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LE SECOND MARIAGE DU DAUPHIN

1 5 Février 1747

es Fêtes roulantes organisées à l’occasion du second mariage du Dauphin (1) furent f inspirées par la pensée qui avait présidé à l’organisation des fêtes précédentes, avec le désir de ne pas se répéter (2). Ces Fêtes roulantes permettaient à la Ville de prouver qu’elle marchait avec le temps et qu’elle s’ingéniait à découvrir du nouveau. On avait eu des fêtes immobiles, on chercha à avoir des fêtes mobiles. Aux divertissements sédentaires on substitua les divertissements qui voyagent. Au lieu d’aller attendre la foule, ce fut le Plaisir qui l’alla quérir. On trouvera dans l’ Historiographe de la Ville la composition, l’ordre et la marche de ce cortège de Chars qui représente comme une sorte de promenade du Bœuf gras, en notant cette différence que les organisateurs de la cérémonie carnavalesque récoltaient partout où ils s'arrêtaient, tandis que les Chars de la Ville ne s’arrêtaient que pour distribuer à tous du vin, des victuailles et des friandises (3).

Cette promenade des Chars fut décidée, après une longue délibération, dans laquelle le Corps de Ville

arrêta définitivement le programme de la fête.

k Vers la fin du jour un feu d’artifice, élevé devant l'Hôtel de Ville, devoit y rassembler un grand nombre de personnes de considération, tandis que des fontaines de vin et des orchestres disposés dans toutes les places, diviseroient ailleurs le peuple en troupes nombreuses, et l’inviteroient à célébrer la fête aussi longtemps qu’on pouvoit l’espérer de la vivacité de son zèle et de la variété des plaisirs qu’on lui offroit. Ces dispositions générales ayant été agréées par le Roy, la fête fut exécutée dans toutes ses parties, le jour indiqué pour la célébration du Mariage.

(1) Le Dauphin, fils de Louis XV, avait épousé en premières noces Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaëlle , Infante d’Espagne, fille de Philippe V, morte en 1746, presque aussitôt après son mariage. Il épousa en secondes noces la princesse Anne-Joséphine de Saxe, qui fut la mère de Louis XVI.

(■z) Une chanson de l’abbé Voisenon atteste cette préoccupation de plaire au public en faisant du nouveau :

Sur l’air : Y avance, y avance, y avance, etc.

Monsieur le Prévôt, des Marchands, J ^

Homme d’un grand entendement, ^

Pour célébrer le mariage De notre Dauphin a fait rage.

Il a rassemblé tout d’abord Les Magistrats de Ville en Corps,

Leur a dit que nous faut-il faire Si au public nous voulons plaire ?

Ne donnons plus de Bals de bois.

On les critiqueroit, je crois ;

Car on en a dit du mal parce Qu’ils sentoient un peu trop la farce.

p) Fêtes publiques données parla Ville de Paris à l’occasion du mariage de Monseigneur le Dauphin, le i5 février M. D. CC. XL. VII.

« Les Chars, précédés et suivis par des détachemens de cavalerie, tirés des Gardes de la Ville, après avoir traversé la vieille rue du Temple et la rue Saint-Louis, entrèrent, vers les dix heures du matin, dans la place Royale, où ils étoient attendus par une infinité de spectateurs placés aux balcons et rangés sur le terrain.

« L’élégante construction des Chars, le choix et la variété des sujets, la richesse des harnois, l’éclat des habits, le bon ordre du cortège, le bruit des instrumens, excitèrent assez longtems les applaudissemens du public. Les effets de ce premier mouvement duroient encore, lorsque les Chars s’arrêtèrent pour commencer des distributions qui changèrent pour un tems l’objet de l’attention générale.

« Des personnes préposées par le Corps de Ville et richement vêtues, offrirent à ceux qui se présentèrent, des viandes froides, des fruits, des confitures seches et toutes sortes d’autres rafraichissemens, tandis que du Char le plus voisin on faisait couler du vin en abondance.

« L’ardeur du public pour s’aprocher et pour s'amuser des hazards de la distribution, fit naître pendant quelques instants un mouvement très-vif, que la diversité des succès rendit agréable, et qui, n'étant inspiré que par la gayeté générale, ne produisit pas la plus légère apparence de confusion.

« Un moment après les Chars se mirent en mouvement, et traversant la rue Saint-Antoine, la ruë de la Verrerie, la ruë des Lombards, la ruë Saint-Honoré et la ruë de la Croix des Petits Champs, ils arrivèrent à la place des Victoires dans laquelle ils s’arrêtèrent pour offrir au public de nouveaux rafraichissemens.

« De là, passant par la ruë Neuve des Petits Champs, par la ruë de Richelieu et par la ruë neuve Saint- Augustin, ils entrèrent dans la place de Louis-le-Grand.

« Les Chars, toujours suivis et serrés dans leur marche par un peuple innombrable, parurent avec avantage dans un lieu qui, leur permettant de- se développer avec facilité, donnait plus de grâce à leurs mouvemens. »

La Municipalité, naturellement, s’était surpassée en magnificence dans la construction du Char de la Ville,

« Ce Char, nous dit l'Historiographe, représentoit le Vaisseau qui caractérise distinctivement la Capitale, ses flancs étoient formés par une seule coquille enchâssée dans une moulure qui régnoit d’un bout de la quille à l’autre.

« Deux Dauphins placés sur la prouë, jettoient des boüillons d’eau, dont la chute formoitla masse qui paraissoient soutenir le Vaisseau.

« Le bas de la poupe étoit tourné en cul de lampe, et distribué en trois pans d'écaille enfermés dans des feuilles d’eau. La poupe étoit percée de fenêtres, et audessus de la barre du timon, s’élevoit un grand trophée appuyé sur un muffle de monstre marin.

« Le mât du Vaisseau arrêté sur les flancs par des aubans de soye, portoit à son extrémité une flamme blazonnée des couleurs de la Ville. La voile étoit relevée sur la vergue avec des guirlandes de fleurs, 'disposées en chûtes de festons.

« La chambre de poupe renfermoit les provisions destinées au public.

« L’ancienne Lutèce, ou Ville de Paris, assise au haut de la poupe, sous un pavillon semé de fleurs de lis d’or en champ d’azur, étoit accompagnée de deux Nymphes appuyées sur des urnes.

« Les chevaux attelés à ce Char, avoient leurs harnois et leurs crinières ornés de fleurs naturelles; ils portoient sur la tête des panaches de plumes bleuës.

« Les distributeurs, le cocher, le postillon et les garçons d’attelage étoient vêtus d’habits d’un drap bleu galonné d’or.

Ces Bals de bois et ces Fêtes roulantes qui eurent tant de retentissement au dix-huitième siècle, indiquent nous le répétons, un des curieux côtés de la société d’alors. Ce fut un événement que ces porteurs de la Halle, ces débardeurs, ces gagne-deniers arrachés à leurs lieux de réunion habituels pour être jetés en pleine mythologie, en plein temple de Gnide, en pleines fêtes galantes. Ces allures inconnues et ces types originaux divertirent ce siècle blasé. Un petit groupe littéraire trouva là matière à drôlerie. L’abbé Voisenon publia à propos des fêtes du premier mariage une petite plaquette qui, à mon avis, ne justifie guère la réputation de verve

étincelante que quelques salons firent à l’auteur'. L’opuscule était intitulé : Quelques aventures curieuses et galantes des bals de bois donnés à Paris, chez Guillaume Dindon.

Caylus qui, en dépit de son double titre de comte et de Grand d'Espagne et de ses qualités d’antiquaire et d’académicien, fut un passionné de la Rue, de la place publique, des milieux populaires étudiés sous leurs aspects les plus réalistes, lança une autre brochure sur les Fêtes roulantes. La société du Bout du banc qui se réunissait chez une actrice retirée, MllE Quinault, prit pendant de longs mois pour thème de conversation les gaudrioles un peu risquées qui s'étaient échangées dans ces frairies du peuple.

Cette facétie du comte de Caylus a pour titre : Les Fêtes roulantes ou le regret des petites rues. Nous avouons encore, malgré toute notre bonne volonté, n’avoir pas trouvé très-amusants ces récits grivois auxquels Collaborèrent tant de gens d’esprit. Il en est un peu des histoires comme des volailles, ce ne sont pas toujours les plus grasses qui sont les plus savoureuses.

Nos lecteurs jugeront du reste du ton de l’ouvrage par un passage relatif au premier char, le Char de l’Hymen :

« Le Char de l’Hymen est sans contredit celui que je respecte le plus, parce que c’est 'le Char du Dieu qui fait aujourd’hui notre bonheur; mais j’aurois désiré que son équipage contînt moins de personnes. Je l’aurois volontiers représenté sous la forme d’un Vis-à-vis ou d’une Diligence : on aurait toujours pu y employer avec un succès égal, le céleste et argent dont on lui a donné les livrées; on aurait pu l’animer, le colorier, le rendre plus agréable ; et peut-être même y ajouter quelques impressions de jaspes pour y donner un sous-entendu aussi fin qu’agréable ; mais les grands hommes ont toujours de grandes et de justes idées : et pourquoi le Char de l’Hymen est-il si grand à Paris! C’est parceque c’est une voiture dans laquelle on a coutume de mener souvent bien du monde.

« 11 y avoit dans ce Char des instrumens de toute espèce, ce qui faisoit bien bonne compagnie, d'autant plus que tous ces gens-là jquoient aigre et parloient faux, ce qui étoit d’une grande ressource pour ceux qui aimoient mieux faire la conversation que d’entendre jouer du violon ; et l’avantage étoit égal pour ceux qui aimoient mieux entendre jouer du violon que de faire la conversation. On ne pouvoit pas comparer ce beau Char à un Apoticaire sans sucre ; car toute la rue des Lombards y étoit ; aussi la jeunesse de l’Equipage s’amusoiteUe à manger. les cerises confites; et comme il étoit ordonné de présenter quelques friandises au peuple, on avoit l’attention de lui jetter les noyaux au nez, et même dans les yeux si cela lui faisoit plus de plaisir; c’est ce qui arriva à un borgne, qui d’un coup de noyau perdit son bon œil, et qui eut la présence d’esprit de dire aussi-tôt ; Bon soir la Compagnie. II y avoit à côté de lui un Clerc de Procureur bel esprit, qui s'écria : je voudrois qu’il m’en eût coûté les deux yeux et en avoir dit autant. Ce ne fut cependant pas l’aventure la plus tragique. On conçoit qu’on ne faisoit pas tourner comme un sabot, un Char de cette taille ; aussi il n’y avoit point de tournant qui ne fit des reproches aux Chars, parcequ’il n’y avoit point de Char qui ne cherchât querelle aux tournans. A l’égard des lanternes, il n’en y avoit pas plus que dans l’œil du borgne qui venoit d’être aveuglé; cependant la difficulté des tournans a donné lieu au projet de faire une Ville sans tournans. On doit l’exécuter la première fois qu’on rebâtira Paris tout à neuf, à moins qu’on n’exécute un autre projet plus simple, qui sera de faire dans la suite des Fêtes sans Chars. »

Une des chansons qui suivent donne bien la note du temps sur ces fêtes nouvelles :

Sur l’air : Jean, faut-il tout vous dire?

Nous entendions dire par tout :

Monsieur de Bernage à ce coup S’est surpassé lui-même :

C'est bien pis encore cette fois Que ce ne fut aux Bals de bois :

Ah mardié! que je l’aime!

Ce Magistrat judicieux Ordonne les Fêtes au mieux,

Au parfait, au suprême :

Les beaux Chars! les jolis chevaux!

Le bon vin qui sort des tonneaux!

Ah mardié! que je l’aime!

Tous ont crié, grands et petits,

Du bourgeois jusqu’au noble fils De Monseigneur de Trcsmc :

Vive, vive mille et mille ans Monsieur le Prévôt des Marchands !

Ah mardié! que je l’aime !

Il faut toujours citer les frères de Goncourt à propos du dix-huitième siècle, car ils ont pénétré cette société à fond, ils l’ont serrée de près, ils ont vécu de sa vie, sans s’arrêter comme beaucoup à l’apparence exclusivement superficielle et brillante, robes à paniers, trumeaux, mouches et rocailles; ces attentifs et ces délicats ont analysé, dans son essence même, ce monde si étonnant sous tant de rapports. Ils ont bien vu encore le petit point dont nous parlons, dans la notice très-fouillée qu’ils ont consacrée au comte de Caylus (i).

« Pendant que les lettres épient à la porte des salons les confessions galantes, les scandales bien nés, les jolis romans, les mœurs du bel air, le train de la mode, le jargon du bon ton; pendant qu’elles sont tout occupées à peindre une société de convention, d’apparence et de manière dont l’âme est une forme; pendant que le peuple est hors des lettres; pendant que la critique juge que « les personnages du quartier de la Halle « et de la place Maubert n’ayant point d'existence dans la société, leurs aventures ne sauraient nous attacher ; » — M. de Caylus attable résolument aux tables de la Glacière, à Chaillot, une veine neuve, hardie, rabelaisienne et légère. Il habille aux Halles la comédie parisienne. Il montre des cœurs battant sous les petites robes de satin sur fil. Il donne des histoires cossues et pleines de gorges chaudes. U promène dans la grosse joie les giroflées à cinq feuilles, et l’odeur des beignets, des hommes et des femmes qui vivent sans savoir-vivre, aiment sans orthographe et se battent avec les poings. Il les conte et les fait parler avec leur langue grasse et forte en gueule. Il se plaît, s’amuse et s’attarde aux liesses populaires, aux avalanches de pains de Gonesse et d’aloyaux, aux masques de pain d’épice, aux danses et aux culbutes grotesques, animant les foules d’individualités comiques qui braillent et gesticulent au premier plan, semant les contes à pouffer et le plus salé de l’esprit de la reine de Navarre. Il est Vadé avec l’accent de Candide. Il passe Jeaurat. Il annonce le Père Duché ne. »

Le Père Duchêne représente ici non point une figure littéraire, mais une figure réelle, qui relie bien le Paris frivole du dix-huitième siècle au Paris sanglant de la Terreur. Ce Père Duchêne, marchand de fourneaux, qui servit de parrain, en un temps où l’on ne baptisait plus guère, à une feuille révolutionnaire par excellence, était une célébrité de la rue. Il habitait la rue de Guénégaud, et sans doute, s’il faut s’en rapporter au voisinage, il dansait au Bal de bois de la place Dauphine qui représentait le Temple de l’Hymen. Avant de mettre sa popularité au service d’Hébert, il servira, quelques années après les fêtes du Mariage, de prête-nom à un placard monté en couleur peut-être, mais guère plus immoral que celui de Voisenon qui était abbé, et de Caylus qui, dans les actes publics, avait droit de signer de Tubières, de Grimoard, de Pestel, de Levy, comte de Caylus.

Cette feuille, imprimée sur papier à chandelle, est comme une transition entre les Aventures des bals de bois et le terrible canard d’Hébert qui, crié dans tous les carrefours, recrutait des tricoteuses pour la Convention et des massacreurs pour les prisons. Le Père Duchêne y raconte qu étant gris il s est oublié près de 1 hôtel

(il Portraits intimes du XVI IIe siècle. Dernière édition chez Charpentier.

de Condé, puis que le roi l’a fait venir à Versailles pour raccommoder ses fourneaux, et lui a offert une bouteille de vin.

On voit très-distinctement d'ailleurs entrer en scène dans les brochures de Caylus et de Voisenon tout ce petit monde jadis si tranquille à sa place et qui commence à se donner de l’importance depuis que les grands seigneurs désœuvrés plaisantent avec lui : Marche à Terre, Noyau, M1Ie Coquelet, Jean Pain Mollet, Mllc Dausier, Jacques le porteur d’eau. Les clercs de Me Pinson batifollent avec leur maîtresse, qu’ils ont reconnue sous un domino, et chacun dit à Sans-Quartier, grenadier du régiment des gardes, qu’il a une autre carrure que son officier. Les Gardes-françaises s’enivrent avec le public des Bals de bois, un peu plus tard ils fraterniseront avec lui et l’aideront à prendre la Bastille.

. Nous sommes en 1747 seulement; laissez passer quelques années encore, laissez pousser les enfants de Paris conçus après cette fête mythologique, laissez Turgot, qui fut une façon d’Émile Olivier, moins prétentieux, briser les antiques corporations qui étaient comme des familles agrandies, et vous entendrez hurler les instincts déchaînés chez ces gens qui furent si heureux et si paisibles, malgré de passagères agitations, tant qu’on n’arracha pas de leur cœur l’idée de Dieu.

La conduite des classes qu’on est convenu d’appeler les classes dirigeantes, en France, est un sujet de continuelle stupéfaction. Non contents de se corrompre eux-mêmes, les membres de ces castes privilégiées n’ont eu de repos qu’ils n’aient corrompu ce peuple qui vivait doucement dans la foi de ses pères. Aujourd’hui les descendants de ceux qui ont chassé le respect de tous les cœurs et tué le principe d’autorité montent solennellement à la tribune pour déclarer que le respect s’en va et que l’autorité se meurt.

A A A vti

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