ENTRÉE DE LOUIS XIV
26 Août 1660
notre état maladif; quand nous revenons à la santé, la nuée s’envole presque instantanément, comprenant qu’il n’y a plus rien de bon à gagner.
Louis XIV, comme tous les êtres prédestinés à être le support d une situation qu’ils n’ont pas faite, à résumer une époque tout entière dans leur personne, bénéficiait de cet ensemble de circonstances. Avant d’avoir accompli son premier acte de souverain, il était déjà proclamé le plus grand des rois.
Nous entrons avec lui dans la période des fêtes magnifiques. Nous pourrons suivre dans ces fêtes successives non point seulement les phases d’un règne qui fut glorieux malgré les tristesses de la fin, mais les progrès même que fait l’orgueil humain, croissant avec la servilité humaine, et ne s’apercevant de son néant qu'aux approches de la mort qui lui arrache cette question, à laquelle beaucoup de courtisans volontiers eussent répondu affirmativement : « M'avez-vous donc cru immortel? »
Bien entendu, fidèle à notre programme, nous ne nous occuperons que des fêtes qui ont un caractère national. Nous réserverons pour une autre publication les féeries de Versailles, les fêtes de Vile enchantée , où l’on joua pour la première fois le Malade imaginaire , les fêtes de Chambord, pour lesquelles fut écrit le Bourgeois gentilhomme.
Sans doute le roi était déjà entré personnellement à Paris en i652, quand la Fronde était déjà à peu près définitivement terminée ; ici il s’agissait d’une entrée solennelle. Le roi présentait aux Parisiens cette reine Marie-Thérèse qui était comme le gage d’une paix ardemment désirée.
Par une sorte de coquetterie non exempte de spéculation sur la bourse de cent mille provinciaux ou étrangers (1) qui, attirés par l’annonce de cette fête, ne voulaient pas partir sans avoir assisté aux spectacles
' (1) Une petite plaquette riinée du temps, qui est loin du ton des Mazarinades, nous atteste ce fait. Elle est intitule'e : Rcqueste présentée à Monsieur le Prévost des marchands par cent mil Provinciaux ruine\ attendant l’entrée, avec le souhait des mêmes Provinciaux pour Ventrée du Roy et de la Reyne. En voici quelques fragments :
Illustre Prévost des Marchands, Qui le serez encor deux ans,
Et puis après deux ans encore, Tant vos vertus Paris honore ;
A vous cent mil Provinciaux Venus par coches, par batteaux,
A cheval, à pied, sur mazette,
En poste, en carrosse, en charette,
promis, on différa la cérémonie de près de deux mois. Le souverain venait assez souvent visiter la Reine Mère au Louvre, mais officiellement il s’était retiré à Vincennes. Vincennes, qui avait vu Louis IX rendre la justice sous un chêne, et qui naguère encore voyait Louis XIV adolescent courtiser Marie Mancini sous un hêtre, était comme une halte pour la royauté avant qu’elle ne songeât à Versailles. C’est à Vincennes que les compagnies souveraines se rendaient pour présenter leurs hommages au monarque, et, ce qui était plus singulier, de chez le roi allaient haranguer le premier ministre Mazarin, alors le véritable maître de la France. C’est sur l’esplanade du château que Louis XIV passa en revue, le 22 août, les milices parisiennes commandées par M. de Guennegaud.
La Ville, qui avait plus d'un remords sur la conscience, s’efforça de se surpasser dans les préparatifs de cette entrée dont elle publia plus tard une superbe relation (1).
Un Parnasse avec Apollon et les Muses était installé à la place Saint- Jean.
Au Marché-Neuf, au faubourg Saint-Antoine, s’élevèrent des arcs de triomphe magnifiques.
A la place Dauphine on avait construit une pyramide de cent pieds de haut.
La décoration du pont Notre-Dame était un véritable cours d’histoire de France.
« Quoique nos Magistrats n’eussent négligé aucun endroit de la ville, capable de recevoir quelque embellissement, on peut dire qu'ils prirent un soin particulier de celuy-ci, et la raison apparamment qu’ils en eurent fut la disposition très-avantageuse du lieu, dont les édifices sont la meilleure partie de leur domaine; car ce pont qui
Angevins, Manceaux et Normans, Champenois, Picards et Flamans,
Et pour le mieux dire en substance, Gens de tous endroits de la France, Venus à Paris chaudement,
Logez dans Paris chèrement,
Pour voir la Triomphante Entrée A notre Reyne préparée,
Qu’on diffère depuis long-temps Au grand mal-heur des supplians, Dont par une longue souffrance On pousse à bout la patience :
A vous s’adressent humblement Pour mettre fin à leur tourment.
A mesure que l’on diffère On voit augmenter leur misere;
Cê leur seroit un grand chagrin D’avoir fait un si grand chemin Avec tant de frais et de peine Et que leur despense fust vaine ;
Ils seroient tous au désespoir S’ils s’en retournoient sans rien voir.
Dans cet estât triste et funeste,
Ils vous présentent leur requeste :
D’un seul poinct dépend leur secours :
Si tout est prest dans quatre jours;
Autrement leur bourse estant nette,
Le cinquiesme ils feront retraite, ,
Et porteront cinq pieds de nez Dans le pays dont ils sont nez.
Veuillez empescher la disgrâce Dont le bruit qui court les menace,
Ainsi puissiez estre long-temps Illustre Prévost des Marchands.
(1) L’entrée triomphale de Leurs Majestés Louis XIV, Roy de France et de Navarre, et de Marie-Thérèse d’Autriche, son espouse, dans la Ville de Paris, capitale de leur royaume, au retour de la signature de la paix generalle et de leur heureux mariage, enrichie de plusieurs figures, de harangues et de diverses pièces considérables pour l’histoire, le tout exactement recueilli par Messieurs de Ville et imprimé l’an M. D. C. L. XII.
peut avoir soixante et six thoises de long , est borné de pareil nombre de maisons, basties de briques d'une mesme cymmetrie ; - lesquelles parurent pour cette grande journée, non-seulement réparées à neuf; mais de plus chargées de nouveaux, ornemens, qui rendent encore , et rendront cy après tesiqoignage.de' cette belle despense.
« Les chaines de pierre de taille qui divisent ces maisons, portent des figures beaucoup plus grandes que le naturel, taillées de haut relief en forme de Termes, composez d’un demy corps, et d’une gaisne à trois faces, sur laquelle pendent autant de festons attachez à un grand cartouche, qui sert comme de ceinture à ces Termes. Ces gaisnes qui sont comme les fourreaux, dans lesquels les pieds de ces sortes de figures sont enfermez, paraissent de marbres de différentes couleurs, les cartouches, les brassards, et les lambels de leurs habillemens de cirage , les festons peints de différentes couleurs selon que le naturel des fruits et des fleurs dont ils sont composez le requiert : ces Termes ont sur leurs testes des panniers, les uns remplis de fruits, les autres de fleurs, et disposez aussi bien que les festons alternativement sur les masles et sur les femëlles ; qui se tenant par les mains laissent un espace assez raisonnable jusques aux fenestres du premier estage pour.y pouvoir placer des médailles de deux à trois pieds de diamettre.
cc C’est là où l’on a fait relever en couleur de bronze, les portraits de tous nos Roys, dans des couronnes de relief, qui pendent des mains de ces figures collosiques ; chacun porte écrit autour de sa teste son propre nom, avec le temps de son arrivée à la couronne, et au dessous un escriteau, dans lequel on voit en quatre ou cinq mots latins quelque action considérable de sa vie. Et pour laisser le jour de l’entrée la veuë de toutes ces beautez plus libre , on fit défaire les enseignes et abbattre les hauts-vents, ainsi ces portraits furent veus sans empeschement des deux costez du pont Nostre-Dame, en cette disposition :
PHARAMVNDVS. R. A. CCCCXX.
Imperium sine fine dedi.
« Cette devise a quelque chose d’aprochant de la promesse que Jupiter fait à Venus, au premier livre de l’Ænéide, au sujet des Romains, et la prédiction qu’elle contient pour l’éternité de leur Empire, peut estre appliquée avec autant de raison à celuy des François.
CLODIO. R. A. CCCCXXX.
Romæ vix cessimus uni.
« Ce Roy [surnommé le Chevelu, à cause de son poil qu’il aurait laissé croistre contre l’usage du temps, quoy que très-généreux, fut contraint de quitter la vie avant que de s’estre vangé des deux généraux de l’armée romaine, Stilicon et Ætius, dont l’un l’avoit pris prisonnier, et l’autre défait ; ainsi peut-on marquer la peine que son courage eut de souffrir que toute la puissance Romaine s'adventagea sur luy. »
Quel dommage que la place nous manque, que de perles seraient à recueillir dans ces devises, et surtout dans les commentaires qui les accompagnent! N’était-il pas ingénieux, celui qui trouva ceci pour Théodoric II, une des éphémères figures de la fin de la première race :
« Theodoricus II. Nos aliquod nomen que decusque gessimus.
« Quoique le règne de ce prince n’ait pas esclatté par d’aussi belles actions que les précédents, on ne laisse « de lui appliquer assez justement cette devise tirée du Xe livre de l’Enéide : Parce que un prince a toujours « acquis assez de nom et d’esclat quand il a pu monter sur le trône. »
N’est-elle pas étonnante aussi, la devise de Jean le Bon :
« Jean II. Victor quanquam victus.
« Quoique ce Roy eut été fait prisonnier par le prince de Galles en cette grande bataille qui se donna « auprès de Poitiers, il tesmoigna tant de résolution et de courage pour le maintien des droits de sa couronne « que l’Anglais voulait assujétir à la sienne, qu’on peut dire qu’il fut vainqueur quoi qu’il fut vaincu. »
Ce pont Notre-Dame, transformé ainsi en galerie de tableaux, se terminait par un arc de triomphe construit par les frères Beaubrun, qui prirent part à la fondation de l’Académie de Peinture.
C’est la porte Saint-Antoine, qui avait vu Condé et Turenne aux prises, Mademoiselle tirant ce fameux coup de canon, et les épisodes tragiques et burlesques à la fois de la Fronde, qui était destinée à voir Louis XIV entrer pour la première fois dans l’apothéose, et Condé, le rebelle d’hier, marchant dans le cortège à son rang de prince du sang.
Ecoutons le narrateur officiel :
«"Le jeudy vingt-sixième du* mois d’aoust, jour choisi par leurs Majestez, pour faire leur entrée dans leur bonne ville de Paris, et disposé par le ciel pour la rendre aussi belle, aussi agréable et aussi commode qu’on le pouvoit souhoiter ; chacun prévint l’aurore pour songer à prendre les places qu’il avoit retenues, ou qui lui avoient esté marquées, de sorte que les amphiteattres parurent dès la pointe du jour remplis, les fenestres occupées, et jusques aux toicts des maisons chargez d’autant de spectateurs qu’ils etoient capables d’en contenir. Aussi le nombre ordinaire des habitans qui va à plus de huit cent mille âmes, avoit-il esté bien augmenté par ceux qui estoient accourus, non seulement de toutes les provinces du Royaume, mais encore des pays estrangers, pour estre témoins de ce triomphe royal, en faveur duquel l’horloge du Palais qui sert de beffroy à la ville de Paris, et qui comme telle est entretenue de ses deniers, celle de PHostel-de- Ville et de la Samaritaine sonnèrent toute la journée, en forme de toxin, pour marque de l’allegresse publique.
« La Reyne-mère se plaça sur les balcons de ce magnifique palais que la dame de Beauvais (i), sa première femme de chambre, a fait bastir dans la rue Saint- Anthoine. Celuy du milieu qui est le plus grand et le plus advancé, avoit esté couvert d’un dais à longue queue de velours rouge cramoisy, enrichy de larges passements et de hautes crespines d5or et d’argent, sous lequel la Reyne-mère fit mettre à la droitte la Reyne d’Angleterre, et entre elles la princesse sa fille. Le milord Germain (2), le comte de Nogent père (le frère de Bautru), et peu d’autres estoient derrière elles debout.
« Les deux autres balcons aussi bien que celuy-ci, avoient sur leurs appuis de très-fins tapys de Perse, les Dames de la Cour des Reynes remplirent celuy du costé des Jésuites ; Monsieur le Cardinal Mazarin qui ne se trouva pas encore assez bien remis de sa maladie, pour paroistre à la cavalcade, et prendre part à un triomphe auquel il avoit tant contribué, se mit sur l’autre, et eut presque toujours auprès de luy , Monsieur de Thurenne en habit noir (3). »
(1) L’hôtel de Beauvais venait d’être construit par Mmo de Beauvais, première femme de chambre d’Anne d’Autriche, à laquelle la reine avait donné pour cet usage des matériaux destinés à l’achèvement du Louvre. Mmu de Beauvais, on le sait, borgnesse et quinquagénaire, fut celle qui se chargea de déniaiser ce brillant Louis XIV que tant de regards de femme contemplaient ce jour-là avec amour. Ceux qui seraient désireux d’étudier cette figure,' originale et curieuse dans son cynisme, n’ont qu’à consulter une très-intéressante histoire de l’hôtel de Beauvais, due à la plume de M. Jules Cousin, le savant bibliothécaire du Carnavalet. Qu’il nous soit permis de profiter de cette occasion pour exprimer publiquement notre gratitude à l’homme modeste et charmant qui, non content d’avoir fait de la Bibliothèque de la Ville un établissement modèle, met avec tant de bonne grâce son inépuisable érudition au service de tous ceux qui s’occupent de son cher Paris.
(2) En ce temps où il semblait impossible qu’on parlât une autre langue que la langue française, on francisait absolument tous les noms. Le milord Germain est lord Germyn ou Jernlyn, premier écuyer de la reine d’Angleterre, veuve de Charles Ior, réfugiée en France.
(3) Le journalisme, né d’hier et balbutiant encore, ne pouvait manquer de tenir ses lecteurs au courant de cet événement si parisien : la Galette riine'e de Loret ne tarit pas à ce sujet ':
Le poste de la reine-mère
Pour voir tout ce brillant mystère,
Et de Monsieur le cardinal Que Dieu préserve de tout mal,
Puisqu’il s’est rendu par ses veilles La cause de tant de merveilles,
Fut chez madame de Beauvais,
Poste qui n’était pas mauvais,
Etant un palais à la mode,
Fort somptueux et fort commode,
Et dont, pour sa construction,
On a de l’obligation,
Le roi, vêtu d’un habit en broderie d’argent chargé d’une riche garniture d’argent et de soie incarnat, sur son chapeau un bouquet de plumes attaché par des boucles de diamants, attendait sur une estrade élevée contre la dernière maison du faubourg, les harangues des Cours souveraines. C’est cette estrade ou trône royal qui a laissé son nom à la barrière du Trône érigée depuis sur le même emplacement.
Le Parlement, auquel de récents souvenirs pesaient un peu, fit une profonde révérence le genou en terre, se releva sur un signe et termina son compliment en trois mots.
Enfin quand chacun eut harangué, le cortège royal- se mit en marche. Nous ne nous assujettirons pas à décrire en détail ces costumes officiels qui variaient à l’infini, et nous noterons seulement au passage ce qui est particulier à l’époque. Nos lecteurs d’ailleurs ont sous les yeux la composition si amusante, si caractéristique et si fine de Jean Lepautre.
En réalité c’est la vieille France qu’ils passent en revue pendant qu’ils suivent en ses ondulations ce défilé qui, semblable à un immense serpent, s’allonge à perte de vue à travers les rues de la capitale.
Voici les quatre Ordres Mendiants, Cordeliers, Jacobins, Augustins et Carmes, cheminant devant les Paroisses chantant les litanies des saints. Ils sont rangés sur deux lignes; un garde du corps sert de guide.
Puis c’est l’Université avec ses costumes bariolés que nous apercevons encore les jours de distribution de prix au Grand Concours, bedeaux, massiers, bacheliers de médecine, en épitoges fourrées; bacheliers en droit canon, en épitoges rouges; procureurs des Nations, docteurs en médecine portant des fourrures blanches par-dessus leurs chappes rouges.
Derrière la dispensatrice de la science, les imprimeurs et les libraires.
Ces archers brodés aux armes de Paris annoncent la Ville. Le Gouverneur est vêtu d’un habit de drap d’or, à sa gauche se tient le Prévôt des marchands en robe de Palais mi-partie de velours rouge et tanné, ayant par-dessous une soutane de satin rouge cramoisi, avec boutons, ceinture et cordons d’or. Ensuite viennent les Echevins, les Conseillers de Ville, les Maîtres de la Draperie, de l’Épicerie, de la Mercerie, de la Pelleterie, de la Boucherie, de l’Orfèvrerie les quatre Gardes de la Marchandise du Vin.
Les Marchands Maîtres Tailleurs d’habits se sont piqués d’élégance ; ils sont vêtus de pourpoints de brocart d’argent, haut-de-chausses gris couvert de clinquant, force plumes et rubans d’une même parure incarnat, blanc et bleu, l’épée au côté, le bas de soie gris perle.
Ce groupe sombre c’est le Châtelet, exempts, huissiers audienciers, huissiers à verge, conseillers du Châtelet, avocats au Châtelet. Le Lieutenant civil qui marche le dernier est d’Aubray, le père de la Brinvilliers.
Après eux s’avancent la Cour des Monnaies, la Cour des Aides, la Cour des Comptes.
Mazarin a tenu à étaler l’appareil extérieur de son autorité. Le train de Son Éminence se compose de soixante et douze mulets; vingt-quatre sont couverts de drap rouge, les autres sont couverts de soie, ferrés
Qu’on ne peut passer sous silence, Aux bontés de Son Eminence.
La reine d’Angleterre aussi,
Du moins on me l’a dit ainsi,
Et sa très-belle fille aînée,
De tant de grâce environnée, Qu’elle est digne d’un demi-Dieu, Avaient pris place audit beau lieu Sous de grands dais d’or et de soie, D’où l’on voyait tout avec joie.
Le grand Turenne mêmement Etait audit appartement;
Avec encor d’autres princesses.
Dames, marquises et duchesses, Qu’on servit de mets si divers,
Sur une table à vingt couverts, Que cette dame tant aimée En fut encor plus estimée!
d argent massif et portent des sonnettes d’or. Après les mulets, défilent les Pages du Cardinal et ses onze carrosses.
Ces brillants uniformes nous indiquent les Maisons royales. En tête est le train de Monsieur et l'Écurie du Roi, puis vient la Chancellerie, le Conservateur du sceau, les Greffiers des Chartes, les Gardes-finances, le Trésorier du sceau, les Maitres des requêtes, les Contrôleurs des offices.
Des estafiers en pourpoint et chausses de velours violet, chamarrés de galons d’or, conduisent, par des cordons de soie attachés à la bride, la haquenée uniquement chargée du coffret des Sceaux.
Ce personnage est messire Pierre Seguier , Chancelier de France, vêtu d'une soutane et robe de conseil de drap d'or, avec un chapeau de velours noir bordé d’un large tissu d’or. Il est monté sur une haquenée richement harnachée. Quatre pages en pourpoint de satin tiennent des parasols de sabi violet au-dessus de la tête de leur maître pour garantir le visage de l'ardeur du soleil.
C’est le tour maintenant des Mousquetaires, des Chevau-légers , de la Prévôté de l’Hôtel, des officiers de la Cour qui précèdent le Grand-Maître de l’artillerie.
Les Maréchaux de France, Fabert et Clérambault, La Ferté et Villeroi, marchent deux à deux; d’Estrée le doyen, marche seul.
Le dais est porté devant le Roi par les Échevins et les délégués des six Corps de marchands, qui se relayent pendant la route.
Immédiatement devant le Roi, le comte d’Harcourt, grand-écuyer, auquel est confiée l’épée royale enfermée dans son fourreau de velours pers fleurdelisé.
Enfin voici le Roi. Derrière le Roi viennent, entourés des archers de la garde écossaise, le duc de Bouillon, grand chambellan, Tresme, capitaine des gardes, Beringhem, premier écuyer, et le duc de Créquy, premier gentilhomme de la chambre.
Parmi les Princes du sang qu’on aperçoit ensuite on remarque Condé, qui doit se livrer à d'assez mélancoliques réflexions.
Après les Princes du sang, les Ducs et Pairs, puis deux cents gentilshommes portant de petites haches à la main, comme pour rappeler la vieille framée gauloise au milieu des pompes de cette cour si différente de celles des anciens rois francs.
La haquenée et le dais précédaient la voiture du corps de la reine Marie-Thérèse. A la portière cavalcadait le comte de Fuensaldagne, ambassadeur d'Espagne, mais la reine n’était pas dans le carrosse. Pour ne rien dérober à l’admiration de ses nouveaux sujets, les bons Parisiens , elle trônait seule sur pn petit char d’apparat, assez semblable au char des féeries et entièrement découvert.
D’autres carrosses contenaient lés princesses du sang, les autres princesses et la reine d’Angleterre , Henriette de France.
Les Filles de la reine, les Dames du corps, les officiers de la Vénerie, les Cent Suisses, les gendarmes, les compagnies de la Ville terminaient le cortège.
Tel est le spectacle que ressuscite devant nous la frise si curieuse de Jean Lepautre. Mettez là-dessus par l’imagination un radieux soleil d’août, le bruit des vivats, les sonneries des cloches, et vous aurez une jolie vision pour les yeux.
Sur chacun des arcs de triomphe avaient pris place des hautbois et des violons qui répondaient aux trompettes du cortège.
« Le Parnasse retentissoit de ces tons d’allegresses si fort en usage dans les triomphes romains, et qui furent icy tous employez à l’honneur de leurs Majestez, par la bouche et les instruments de quatre-vingts musiciens qui parurent le jour de l’entrée, sur un amphitéâtre dressé dans le passage du cimetière de Saint- Jean, sous la conduite du sieur du Mont, l’un des premiers de sa profession, pour faire valoir ces belles paroles de l’abbé de Bois-Robbert :
Venez, ô Reyne triomphante !
Et recevoir des vœux, et nous donner des loix.
Venez regner sur les cœurs des François;
Et perdez sans regret le beau tiltre d’infante,
Entre les bras du plus beau des Roys.
Voyez dans sa pompe éclatante Cet espoux si fameux par tant de grands exploits,
Qui vient borner sa gloire à vostre choix.
De ses peuples charmez venez remplir l’attente Et triomphez du plus grand des Roys.
« Les musettes de Poictou accompagnoient l’arc du pont Nostre-Dame, où elles avoient esté mises fort à propos, tant parce que ce monument estoit entièrement consacré à l’Amour, qui se plaist parmy ces sortes d’instruments, qu’à cause que ce lieu estant assez resserré, leur son qui n’est pas bien fort, pouvoit estre mieux entendu.
« Dans la mesme veuë les Crémones, qui prennent le dessus, avoient esté postées dans le Marché-Neuf qui est plus vaste, où elles ne manquoient point de redoubler leurs efforts, selon la qualité des personnes qu’elles voyoient passer.
« La place Dauphine ne fut pas plus mal partagée dans la distribution des musiques, qu’elle Fa voit esté dans l’ordonnance de ses ornements ; car on luy donna cette bande illustre des vingt-quatre violons, qui passe avec justice pour la mieux concertée de l’Europe, et qui ne pouvoit pas qu’elle ne fît de son mieux, animée comme elle est toujours du service de son Roy, de la maison duqùel elle a l’honneur d’estre, et en cette occasion du zèle particulier de la patrie. »
Nous avons remarqué jusqu’ici que les rois, le jour de leur entrée, allaient faire oraison à Notre-Dame. Louis XIV le premier ne se conforma pas à cet usage. Ce ne fut que le lendemain qu’un Te Deum solennel fut chanté. La monarchie était encore chrétienne, mais ne demandait plus humblement à la prière des forces pour son pouvoir naissant; elle tendait déjà à ne voir dans les cérémonies religieuses qu’une pompe officielle de plus rehaussant l’éclat de la souveraine autorité.
Grâce à cette innovation dans le cérémonial, à six heures tout était fini et le bourgeois, qui, selon l’expression de Saint-Simon, n’aime pas à se désheurer, put souper comme d’habitude en devisant de la splendeur de cette journée. Le règne de Louis XIV était commencé, et Mazarin, retournant à Vincennes pour y mourir dans sa gloire, abandonnait sans crainte à cette main virile le sceptre qu’il avait sauvegardé.
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