentie sans échange et sans exigence vitale. ;
La vie ralentie s’observe dans toute l'échelle des cellules vivantes, tant animales que végétales. C’est ainsi que le grain de blé conservé pendant des années ne perd pas sa faculté de germer.
C'est un état de défense.
On sait d'autre part qu’il suffit de plonger dans l'eau une poignée de foin même desséché depuis des années pour voir pulluler des micro-organismes de toutes sortes.
Il en est de même des bactéries lactiques qui présentent au plus haut point ce pouvoir de reviviscence après un long sommeil. Nous savons en effet que si l’on expose à l'air un bol de lait stérilisé, les bactéries lactiques s'y déposent et s’y développent, c’est ainsi que le lait exposé à l'air libre semble cailler spontanément. Ces bactéries tombées avec les poussières de l’air étaient desséchées depuis un temps indéterminé peutêtre très long, et instantanément elles reprennent leur vie intense. ; Il nous a été donné de démontrer cette parfaite conservation de la vie des cultures lactiques desséchées par l'expérience suivante que nous avons réalisée nombre de fois au laboratoire de notre maître M. le docteur Macaigne.
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Nous prenions deux ballons que nous ensemencions l’un avec des cultures lactiques liquides, riches, en pleine activité, l’autre avec des cultures sèches préparées depuis plus d’une année, nous les portions tous les deux à l’étuve à 38° pendant 24 heures. L'examen bactériologique nous montrait dans les deux cas une richesse et une activité identique à tous les points de vue.
La vitalité des bactéries lactiques sèches est donc intacte. Et ces cultures qui lorsqu'elles sont bien préparées sont absolument inodores ne provoquent aucune répugnance, aucun dégoût.
IxxocuiTé.—Le fermentlactiqueaffirme Cohendy ne cause aucun trouble apparent. Nous nous sommes soumis pendant huit jours à l'ingestion quotidienne de doses massives dix fois supérieures aux doses suffisantes (30 comprimés par jour) sans en être le moins du monde incommodé. Et nous avons observé des nourrissons de quelques semaines auxquels on faisait ingérer des doses massives (8 à 10 comprimés par jour), sans jamais noter d'alerte.