I. — L'importance du rôle blologrî<lue des diastases
La connaissance des effets qu'exercent sur l'organisme les solutions de métaux divisés à l'extrême, projette une lumière presque inattendue sur de hauts phénomènes biologiques, et permet de concevoir quelques grandes espérances pour l'interprétation fonctionnelle et le traitement de certains actes pathologiques, encore tien mal connus, des maladies infectieuses et des maladies de la nutrition. C'est comme une nouvelle fenêtre ouverte sur un monde encore peu exploré et qui, hier encore, n'avait été entrevu que par quelques rares adeptes.
Maïs, pour.la complète intelligence du sujet, il faut, préalablement, revenir sur plusieurs points de l'histoire microbiologique vécue en ces dernières années.
Naturellement, c'est à Pasteur qu'il convient de remonter d'abord, pour concevoir ces difficiles questions. Ce grand savant, qui fut Ihin des restaurateurs les plus élevés de la conception vitaliste, a posé comme base de la chimie l>iologique moderne cet axiome que toute fermentation est essentiellement corrélative d'un acte vitalj qu'elle commence et finit avec cdui-ci, qu'il n'y a pas de fermentation alcoolique, par exemple, sans qu'il y ait simultanément, organisation, développement, multiplication de son ferment, c'est-à-dire vi*j poursuivie des ferments déjà formésj ce qui si^. résume en cette brève formule : pas de fermentation sans vie antérieure.
Puis, cette donnée originelle s'est étendue. Les cellules vivantes ont été assimilées à des ferments figurés. Tous les actes chimiques de la vie animale ont été identifiés avec les fermentations dont le domaine biologique s'est en quelque sorte confondu avec la chimie vitale elle-même.
Ces actes chimiques qui s'accomplissent et dans les protoplasmas et daus les plasmas péricellulaires (hydratations et d^'sliydratations, oxydations et réductions, dédoublements et synthèses) sont, comme le dit Aflmakd Gautier, en relation étroite et certaine avec le tbnctionnement des molécules dernières qui servent à construire les protoplasmas cellulaires, avec les transformations qui s'opèrent dans ces molécules, ainsi qu'avec le mécanisme de ces traîisformations*
Le ferment figuré et la cellule ne produisent donc pas les actes chimiques précédents à l'aide de quelque mystérieux archée ; ces actes sont en rapport avec la constitution chimique des principes immédiats des protoplasmas ou sont produits par des agents engendrés par ces protoplasmas eux-mêmes, mais pouvant manifester leur activité en dehors de la cellule. Ces agents sont les ferments solubles, dénommés encore diastases, zymases ou enzymes.
L'école pastorienne primitive enseignait que sans cellule, sans microbe, sans corps doué de vie, il n'y a pas de production zymasique possible, doûc pas de fermentation, pas d'acte chimique vital. C'est la vie qui engendre la vie; une séparation infranchissable encore séparerait les actes vitaux des actes purement chimiques du laboratoire, et le chimiste ne saurait accomplir in vitro le plus infime de ces actes vitaux sans avoir recours au microbe ou à la cellule vivante chargés de donner l'impulsion primordiale de la réaction. Telle est la doctrine, tel est le dogme admis tout récemment encore.
Mais déjà Duclaux ébranle une des assises du dogme quand il écrit : « La nutrition, quelle que soit sa complexité, s'accompagne dans tous les cas de la combustion de certaines substances qui sont stables à la température ordinaire et qui pourtant sont détruites par la cellule vivante. Cette véritable combustion estelle le résultat de ce qu'on appelait autrefois la force vitale, c'est-à-dire d'un ensemble de forces organiques
et inorganiques que la vie seule pouvait discipliner et faire concourir à un but, ou bien, au contraire, est-elle ré^ductible à une force unique capable de fonctionner en dehors de la cellule et de l'organisme? Il y a quelques années, la science était v^taliste et aurait répondu oui à la première question. Aujourd'hui, elle répond non à la première question et oui à la seconde, depuis qu'elle sait faire respirer de l'hydroquinone et de l'acide pyrogallique » (1).
L'évolution pressentie par Duclaux, est en train de s'accomplir. Des travaux récents, dont la portée est considérable et que nous sommes en train, G. Bardet et moi, d'appliquer à la thérapeutique fonctionnelle, ont montré que, non seulement des oxydations, mais encore des actes chimiques de divers ordres, équivalents en principe, soit aux fermentations microbiennes, soit aux réactions chimiques engendrées par la vie cellulaire, peuvent être mises en train par les corps les plus éloignés de la vie et même de la chimie organique, puisqu'il s'agit de métaux, préalablement placés dans des conditions particulières de leur constitution purement physique. De sorte que plus l'on va, plus l'on se rapproche du concept qui voit dans les actes vitaux de simples transformations de l'énergie.
«La vie, dit Armand Gautier (2), c'est l'état de fonc-
(1) Duclaux, Traité de Microbiologie, t. II, p. 566.
(2) Armand Gautier, Leçons de chimie biologique normale et pathologique. Deuxième édition, p. 814, 1897.
LES" FERMENTS METALLIQUES. O
tionnement de ces agrégats qui empruntant toute leur énergie au monde extérieur, la font, grâce à leur organisation définie, concorder vers un but commun. Les organes delà molécule, comme ceux de l'être tout entier, sont, à la façon de nos instruments de mécanique, de nos piles, de nos aimants, de nos prismes, de véritables machines directrices qui, modifiant l'énergie dans sa forme, jamais dans sa quantité, et la transformant suivant leur structure propre, la font ainsi passer par une succession régulière d'actes physico-chimiques de nutrition, d'accroissement, de conservation, de reproduction que nous nommons l'état de vie. A ces manifestations viennent s'ajouter, chez les animaux supérieurs, ce que nous appellerons avec Spinosa, la vue intérieure, c'est-à-dire ce sens intime qui nous donne la connaissance des impressions reçues, de leur forme, de Tordre de leur succession, et l'aptitude à en voir les rapports, quelquefois les causes et l'enchaînement, phénomènes mystérieux de la conscience et de la pensée qui échappent à la fois à l'expérimentation et à la mesure et qui font partie du domaine métaphysique que nous ne devons pas aborder ici. »
Toutes réserves faites sur les modifications qu'imposent les acquis de la science contemporaine à la vieille théorie de Liebig, c'est à elle que nous tendons à revenir, puisqu'il considérait les phénomènes de la vie comme dépendant de modifications particulières et alors inconnues des mouvements moléculaires.