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LE DINER DE LOUIS XIV A L’HOTEL DE VILLE

3 o Janvier i68y

e fut Lin événement dans le dix-septième siècle que la maladie de Louis XIV, et Michelet a vu juste encore en attribuant à ce fait une capitale influence sur le règne.

Cet être fabuleux qui planait dans l’Empirée et qui consentait, par bonté, à se laisser contempler par les mortels, était malade comme le dernier de ses sujets : il était pris par ce que nous avons de moins poétique, il avait une fistule à l’anus. Les contemporains n’en revenaient pas, et, comme les soldats de Y Expiation, accusaient volontiers le destin de Lèse-Majesté.

Louvois, pratique en tout , étudiait la médecine. Sur sa table de travail les formules de remèdes de Mme la Dibiais se mêlaient aux états de troupe; il levait de véritables conscriptions de malades. Qui se plaignait d'une affection qui ressemblait de loin à celle du roi était envoyé de force à Barèges, accablé de soins, traité, médicamenté, soigné, dorloté. Gervais avait là un conservatoire de patients sur lesquels il faisait des expériences in anima vili. On annonça enfin que le Roi irait à Barèges. La Cour, pour la première fois, fut sans voix pour approuver; elle ne pouvait s’accoutumer à l’idée de cette divinité quittant le ciel de Versailles, non plus pour aller représenter Mars dans un camp, mais pour aller prendre les eaux publiquement, en renonçant à ces voiles qui, à Versailles, cachaient les souffrances de l’homme dans le fond des Appartements et changeaient la garde-robe en un sanctuaire un peu plus impénétrable que les autres. Louis XIV comprit ce silence. Un beau matin, tranquille, majestueux, grave, il se fit, sans pousser une plainte, donner cinq ou six coups de bistouri dans le derrière, puis se releva plus olympien que jamais, reçitt les grandes entrées et annonça que ceux qui ne jouissaient pas de ce privilège n’auraient l’honneur de le voir que l’après-midi.

Quoi qu’il en fût, la guérison souleva partout des transports de joie. Paris se signala surtout par l’enthousiasme de ses manifestations. Chaque événement de ce règne glorieux était pour la capitale une occasion de prouver que l’esprit de la Fronde ne l’animait plus. Les réjouissances données au moment de la naissance du duc de Bourgogne avaient eu un particulier éclat, ef l’on avait remarqué surtout les illuminations organisées par les artistes que le grand roi logeait au Louvre, et qui formaient une sorte de colonie qui vivait heureuse dans un palais en répétant chaque matin : Deus nobis hœc olia fecit.

En dépit de ces témoignages d’amour et de respect, Paris, depuis la Fronde, était en disgrâce. En 1 663 on avait élevé dans l’Hôtel de Ville une statue humiliante qui chagrinait fort le Corps de Ville, lequel, pour comble de malheur, avait dû la payer de ses deniers. Cette statue, œuvre de Gilles Guérin, se trouve aujourd'hui à Versailles, et l’on ne peut imaginer monument plus outrageant pour l’orgueil d'une cité comme Paris. Le roi, en Hercule, pose le pied sur la tète d'un guerrier vaincu qui symbolise la Fronde, et qui est littéralement écrasé dans la poussière.

La guérison du roi parut au Président de Fourcy, alors Prévôt des marchands, une circonstance favorable pour négocier la réconciliation de la Ville et de la Royauté.

Courtisan insinuant et délié, M. de Fourcy était parvenu peu à peu à diminuer les préventions du souverain, et quand, au commencement de 1687, le roi lui fit dire de se rendre à son lever, le dimanche 26 janvier, il s’attendait à la nouvelle que le monarque lui annonça : Sa Majesté devait aller, le jeudi suivant, entendre un Te Deutn à Paris, et en sortant de Notre-Dame, elle comptait aller dîner à l'Hôtel de Ville.

Rien n’est amusant comme de suivre en leur agitation fébrile Messieurs du Corps de Ville tout occupés de l’organisation du banquet. M. de Fourcy se multiplie, il donne rendez-vous sur rendez-vous; il réunit à sept heures du matin le Procureur du Roi, le Procureur de la Ville et le Greffier. On se concerte avec M. de Livry, premier Maître d’hôtel de Sa Majesté. Les officiers de la bouche et du gobelet font enlever à Paris et à plusieurs lieues aux environs tout ce qui se trouve de plus délicat, de plus exquis et de plus rare; on envoie un homme à Rouen pour avoir des veaux de rivière. « Messieurs de la Ville, dit le Mercure, auraient souhaité que la terre produisît quelque chose de nouveau afin de l’offrir au Roi. » Mais la terre ne fit pas ce prodige.

La Ville prend des résolutions coup sur coup, avec la trépidante ardeur d’une Commune délibérant sous les piques. Elle résout qu’on dressera la table du roi dans la grande salle, qu’on fera préparér trois tables de vingt-cinq à trente couverts, l’une dans le bureau et les deux autres dans la salle des Capitaines ; qu'on prendra un ou plusieurs traiteurs pour servir ces trois tables; qu'à chacune de ces tables il y aura un maître d’hôtel et un contrôleur. Un amphithéâtre sera dressé pour les vingt-quatre violons du roi; la salle des Conseillers de Ville sera tendue de riches tapisseries et servira de retraite au Roi ; la chambre du greffier parée de même sera réservée à Madame la Dauphine.

On décide enfin que les plats seront portés par les archers de la Ville précédés de leur colonel, que le Maître d’hôtel de la Ville aura l’honneur de poser les plats devant le Roi suivant l’intention de Sa Majesté, que MM. Viesse et Pouget, contrôleurs de la Maison du roi, les poseront sur les côtés, et qu’afin que la chose puisse être exécutée sans confusion, la table sera dressée dès le lendemain, et que tous ceux qui devront servir se trouveront le mardi au soir à l’Hôtel de Ville pour répéter le service.

Le trente janvier arrive enfin. Le roi, après avoir tenu conseil, se rend à Paris et gagne Notre-Dame, au milieu d'une telle foule, que le Cardinal Ranucci ne peut parvenir jusqu’à la basilique et est obligé de se réfugier dans une maison de la place Dauphine.

En quittant Notre-Dame le roi se dirige vers l’Hôtel de Ville, et en descendant de carrosse, il est reçu par le Corps de Ville et harangué en deux mots par le Prévôt des marchands, qui ne pouvant se faire entendre à cause des acclamations de la foule, lui dit simplement et fort à propos : « Sire, la plus vive éloquence n’est « pas capable de mieux exprimer à Votre Majesté la joie de tous ses peuples que les cris qui nous « interrompent. »

Le bruit des vivats était si fort, en effet, qu'on n’entendit pas la réponse du roi. En pénétrant dans la grande salle le roi présenta la duchesse de Bourgogne à Mme de Fourcy et lui dit : « Madame la Prévôté des marchands, voilà une grande princesse que je vous amène. »

Figurez-vous ceci dit comme Louis XIV savait dire les choses, rappelez-vous les transports de Mme de Sévigné après avoir dansé cinq minutes avec le roi, et vous vous imaginerez avec quelle volupté Mme de Fourcy huma ces simples paroles qui bientôt circulèrent dé bouché en bouche.

La table du roi se composait de cinquante-six couverts.

Il y eut trois services.

Le premier de vingt-un grands potages dans des plats de neuf marcs;

De vingt-deux grandes entrées sur des plats de douze marcs;

Et de vingt-quatre petits potages relevés par autant de hors-d’œuvre.

Au second il y avait vingt-deux grands plats de rosts ;

Vingt-deux petits plats de rosts ;

Vingt-un grands plats d'entre-mets ;

Trente-six salades;

Douze sauces;

Le fruit ôtait sur trois lignes.

Celle du milieu était de vingt-trois grands carrés de fruits crus, et les deux autres étaient : l’une de

cinquante-six plats en porcelaine, de toutes sortes de confitures sèches et liquides, ornés de fleurs et garnis dans les vides de quantité de compotes, d’assiettes et de cornets; l’autre de trente-trois soucoupes de toutes sortes de liqueurs.

L’usage était qu’on abandonnât au peuple tout ce qui couvrait la table, et les seules paroles qui nous aient été conservées de la conversation de Louis XIV à ce repas sont une allusion à cette coutume. Le Roi, nous apprend le Mercure, dit à M. le Prévôt des marchands : « Ce dessert ne restera pas longtemps en même état. » A quoi le Prévôt des marchands répondit : « Il faut bien, Sire, que chacun se sente de la fête. »

Cela rappelle l’entretien du vieux grognard et de Napoléon : « Tu lui as parlé.' — Certainement. — Et qu'est-ce qu’il t’a dit? — Ote-toi de là, imbécile. »

Que de gens, encore aujourd'hui, (si un ministre leur disait quelque chose d'analogue, iraient le colporter mystérieusement sur le boulevard ! L’espèce humaine peut perdre le sens d'un certain respect hiérarchique qui fait la force des sociétés solidement constituées; elle demeurera fétichiste tant qu’elle sera ce quelle est, c’est-à-dire vaniteuse et sotte.

Le roi, après s’être retiré quelque temps dans la salle qui lui avait été préparée, ce dont un gros mangeur tel que lui devait avoir grand besoin après un aussi splendide festin, passa en revue le Corps de Ville. Les Échevins, les Conseillers et les Quarteniers se mirent sur une seule ligne, et le monarque leur adressa à tous un mot obligeant.

En quittant l’Hôtel de Ville, Louis XIV alla admirer les deux statues élevées en son honneur. L’une était déjà érigée place des Victoires, l’autre était destinée à la place Vendôme alors en construction.

Toute la journée il y avait eu distribution de pain et de vin au peuple, et on avait installé cinq buffets ou bureaux, comme on disait alors, où l’on trouvait gratis du pâté, du jambon et des viandes froides. Le soir on donna un bal à la Ville, auquel assista Mademoiselle, et un feu d’artifice fut tiré place Dauphine.

La réconciliation était faite définitivement entre la Royauté et la Municipalité parisienne, et la Ville voulut éterniser cet événement mémorable par des monuments de toute sorte. Elle commanda de suite à Sébastien Leclerc la belle gravure que nos lecteurs trouveront plus loin (i).

La statue du Frondeur terrassé, humiliante pour la Ville, fut offerte au président de Fourcy, qui la transporta dans son parc de Chessy, d’où elle passa plus tard au Musée des monuments français, pour retourner ensuite à Versailles où elle se trouve actuellement. Pour la remplacer, on demanda à Coysevoix (2) une statue triomphale du roi, qui portait cette inscription : « La Ville a fait dresser un monument éternel de son respect dans cet hôtel habituel de ses assemblées, le 14 juillet 1689, pour conserver la mémoire de l’honneur que lui a fait Louis le Grand, le 3oc jour de janvier 1689. »

14 juillet 1689 : Inauguration de la statue — 14 juillet 1789: Prise de la Bastille. — Juste un siècle ! Prudhomme, très au courant de l’histoire de Paris, a relevé déjà cette coïncidence dans ce style qui lui est particulier.

« Dans l'intérieur de la maison commune de Paris, » dit-il dans ses Révolutions , « on avoit déjà fait justice de la statue pédestre de Louis quatorze, elle ressembloit à ce colosse de l’antiquité, dont la tête touchoit aux deux, et dont les pieds étoient dans la fange. En fouillant dans le socle, on vient de trouver une inscription et une médaille qui attestent gravement aux enfans de nos enfans que le demi-dieu ci-dessus avoit pensé mourir, et qu’il fut rendu à ses sujets par leurs prières à la bonne Vierge. On y apprend encore que le pieux monarque, à qui on étoit redevable déjà de la révocation de l’édit de Nantes, daigna monter à l’Hôtel

(1) Pour rappeler ce banquet, la Ville commanda également à Largillière un tableau qui décora longtemps la grande salle du Conseil, et qui fut cédé plus tard à M. de Caumartin, Prévôt des marchands.

Par un artifice de dispositions assez bizarre, l’artiste avait représenté le festin royal comme s'il se fût réfléchi dans une glace. Au premier plan on voyait M. de Fourcy, Prévôt des marchands; MM. Herluve, Lenoir, Belle et Marescal, échevins; Titon, procureur du roi, et M. Mitantier, greffier. Ces Messieurs sont occupés à examiner le plan de la statue pédestre qui doit être placée dans la cour de l’Hôtel de Ville. M. Boucot, receveur, soutient ce plan de la main gauche.

(2) Cette statue de Coysevoix est restée longtemps au milieu de la cour vitrée; elle fut transportée sur le côté au moment de la construction de l'escalier de M. Baltard ; elle n’a eu que très-peu à souffrir des incendies de la Commune, et se retrouvera dans le nouvel Hôtel de Ville.

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