LE PAVOIS, LA STATUE ET SES ACCESSOIRES
Ayant été retirée du naos où elle était renfermée, la statue divine s’est jointe à ce dernier cortège.
Debout sur un riche pavois, elle est portée par 2 prêt res ( à tête rasée. Des prêtres agitent à boul de bras, en avant el en arrière de la stalue, de hauts bouquets montés, des flabellums, des chasse-mouches et de larges éventails. Une tenture décorée de rosaces recouvre complèlement la litière et retombe de chaque côlé presque jusqu’au sol. La statue ne repose pas sur celle tenture même, mais sur Île petit socle = servant ordinairement de piédestal au dieu ithyphallique. Un prêtre la maintient en équilibre à l'aide d'une corde (?) obliquement tendue et fnée à la couronne dont est coiffée la statue. Une petite figure royale coiffée du bonnet blanc de Îa Haute-Égypte est agenouillée devant le dieu sur le devant du socle = el lui fait l'offrande du vin ©? comme dans l'épisode précédent, landis qu'une autre petite figure royale coiflée du klaft est debout derrière le dieu; cette dernière repose sur l'arrière du socle = et tend la main gauche dans la direction des jambes du dieu.
Derrière le pavois divin, sur deux registres superposés qui représentent probablement, comme dans le cortège du premier épisode, la moitié de gauche (registre supérieur) et la moitié de droite (registre inférieur) du défilé, des prêtres, la tête rasée, portent les attributs caractéristiques «faisant partie, comme l'a dit M. G. Foucart, du matériel canonique du dieu » (4), | |
Ces attributs sont au nombre de deux (). En haut, tenu à deux mains par deux prêtres, dont celui qui marche en avant détourne la tête et le buste dans la direction de celui qui marche en arrière, c’est un objet rectangulaire, probablement assez léger, quoique de dimensions impor- tantes. Nous en sommes encore à ignorer ce que pouvait bien être cel objel.
® Jollois et Devilliers ont reconnu 94 prêtres, tandis que d'autres savants n'en ont distingué que 20. La vérité est que la photographie permet de reconnaître nettement à Médinet Habou 11 porteurs d'avant, mais seulement 20 jambes, et 11 porteurs d'arrière, ceux-ci avec 22 jambes. Le dernier personnage d’arrière, plus grand que les autres, ne semble pas être un porleur, car la litière ne repose pas sur son épaule. . 1 El non rles prémices de l'inondalion», comme l'ont supposé Jolluis et Devilliers.
® Bulletin de Inst. franç. d'Archéol. orient., XXIV, p. 149.
(9 Il est assez probable que ces allributs, de même que les autres insignes et emblèmes divers prenant part à la procession, étaient, ainsi que l'a pensé M. G. Foucart (in Hasrncs, Encyclopædia of Religion and Ethics, vol. V, p. 856, article Festivals and Fasts), des survivances d’un très curieux fétichisme archaïque.
Jollois et Devilliers, obsédés par l'idée (fausse) que la cérémonie était un triomphe militaire, l'ont considéré comme «une grande tablette où devaient être inscrites les victoires du héros et son triomphe auguste ». « Peut-être, ajoutent-1ls, était-elle destinée à perpétuer le souvenir du sacrifice qu'il vient d'offrir. » Rougé a supposé qu'il s'agissait d’ un voile (ou d’une étoffe) tendu sur deux monlants verticaux dont les extrémités inférieures el supérieures débordent en dehors. On pourrait songer, avec M. Daressy, à une sorte de paravent, encore que rien ne puisse nous faire supposer qu'un pareil meuble ait élé employé dans tel ou tel des actes rituels de la cérémomie. Legrain, dans son étude sur les sancluaires de Karnak, a décrit cet objet comme un «rideau rouge que tendent deux piquels dont la partie supérieure est ornée de deux têtes d'épervier», puis comme un «écran rouge», el a déclaré qu'avec «la caisse où poussent Îles +6 ab» ou «la caisse aux plantes abou », 11 faisait partie du «mobilier » du dieu Kamoutef (} M. Foucart a répété celle définition, «un rideau rouge Lendu sur deux piquets » et a observé, toujours d'après Legrain, que cet objet, omis sur la représentation du temple de Louxor, figurait, par contre, outre le temple de Médinet Habou et le sanctuaire de granit de Karnak, à Îa procession du temple de Ramsès IUT à Karnak 2). |
Quant à l’autre attribut du dieu de la génération, celui qui est représenté au-dessous de ce prétendu paravent, 11 nous est, au contraire, très familier et nous en connaissons un nombre important de représentations, qui toutes, d'ailleurs, ne sont pas absolument semblables les unes aux autres. Il s’agit d’une sorte d’escabeau ) muni d’un brancard et porté sur les épaules par quatre prêtres, deux à l'avant et deux à l'arrière. Sur cet escabeau, qui est décoré de quatre rosaces aux angles de ses faces latérales et surmonté de la corniche égyptienne usuelle, se dressent vertica-
(1 Bulletin de l'Inst. franç. d’Archéol. orient., XII, p. 58 et pl. VI, n° 4.
® Ibid, XXIV, p. 149 et note 5. — Pour cette dernière procession, voir ci-dessous, chap. x1, section 3.
® Une caisse (Jolloïis et Devilliers, Daressy, Jéquier; Lecrain, Bulletin de l se frane. d’Archéol. orient., XIII, p. 58); un coffre (Rougé); un autel en for me de naos (Ad. J. Rervacy, Annales du Serv. des Antig., XI, p. 198, nole 1); un coffret mystérieux (Foucart, Bulletin de l’Inst. franç. d'Archéol. orient., XXIV, p. 149); the «box» of Min (Fovcarr, in Hasnines, Encyclopædia of Religion and Ethics, vol. V, p. 856).
Fr
lement einq plantes, dans lesquelles la plupart des éditeurs antérieurs (Jollois et Devilliers, Rougé, Daressy, Drexler U), Jéquier ©}, Ad. J. Reïrnach (}, par exemple) ont cru reconnaître des arbres : «quatre personnages..... , disent les savants de la Description de l'Égypte, portent dans une caisse des arbres, dont on a seulement figuré la masse, et qui ne se trouvent probablement ici représentés que parce qu'ils sont les plus beaux résultats de Ja végétation; c'est sûrement un des altributs qui indiquent l'influence puissante de la divinité sur tout ce qui végèle». Mais nous sommes aujourd'hut fort bien renseignés sur l'identité de ces prétendus arbres stylisés, dans lesquels Legrain et M. Foucart, sans les interpréter cependant de façon correcte, ont été parini les premiers à soupçonner des plantes. Il s’agit, ainsi que nous l'avons déjà vu plus haut, à propos de la description de la scène d'offrande constituant le deuxième épisode de celle cérémonie, de laitues, végétal spécialement! consacré au dieu de la viriité fécondante et génératrice en raison de ses prétendues verlus aphrodisiaques. | |
Les deux plus anciens exemples de cette représentation derrière le dieu Min datent, à ma connaissance, du règne de Pepi I" (VI dynastie) :
a) Sur un rocher de l'Ouâdi Hammämät, représentation depuis longtemps connue, reproduite, décrite et commentée (fig. 1} (5).
b) Sur l’une des stèles-décrets trouvées en 1 9 1 0 à Coptos par MM. R. Weill et Ad. J. Reinach {Journal d'entrée au Musée du Caire, n° 418go) (fig. 2).
(9 Cf. l'article Min in Roscuer, Ausführliches Lexikon der griech. und rôüm. Mythologie, Band IT, col. 2976-2977.
() Bulletin de l'Inst. franç. d'Archéol. orient., VI, p. 36.
(9 Annales du Serv. des Autig., XI, p. 198, note 1.
(9 Voir ci-dessus, p. 153.
© L., D., Il, 115 e; Serue, Urkunden des alien Reichs, 1, p. 96; Couvar et Monter, Les inscriptions... du Ouëdi Hamméämät, n° 63, pl. XVI et p. 59: À la bibliographie donnée par M. Breasted (Ancient Records of Erypi, 1,$136,notea)ily a lieu d'ajouter L. Ketwer, À. 7., UX, 1924, p. 141. Noter, en passant, que les références données par M. Montet (op. cit., p. 59) sont inexactes; au lieu de Waiz,, Décrets royaux, pl. IV, il faut lire : pl. VII, et au lieu de Navie, The Temple of Deir el Bahari, NI, pl. 81, il faut lire : I, pl. XX.
(3 R. Waizc, Les décrets royaux de Coptos (1912), pl. VII et P. ae Cf. Serne, Gôtting. Gelehrte Anzeiger (1912), p. 718- 719
Sur ces deux représentalions, les plantes sont d'une hauteur telle qu'elles alteignent le sommet des plumes surmontant le mortier du dieu. Elles sont verlicalement dressées à même le socle = sur lequel reposent les pieds du dieu; mais à l'Ouâdi Hammämâi, ce socle, très élevé, est divisé en un
Fig. 1. Fig. 2. Fig. 3.
quadrillage sur lequel j'aurai à revenir. Les planics ne sont pas encore stylisées comme elles le seront plus lard et laissent voir toutes leurs parlicularités caractéristiques.
Pour la période intermédiaire entre l'Ancien et le Moyen Empire, nous avons également deux représentations originaires de Goptos el datant du roi Noubkhopirré-Antef(t; les trois plantes sont encore ici aussi haules que le dieu (fig. 3). |
Pour le Moyen Empire, nous avons encore deux bons exemples :
a) Sur la stèle n° 20089 du Musée du Caire (fig. 4)l);
b) Sur le pilier P 4 trouvé l'an dernier par M. Chevrier dans le remplissage du IL pylône du temple de Karnak (époque de Senousret I”). Le dieu n’est déjà plus Min, mais Amon-Ré ithyphallique de Thèbes.
Les trois plantes dépassent de beaucoup le sommet de la Lête du dieu el
9 Perrte, Koptos, pl. VI, n° 6 el 12, et p.
®) Lanceel Scnèrer, Grab- und Denksicine des mitileren Reichs, À, p. 108; IV, pl. VII et pl. GXVIE, n° 1005.
atteignent jusqu'aux deux tiers de la bauteur de ses deux hautes plumes
(fig. 5)0).
. Me Le 73 FA.
Sue n NE Ra Sous la XVII dynastie, le 4 ve LL , sur .,. 72 EE , temple de la reine Hatchep- | & Alf sout à Deir el-Babari nous Fo 4) , Ju1% JE | a conservé deux exemples de 1 hd te | À . | PA ET PNR 7.
cetle plante), qui sont les Fig. 4 UV R es : FE : ON se 4 derniers en date où le décora- à LS DTESE : ne AA lj ca leur ail eu encore conscience HAT À Ps EE de la nature exacte du végétal LE Fe - | e EN qu'il représentait (fig. 6 et 7). LA ‘ 4 ZA { “ Désormais, en eflei, Îles Piel 4 2 : ep arlistes égypüens, perdant UE toute notion de la significa- 7 .
G Lu
üon du symbole qu'ils auront à reproduire, vont se melire
à schémaliser et à styliser ces plantes de facon telle qu'il .
P , k q Fig. B. É Fig. 6.
ne sera plus possible de Îles
reconnaître, et qu'on pourra être amené à les prendre pour des arbres.
ie a] A
CPE “.*
Fig. 7.
ü) É , Rapport sur les travaux de Karnak en 1 929-1 930 (in À inales du Serv. des Antig., XXX), pl. Il, en bas et à gauche. &@) Navize, The Temple of Deir el Buhari, vol. 1, pl. XX et vol. V, pl. CXLI.
Les savants ont, en effet, beaucoup disserté sur la significalion qu'il
convient d'attribuer à ces plantes symboliques régulièrement associées à l'image de Min. Certains ont pensé pouvoir rattacher ce symbole à l’un des principaux caractères de ce dieu : Min étant le principe générateur, le dieu de la génération, aussi bien végétale qu'animale, peut-être avant tout le dieu de la fertilité terrienne, de la végétation et de l’agriculture, il était naturel que des végétaux lui fussent consacrés et fussent représentés à côté de lui sur les monuments. Wilkinson, par exemple, a considéré Min comme le dieu des jardins et a voulu expliquer par ce caractère la présence d’un ou de plusieurs arbres sur l'espèce d’autel ou de table qui accompagne son image (1. Lanzone ®} et Tiele ®) ont également parlé d'arbres, de même que Jollois et Devilliers (dans la Description de l'Égypte )(®, Drexler (dans l'article Min de l’Ausführliches Lexikon der griechischen und rômaschen Mythologe de Roscher)), W. Max Müller 6, Jéquier , Ad. J. Reinach(®) et Eduard Meyer ®. Ce dernier est allé jusqu'à préciser qu'il s'agissait de cyprès M}, {andis que Rochemonteix s’est prononcé en faveur du sycomore U}, Gayet pour le perséa (1%), George Saint-Clair pour la feuille de figuier M), Sir Fi. Petrie pour la bractée de a feuille de palmier (palm spathe) (4),
(9° Manners and Customs, [l, p. 184-187.
@ Dizionario di Mitologia, pl. CCCXXXIT, 4 et SE 1 el p. 944 el 943 : un boschetto d'alberi (7).
&} Histoire comparée des anciennes es de Énpte, p. 82. Antiquités, 1. IL.
® IL. Band, 9. Abteïlung, col. 2976-2977.
@) Eryptological Researches, vol. I, p. 35, et Epyptian Muthology, p. 138-139. (1 Bulletin de l'Inst. franç. d'Archéol. orient., VI, p. 36. ® Annales du Serv. des Antig., XI, p. 198, nole 1 : autel en forme de naos supportant deux arbres stylisés».
OÙ Geschichte des Altertums, 1, p. Ta $ 58. | (9) Jbid., I, 2°, $$ 180 et 183, et dans Roscuer, Lexikon, elc., II. Band, 9. Abteilung, col. 2773. À celte identification s’est rallié Arthur J. Evans (The Mycenaean Tree and Pillar Cult, in The Journal of Hellenic Studies, XXI, p. 99 et suiv.). C9 Aegyptos et Danaos, in Recueil de travaux, VIII, p. 193. (9 Le Temple de Louxor, p. Lo, 50,73, 85, etc. (8) Creation Records discovered in Egypt, LL. p. 410. C9 Koptos, p. ak.
et M. Daressy pour l’acacia 1), Enfin Legrain en 1913 y a vu «des figura-
tions de plantes semblables à celles que tiennent souvent à la main Îles statues cubiques consacrées dans les temples thébains » (2), et dans son livre posthume Les Temples de Karnak, 11 avait déjà renoncé à faire de Ja plante ab un arbre, el y voyait un légume . Enfin M. G. Foucart, à propos de ce qu'il appelle «deux étranges figurations d'arbres ou de plantes», observe que «ce sont bien des arbres dans la figure reproduite par Lanzone»), mais qu'&on les a souvent dessiriés à la manière de gros épis imbriqués, ou encore comme des épis de dourah (?} » (),
C’est à M. V. Loret que revient le mérite d’avoir reconnu le premier, en 1892 (9, la Lactuca sativa L. dans la plante figurée, parmi les offrandes, dans la plupart des tombes, qui avait été identifiée Le Unger avec l'artichaut et par certains autres avec la pomme de pin). C'est lui aussi qui a le premier rapproché cetle «plante à manger en salade» de la plante appelée en copte w8 (n1), pour la forme hiéroglyphique de laquelle il hésitait encore cependant entre la plante Abou et la plante 4/a. Et il constatait que le savant botaniste allemand G. Schweinfurth partageait son avis au sujet de l'identification avec la laitue, généralement cultivée en Égypte.
Cette identification fut admise avec réserve par M. Daressy (®), puis sans aucune réticence par MM. von Bissing et Muschler ®. Elle fut enfin scientifiquement prouvée par M. L. Keimer, en 1924, dans son livre sur les plantes de l’ancienne Égypte M0}, Entre temps, elle avait, en outre, rallié
® Sphinx, XVI, p. 181-182.
®) Bulletin de Just. franç. d'Archéol. orient., XIII, p. 58, cité par Foucarr, ibid. XXIV, p. 149, note B.
. M C£ p. 210 de l'édition Capart (Bruxelles, 1930).
Dizionario di Mitologia, pl. CCCXXXV, fig. 2.
® Bulletin de l'Inst. franç. d'Archéol. orient., XXIV, p. 149 et note b.
(La Flore pharaonique, à° édit., p. 68-69, n° 113.
6) Par exemple, M. Loret lui-même dans la 1°* édition de sa Flore pharaonique, parue en 1887 (p- 20, n° 41, et p. 61, Index, «cône de pin» ou +pomme de pin»).
®) Fouilles de Deir el Bircheh (in Annales du Serv. des Antiq., I, 1900; p. 26 : Lailue?, et p. 27, fig. a).
® Die Mastaba des Gem-ni-kai (1904- 1905), Il, p. 41 (cf. I pl XX VI).
(9 Die Gartenpflanzen im alien ÂAgypien, p. 1-6, 77-80 et 121-126. Voir aussi À. Z., UIX, 1994, p. 140-143 : Die Pflanze des Te Min.
l'adhésion de MM. Montet et ErmanO), et ce dernier l'a finalement substituée dans le Wôrterbuch der aegyptischen Sprache) à la vicille traduction de Brugsch « Blumenstrauss », «bouquet», et à la vague désignalion «ein Aphrodisiacum» qu'on pouvait encore en 192: lire dans son Agyptisches Handwôrterbuch ("),
Les auteurs du Wôrterbuch n'ont pas complètement renoncé, toutelois, à ces traductions antérieures, car 1ls divisent en trois rubriques les sens attribués au mot ‘bw — [4x Lactuca sativa L. :
1° Als Gartenpflanze ; 2° Als dem 1thyphallischen Min and Amun Dargereichtes (als Aphrodisiacum );
3° Als Name der grossen Blumensträusse.
Enfin M. Sethe, lui non plus, ne s'est pas encore résolu en 1929 à abandonner l'ancienne identification avec un arbre : «die Baum- oder Lattichpflanzung, welche die in den Text sooft genannten Felder des Win vorstellen soll ».
L'offrande par le roi d'une laitue, ou plus fréquemment de deux laitues (une dans chaque main), est un motif très fréquent, à partr de la XVIN dynastie, dans les scènes des temples où est représenté le dieu ithÿphallique Min (ou Amon-Min, Min-Kamoutef, Amon-Min-Kamoutef). Ce n'est pas ici le lieu de dresser la liste, qui serait fort longue, de toutes ces scènes d'offrandes de la laitue au dieu de-la génération.
Les légendes des temples plolémaïques nous disent à plusieurs reprises que cette offrande a pour but de faire exécuter aux membres du dieu l'acte Mon snhp, c'est-à-dire la fonction sexuelle . La laitue était, en effet, considérée par les anciens Égyptiens comme jouissant de verlus aphrodisiaques, et aujourd hui encore le peuple de la vallée du Nil croit que le fait de manger de la laitue rend l'homme susceplible d’engendrer un
@) Mémoires de l'Inst. franç. d’Archéol. orient., XXXIV, p. 50. ® Die Luteratur der Acgypter (1923), p. 261. ® Band I, p. 176.
® Page 24.
O9 Amnün und die acht Urgôtter von Hermopolis, p. 19-20. (® Cf. par exemple, Cnassinar, Le ME d'Elfou, T, p. 82 et Il, p. 67
grand nombre d'enfants 1), Cetle plante a donc été choisie avec intention. de préférence à d’autres, pour accompagner le dieu de la génération. Elle ne représente pas du tout, comme l’a encore déclaré M. Scthe en 1920; les champs de Min, mais bien Le caractère procréateur de ce dernier.
Quant au support sur lequel ces laïilues nous apparaissent dressées à partir du Nouvel Empire, on a été également assez longlemps avant de reconnaître sa signification el son origine. Alors que la plupart des égyptologues y voyaient un coffre, une caisse, Sir Flinders Petrie a été, Je crois, le premier à observer qu'il s'agissait là, sur les représentations de l'Ancien, du Moyen et du début du Nouvel Empire tout au moins, d'un terrain irrigué ®) sur lequel croissaient des plantes; sur la nature de ces plantes il n'osail encore, d'ailleurs, se prononcer. Gelte interprétation fut admise quelques années plus tard par Naville, dans sa définition de f'attribut en question du dieu Min : «un jardin sur lequel ee rois grandes plantes qui sont probablement une sorte de laitue»*!. M. Keimer en a enfin en 1994 confirmé et démontré l'exactitude dans son article De Le des Gottes Mon WU,
Mais si, au temple de Deir el-Bahari, l'artiste représente encore exactement ce jardin irrigué, divisé en bassins carrés que séparent entre eux
0? Cette croyance populaire, reste d’une ancienne lérende pharaonique, est, d'ait- - Jeurs, comme beaucoup d'aulres de même nature, absolument erronée. M. le D' L. Keimer a bien voulu me donner copie d'une lettre à lui adressée par le botanisie À. Deflers (récemment décédé) le 8 juillet 1920, où ce savant, après avoir menlionné la croyance aux vertus aphrodisiaques du suc de la lailue cultivée, le lactucarium, ajoulait : «En réalité, l'usage de la laitue ne peut produire qu’un effet tout contraire, puisque la plante est sûrement anaphrodisiaque. Son suc est employé couramment en Europe comme calmanl; il contient une do analogue à
l'opium.»
® Perrie, Koptos (1894), p. 10 et la représentation n° 6 de la planche VI (que je reproduis ci-dessus, fig. 3). — Voir également ibid., pl. VI, n° 12, une représen-
lation mutilée où l'on voit encore les restes des trois laitues. 6) Cf. Navizze, The Temple of Deir el Bahari, vol. {, p. 13, el les représentations tbid., vol. T, pl. XX et vol. V, pl. GXLII (que je reproduis ci-dessus, p. 163, fig. 6 el 7). @ À. Z., LIX, p. 141 et fig. 1 et 3 de la page 142 (empruntées à Naviize, Deir el Bahari). — Quant à W. Max Müller, il a encore en 1918 (ÆEgyptian Mytholoy, p. 138-139) identifié ce symbole avec un bosquet (yrove), planté de trois bauts arbres, «a group of tall trees, generally three in number, within an enclosure».
des digues de terre légèrement surélevées par rapport à ces bassins, rectilignes et se coupant à angle droit), on ne larda pas, dès l'époque d’Amenophis IT, à perdre la notion de ce jardin où poussaient de hautes laitues. On l'interpréta généralement désormais comme une sorte de meuble-support, ou même comme un édifice en forme de façade de naos, au sommet duquel on continua, toutelois, selon les lois très spéciales de la perspective d'alors, à dresser verticalement les laitues. En bonne règle cependant, ces dernières, ne pouvant plus être considérées comme des plantes vivantes du moment qu'elles ne prenaient plus racine dans la terre largement arrosée, comme c'était le cas pour les représentations antérieures, auraient dû être représentées horizontalement couchées, comme elles le sont, par exemple, sur les antels et tables d’offrandes chargées de victuailles de toule nature ®), L La substitution du meuble-support, ou de l'édifice en forme ‘de façade de chapelle, au primitif terrain irrigué n'a pas eu lieu, toutefois {et c’est bien naturel), brusquement et d’un seul coup. On peut suivre l’évolution de cette transformation à travers un certain nombre de phases successives que les reproductions ci-dessous rassemblées ont pour but de faire plus facilement saisir. Au temple de Louxor, notamment, plusieurs scènes datant du règne d'Amenophis [I sont intéressantes à ce point de vue. Sur la première (fig. 8), le quadrilatère servant de support aux laitues {au nombre de cinq ici) est encore un rectangle; la surface de ce rectangle est divisée en neuf pelits compartiments carrés rappelant encore de très près les neuf
® Voir ci-dessus, p. 163, fig. 6 et 7
e) On pourrait songer à élever “re l'identification de Ja plante de Min avec la laitue l'objection suivante : cette plante, qui se tient ainsi debout, ne peut être qu'un arbre ayant ses racines profondément ancrées dans la terre; une laitue ne saurait, en effet, rester debout sans appui pour la soutenir. Sans doute. Aussi les Égyptiens ontils répondu d'avance à l’objection, en représentant assez souvent, à Deir el-Bahari par exemple, une laitue légèrement inclinée s'appuyant contre un autel [ (voir la magnifique aquarelle de M. Carter in Navizce, The Temple of Deir el Bahar:, vol. I, pl. XV, qui laisse voir, en outre, très distinctement tous les détails un Le de la laïtue).
6) Cf. Rosezzinr, Monument: storici, pl. XLIII = Gaver, Le Temple de Louxor, pl. XVL — Reproduit par Morer, Du caractère religieux de la royauté pharaonique, p. 158, fig. 38, el Le Nil et la civilisation égyptienne, p. 453, fig. 67.
sections du Lerrain 1rrigué des époques antérieures), Mais l'intérieur même de chacun de ces neuf compartiments est décoré d’un motif ornemental arculaire qui ne s'exphque plus sil s’agit de portions de terrain. Il est clair que lartisie a perdu toute notion précise sur la nature de la chose
Fig. 8. Fig. 9.
représentée el que pour lui 1l s’agit d'un simple meuble ou autel destiné à supporler les plantes @), Le motif ornemental circulaire, dont la signification sera bientôt perdue de vue, pourra ensuite donner naissance à des rosaces, en nombre variable. C'est ainsi que sur la représentation de la . «sortie» de Min, on voit quatre de ces rosaces, occupant les quatre angles de la face rectangulaire du meuble-support. |
Sur le tableau de la section occidentale de la paroi nord de la salle B (= J de M. Daressy et VIII de Miss Porter et Miss Moss) du temple de Louxor, représentant Île transport de la statue d'Amon-Ré ithyphallique, seigneur de Karnak, le meuble-support cesse d'être un rectangle pour de-. venir un trapèze plus large à sa base qu’à son sommet. La surface de ce trapèze semble être divisée en deux fois trois, soil six, rectangles Inégaux, qui rappellent encore les anciennes divisions du terrain irrigué (fig. 9 )().
® Voir ci-dessus, p. 163, fig. 5 (Karnak, XIT° dynastie) et fig. 6 (Deir el-Bahari, | règne d'Hatchepsout).
G@) La représentation comporte deux supports identiques, sur chacun doi se
dressent cinq laitues et qui font partie d’un ensemble dont les viandes dépécées de la gazelle typhonienne sacrifiée devant le dieu par le roi occupent la partie supérieure.
6) Dessin in Gayer, Le Temple de Louxor, pl. XLIX (LIV), fig. 135. C£. pl. VII
Sur une autre représentation datant du même règne l}, la surface du
trapèze est également divisée en comparliments carrés, au nombre de vingl,
par un quadrillage de lignes verticales et horizontales
rappelant encore les rigoles du terrain irrigué. Comme sur la figure précédente, chacun de ces compartiments est décoré en sa parle centrale d’un petit cercle de nature purement ornementale. Mais ce qui esl nouveau ici, c'est que Îe trapèze est surmonté des trois éléments caractéristiques de fa porte égyptienne, le tore, la * gorge et la corniche. Il ne s’agit donc plus, dans la. pensée du décorateur, ni d'un terrain irrigué, ni même
d'un meuble-support quelconque, mais bel et bien d’une façade d'édifice. Sur le toit horizontal de cette porte ne se dressent pas
moins de neuf laitues stylisées serrées les unes contre les autres (fig. 10).
Au temple de Louxor également, la scène où le Pharaon Amenophis IT conduit devant Amon-Reé ithypballique les quatre veaux de couleur différente, Ja porte sur laquelle se dressent les trois laitues affecte une forme un peu différente; ce n’est plus toute la surface de la porte, mais seulement la partie centrale représentant l'ouverture même de la porte, qui est divisée en douze carrés (trois rangées verlicales de chacune quatre carrés), dont chacun est orné en son centre d’un petit cercle (cf. Gaxer, Le Temple de Louxor, pl. XXXVI, et ci-contre, fig. 11). Nous sommes donc arrivés graduellement à la forme définitive de la façade de naos, qui subsistera
Fig. 11.
jusqu'à la fin, el où seront seulement, dans la suile, supprimés les carrés
ornementaux , derniers vesliges des primitifs rectangles de terrain délimités
entre eux par des rigoles d'arrosage.
Plus tard, sous le règne de Séthi [*, nous voyons au tempie d'Abydos
(photographie) et fig. 9 du présent ouvrage. La planche est, malheureusement, assez
peu nelle et ne permet pas de voir si le dessin de Gayet est exact.
OC) Gayer, Le Temple de Louxor, pl. VII]; reproduit par Morer, Du caracière reli-
gieux, elc., p. 161, fig. 41.
tantôt la porte rectangulaire avec corniche, dont la surface est divisée en
vingt compartiments carrés, à raison de cinq rangées superposées de cha-
cune quatre carrés (fig. 12)1), tantôt, au contraire, le meu
ble-support n'affectant pas la forme d'une porte (fig. a per
Ce dernier présente l'aspect d’une sorte d’escabeau à qualre
pieds verticaux. La surface rectangulaire délimitée par Les
pieds est divisée en seize compartiments par une série de
bandes verticales et horizontales rappelant toujours le {errajin irrigué, el à l'intérieur de chacun de ces compartiments est pis sa.
dessinée une rosace de nature purement ornementale qui est
une forme développée du motf circulaire noté sur les deux figures du rèpne