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LES FÊTES POUR LA PRISE DE PORT-MAHON

26 Juillet ij56

ette prise de Port-Mahon par Richelieu, qui jeta une lueur fugitive d’héroïsme sur le triste règne de Louis XV, fut un des événements les plus populaires du dix-huitième siècle.

Mahon était presque aussi inaccessible que Gibraltar. Abondamment pourvue de vivres, protégée [par des fortifications réputées imprenables, assurée d’être à bref délai secourue par une escadre anglaise, la ville fut enlevée d’assaut gaiement par l’entrain endiablé du soldat français, auquel Richelieu savait parler un langage plein de belle humeur qui lui plaisait et l’entraînait. Lorsque pendant l’occupation les officiers voulurent se rendre compte et faire franchir les fossés et escalader les remparts, qui n'étaient plus défendus, les troupes de sang-froid ne purent en venir à bout. Quant à l’intrépide général, qui volontiers eût commencé l’assaut au son de ces violons qui, au signal de Condé, avaient résonné inutilement devant Lérida, il fut, qui ne le sait? le plus charmant des hommes de son temps; il en fut aussi le plus vil.

Les Mémoires contemporains ne nous laissent point de doute sur le rôle ignoble qu'il joua près de Louis XV. Il est à peu près avéré qu’il fut payé par le roi de Prusse pour signer la désastreuse capitulation de Closter-Seven. Il se signala dans sa campagne d’Allemagne par des dilapidations effrontées que le cynique constructeur du pavillon de Hanovre ne prit guère soin de cacher.

La France n’en doit pas moins à Richelieu un de ses plus éclatants, sinon un de ses plus utiles faits d’armes. Peu de victoires, encore une fois, furent plus populaires. Si le roi, blessé de voir un de ses compagnons de débauche s’être relevé par le courage, se contenta de demander au Minorquain, comme on l’appelait, si les’ figues de Minorque étaient bonnes, la France, entière et Paris particulièrement manifestèrent leur enthousiasme par des réjouissances dont fit partie le magnifique feu d’artifice que nos lecteurs ont sous les yeux. Richelieu d’ailleurs, par son absence de scrupule et de sens moral, par’le charme superficiel de ses manières et de son esprit, représentait exactement son temps. Il était dans l’ordre politique ce qu’était Voltaire dans l’ordre littéraire. Le dix-huitième siècle s’aimait en eux et saluait sa spirituelle corruption incarnée dans ces deux brillantes individualités.

Un volume de plus de trois cents pages est plein des à propos, des vaudevilles, des chansons, des pièces de circonstance, des odes et des dithyrambes composés à l’occasion de la prise de Port-Mahon.

Naturellement les vers de Voltaire figurent en tête du recueil :

Depuis plus de quarante années,

Vous avez été mon héros,

J’ai présagé vos destinées.

Ainsi quand Achille à Scyros Paraissait se livrer en proie Aux amours, aux jeux, au repos,

Il devait un jour sur les flots Porter la flamme devant Troye;

Ainsi quand Phryné dans ses bras Tenait le jeune Alcibiade,

Phryné ne le possédait pas,

Et son nom fut dans les combats Egal au nom de Miltiade.

Jadis les amants, les époux Tremblaient en vous voyant paraître.

Près des belles et près du maître Vous avez fait plus d’un jaloux.

Ainsi chantait, en des vers assez plats du reste, Voltaire qui avait donné à Richelieu le sui nom d Alcibiade. Venu aux beaux siècles de la Grèce, Richelieu eût-il été Alcibiade? La chose est douteuse. En tout cas, avec sa puissance de séduction , son immoralité élégante , son mépris des hommes, son amour de 1 or pour les jouissances qu’il procure, ce courage particulier aux voluptueux qui, ne croyant à rien, jouent leur vie sur une carte, il eût été Morny, s’il fût né un siècle plus tard. Nous aurions eu le pavillon du Mexique au heu d’avoir le pavillon de Hanovre, et Voltaire, qui s’était fait donner un pot de vin-de-quatre cent mille livres par les fournisseurs de l’armée qui faisaient mourir nos soldats de faim, eût gagné un joli million en ti ipotant avec Jecker.

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