B. — LE LOTUS ET LE LIS(?) DU SUD SUR LE NAOS
Les représentations du dieu ithyphallique sont presque toujours accompagnées, soit de la hutte conique ou cylindrique, munie ou non du portique, que nous venons d'éludier, soit d'une façade de naos surmontée de deux faitues entre lesquelles est intercalée une double plante, sur la significalion de laquelle on a presque autant disserté que sur la hutte elle-même. Mais il est extrêmement rare que ces attributs sojent représentés tous les deux derrière le dieu, comme c'est le cas dans la scène qui nous occupe. Nous avons, en effet. ici ensemble la hutte et le naos aux plantes; par contre, sur le toit du naos manquent Îles lailues et seule se dresse la double plante à longue lige insérée dans l'anneau 0.
Jollois et Devilliers n'avaient pas manqué d'observer la présence de celie double plante, dans laquelle ils avaient cru reconnaître, avec une imagination assez complaisante, des «vrilles de vigne»Ü}. La fleur supérieure est, en réalité, si fortement slylisée que son identification n'est pas alsée : on doit, me semble-t-1l, y reconnaître une fleur de lolus (Nymphaea caerulea}. Quant à la fleur inférieure, à l'intérieur de laquelle la précédente vient s'insérer, et dont la tige est toujours figurée très longue, elle est également très stylisée el difficile à reconnaitre. Si l'identification avec le lis du Sud était permise, nous aurions peut-être à expliquer cette union des deux fleurs symboliques du Nord (lotus) et du Sud (lis) comme caractérisant La royauté de Min sur les deux moitiés de l'Égypte. .
Quoi qu'il en soit de cet essai d'explication, la double fleur n’apparaît sur les représentations du dieu Min ou de ses similaires qu'à partir du : début de la XVII dynastie, tandis que les laitues caractéristiques de Min se rencontrent dès l'Ancien Empire. Devons-nous, peut-être, attribuer la possession de cette double fleur en propre à Amon de Thèbes, qui l'aurait apportée et transférée à son voisin de Coptos? On pont suivre, en Lout cas, celte double fleur à toutes les époques postérieures à la RANOE dynastie, jusqu'à la dernière période romaine.
() Description de l'Égypte, Antiquits, 2° édit. t. IL
® CF Jéquier, Rec. de‘trav.; XXVI, p. 174 et Bulletin de l'Inst. franç. d’Archéol. orient., VI, p. 36; Foucanr, He de l'Inst. franç. d'Archéol. orient., XXIV, P- 149, note 5.
Les deux plus anciens exemples représentés se lrouvent, à ma connaissance, au petit temple thoutmôside de Médinet Hahou . Les deux représentations sont, à la vérité, si muulées qu'elles ne permettent pas de reconnaître si la fleur inférieure reposait, ou non, sur le support en forme de porte ou de naos que nous voyons dans l'exemple de la «sortie» de Min ®). De nombreux exemples de cette double fleur sont également gravés sur les blocs de l'édifice d'Hatchepsout et de Thoutmôsis IIT qui ont été retirés de la maçonnerie de l'aile nord du pylône d'Amenophis IT à Karnak, dans laquelle ce dernier les avait remployés (5). De même sur la stèle de Thoutmôsis IT au Musée de Turin reproduite par Lanzone (*, sur une stèle de la XVIIT dynastie au Musée de Stuttgart et au temple de Louxor (époque d'Amenophis HIT) (fi.
À partir de la ATX* dynastie, cette double fleur repose directement sur le support en forme de porte, dont elle était restée jusqu'à ce moment séparée par un vide : par exemple sur la stèle n° 652 [306] du British Museum, originaire de Deir el-Bahani 0}, et sur la stèle de l'an 29 de Ramsès II, originaire de Coptos et conservée au Musée du Caire fl. Nous arrivons ainsi à l'époque exactement contemporaine de la représentation de la «sortie» de Min qui nous occupe. Après quoi, les exemples de cette double fleur isolée sur son meuble-support, sans laitues pour lencadrer, se font beaucoup plus rares; elle n'apparaît plus à nouveau que sur les stèles n° 22168 et 22209 du Âlusée du Care, datant Le l'époque gréco-
romaine.
OL, D., HI, 7eeti7e.
® CE Kees, Der Opfertanz des aegyptischen Kônigs, p. 237. 61 Lecraw-Navize, L’atle nord du pylône d’Amenophis IIT à Karnak (Annales du
Musée Guimet, t. XXX , 1902, p. 1 et suiv. el pl. VIIT À, IX B, X A-B, XI A-B, XIII B
et XVI A-B).
) Dizionario di Mitologia, pi. CCCXXXIIE, n° ».
61 Sprececserc-Pônrner, Aegyplische Grab- und Denksteine aus süddeutschen Sammlungen, 1, pl. XVI, n° 29.
(9 Gayer, Le Temple de Louxor, pl LXXIV.
3 British Museum, À Guide 10 the Egyptian Galleries (Sculpture), 1909, p. 181- 182 (photographie) et Hieroglyphic Texts from Egyptian Steluo, etc., Brit. Mus., Part VI, pl. 48.
® Journal d'entrée, n° 30770 bis. CF. Pere, Koptos, pl. XVIIL.
Lès le règne d'Haremheb (début de la AIX° dynastie), celle représenlation a, en effet, commencé à céder le pas à une autre, qui a cherché à combiner la double fleur avec les laitues (, Au lieu d'apparaître seule sur son meuble-support en forme de façade de naos, la double fleur sera désormais presque toujours insérée entre deux laitues verticales, stylisées et schématisées en forme d'arbres | qu'elle dominera hautement par suite de la longueur démesurée de sa frêle tige. Cette représentation, qui accompagnera dorénavant le dieu nthyphallique sur la presque totalité de ses figurations, est trop connue pour qu'il soit nécessaire de nous y allarder plus longuement (), Je me bornerai à mettre en relief ceci : la représentation nouvelle est une fusion entre le symbole des laitues, usité dès F'Ancien Empire, et le symbole de la double fleur isolée, employé seulement à partir de la ÀVIIT dynastie; mais avant l'époque d'Haremheb, on rencontre derrière le dieu de la génération, soit les laïtues, soit la double fleur, Jamais les deux symboles ensemble.
J'ai employé pour désigner le dernier de ces symboles, celui qui esl figuré dans le tableau du second épisode de la cérémonie de la «sortie» de Min, l'expression double fleur, et j'ai observé que certains avaient era pouvoir reconnaître dans la fleur supérieure une fleur de lolus}, d’autres une fleur de lis, tandis que personne ne s’élait jamais préoccupé d'identifier la fleur inférieure. Les artistes égyptiens semblent, en effet, s'y être euxmêmes trompés, en interprétant parfois très franchement ce symbole comme
( Pour le symbole des laitues, voir ci-dessous, dans la description du 3° épisode de la fête.
7 Voici comment s'exprime, au sujet du lotus figuré entre ces À. M. G. Foucart (Bulletin de l'Inst. frang. d’Archéol. orient., XXTV, p. 149, note 5) : «Le lotus figuré souvent entre ces ; est une insertion de date postérieure, et, je le suppose, mais sans arguments bien probants, un rattachement au symbolisme solaire de l'astre apparaissant à l'Orient entre les deux ‘“Sycomores de Turquoise”’». Il va sans dire que, puisque les prétendus sycomores sont, en réalité, comme nous le verrons plus loin, des laitues, celle ingénieuse explication porte absolument à faux. .
G) C'est la représentation que Ad. J. Reïnach (Annales du Serv. des Antig., XI, p- 198, note 1) a désignée sous le nom d'autel aux arbres et au lotus, par opposition avec le simple autel aux arbres, connu dès l'Ancien Empire.
( Telle était encore en 1927 l'interprétation de M. Scharff (À. Z., LXIT, p. 88): eine Lotusblume. |
une fleur). Mais 1! semble qu'on doive plutôt linterpréter comme un éventail ou un écran {ce que les Anglais nomment un Sunshade et les Allemands un f'ächer, ou mieux, suivant l'expression de M. H. Kees, un Gottesschatien P}, Cet objet, qui paraît avoir joué vis-à-vis du dieu surlout un rôle de protection, affectait primilivement la forme d'un «écran circulaire avec un secteur enlevé dans la partie inférieure, ayant à peu près la forme d’une feuille de lotus, et fixé sur une tige droite » #). Les formes les plus anciennes de cet écran sont ? et î: mais elles s'altérèrent peu à peu en se compliquant, si bien qu’au début du Nouvel Empire l'écran-protecteur était devenu de plus en plus semblable à «un grand éventail de plumes montées sur une longue hampet#}». La forme à plumes apparait, à côté de la double fleur (lotus et lis du Sud) et alternant avec elle, sur quelques-uns des blocs d'Hatchepsout retirés du pylône d'Amenophis IT à Karnak, et ce sont ces plumes garnissant le bord supérieur de l'écran qui, plus ou moins défigurées par l'imaginalion des décorateurs des époques postérieures, ont fini par faire croire aux artistes à l'existence de fleurs.
Cet écran-protecteur, destiné peut-être à défendre le dieu contre les ardeurs solaires lorsqu'il sortait à l'occasion des processions rituelles, portail le nom de $ WI] = Hjbt (copte 2xe18c, bnisi), littéralement combre ». Dès le début de la XVI dynastie, 1l nous apparait donc comme Pun des trois objets symboliques essentiels du culte de Min, les deux autres étant la butte-sanctuaire propre à ce dieu et les plantes de laitue. LL s’ appelait aussi «ombre du dieu», et ce dieu n'est pas un dieu quelconque, mais précisément le dieu ithyphallique : c'est ainsi qu'à la ligne 9 de l'inscription biographique d'Ânena, il nous est dit qu'on a sculpté en or sur
l'une des portes du temple de Karnak T7 #6) «ombre divine de Minn(.
() Par exemple au temple de Séthi I" à ii cf. Capart, Le Temple de Séti 1° à Abydos, pl. XXIT et XXII.
G@) Der Op'ertanz des ägyptischen Kônigs, p. 128.
GS) CF. Jéquier, Les frises d'objets des sarcophages du Moyen pie: 1991, p. 254- 255 et fig. 670-671. Sir FI. Petrie penchail en faveur d'une feuille de palmier, : identification contre laquelle s'est élevé avec raison M. Kees (op. cit., p. pu
(Cf. Jéquier, doc. cit., et Kres, loc. cit. ee
6) Serse, Urkunden der 18. Dyn., p. 56, et traduction, p. 30 et note 11 : der Gottesschatten; Breasren, Ancient Records, N, $ 104 : the Divine Shatow. |
( Ou peut-être plutôt, puisque nous sommes à Thèbes, rl’ombre d'Amon ithy-
De même l'inscription du Spéos Artemidos nous apprend (1. 28) que les portes d’un temple, impossible à identifier, étaient en bronze, lombre-dudieu qui les surmontait élant en électrum rehaussé par 4 $ FT « Celuiqui-est-haut-emplumé», c'est-à-dire par l'image du dieu itbyphalliquel). Le dieu ithyphallique était donc considéré comme Île protecteur de ces porles, et ce serait aussi la même idée de protection qui serait indiquée sur les scènes où ce dieu, qu'il soit appelé du nom de Min ou de tel ou tel autre nom du dieu de la génération, réunit derrière son image, en un seul et unique motif, les trois objets symboliques constituant la caractéristique de son culte, à savoir l'ombre protectrice, les plants de laitue et enfin le support en forme de façade de naos. Tout cela à été fort clairement mis en évidence par M. H. Kees, dans son livre Der QE des ägyphschen
(énigs 0, el je n'y insisterai pas davantage.
* phalliquer; nous savons, en effet, par plusieurs autres Lexles, que cette ombre du dieu» avait la forme d'un bélier, l'animal consacré à Amon. |
(1 CF. Recueil de travaux, 1. VI, planche entre p. 20 et 21. Voir aussi Breasre», Ancient Records, IT, $ 889, note«, pour une série de références à divers textes faisant mention de celte rombrer où rombre dvinen. |
® Leipzig, 1919. Voir surtout aux pages 127-128.