SUR LA PLACE VENDOME
i3 Août 16 g g
'inauguration de la statue du roi, place Vendôme, nous fait assister à la dernière phase du règne de Louis XIV, la phase apothéotique. L’Apothéose romaine n'était point une figure de louange littéraire, une hyperbole de rhétorique, une exagération de poète : c’était une forme de gouvernement, l’association directe de l’Empereur à la Divinité. Sous Louis XIV, le gouvernement cessa d'être dans son essence et dans son fonctionnement une royauté, pour devenir un impérialat apothéotique qui, presque absolument semblable à l’empire de Napoléon Ier, eut les mêmes haines contre le Pape ou plutôt contre un pouvoir intermédiaire entre le maître du ciel et le maître de la terre.
Le Corps de Ville ne voyait point de mal à tout cela. Après avoir obtenu une permission que le roi feignit de refuser quelque temps, il se mit en marche, le i3 août 169g, alla prendre à son hôtel le marquis de Gesvres, gouverneur de Paris, et se dirigea vers la place Louis-le-Grand, non plus seulement pour y faire des génuflexions devant un homme, mais pour se prosterner devant une image, pour lui rendre un culte idolàtrique.
La foule se précipita ensuite sur la place pour admirer l’œuvre de Girardon.
Nous trouvons dans la Description de Paris quelques détails intéressants sur la statue elle-même :
« Cette grande figure de bronze a été jettée en fonte proche le nouveau couvent des Capucines, à l’extrémité de la rue Neuve des Petits Champs. Dans ces bas siècles on n'avoit point encore tenté un ouvrage de fonte de cette excessive grandeur, puisque la ligure du Roy, avec celle du cheval, qui sont d'un seul jet, ont ensemble vingt piés de haut, et le reste à proportion. Ce qui paroît merveilleux, est que rien n’a manqué dans l’action violente de la fonte; tout a coulé si juste, et pris si à propos, même dans les parties les plus saillantes et les plus éloignées; que l'on n’a eii autre chose à faire après qu’elle a été développée, qu'à décrouter et à reparer legerement. Pour fournir à cette grande pièce, on avoit mis en fonte plus de quatrevingt miliers de métail, dans un fourneau fait exprès d'un dessein fort ingénieux, dont il y en a eù soixante et dix mile d’employez. La dépense de tout cet ouvrage a monté à deux cent cinquante mille écus, pour les frais de tout ce qui en dépendoit. Le Roy est représenté avec un habit à l’Antique, sans selle et sans étriers, telle qu’on dépeint ordinairement les Héros de la superbe Antiquité. Pour faire encore comprendre le volume de cette figure colossale, s’il est permis de se servir de cette expression, on a éprouvé plus d’une fois, avant que l'ouvrage fut entièrement terminé, d'y faire entrer vingt hommes, qui ont tenu sans peine dans la capacité du ventre du cheval, rangez des deux cotez d’une table, dont plusieurs personnes très-dignes de foy ont été les témoins oculaires. »
A l’Hôtel de Ville, une table de soixante-dix couverts réunit ceux qui avaient assisté à l’inauguration,
Après dîner Messieurs de la Ville montèrent en carrosse, se rendirent sur les bords de la Seine et prirent place dans cinq grands bateaux, ornés de tapisseries, qui les attendaient. Deux autres bateaux suivaient remplis de tambours, de trompettes, de flûtes et de hautbois.
La fête nautique qui se tenait entre le pont Neuf et le pont Royal fut certainement la partie la plus
originale de cette journée, où l’on sentait déjà comme un commencement de lassitude dans Padulation. Les rudes mariniers des ports se disputèrent d’abord avec une ardeur sans égale les prix des joutes à la lance. « Ils montoient, nous dit le Mercure, seize petits bateaux peints de bleu et tout couverts de fleurs de lis d’or. Ceux qui dévoient lutter montoient tour à tour sur le bout de ces petits bastimens, et tenoient leurs lances droites audevant de leup, estomac. Les bateaux'fpassoient avec rapidité les uns devant les autres; et chacun
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tâchant de tomber son adversaire avec le bout de sa lance par le costé de l’estomac qu'il luy voyoit découvert, c’estoit presque un coup seur de voir tomber l’un ou l’autre, quand ils se touchoient, parce qu’il estoit presque impossible que le plus foible ne cedast pas au plus fort, et qu’on pust se retenir, pour peu qu’on eust chancelé ; ainsi en voyoit-on souvent tomber deux ensemble, quand ils s’estoient touchez.
<c Le Jeu de l’Oison commença ensuite. On avoit placé deux Bateaux remplis de charbon de terre aux deux costez de la Rivière. Au milieu de ces deux bateaux, qui estant ainsi chargez, estoient plus fermes, et vacilloient moins sur l’eau, il y avoit deux maniérés de masts, ausquels une grosse corde estoit attachée ;
elle traversoit l’espace qu’il y avoit de l’un de ces bateaux à l’autre, et l’Oison estoit fortement lié au milieu avec des fils de leton. Ceux qui vouloient avoir la gloire d’en arracher quelques pièces estaient montez sur un échaffaut élevé sur un assez grand bateau , et cet échaffaut voguant au bruit de toutes sortes d’instruments, passoit et repassoit à force de rames sous la corde où l’on avoit lié 1 Oison, et ceux qui s y attachoient demeuroient suspendus pendant que l’échaffaut continuoit de voguer. On lâchoit aussi tost une espèce de moulinet, qui les faisant tomber rudement dans Peau, les obligeoit fort souvent à lâcher prise, parce que, par le moyen de ce moulinet, on les relevoit avec une vitesse qui leur faisoit perdre leurs mesures , ce qui estoit toujours continué jusqu’à ce qu’ils eussent abandonné la corde. Tant de sauts joints à 1 eau qui les aveugloit, les empêchoit de se bien tenir à la corde et à l’Oison. Le corps de cet animal ayant esté emporté, le combat cessa, parce que c’est le morceau auquel le triomphe est attaché. »
Une amusante estampe nous a conservé précieusement les noms des combattants et des vainqueurs dans cette course à l'Oison.
Après avoir contemplé les divertissements sur l’eau, le Corps de Ville prit le frais quelque temps au bord de la rivière, en attendant que la nuit fût venue et que l’on pût faire partir le feu d artifice placé devant le pont Neuf, au milieu du fleuve, et qui représentait le Temple de la Gloire.
Au centre de ce temple orné des médaillons d’Alexandre, de César, d’Auguste, de Cyrus, de dhéodose, de Clovis, de Charlemagne, de Philippe- Auguste, on distinguait la statue du roi inaugurée dans la journée. Sur les quatre faces on apercevait comme autant de symboles du roi triomphant de l’hérésie, Hercule vainqueur de Phydre, Thésée terrassant le Minotaure, Persée délivrant Andromède, Jason conquérant la Toison d’or.
Admirez encore les ironies de la destinée. La statue avait été inaugurée le i3 août 1699 ; le 1 3 août 1792, Louis XVI qui, après avoir cherché un asile dans l’Assemblée, avait couché trois nuits dans le couvent des Feuillants, traversait • la place dans la voiture qui le conduisait au Temple. La Reine avait un soulier brisé d’où son pied sortait. Avec une délicatesse rare, Manuel fit remarquer au malheureux roi les débris de la statue de Louis XIV, que la foule venait de renverser, et qui, en tombant, avait écrasé Rose Violet, une des crieuses de Y Ami du Peuple.
— Voilà comme le peuple traite les rois, dit gracieusement le procureur de la Commune au captif.
Louis XVI devint rouge d’indignation, mais se modérant à l’instant, il répondit : « Il est bienheureux, Monsieur, que sa colère ne se porte que sur des objets inanimés. »
Le i5 août 1810, on inaugura, sur l’emplacement de la statue de Louis XIV, la statue de Napoléon, Empereur et Roi. On se rappelle qu’à la suite d’une échauffourée provoquée par les ridicules hauteurs du duc de Gréquy, Louis XIV, pour humilier le Souverain Pontife, fit chasser de Rome la garde corse qui protégeait le pape. Qui sait, a demandé un illustre écrivain, si parmi ces officiers de la garde corse si durement traitée ne se trouvait pas quelque ancêtre de ce Napoléon Bonaparte qui devait succéder à Louis XIV?
A examiner certaines coïncidences historiques il semble entrevoir parfois quelques-uns des rouages de ce mécanisme divin qui gouverne le monde, quelques fragments de ces lois qui nous échappent dans leur ensemble et qui ne se révéleront à nous qu’au jour où nous serons dignes de comprendre 1 éternelle Vérité.
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Ludovic Daadiet, Éditeur.
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Sept Cent Trente Neuf al'occadion du Mariage de Madame Louise Elizabet.1: ji|J Philippe Infant d’Espagne
XVIIIe SIÈCLE