LE CARROUSEL DE
l représente comme une première phase dans les fêtes louis-quatorziènnes , ce carrousel de 1662; c’est la phase de la vingt-troisième année. Le roi n’a pas encore été guéri des ballets par Racine ; il aime à figurer dans les parades superbes, et, pour la dernière fois, apparaît devant nous ce carrousel, galante réminiscence des tournois.
La place Royale, qui semblait en possession de servir à ces jeux brillants, fut trouvée trop étroite, et l’on choisit la grande place qui s’étend devant les Tuileries et qui depuis 1662 a gardé le nom de place du Carrousel.
« Au milieu de ce grand espace (formé par l’ancien fossé de l’enceinte de Charles V, traversant la place actuelle à la hauteur du pont des Saints-Pères), on dressa en peu de jours un Camp de quarantecinq toises en quarré, fermé de doubles barrières, distantes l’une de l’autre de quinze toises, pour le passage des quadrilles ; à douze pieds loin de la dernière barrière furent dressez des échaffaux qui environnoient tout le Camp, et cet espace fut laissé pour y ranger tous les chevaux de main et les mettre ainsi hors d’état de causer du désordre par leur fougue et leur trop grande ardeur. Les échaffaux placez de cette sorte, formoient un Amphiteatre capable de contenir quinze mille personnes assises sur quatre rangs de grands degrez, dont le premier estoit élevé de huit pieds de terre, et ie dernier d’une fois encore autant.
« La forme de cet Amphithéâtre étoit quarrée, et se terminoit du côté par où l’on entroit en un demy cercle, dans lequel se devoit placer la quadrille du Roy, qui de cette sorte étoit posé au milieu de sa milice, et vis à vis de l’échaffaut des Reynes. Les quatre coins de l’ Amphiteatre étoient destinez aux quatre autres quadrilles.
« Au milieu de la façade des Thuilleries, qui étoit aussi le milieu de l’Amphiteatre, fut élevé un grand échaff'aut pour les Reynes et pour les Princesses de la Cour, duquel l’Architecture étoit de deux ordres, le premier Dorique et le second Ionique, enrichy d’un double rang de pilastres et de colonnes de marbre, dont les bases et les chapiteaux étoient d’or, comme aussi les deux frises, les balustrades et les autres ornemens : cette Architecture se terminoit en un fronton dans lequel sur une table de marbre noir cette inscription étoit éçritte en lettres d’or :
VlCTRICIBVS ArMIS
LODOICI
Francorvm Imperatoris
LvDOVICVS XIV. FELICITATI NATIONVM DAT VS Regvm decvs, hvmanæ gentis delitiæ,
Hostivm terror, svorvm desiderivm OMNIVM ADMIRATIO.
Annor. XXIII, victoriarvm nvmero mvlto majore,
Hostibvs mari terraqve prostratis,
Late prolatis finibvs, firmatis vbiqve terrarvm sociis,
Pace svis legibvs orbe sancita ;
Ne qvid cessaret heroica virtvs,
Palæstricam victoriam non dedignatvr.
On avait formé cinq quadrilles qui se distinguaient par leurs nationalités et leurs couleurs. La quadrille des Romains, commandée par le Roi, était feu et noir; les Persans, commandés par Monsieur, étaient incarnat et blanc; les Turcs, commandés par le prince de Condé, étaient bleu et noir ; les Indiens, commandés par le duc d’Enghien, étaient chair et jaune ; enfin les Américains, commandés par le duc de Guise, étaient vert et blanc.
Le vieux maréchal de Grammont avait été nommé maréchal-général du camp. Chaque compagnie avait en outre un maréchal de camp : le comte de Noailles, capitaine des gardes du corps, pour la quadrille du Roi ; le marquis de Vardes, pour la quadrille de Monsieur; le duc de Luxembourg, pour la quadrille de Monsieur le Prince; le général Coquet (i), remplaçant le comte d’Estrée, pour la quadrille de M. le duc d’Enghien, et le chevalier de Grammont, pour la quadrille de M. le duc de Guise.
Chaque cavalier portait sur ses armes une devise plus ou moins ingénieuse. Le Roi, modestement avait pris un soleil avec cette inscription qui précédait le nec pluribus impar : ut vidi, vici. Monsieur avait choisi une lune en son plein : uno sole minor, le soleil seul est plus grand que moi. Condé s'était contenté d'un croissant : crescit ut aspicitur, il croit dès qu’il paraît. Enghien avait adopté une planète : magna de lumine lumen, lumière qui vient d’une plus grande. Guise, l’ambitieux qui devait chercher une royauté chimérique à Naples, avait un lion qui terrasse un tigre : altiora prœsumo, j’aspire à de plus grandes choses.
Tous les bons courtisans s'étaient efforcés de trouver quelque fine allusion au soleil. Le marquis d’Oually montrait un rosier et un soleil : respice florebo, regarde-moi, je fleurirai ; le duc de Brissac avait imaginé un petit palmier placé à côté de palmiers plus grands et un soleil au-dessus : œquabo si faveas, je les égalerai si tu me favorises. PourNavailles, c’était un aigle regardant le soleil : probasti, vous m’avez éprouvé; pour Villequiers, un aigle qui plane : uni militât astro, il combat pour un seul astre. La Feuillade était, comme toujours, parvenu à être plus flatteur que les autres avec cette devise, qui, si elle n’avait pas la fierté d’une maxime Spartiate, en avait au moins le laconisme : uni, à lui seul, écrit au bas d’un tournesol.
D’autres devises étaient simplement ambitieuses ou galantes. Le chevalier de Rohan, promis à june fin si tragique, avait choisi pour emblème des lauriers sur des charbons ardents : arder y callar, brûler et se taire ; le marquis de Bellefont, une abeille qui voltige sur un parterre : una sin mas, une sans plus ; le comte d’Uliers, une fusée : poco duri por che m’inulqi, que je dure peu, pourvu que je m’élève ; Luxembourg une massue : magna major fama, plus grand que sa grande renommée.
Quant à la magnificence des costumes, étincelants de diamants (2), la Gaqette de Loret, en donne une idée.
(i) Il nous a été impossible de découvrir ce qu’était ce Coquet, qui portait le titre de général alors inconnu dans l’armée française. Trèsprobablement il s’agit ici, comme pour le milord Germain, d’un grand seigneur faisant partie de la suite de la reine d’Angleterre et dont le nom aura été défiguré.
i) Cet espèce de Carrozel Digne d’un los universel,
Et qui cauzoit, comme je pense,
Dans Paris, grande impatience,
Les jours (vray comme je le dy),
Tant de Lundy que de Mardy,
Se fit avec ses cinq Quadrilles,
Non d’argoulèts, ny de soudrilles,
Mais de cavaliers fort galans,
Couverts d’habits étincelants,
Ayant pour chefs, non des Gens minces, Mais un Monarque et quatre Princes, Dont, certainement, la Grandeur,
Parut avec tant de splendeur,
Tant d’extrêmes magnificénces,
Tant de frais et tant de dépences,
Tant d’or (tant mélangé que pur)
Tant de brun, de blanc et d’azur,
Tant de couleur de vin de Beaune,
Tant de gris de lin et de jaune,
Aussitôt que les reines, les princes et les dames eurent pris place sur les estrades, les quadrilles commencèrent à défiler dans l'enceinte, et le maréchal de Grammont (i), après avoir fait le tour du camp, alla prévenir le Roi, qui se tenait à l'hôtel de Vendôme avec sa quadrille, qu’on allait commencer.
« Dès que la quadrille du Roi se fut placée en face du camp vis-à-vis de l’Echaffàut des Reynes , le Maréchal de Camp general fit poser les Testes, fermer les barrières et poster les Chefs des autres quadrilles aux quatre coins.
(I Avant que de donner le signal pour la Course, il fit jetter par tout des imprimez qui contenoient les lois du Camp. »
On commença par la course de têtes, pour laquelle le dessin que les lecteurs ont sous les yeux est préférable à toutes les descriptions.
c. La Course des Testes finit à la nuit, et l’Assemblée se retira avec toute la satisfaction possible, et en même temps avec toute l’impatience imaginable de voir dans le même lieu la Course de Bagues, qui s’y devoit faire le lendemain. »
Comme pour la fête donnée sur la place Royale en 1612, on voulut que la population parisienne, qui n’assistait point à ce splendide carrousel, pût au moins voir passer le cortège, et le lendemain, par l’ordre
Tant de grands pennaches divers,
Flamboyants, incarnats et verts,
Tant de perles, la pluspart fines,
Tant de brodequins, ou botines,
Tant de diamans et rubis,
Et sur housses et sur habits ;
Tant de turbans, bonnets et vestes,
Et bref, tant d’ornemens si lestes,
Que dix Poëtes, vingt Docteurs,
Et quarante et quatre Orateurs,
N’en feraient dans leurs Ecritures - Que d’imparfaites portraitures.
[Galette rimée de Loret.)
|i) Primo , Monseigneur de Grammont Non pas fier comme un Rodomont,
Mais d’humeur civile et Françoize, C’est-à-dire brave et courtoize,
D’un assez beau Train escorté,
Bien emplumé, bien clinquante,
Au son des tymbales plaizantes,
Et des trompettes rézonnantes,
Entra dans le Camp, à cheval,
Comme Maréchal Général,
Et fit d’une belle manière Le large tour de la Carrière.
Ensuite, en très-pompeux aroy.
Parut la Quadrille du Roy,
A toutes autres préférable ;
En cette Quadrille admirable Du plus Illustre des humains,
Etoient Personnages Romains,
Dont la nombreuze multitude Et l’éclatante lestitude,
Qu’on ne peut bien reprézenter,
Sembloit comme ressusciter,
Dans cette démarche mondaine,
La défunte Grandeur Romaine;
Et le Roy, dont le haut aspect Combloit tous les cœurs de respect,
Dans une comparaizon juste,
En paraissoit l'heureux Auguste;
Je croy que jamais le Soleil Ne vid un si riche Apareil.
(Galette rimée de Loret.)
du roi, les quadrilles se rendirent à l’Arsenal et traversèrent ainsi toute la ville dTtne extrémité à l’autre.
La course de bagues à laquelle était réservée cette seconde journée ne présenta pas d’épisode particulièrement intéressant.
Le roi emporta le premier la bague au bruit des applaudissements après une course où la fermeté et la bonne grâce étaient encore préférables à l’adresse. « Tous les aventuriers, assure Perrault, firent aussi des merveilles, nonobstant la longueur du canon de la bague, que la hauteur des plumes et des aigrettes de leur coeffure obligea d’augmenter beaucoup, et quoy que la grande ardeur du soleil qui les ébloüissoit leur otast la mesure qui se prend quand la Bague est posée à sa juste hauteur.
« Chaque Chevalier courut trois fois, non pas de suite, mais après avoir couru une fois, il laissoit courir tous ceux de la quadrille, et recourait pour la seconde fois à son rang, et. ainsi la troisième • et après que tous les Chevaliers de la première quadrille eurent fourny leurs trois courses, les Chevaliers de la seconde firent les leurs dans le même ordre, et ainsi les quatre autres quadrilles consécutivement.
« Le comte de Sault, aventurier de la quadrille du prince de Condé, emporta le prix d'un diamant fort riche que donna la Reyne-Mere, aux fanfares des Trompettes et au bruit des Timbales, mais surtout aux applaudissements de tous les spectateurs. »
« Ainsi, conclut Perrault, qui en racontant des féeries se préparait à écrire ses Contes de Fée, se termina cette superbe fête dont la magnificence a surpassé celle des plus fameux tournois, et dont le souvenir ne sortira jamais de la mémoire de tous ceux qui furent assez heureux pour en estre les témoins. »
Il n’allait pas jusqu’à prévoir que ce souvenir resterait à peu près impérissable, grâce au nom conservé par l’emplacement où eut lieu ce merveilleux carrousel. Peu s’en fallut cependant que la Révolution ne fit justice de cette appellation monarchique comme de celle de la Barrière du Trône renversé.
Dans la séance du 19 janvier 1793 la Commune rendait l’arrêté suivant : « Le Conseil général, après « avoir entendu la lecture de l’adresse des défenseurs de la République une et indivisible, des 84 dépar- « tements, séant aux Jacobins, arrête, conformément au vœu qu’ils ont exprimé, que l’arbre de la « Fraternité qui doit être planté sur la place du Carrousel sera entouré de quatre-vingt-quatre piquets,
« formant un faisceau et portant le nom de chaque département, et en outre que la place du Carrousel « sera dorénavant nommée la place de la Fraternité. »
-tff-